Chroniques de J. Froissart, tome 02/13

Part 4

Chapter 43,897 wordsPublic domain

[244] C'est par erreur que Froissart appelle _Béraud_ le comte dauphin d'Auvergne, qui prit part à l'expédition de Bouvines; Béraud Ier ne succéda à Jean, dit Dauphinet, son père, qu'en 1351. «Jean, comte de Clermont, dalphin d'Auvergne, pour li escuier banneret, 7 bach., 1 esc. bann., 56 esc.--Pour l'accroissement des gages du dit comte qui le 11 jour de juillet fut fait chevalier, de Beraut de Marqueil (Mercœur), esc. bann. fait chevalier le 27 d'aoust.» De Camps, 83, fo 351.

[245] 6 écuyers bannerets de langue d'oc furent faits chevaliers, 32 écuyers aussi de langue d'oc furent faits chevaliers nouveaux «devant Saint-Omer _le 25 juillet_.» De Camps, 83, fo 343. Nous aurions ainsi une date précise si nous étions certains que l'engagement devant Saint-Omer qui donna lieu à cette promotion de chevaliers est le même que celui dont parle Froissart.

Au milieu de la nuit qui suit ce désastre, tous les Flamands campés dans la vallée de Cassel se réveillent comme pris de panique, se lèvent en toute hâte et après avoir plié bagages, reprennent le chemin de leur pays, malgré les représentations de Henri de Flandre et de Robert d'Artois, qui vont rejoindre Édouard III et l'armée anglo-allemande devant Tournay. P. 78, 79, 255, 256.

Dans une dépêche d'Édouard III datée de Bruges le 9 juillet et adressée au prochain Parlement qui doit se réunir à Westminster, le roi d'Angleterre annonce qu'il se dispose à aller bientôt (aux environs de la Madeleine, le 22 juillet) assiéger Tournay avec la plus grande partie de ses forces «où il y auera cent mill homes de Flaundres armez; _et mounseur Robert d'Artoys vers Seint Omer od cynquante mill_, outre touz nos alliez et lour poair.» Dès le 26 juillet, Édouard III était campé «à Chyn (auj. hameau de Ramegnies-Chin, Belgique, à 6 kil. de Tournay), sur les champs de lez Tournay.» Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1130 et 1131. Les Flamands de Robert d'Artois durent arriver à peu près en même temps devant Saint-Omer; la date de leur défaite le 25 juillet est donc très-probable.

Une trêve d'un an est conclue à Esplechin[246] entre les rois de France et d'Angleterre par l'entremise de Jeanne de Valois, soœur de Philippe de Valois, mère du comte Guillaume de Hainaut, aidée de Louis d'Agimont[247]. P. 79 à 82, 256 à 262.

[246] Belgique, prov. Hainaut, arr. et c. Tournay, à 7 kil. de cette ville.

[247] Parmi les chevaliers bacheliers qui servirent ès parties de Thiérache sous Gautier duc d'Athènes en vertu de lettres du 6 septembre 1339 figure: «Loys d'Aigimont, 1 bachelier, 8 escuiers.» De Camps, 83, fo 305 vo.

La trêve fut en effet signée dans l'église d'Esplechin le lundi 25 septembre 1340. Les négociateurs furent de la part du roi de France: Jean roi de Bohême et comte de Luxembourg, Adolphe évêque de Liége, Raoul duc de Lorraine, Amé comte de Savoie, Jean comte d'Armagnac;--de la part du roi d'Angleterre: le duc de Brabant, le duc de Gueldre, le marquis de Juliers, le comte de Hainaut et Jean de Hainaut sire de Beaumont. Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1135.

Édouard III lève le siége de Tournay, qui dure depuis onze semaines trois jours moins, et retourne en Angleterre; Philippe de Valois, de son côté, licencie son armée campée à Bouvines[248].--Les conférences tenues à Arras entre les envoyés des deux rois en vue de la conclusion d'un traité de paix, restent sans résultat. P. 82 à 86, 262 à 265.

