Part 13
Tous ceux qui réfléchissent et qui ont l’habitude d’écouter les voix intérieures, reconnaissent, dans l’âme, l’existence d’un travail auquel notre intelligence ne participe pas directement, mais dont il est impossible de nier l’existence. La psychologie scientifique lui donne différents noms et le divise en deux catégories: le subconscient fait de nos expériences, et le subconscient qui est une sorte de prescience de l’inconnu et de l’avenir. Cette théorie se rattache à celle de Leibnitz. Par elle, nous sommes reliés au mystère, et ceci prouve qu’il existe en nous des forces mystérieuses, supérieures à celles que notre raison peut déterminer. Dans toutes les routes suivies par l’intelligence humaine, le phénomène se manifeste. Mais il est frappant surtout chez les artistes et les écrivains. Qu’est, au fond, l’inspiration, sinon l’œuvre du subconscient? Elle arrive soudainement, en coup de foudre, après de longs efforts qui n’avaient abouti qu’au découragement. Une idée nous hante, on voudrait l’exprimer, la développer, et le cerveau s’épuise en vaines recherches. Tout à coup, alors que parfois l’on n’y pensait plus, l’idée, semblable à un fleuve débordant, se déroule agrandie sous les yeux.
Que de fois l’écrivain, devant l’article à faire, s’arrête découragé; il lui semble ne rien avoir à dire sur le sujet qu’il s’est engagé à traiter: pas de pensées personnelles, pas de connaissances acquises! Soudain, quelque chose se dégage dans son cerveau; il n’avait pas d’idées, il en a trop maintenant! On dirait un essaim d’oiseaux subitement éveillés qui se précipitent vers la sortie de la cage. Elles sont si nombreuses et si pressées que la plume n’est pas assez prompte pour les exprimer. D’où viennent-elles? Que représentent-elles? Expériences ou souvenirs endormis qui reviennent à la vie, mais aussi conceptions originales, visions nouvelles, pressentiments d’avenir. C’est un trésor où l’on peut puiser à pleines mains. Puis il se referme et, pendant longtemps, refuse de s’ouvrir, après nous avoir révélé son existence.
Si notre volonté se tendait, si notre pensée se concentrait dans un appel passionné, sans doute le trésor s’ouvrirait plus souvent. _Ce sont les violents qui ravissent le royaume des cieux._ Pendant trop longtemps, l’homme n’a pas compris le sens de cette parole, il doit aujourd’hui apprendre à l’épeler peu à peu. On arrive à la compréhension de la loi, par intuition; mais pour apprendre à exercer ses forces, un long apprentissage est nécessaire. Du moment qu’on a compris, on ne doit pas se laisser décourager, si les résultats ne sont pas immédiats; ils viendront sûrement quand l’habitude de la communication constante avec les forces divines aura été prise.
Dans le domaine des affections, le miracle se produit également. Sans parler de l’amour,
_Amor che a null’amato amar perdona_
dans lequel la volonté d’attirer joue un si grand rôle, le phénomène se renouvelle dans tous les genres d’attachement. Une pensée bonne et affectueuse, adressée silencieusement à une âme, produit sur elle un effet certain; chacun peut en faire l’expérience. Quand il s’agit d’une personne hostile, le résultat est plus marqué encore; le regard dur s’adoucit, la bouche muette est comme forcée de prononcer des paroles amicales. Quelquefois même, la lutte se discerne entre la malveillance naturelle et l’attendrissement inattendu provoqué par la pensée tendre qui a soudain passé sur son cœur et dont elle est presque toujours inconsciente. Ceux qui savent, reconnaissent, en de pareils moments, que les forces bonnes s’exercent, et les ignorants eux-mêmes les sentent.
