Chroniques de J. Froissart, tome 02/13

Part 5

Chapter 53,831 wordsPublic domain

Les Français passent par Ancenis et viennent mettre le siége devant Champtoceaux, qui est de ce côté la clef et l'entrée de Bretagne. Cette forteresse, assise sur un monticule au pied duquel coule une grosse rivière (la Loire), a pour capitaines et gardiens deux chevaliers de Lorraine, nommés Mile et Valerand[278]. Le duc de Normandie fait combler les fossés par les paysans des environs, tandis qu'on construit un château de bois monté sur douze roues qui peut bien contenir deux cents hommes d'armes et cent arbalétriers. Ce château de bois, tout pourvu d'assaillants, est amené à force de bras jusque contre les remparts de Champtoceaux. L'énorme machine se compose de trois étages: à l'étage le plus élevé se tiennent les gens d'armes, au second les arbalétriers, et tout en bas les sapeurs qui démolissent les murs par la base. Les assiégeants livrent, avec l'aide de cet engin, un assaut terrible qui coûte beaucoup de monde aux assiégés et leur fait dépenser toute leur artillerie. Les gens d'armes de la garnison, découragés, rendent Champtoceaux, sauve leur vie et leurs biens[279]. P. 108, 100, 309 à 310.

[278] Champtoceaux, Maine-et-Loire, arr. Cholet, sur la rive gauche de la Loire. Les ruines du château de Champtoceaux couvrent encore aujourd'hui les flancs d'un monticule situé à moins de cent mètres du lit de la Loire.

[279] Le siége de Champtoceaux dura au moins depuis le 10 octobre jusqu'au 26 du même mois: «Robert de Marigny esc. fait chev. nouviaus _à Chantociaus le 10 octobre_, 5 esc., venus de Triestrieux lez Beauvais.» De Camps, 83, fo 419--«Jean de Honnecourt escuier fait chevalier nouveau _à Cantociaus le 26 octobre_.» _Ibid._, fo 417.

Le duc de Normandie, chef suprême de l'expédition, livre Champtoceaux à Charles de Blois, son cousin, qui laisse dans cette forteresse comme châtelain un chevalier nommé Rasse de Guingamp. Puis les Français prennent le chemin de Nantes, où le comte de Montfort s'est enfermé. Sur la route, ils s'emparent de Carquefou[280], place située près de Nantes, entourée de fossés et de palissades, mais dont la garnison, qui ne se compose que de vilains, ne peut tenir tête aux arbalétriers génois; la ville est prise et pillée; beaucoup des gens qu'on y trouve sont passés au fil de l'épée; on met le feu aux maisons, dont la moitié est la proie des flammes. P. 110, 310, 311, 313.

[280] Loire-Inférieure, arr. Nantes. Carquefou n'est qu'à 10 kilomètres de Nantes.

L'armée du duc de Normandie vient camper devant Nantes et investit cette grande cité que traverse la Loire, très large en cet endroit. Jean de Montfort a laissé à Rennes la comtesse sa femme et s'est enfermé dans Nantes avec Hervé de Léon, Henri et Olivier de Spinefort, Yvon de Trésiguidy et plusieurs autres chevaliers et écuyers qui l'ont reconnu comme duc de Bretagne. La cité est forte, bien fermée, abondamment pourvue de vivres et d'artillerie; en outre, le comte est très-aimé des bourgeois de Nantes. Pleinement rassuré sur l'issue d'un siége soutenu dans ces conditions, Jean de Montfort invite les habitants à se tenir sur la défensive: la saison est trop avancée pour que le siége puisse durer longtemps. Malgré cette injonction, Hervé de Léon, à la tête d'une troupe de deux cents armures de fer, la plupart jeunes bourgeois de Nantes, fait un jour, de grand matin, une sortie par la poterne de Richebourg[281], pour surprendre un convoi de vivres destiné aux assiégeants; il s'empare d'environ trente sommiers, mulets et roncins, et de quinze charrettes remplies de vin et de farine. Une troupe de cinq cents gens d'armes français commandés par Louis d'Espagne accourt pour reprendre ce butin; et Hervé de Léon ne parvient à garder sa proie qu'en fermant précipitamment les portes en dehors desquelles il laisse deux cents de ses compagnons qui sont tués ou faits prisonniers. Les parents de ces malheureux sont transportés de fureur, et Hervé de Léon encourt pour ce fait la disgrâce du comte de Montfort. P. 110 à 112, 311 à 315.