[248] Le 27 septembre 1340, congé général fut donné aux gens d'armes de l'host de Bouvines «excepté à aucuns qui en garnison demeurèrent à Tournay, le siége des ennemis estant devant la ville, lesquels ont pris gages jusques au 1er octobre 1340 par grace du roi.» De Camps, 83, fo 350.

Le 13 octobre 1340, Philippe de Valois était à l'abbaye de Moncel (auj. hameau de Pont-Point, Oise, arr. Senlis, c. Pont-Sainte-Maxence), ainsi que l'atteste une charte où il accorde aux religieuses, abbesse et couvent du dit lieu «le droit de prendre annuellement vint milliers de fagos en la vente ou ès ventes d'aucun ou d'aucuns marcheans de la forest de Halate.» Arch. de l'Empire, Sect. hist., JJ73, p. 157, fo 129 vo.

CHAPITRE XLIII.

1341. GUERRE DE LA SUCCESSION DE BRETAGNE: SUCCÈS DU COMTE DE MONTFORT[249] (§§ 138 à 143).

[249] Cf. Jean le Bel, chap. XLVI, t. I, p. 225 à 236.

«Plusieurs jongleurs et chanteurs sur les places, dit Froissart, en prenant les guerres de Bretagne pour sujet de chansons de geste fabuleuses et de poëmes mensongers, ont altéré la vérité historique au grand déplaisir de Jean le Bel, qui a raconté le premier ces guerres dans ses Chroniques et à mon grand déplaisir aussi à moi Froissart qui ai loyalement, impartialement continué et complété l'œuvre de mon prédécesseur. Ces poëmes et ces chansons ne donnent nullement les faits réels: ces faits, on ne les trouvera qu'ici, grâce au soin extrême que nous y avons mis, car on n'a rien sans frais et sans peine. Moi, Jean Froissart, venu le dernier depuis Jean le Bel pour traiter ce sujet, j'ai visité et parcouru la plus grande partie de la Bretagne, j'ai fait une enquête auprès des seigneurs et des hérauts sur les guerres, les prises, les assauts, les incursions, les batailles, les rescousses et tous les beaux faits d'armes arrivés depuis 1340 jusqu'à la fin de ce livre; je me suis imposé cette tâche tant à la requête de mon seigneur et maître et à ses frais que pour me satisfaire moi-même, pour donner de l'authenticité et des bases solides à mon travail: en quoi mes efforts ont été grandement récompensés.» P. 265 et 266.

Mort de Jean III, dit le Bon, duc de Bretagne (30 avril 1341). Jean, comte de Montfort, frère de père de Jean III, est reçu comme duc à Nantes au mépris des prétentions de Jeanne, nièce du roi de France par son mariage avec Charles de Blois et dont le père Gui, comte de Penthièvre, était frère de Jean III de père et de mère. P. 86 à 88, 265 à 269.

Jean de Montfort, après s'être emparé de Limoges et des trésors de Jean III, revient à Nantes où il convoque à une grande fête les nobles et prélats de Bretagne. Les bourgeois et conseillers des bonnes villes se rendent à cet appel, mais non les grands barons qui, sauf Hervé de Léon[250], sont à peu près tous partisans de Charles de Blois. Jean de Montfort distribue à ses fidèles le trésor trouvé à Limoges. P. 89 et 90, 269 à 271.

[250] Les chefs du parti de Montfort étaient, outre Hervé de Léon, le seigneur de Pont-l'Abbé (Finistère, arr. Quimper), Geffroi de Malestroit (Morbihan, arr. Ploërmel), Tanneguy du Châtel (la terre et seigneurie du Châtel était située dans l'ancien diocèse de Saint-Pol-de-Léon), Henri de Kaër (fief situé sur le territoire de Vannes), Yvon de Trésiguidy (Finistère, arr. Châteaulin, hameau de la commune de Pleuben), Hervé seigneur de Névez (Finistère, arr. Quimperlé, c. Pont-Aven), Alain de Kerlévénan (Morbihan, arr. Vannes, hameau de la commune de Sarzeau); on voit que les principaux partisans de Montfort appartenaient à la Bretagne bretonnante.