Si nous nous servions toujours de ce moyen, je crois que la plupart des rancunes s’évanouiraient. Malheureusement, en cela comme en toutes choses, notre paresse, qui trouve son compte à rester à la surface, nous empêche d’exercer ce pouvoir bienfaisant. Évidemment, c’est une force qui sort de nous, et probablement la nature physique ou, pour mieux dire, l’instinct de la conservation interdit que la dépense soit trop forte et nous oblige à la ménager. Mais, en admettant même que ce travail d’âme soit parfois supérieur à nos énergies, il est certain que nous le négligeons de façon absurde; l’homme jette sa santé, sans scrupule, risque sa vie gaîment dans les sports, et il est tellement ménager de ses capacités psychiques, qu’il perd volontairement le pouvoir que celles-ci, bien employées, lui promettent.
Sans vouloir trop matérialiser ce pouvoir, il est évident que des avantages d’ordre positif s’obtiennent aussi par l’appel. Seulement si nous les demandons dans un esprit d’égoïsme, ils sont un don fatal, et sonnent le glas de la mort et non la cloche de la vie.
Naturellement nous naviguons en plein mystère. Vouloir le nier serait puéril, et nous ne pouvons rien déterminer positivement dans cet ordre de pensées ou plutôt d’intuitions. Quelques grands initiés ont connu l’origine et le fonctionnement de ces forces; nous ne pouvons que les deviner et nous incliner devant elles. «Heureux celui qui descend sous terre après avoir vu ces choses; il connaît la fin de la vie, il connaît la loi divine,» disait Pindare. Dans l’antiquité déjà, il fallait plusieurs degrés pour arriver à la contemplation des saints mystères. Au temps d’Homère, être initié ou ne pas l’être mettait des distances énormes entre les hommes, et leur sort était considéré comme différent «jusque dans la mort». La plupart des hommes, même les intuitifs, sont destinés probablement à rester toujours au seuil du mystère, mais de ce seuil déjà on aperçoit des perspectives éblouissantes.
* * * * *
J’ai connu une femme dont tous les désirs se sont réalisés en ce monde, mais trop tard et lorsqu’elle n’y tenait plus! «C’est pourquoi, disait-elle, je n’ai jamais pu saisir le bonheur; il s’est toujours présenté de façon inopportune!» Trop tard! Ces deux mots, les plus tristes que la langue humaine connaisse, ont été répétés, depuis que le monde existe, par des milliers de bouches, et le seront toujours. Pourquoi? Ces retards viennent-ils d’un appel trop faible ou est-ce plutôt que l’âme humaine ne sait pas vouloir fortement et longuement la même chose. Nous cessons trop vite de désirer, sans doute, parce que la légèreté est inhérente aux aspirations égoïstes.
D’ailleurs, il faut distinguer entre deux sortes d’appel: celui que nous adressons à la vie elle-même, et celui qui nous met en communication avec les forces divines. Le premier a son efficacité; le désir tendu longuement et volontairement vers un but déterminé exerce un pouvoir indiscutable, car c’est la même loi qui entre en mouvement. L’appel est entendu. Mais le danger est immense; les grands criminels, les exploiteurs, les ambitieux sans frein appartiennent à cette race d’hommes dont la volonté se fixe implacablement sur les points qu’ils veulent obtenir. Le jeune Auguste, alors qu’enfant encore, il parvenait à se faire adjuger la toute-puissance, avait dû lancer de furieux appels à la vie. Les conquérants et les politiques illustres, comme les femmes très aimées, emploient ce moyen, et, en général, la vie leur répond. Mais ces pouvoirs-là sont passagers et, sauf quelques cas rares, ils cessent de se manifester, longtemps avant que le corps ne meure.
L’appel adressé aux puissances invisibles, même s’il ne se rapporte pas uniquement aux dons spirituels, est d’une essence absolument différente, et ses effets sont immortels, car le contact avec le divin arrache forcément l’homme au _personnalisme_. Il essaie encore de le chérir, mais il en a honte. Bientôt le choix s’impose: ou renoncer à l’union avec les forces divines, ou cesser de se croire le centre de l’univers. Quelques-uns ne peuvent se décider, et ils finissent par tourner le dos aux cimes qu’ils avaient un instant espéré atteindre. D’autres, plus fidèles, tiennent le regard fixé sur elles, et si parfois l’amour de leur _petit moi_ les ressaisit, cela ne dure pas, car immédiatement ils étouffent sous le fardeau dont le _personnalisme_ écrase les cœurs, et ils retournent à la contemplation des sommets où brillent les neiges éternelles.