[281] La poterne de Richebourg, qui donnait accès dans le faubourg de ce nom, était située au nord-est de Nantes, sur la rive droite de la Loire, entre l'Erdre et ce fleuve.

Un certain nombre de bourgeois de Nantes, parents et amis des gens d'armes faits prisonniers par Louis d'Espagne, entrent en pourparlers avec les assiégeants à l'insu de Jean de Montfort, et conviennent de laisser la poterne de Sauve[282] ouverte aux Français qui pénètrent ainsi dans la ville un matin sans coup férir. Ils vont droit au château de Nantes où ils trouvent le comte de Montfort encore endormi et le font prisonnier. Henri et Olivier de Spinefort, Yvon de Trésiguidy parviennent à s'échapper. La rumeur publique voit dans la trahison dont le comte de Montfort est victime en cette circonstance la main de Hervé de Léon qui se serait vengé ainsi du blâme sévère que le comte lui avait infligé quelques jours auparavant. Ce qui est certain, c'est que Hervé est épargné lui et les siens par Charles de Blois, auquel il fait féauté et hommage comme à son seigneur, et qu'il reconnut depuis lors comme duc de Bretagne. P. 112, 113, 315 à 319.

[282] La poterne de Sauve, anciennement appelée de Sauve Tour, qui donnait accès dans le Bourgneuf, était située sur la rive droite de la Loire comme la poterne de Richebourg, un peu à l'ouest de cette dernière, près de la rivière d'Erdre. Une indication de détail sur la topographie de Nantes aussi précise que celle des deux poternes de Richebourg et de Sauve semble due à des souvenirs personnels. Quoi qu'il en soit, il est à remarquer que cette indication ne se trouve que dans la troisième et dernière rédaction du premier livre des _Chroniques_ représentée par le ms. de Rome.

Les Français se rendent ainsi maîtres de Nantes aux environs de la Toussaint[283] l'an 1341. A l'occasion de cette solennité, le duc de Normandie et Charles de Blois tiennent cour plénière au château de Nantes, où ils donnent des fêtes qui durent quatre jours. Là, le vicomte de Rohan, les seigneurs de Clisson, d'Ancenis, de Beaumanoir, de Malestroit, d'Avaugour, de _Gargoule_, de Quintin, de Léon, de Dinan, de Retz, de Rieux et bien quarante chevaliers bretons des environs de Nantes font féauté et hommage au mari de Jeanne de Penthièvre et le reconnaissent comme leur duc. Charles de Blois reste à Nantes pour y passer l'hiver avec plusieurs vaillants chevaliers de son lignage. Le reste de l'armée se disperse après avoir promis au nouveau duc de revenir en Bretagne l'été prochain, si besoin est. Le duc de Normandie retourne à Paris, emmenant avec lui[284] le comte de Montfort qu'il remet entre les mains du roi de France. Philippe de Valois fait enfermer son prisonnier au château du Louvre; on dit même qu'il l'aurait fait mourir, si Louis de Nevers, comte de Flandre, n'avait intercédé pour son beau-frère. P. 114, 318, 320 à 322.

[283] Froissart a varié dans ses diverses rédactions sur la date de la reddition de Nantes: dans la première rédaction (v. p. 113), cette date est fixée aux environs de la Toussaint, dans la troisième (v. p. 319) à la nuit de la Toussaint, dans la deuxième (v. p. 318) au 20 octobre. Ce qui est certain, c'est que les Français occupaient Nantes dès le 21 novembre. En vertu d'une charte datée du 21 novembre 1341, une imposition de 4 deniers pour livre sur l'achat et la vente des denrées fut établie à Nantes par Robert Bertran, sire de Bricquebec, maréchal de France, capitaine pour le roi ès parties de Bretagne, et par Olivier, évêque de Nantes. _Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne_, par Morice, t. I, col. 1429.