Prise du fort château de Brest par Jean de Montfort après une héroïque défense de (Gautier[251]) de Clisson. P. 90 à 93, 271 à 275.

[251] Jean le Bel et Froissart donnent à ce chevalier le prénom de _Garnier_; les historiens de Bretagne l'appellent Gautier.

Siége de Rennes par Jean de Montfort. Henri de Spinefort[252], capitaine de la ville, est fait prisonnier dans une sortie. Le comte de Montfort menace de faire pendre ce chevalier si Rennes ne lui ouvre ses portes. Lutte entre les grands bourgeois qui sont d'avis de résister et les gens du commun qui veulent faire leur soumission. La ville finit par se rendre, et Henri de Spinefort se range parmi les partisans de Jean de Montfort. P. 93 à 96, 275 à 280.

[252] La maison de Spinefort était une «noble et ancienne maison de Bretagne, au diocèse de Vannes, en la paroisse de Languidic (Morbihan, arr. Lorient, c. Hennebont), à peu de distance de Hennebont.» Voy. _Les vies des saints de la Bretagne_, par Albert le Grand, éd. de M. Miorcec de Kerdannet, p. 38 et 39.

Prise d'Hennebont[253], fort château et bon port de mer, due à une surprise faite à Olivier de Spinefort, capitaine de cette place, par son frère Henri de Spinefort.--Reddition de Vannes.--Levée du siége mis pendant dix jours devant la Roche-Piriou[254].--Reddition de Suscinio[255].--Reddition du château d'Auray[256] par Geffroi de Malestroit et Yvon de Trésiguidy qui prêtent serment de fidélité au comte de Montfort.--Reddition de la Forest[257] dont le capitaine est un ancien compagnon d'armes d'Hervé de Léon en Grenade et en Prusse.--Reddition de Carhaix[258] où s'était enfermé un évêque qui en était seigneur[259]. Cet évêque, oncle d'Hervé de Léon, se décide, sur les instances de son neveu, à faire sa soumission au comte de Montfort. P. 97 à 100, 280 à 285.

[253] Morbihan, arr. Lorient.

[254] Aujourd'hui hameau de la commune de Priziac, Morbihan, arr. Napoléonville, c. le Faouët.

[255] Aujourd'hui hameau de la commune de Sarzeau, Morbihan, arr. Vannes.

[256] Morbihan, arr. Lorient.

[257] Jean le Bel, dont Froissart reproduit ici le texte à peu près mot à mot, appelle cette localité _la Forest_ (t. I, p. 236). Ogée et Albert le Grand identifient le _la Forest_ de Jean le Bel et le _Goy-la-Forêt_ de Froissart avec la Forest, Finistère, arr. Brest, c. Landerneau. «Le château de la Forêt, dit Ogée, fut assiégé en 1341 par le comte de Montfort. C'était une place forte qui appartenait au vicomte de Rohan, partisan de Charles de Blois.» _Dictionnaire historique et géographique de la Bretagne_, t. II, p. 305, au mot _La Forêt_. Le nom breton est _Gouëlet-Forest_; il figure dans le passage suivant d'une vie de saint Ténenan:

Poulzet ouënt gant eun avel gré, Ractal, é rivier Landerné, Quen e errusont, gant o lestr, Dindan Castel-_Gouëlet-Forest_.

V. Albert le Grand, éd. de M. Miorcec de Kerdannet, p. 403, en note. Du breton _Gouëlet-Forest_ Froissart a fait Goy-la-Forêt.

[258] Finistère, arr. Châteaulin.

[259] Gui de Léon.

Siége de Jugon[260] par le comte de Montfort. Amauri de Clisson, capitaine de la garnison, et plus de cent vingt bourgeois de la ville, sont faits prisonniers dans une sortie par Olivier et Henri de Spinefort accourus au secours d'Yvon de Trésiguidy. La ville de Jugon, contre laquelle le comte de Montfort a fait dresser quatre engins amenés de Rennes, est obligée de se rendre; Amauri de Clisson prête serment de fidélité au comte de Montfort, qui assigne à ce chevalier cinq cents livres de terre et le retient de son conseil. Le vainqueur laisse comme châtelain à Jugon Garnier de Trésiguidy, cousin d'Yvon.--Reddition de Dinan.--Siége infructueux de Josselin[261].--Reddition du château de Ploërmel.--Reddition sous condition de Mauron[262] après douze jours de siége. P. 285 à 291.

[260] Côtes-du-Nord, arr. Dinan.

[261] Morbihan, arr. Ploërmel.

[262] Morbihan, arr. Ploërmel.

CHAPITRE XLIV.

1341. VOYAGES DU COMTE DE MONTFORT EN ANGLETERRE, PUIS A PARIS[263] (§§ 144 à 146).

[263] Cf. Jean le Bel, chap. XLVI et XLVII, t. I, p. 236 à 242.

Le comte de Montfort se fait partout reconnaître comme duc de Bretagne. Cependant les seigneurs de Clisson[264], de Tournemine, de Quintin[265], de Beaumanoir[266], de Laval, de _Gargoule_, de Lohéac[267], d'Ancenis, de Retz, de Rieux[268], d'Avaugour[269], refusent d'obéir au nouveau duc; quelques-uns de ces seigneurs quittent la Bretagne, soit pour guerroyer à Grenade et en Prusse, soit pour entreprendre le pèlerinage d'outre-mer. P. 291.

[264] Loire-Inférieure, arr. Nantes.

[265] Côtes-du-Nord, arr. Saint-Brieuc.

[266] Aujourd'hui hameau de la commune d'Evran, Côtes-du-Nord, arr. Dinan.

[267] Ille-et-Vilaine, arr. Redon, c. Pipriac.

[268] Morbihan, arr. Vannes, c. Allaire.

[269] Jeanne, femme de Charles de Blois, avait pour mère Jeanne d'Avaugour, mariée à Gui, comte de Penthièvre, fille et héritière de Henri seigneur d'Avaugour. Un petit hameau de la commune de Saint-Péver, Côtes-du-Nord, arr. Guingamp, c. Plouagat, porte encore aujourd'hui le nom illustré par cette famille qui descendait d'Eude comte de Bretagne.

Jean de Montfort comprend la nécessité de se faire un allié puissant qu'il puisse opposer au roi de France, oncle et allié naturel de Charles de Blois. C'est pourquoi il s'embarque à _Gredo_[270] (Redon) en basse Bretagne pour l'Angleterre, arrive en Cornouaille et débarque au port de _Cepsée_; de là, il se rend à Windsor auprès d'Édouard III. Le comte de Montfort fait hommage lige pour le duché de Bretagne au roi d'Angleterre qui promet en retour d'aider et de défendre son vassal contre tous, spécialement contre le roi de France; puis il retourne à Nantes, comblé des présents et des faveurs d'Édouard III[271]. P. 100 à 102, 291 à 298.