[284] D'après la deuxième rédaction (v. p. 317), l'arrivée du comte de Montfort à Paris aurait précédé le retour du duc de Normandie. D'après les première (v. p. 114) et troisième (v. p. 321) rédactions, au contraire, c'est le duc de Normandie lui-même qui, au retour de son expédition en Bretagne, aurait amené à Paris le compétiteur de Charles de Blois et l'aurait livré au roi de France. Cette dernière version est d'autant plus vraisemblable que, selon Froissart, le duc de Normandie et les seigneurs français quittèrent Nantes pour retourner dans leurs foyers _peu après la Toussaint_; or il est certain que le comte de Montfort était encore à Nantes le 18 décembre, date d'une lettre qu'il écrivit à «ses petits bacheliers» Tanneguy du Châtel, Geffroi de Malestroit et Henri de Kaër. _Preuves de l'hist. de Bretagne_, par Morice, t. I, col. 1428.

Charles de Blois écrit aux habitants de Rennes, de Vannes, de Quimperlé, de Quimper-Corentin, d'Hennebont, de Lamballe[285], de Guingamp, de Dinan, de Dol[286], de Saint-Mathieu[287], de Saint-Malo, de venir à Nantes lui prêter serment de fidélité comme à leur duc; mais la plupart de ces villes prennent parti pour la comtesse de Montfort qui apprend à Rennes[288] que son mari est tombé aux mains de ses ennemis. A cette nouvelle, la comtesse, femme au cœur d'homme et de lion, rassemble ses partisans, leur présente son jeune fils Jean âgé de sept ans, et se met à chevaucher de forteresse en forteresse à la tête de cinq cents lances, renforçant partout les garnisons, payant très-largement les gages de ses gens d'armes et réchauffant par tous les moyens le zèle des Bretons restés fidèles à sa cause. Elle renforce surtout la garnison de Rennes, car elle prévoit que ce sera la première ville que viendra assiéger Charles de Blois; et elle met dans cette place comme capitaine un vaillant chevalier et de bon conseil, très-attaché à elle et à son mari, nommé Guillaume de Cadoudal, Breton bretonnant. Puis elle va, en compagnie de son fidèle Amauri de Clisson, qui ne la quitte pas, s'enfermer dans Hennebont, fort château et bon port de mer, afin d'assurer en cas de besoin ses communications avec l'Angleterre. P. 114, 115, 320 à 324.

[285] Côtes-du-Nord, arr. Saint-Brieuc.

[286] Ille-et-Vilaine, arr. Saint-Malo.

[287] Aujourd'hui hameau de la commune de Plougonvelin, Finistère, arr. Brest, c. Saint-Renan.

[288] D'après le ms. de Rome (v. p. 320), c'est à Vannes, au château de La Motte, non à Rennes, que la comtesse de Montfort aurait appris que son mari était tombé aux mains des Français.

CHAPITRE XLVI.

1341 et 1342. GUERRE EN ÉCOSSE[289] (§§ 151 à 161).

[289] Cf. Jean le Bel, chap. XLVIII à LI, t. I, p. 251 à 275.

1341. Continuation des hostilités entre l'Angleterre et l'Écosse: prise de Stirling par les Écossais.--Trêve entre l'Angleterre et l'Écosse.--Retour de David Bruce dans son royaume[290]. P. 116 à 120, 324 à 329.

[290] David II, accompagné de Jeanne d'Angleterre sa femme, débarqua à Inverbervic dans le comté de Kincardine, le 4 mai 1341.

Incursions de David Bruce et des Écossais dans le Northumberland et l'évêché de Durham: siége de Newcastle.--Prise de Durham. P. 120 à 124, 329 à 335.

Édouard III fait ses préparatifs[291] pour marcher contre les Écossais qui, tout en effectuant leur retraite le long de la Tyne dans la direction de Carlisle, mettent le siége devant un château où la comtesse de Salisbury se tient enfermée[292].--Les Écossais livrent un assaut infructueux, mais la garnison du château est bientôt réduite à la dernière extrémité.--Le capitaine de cette garnison, Guillaume de Montagu, réussit à traverser pendant la nuit les lignes ennemies pour aller à York demander du secours à Édouard III.--Aussitôt qu'ils apprennent que le roi d'Angleterre marche contre eux à la tête d'une puissante armée, les Écossais lèvent le siége du château de la comtesse de Salisbury et se retirent dans les forêts de Jedburgh. P. 124 à 131, 335 à 338.