[270] Dom Morice conjecture (_Hist. de Bretagne_, t. I, p. 248) que Froissart a voulu désigner ici Roscoff; mais, comme l'a fait remarquer Dacier, il y a bien peu d'analogie entre _Gredo_ et _Roscoff_. Dacier propose de lire _Coredou_, village sur le bord d'une petite anse à l'ouest de Saint-Pol-de-Léon, et l'identification de _Gredo_ avec _Coredou_ a été adoptée par Buchon (t. I, éd. du Panthéon, p. LIV). Il nous a été impossible de retrouver exactement, soit dans les dictionnaires, soit sur les cartes, le _Coredou_ de Dacier. Le nom de ce port est écrit _Grendo_ dans Jean le Bel (v. t. I, p. 236). D'après la deuxième rédaction ou ms. d'Amiens (v. p. 291) Jean de Montfort se serait embarqué à Guérande, et d'après la troisième rédaction ou ms. de Rome (v. p. 295) à Vannes. En proposant d'identifier _Gredo_ avec _Redon_, nous nous fondons principalement sur le passage suivant de la troisième rédaction ou ms. de Rome: «....et vinrent ariver à _Grède, au plus proçain port de Vennes et de Rennes_.» P. 391. D'ailleurs, même en ce qui concerne la première rédaction, 10 mss. sur 33, les mss. 23 à 33 donnent la variante _Redon_ pour _Gredo_ (voy. p. 397). L'addition d'un g parasite dans _Gredo_ s'est faite comme dans _grenouille_, de _ranuncula_. Redon a un port sur la Vilaine accessible aux navires de médiocre grandeur.

[271] Par acte daté de Westminster le 24 septembre 1341, Édouard III donne le comté de Richmond avec toutes ses dépendances à son très-cher cousin Jean duc de Bretagne et comte de Montfort, en témoignage de l'alliance conclue entre lui et le dit Jean et aussi en dédommagement du comté de Montfort confisqué par Philippe de Valois (Rymer, _Foedera_, vol. II, p. 1176). On ne trouve du reste aucune trace dans les pièces publiées par Rymer de l'hommage du duché de Bretagne qui aurait été fait dans cette circonstance par Jean de Montfort à Édouard III.

Le vicomte de Rohan, les seigneurs de Clisson, d'Avaugour et de Beaumanoir se rendent en France et informent Charles de Blois des succès de Jean de Montfort. Charles de Blois implore contre son compétiteur l'appui du roi de France son oncle. Philippe de Valois, de l'avis des pairs et grands barons de son royaume, prend le parti de mander à Paris l'adversaire de son neveu; les seigneurs de Mathefelon, de Gaussan et Grimouton de Chambly[272], vont à Nantes notifier au comte de Montfort la volonté du roi de France. Jeanne de Montfort conseille à son mari de ne pas répondre à l'appel de Philippe de Valois. Cependant, le comte de Montfort, après avoir hésité quelque temps, vient à Paris où il fait son entrée en somptueux équipage et avec une suite de plus de trois cents chevaux. P. 102, 103, 298 à 300, 302, 303.

[272] D'après le ms. de Rome (v. p. 302), les messagers furent les seigneurs de Montmorency et de Saint-Venant.

L'entrevue du comte avec le roi de France a lieu dans une grande chambre du palais décorée de magnifiques tapisseries. Aux côtés du roi siégent le comte d'Alençon son frère, le duc de Normandie son fils, Eude, duc de Bourgogne et Philippe de Bourgogne, fils du duc, le duc de Bourbon, Jacques de Bourbon alors comte de Ponthieu, les comtes de Blois, de Forez, de Vendôme et de Guines, les seigneurs de Coucy, de Sully, de Craon, de Roye, de Saint-Venant, de Renneval et de Fiennes. Philippe de Valois reproche à Jean de Montfort d'avoir fait hommage du duché de Bretagne à Édouard III. Le comte répond que ce reproche n'est nullement fondé, mais en même temps il maintient la légitimité de ses prétentions à l'héritage de Bretagne. Le roi enjoint à Jean de Montfort de ne pas quitter Paris avant quinze jours et d'attendre que les pairs, chargés d'examiner la question pendante entre lui et Charles de Blois, aient décidé de quel côté est le bon droit. Découragé par un accueil aussi défavorable, le comte de Montfort estime prudent de ne pas attendre le jugement des pairs. Un soir, il prend l'habit d'un de ses ménestrels, monte à cheval sans autre suite qu'un valet de ménestrel, et à la faveur de ce déguisement, s'échappe à la dérobée de Paris dont on ne fermait point alors les portes; pendant que ses chambellants font courir le bruit que leur maître est couché malade dans son lit, il regagne en toute hâte la Bretagne et va rejoindre à Nantes la comtesse sa femme. P. 103 à 105, 300 à 302, 303 à 306.

Le roi de France et Charles de Blois sont furieux quand ils apprennent que le comte de Montfort vient de s'échapper de leurs mains. Les pairs et grands barons, réunis en conseil pour statuer sur les prétentions respectives de Charles de Blois et de Jean de Montfort à l'héritage de Bretagne, se prononcent tout d'une voix en faveur de Charles de Blois; ils fondent leur jugement sur deux considérants principaux. 1º Jeanne, femme de Charles de Blois, à titre de fille unique de Gui, comte de Penthièvre, frère de père et de mère de Jean III, duc de Bretagne, dernièrement mort, a plus de parenté avec le dit duc que Jean de Montfort, qui est seulement frère de père de Jean III[273]; 2º d'ailleurs le comte de Montfort, même en supposant qu'il y ait quelque chose de fondé dans ses prétentions, est atteint de forfaiture, d'abord pour avoir relevé le duché d'un seigneur autre que le roi de France de qui on le doit tenir en fief, ensuite pour avoir transgressé les ordres et cassé l'arrêt de son suzerain en quittant Paris sans congé[274]. P. 105 et 106.

[273] Nous avons corrigé ici Froissart qui dit, sans doute par inadvertance, que Jean de Montfort n'était pas issu du même père que le feu duc de Bretagne et son frère le comte de Penthièvre. La vérité est, comme l'indique notre chroniqueur dans un des chapitres précédents, que Jean III, duc de Bretagne, et Gui comte de Penthièvre étaient sortis d'un premier mariage d'Arthur II duc de Bretagne avec Marie vicomtesse de Limoges, tandis que Jean de Montfort devait le jour à un second mariage d'Arthur II avec Iolande de Dreux.

[274] L'arrêt rendu en faveur de Charles de Blois «in curia nostra, in magno consilio nostro Parium Franciæ, prælatorum, baronum aliorumque...» est daté de Conflans le 7 septembre 1341. V. _Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne_, par dom Morice, t. I, col. 1421 à 1424. Froissart se trompe sur les considérants de cet arrêt. Il n'y est fait mention que des raisons et des exemples allégués par Charles de Blois, d'une part, pour prouver qu'en Bretagne les représentants du frère aîné, lorsqu'il s'agissait d'une succession noble, la recueillaient au préjudice du frère cadet; et par le comte de Montfort, d'autre part, pour établir le contraire.

Charles de Blois, confiant en son droit après le jugement prononcé en sa faveur, assuré en outre de l'appui du roi de France, entreprend de reconquérir à main armée son duché de Bretagne. Le duc de Normandie est adjoint à son cousin comme chef de l'expédition projetée. Les principaux barons qui s'engagent à faire partie de cette expédition, sont le comte d'Alençon, oncle de Charles de Blois, le duc de Bourgogne, le comte de Blois, frère de Charles, le duc de Bourbon, Louis d'Espagne, Jacques de Bourbon, le comte d'Eu, connétable de France et le comte de Guines, son fils, le vicomte de Rohan, les comtes de Forez, de Vendôme et de Dammartin, les seigneurs de Coucy, de Craon, de Beaujeu, de Sully et de Châtillon. On fixe à Angers le rassemblement général. P. 106 et 107, 306 et 307.

CHAPITRE XLV.

1341. EXPÉDITION DU DUC DE NORMANDIE ET DE CHARLES DE BLOIS EN BRETAGNE[275] (§§ 147 à 150).

[275] Cf. Jean le Bel, chap. XLVII, t. I, p. 243 à 249.