[291] Le mandement du roi d'Angleterre pour faire assembler à Newcastle-upon-Tyne le 24 janvier 1342 les troupes qui doivent marcher contre les Ecossais, est daté de Newcastle-upon-Tyne le 4 décembre 1341. V. Rymer, _Fœdera_, vol II, p. 1183 et 1184.

[292] Froissart veut sans doute désigner ici le château de Wark, situé entre Newcastle et Carlisle, sur la rive gauche de la Tyne, qui appartenait au comte de Salisbury.

1342. Édouard III au château de la comtesse de Salisbury.--Passion du roi d'Angleterre pour la belle comtesse. P. 131 à 135, 339 à 340.

Récit d'une partie d'échecs entre le roi et la comtesse. P. 340 à 342.

Édouard III poursuit les Écossais jusque au delà de Berwick.--Nouvelle trêve entre les Anglais et les Écossais[293].--Le roi d'Angleterre renvoie le comte de Murray son prisonnier au roi d'Écosse en échange du comte de Salisbury mis en liberté par le roi de France[294]. P. 135 à 137, 342 à 347.

[293] Les pouvoirs donnés par Édouard III pour traiter avec les ambassadeurs de David Bruce, soit de la paix, soit seulement d'une trêve, sont datés des 20 mars et 3 avril 1342. V. Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1189, 1190 et 1191. Édouard III était de retour à Londres le 20 février 1342 (Rymer, _ibid._, p. 1187), après avoir demeuré sur les frontières de l'Ecosse depuis le commencement de novembre 1341.

[294] Philippe de Valois ne consentit à remettre en liberté le comte de Salisbury qu'à la condition qu'il jurerait de ne porter jamais les armes contre la France. Le comte sollicita la permission de faire ce serment, et Édouard la lui accorda par lettres datées du 20 mai 1342. Par conséquent, le comte de Salisbury ne put être de retour en Angleterre que vers le commencement du mois de juin au plus tôt. V. Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1195.

CHAPITRE XLVII.

1342. SIÉGE ET PRISE DE RENNES PAR CHARLES DE BLOIS.--SIÉGE D'HENNEBONT: DÉFENSE HÉROÏQUE DE JEANNE DE MONTFORT; LEVÉE DU SIÉGE PAR LES FRANÇAIS A LA SUITE DE L'ARRIVÉE DE GAUTIER DE MAUNY ET DES ANGLAIS[295] (§§ 162 à 169).

[295] Cf. Jean le Bel, chap. LII à LVII, t. I, p. 277 à 295.

Au printemps de 1342, les seigneurs français qui ont fait partie de l'expédition de Bretagne l'année précédente, reviennent à Nantes où Charles de Blois a passé l'hiver. La lutte est plus vive que jamais entre les deux partis qui se disputent la Bretagne. La comtesse de Montfort tient, comme on l'a dit plus haut, garnison dans Hennebont, mais elle a eu soin d'établir Guillaume de Cadoudal comme capitaine à Rennes et de pourvoir cette place d'artillerie et d'approvisionnements de toute sorte. L'armée de Charles de Blois, forte de six mille hommes d'armes et de douze mille soudoyers à lances et à pavois, met le siége devant Rennes. Ayton Doria et Charles Grimaldi commandent les arbalétriers génois. Rennes avait alors de grands faubourgs auxquels le capitaine de la ville est obligé de faire mettre le feu pour pourvoir aux nécessités de la défense. Les efforts des assiégeants, surtout des Génois et des Espagnols, très-nombreux dans l'armée de Charles de Blois, réduisent bientôt la garnison de Rennes à la situation la plus critique. P. 137 à 139, 347 à 349, 351, 352.

La comtesse de Montfort, qui se tient enfermée dans Hennebont, envoie son fidèle Amauri de Clisson[296] demander du secours à Édouard III. Le roi anglais fait bon accueil au messager de Jeanne de Montfort et charge Gautier de Mauny de se rendre en Bretagne à la tête de trois cents lances et de deux mille archers d'élite pour porter secours à la comtesse. Amauri de Clisson, Gautier de Mauny et le corps d'auxiliaires anglais se mettent en mer et cinglent vers Hennebont; mais la flotte qui les porte, assaillie par les vents contraires, erre au gré des vents pendant plus de soixante jours avant de pouvoir aborder en Bretagne, et ce retard plonge Jeanne de Montfort dans une angoisse mortelle. P. 139 à 141, 350 à 354.

[296] Le voyage d'Amauri de Clisson en Angleterre doit être peu antérieur au 10 mars 1342. Le 10 mars 1342, Édouard III ordonne une levée de cent hommes d'armes et de neuf cents _hobbiliers_ (hommes d'armes de cavalerie légère, de _hobby_) en Irlande et charge Gautier de Mauny de prendre possession en son nom de toutes les forteresses de Bretagne qu'Amauri de Clisson, tuteur de l'héritier du duché, s'est engagé à lui remettre. Le roi d'Angleterre reconnaît par deux autres actes, datés aussi du 10 mars 1342, que Gautier de Mauny a reçu d'Amauri de Clisson un subside de mille livres sterling et envoie en Bretagne, comme il a été convenu avec les messagers bretons, _de assensu nunciorum Britaniæ, ad nos in Angliam destinatorum_, des monnayeurs chargés de convertir la monnaie anglaise en monnaie bretonne. V. Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1188 et 1189.

Les bourgeois de Rennes, réduits au dernier degré de dénûment, manifestent l'intention de traiter avec les assiégeants; et comme Guillaume de Cadoudal, capitaine de la garnison, ne veut entendre parler d'aucun arrangement, ils le font mettre en prison. Ils traitent ensuite avec Charles de Blois et conviennent de lui rendre la ville à la condition que les partisans de Montfort auront la vie sauve et pourront aller où ils voudront. Cette reddition de Rennes a lieu au commencement de mai 1342. Guillaume de Cadoudal, à peine mis en liberté, accourt à Hennebont auprès de la comtesse de Montfort. P. 141, 142, 355, 356.

Une fois maître de Rennes, Charles de Blois assiége Hennebont[297] où Jeanne de Montfort s'est enfermée avec ses principaux partisans, Gui, évêque de Léon, oncle de Hervé de Léon, Yvon de Trésiguidy, le seigneur de Landerneau, le châtelain de Guingamp, Henri et Olivier de Spinefort. Jeanne de Montfort, armée de pied en cap, chevauche de rue en rue et exhorte ses gens à se bien défendre; à la voix de la comtesse, les dames de la ville elles-mêmes travaillent à défaire les chaussées et du haut des créneaux font pleuvoir des pierres ou versent des pots pleins de chaux vive sur les assiégeants. P. 142 à 144, 356 à 359.

[297] Morbihan, arr. Lorient, sur le Blavet navigable en aval d'Hennebont pour les navires de moyenne grandeur. _Le 13 juin 1342_, «en noz tentes devant la ville de _Hambont_» Charles de Blois donne à Ayton Doire (Doria), damoiseau, en récompense de ses services dans la guerre de Bretagne, les châteaux de Châteaulin et de Brélidy et toute la terre confisquée sur Yvon de Trésiguidy pour crime de forfaiture. Arch. de l'Empire, JJ. 74, p. 685.

Pendant un assaut, Jeanne de Montfort, qui observe l'action du haut d'une tour, s'aperçoit que l'ennemi est sorti en masse de ses campements et que presque tous les Français sont occupés à attaquer la ville. Aussitôt elle monte à cheval, se met à la tête de trois cents cavaliers, sort d'Hennebont par une fausse poterne et court mettre le feu aux tentes et logis des Français. Ceux-ci, à la vue de leur camp en flammes, quittent précipitamment l'assaut et tombent sur Jeanne de Montfort après avoir eu soin de lui couper la retraite. Se voyant poursuivie par Louis d'Espagne et ne pouvant rentrer dans Hennebont, la comtesse va se jeter à trois ou quatre lieues de là dans le château de Brech[298], mais les plus mal montés de ses hommes sont faits prisonniers par les Français. Cinq jours après cette affaire, Jeanne de Montfort part vers minuit de Brech avec cinq cents compagnons et rentre au lever du soleil dans sa bonne ville d'Hennebont, dont les habitants l'accueillent à son de trompe et avec des transports de joie. Les assiégeants livrent alors un nouvel assaut qui n'est pas plus heureux que les précédents. Ce que voyant, les Français prennent le parti de se diviser en deux corps d'armée. Charles de Blois, le comte Louis de Blois, son frère, le duc de Bourbon, Jacques de Bourbon, Robert Bertran, maréchal de France, les comtes d'Eu, de Guines et d'Auxerre, Charles de Montmorency, Gui de Chantemerle, Hervé de Léon, le seigneur d'Avaugour et partie des Génois et des Espagnols vont assiéger le château d'Auray, tandis que Louis d'Espagne, Ayton Doria, Charles Grimaldi et le restant des Espagnols et des Génois, le vicomte de Rohan, le comte de Joigny, les seigneurs d'Ancenis, de Tournemine, de Retz, de Rieux, de _Gargoule_ et le Galois de la Baume maintiennent le siége devant Hennebont avec l'aide de douze grands engins que l'on fait venir de Rennes. P. 144 à 147, 359 à 365.