Le duc de Normandie, le comte d'Alençon, les ducs de Bourgogne, de Bourbon et les autres barons et chevaliers dont Charles de Blois s'est assuré le concours, se rendent à Angers, où rendez-vous général a été donné à tous les gens d'armes qui doivent faire partie de l'expédition de Bretagne. Toutes ces forces réunies s'élèvent à cinq mille armures de fer, sans compter trois mille Génois sous les ordres d'Ayton Doria et de Charles Grimaldi. Le Galois de la Baume commande aussi une nombreuse troupe de bidaus et d'arbalétriers. Cette armée chevauche en trois batailles. La première, composée de cinq cents lances, marche sous les bannières de Louis d'Espagne, du vicomte de Rohan, des seigneurs d'Avaugour, de Clisson et de Beaumanoir. La plus forte bataille est celle du duc de Normandie[276], où se trouvent les plus puissants seigneurs de l'armée, notamment les comtes d'Alençon et de Blois, Charles de Blois lui-même qui prend le titre et les armes de duc de Bretagne, et a fait hommage et féauté pour ce duché au roi de France. Raoul, comte d'Eu, connétable de France, est à la tête de la troisième bataille ou arrière-garde avec le comte de Guines[277], son fils, les seigneurs de Coucy, de Montmorency, de Quintin et de Tournemine. P. 107, 108, 307, 308.

[276] «Le voyage de Bretagne et l'ost devant Nantes fait par le duc de Normandie et les establies après ensuivant le dit voyage, commençant 26 septembre 1341, finant 6 mai 1342: Eude duc de Bourgoigne, Gaucher duc d'Athènes, le comte de Joigny, Jean de Chalon, André de Chauvigny, Gile sire de Soocourt, Bernart sire de Morueil, Rogue sire de Hangest, Jean de Chastillon, Charles sire de Montmorency.... Arnaut de la Vie sire de Villemur, Hue de Bouville, G. de Craon, Hue sire de Faignoles, Robert Bertran mareschal de France, Payen de Mailly, Jean de Vienne, Regnaut sire de Honcourt, Godefroy de Nast, etc....» V. De Camps, portef. 83, fos 452 à 453 vo.

[277] «La retenue des gens d'armes de l'hostel de nous Raoul, comte de Eu, connestable de France, qui avecques nous ont esté en Bretaingne en la compaignie mgr le duc de Normandie _ès mois d'octobre et de novembre_ 1341. Nous connestable, 1 bann., 4 chv. bach. et 53 esc.; venus du comté d'Eu _à Angers_.. Pour nostre bannière, Tassart de Basinguehan--Raoul comte de Guisnes nostre fil, chev. bann.; pour sa bannière, Bertaut d'Outreleaue.» De Camps, 83, fo 416.

Les principaux chevaliers de la bataille du comte d'Eu sont: Jean, seigneur de Walencourt, chev. bann., 2 chev. bach. et 15 esc., venus de Wallaincourt en Cambraisis;--Drieu de Mello, chev., 3 esc., venus de Saint Brice en Aucerrois;--Guillaume de Merlo, chev., 3 esc., venus de Poisse en Aussay;--Gieffroy de Charny, chev., 3 esc., venus de Pierrepertuis sous Vezelay;--Ferry de Chardoingne, chev., 6 esc., venus d'Oupie en l'évesché de Verdun;--Loys de Corbon, chev., 8 esc., venus de Guion en Barrois;--Jean Mauvoisin, chev., 2 esc., venus d'auprès Vernon en Normandie;--Philippe de Pont, chev., 3 esc., venus d'Aencourt prez d'Arche en Normandie;--Guillaume de Villers, 2 esc., venus de Villers en Vimeu;--Philippe de Buissy, chev., 2 esc., venus de Savoye;--Jean de Landas, Baudoin de Bavelinguen, Jean de Dargny, Jean Maquerel, Gieffroy du Forestel;--Robert le Thyoys, chev., 3 esc., venus de Gisors.» De Camps, 83, fos 416 à 419.