[298] Jean le Bel, dont Froissart reproduit ici le texte, appelle ce château _Brayt_ qu'on peut lire _Brayc_ à cause de la ressemblance du t et du c dans l'écriture du XIVe siècle: «elle s'en rala par une aultre voye droit au chastel de _Brayc qui estoit_ A QUATRE LIEUES _de là_.» (_Chronique de Jean le Bel_, éd. Polain, t. I, p. 284). Jean le Bel ajoute quelques lignes plus bas et Froissart répète que Jeanne de Montfort, partie à minuit de Brayc, rentra au point du jour à Hennebont. Aucune de ces circonstances ne convient à Brest qu'une distance de plus de trente lieues sépare d'Hennebont. Les anciens compagnons d'armes de Charles de Blois, de Jeanne de Montfort, de qui Jean le Bel et Froissart tenaient le récit de cette affaire, ont sans doute voulu désigner BRECH (Morbihan, arr. Lorient, c. Pluvigner), situé en effet à environ quatre lieues anciennes d'Hennebont, sur la voie romaine d'Hennebont à Vannes. Il appartient aux érudits qui ont fait une étude spéciale de la géographie féodale de la Bretagne, de nous dire, pour confirmer notre conjecture, s'il y avait à Brech un château fort au XIVe siècle.

La garnison du château d'Auray[299] compte deux cents hommes en état de porter les armes sous les ordres de Henri et d'Olivier de Spinefort. A quatre lieues d'Auray, Vannes, qui tient aussi pour la comtesse de Montfort, a pour capitaine Geffroi de Malestroit. Dinan, situé d'un autre côté et fermé seulement de fossés et de palissades, en l'absence du châtelain de Guingamp, enfermé dans Hennebont avec Jeanne de Montfort, est confié à la garde de son fils Renaud de Guingamp. Le château de la Roche-Piriou[300] entre Vannes et Dinan est au comte de Blois, et la garnison qui se compose de Bourguignons a pour chefs Gérard de Mâlain[301] et Pierre Portebœuf. Cette garnison ravage et pille tout le pays des environs et fait des incursions tantôt du côté de Vannes, tantôt du côté de Dinan. Un jour que Gérard de Mâlain et vingt-cinq de ses compagnons ont fait main basse sur quatorze ou quinze marchands et se sont emparés de leurs marchandises, ils tombent à leur tour entre les mains de Renaud de Guingamp qui les fait prisonniers et les amène à Dinan. Cependant Louis d'Espagne redouble ses efforts pour emporter d'assaut Hennebont, et la détresse des assiégés, qui attendent en vain le retour d'Amauri de Clisson et l'arrivée des Anglais, est à son comble. A l'instigation de Gui, évêque de Léon, les défenseurs d'Hennebont consentent à traiter de la reddition de cette place moyennant certaines conditions stipulées entre l'évêque Gui[302] de Léon et son neveu Hervé de Léon rallié à Charles de Blois. Au moment où Hervé de Léon s'approche de la ville pour entrer en pourparlers avec les assiégés, la comtesse de Montfort regarde du côté de la mer par une petite lucarne du château; tout à coup elle voit flamboyer des voiles à l'horizon. Elle s'écrie alors à deux reprises avec des transports de joie: «Voici venir, Beau Dieu! le secours que j'ai tant désiré!» A ce cri, chacun se précipite aux fenêtres et aux créneaux; toute une flotte apparaît qui cingle à pleines voiles vers Hennebont: c'est Amauri de Clisson qui arrive enfin avec Gautier de Mauny et les Anglais au secours de la ville assiégée. P. 147 à 150, 365 à 372.

[299] Morbihan, arr. Lorient.