Je crois que nous approchons d’une époque, je l’ai déjà dit ailleurs[46], où l’homme qui parlera de lui-même, et essayera d’intéresser l’univers à son cas personnel, à ses ambitieuses visées ou à ses déboires de vanité et même de cœur, sera considéré comme un médiocre personnage. On me répondra que jamais l’égoïsme n’a régné comme aujourd’hui, et c’est parfaitement juste; on refuse de se dévouer pour les autres, de renoncer au plaisir, et chacun court éperdument après la jouissance; pourtant l’individu tend à disparaître dans la collectivité. L’intérêt ne peut être suscité que par le bien général, et si l’on veut toucher les cœurs, il faut exposer une plaie sociale plutôt qu’un cas individuel.
[46] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.
C’est à la fois un bien et un mal, car les amitiés en souffrent; la bonté se répand sous une forme plus générale: on négligera ses amis malades, mais on visitera les hôpitaux. Ne pourrait-on concilier les deux sentiments et ne pas priver les hommes de l’infinie douceur des attachements particuliers? Sans eux, aujourd’hui que le refroidissement des croyances religieuses et politiques a déjà relâché tant de liens, l’homme se sentirait trop douloureusement seul. Lorsqu’il aura découvert en lui-même les sources profondes et appris à entrer en contact avec les forces divines, il souffrira, il est vrai, moins de la solitude, car des amis invisibles l’entoureront. Mais, ne l’oublions pas, tant que nous serons dans ce monde, nous aurons toujours le désir de la sympathie humaine, visible et tangible. L’appel adressé par le cœur de l’homme aux autres cœurs est donc légitime. Son désir de pouvoir et de richesse, dans un but altruiste, l’est également. Le besoin de répandre et de donner, qui brûle certaines âmes, a en soi quelque chose de divin.
En substance, le premier devoir de l’homme est de chercher en lui-même et chez les autres les sources cachées, car la découverte de ces sources lui permet de se mettre en contact avec les forces de la nature et les forces supérieures. Ensuite, quand il est devenu conscient de la grande loi de l’appel, sa volonté doit tendre sans cesse à se conformer à elle. Ainsi seulement il connaîtra la plénitude de la vie.
Tout résultat vient d’un effort, conscient ou inconscient, de la volonté humaine. La destinée n’est probablement que le mot impropre par lequel nous désignons les forces ignorées qui travaillent à notre insu dans notre être. Il est donc excessivement important de devenir conscient, pour les bien diriger. «Priez sans cesse,» disait saint Paul. C’est la seule sécurité pour l’homme, et, au fond, la prière n’est que la grande loi de l’appel.
La vie active et extérieure absorbe aujourd’hui trop exclusivement les vies. La perfection serait de savoir l’unir à celle de l’esprit. Saint Jérôme en indiquait la possibilité: «Les mains et les yeux sur son ouvrage, son cœur au ciel.» Un jeune aveugle, professeur de philosophie à Rome, me disait récemment: «J’ai cru longtemps que l’action pour le bien devait être l’unique mot d’ordre de l’époque actuelle, puis je suis tombé malade et j’ai été forcé à la méditation. Un jour, il m’a semblé qu’un flot de richesses spirituelles m’envahissait et une voix m’a parlé: «Comment, disait-elle, peux-tu donner aux autres, si auparavant tu n’as pas reçu toi-même?» Après cette leçon, mes idées se modifièrent, et la méditation m’apparut comme la base même de l’action.» Il avait compris que tout se tenait dans l’univers, que nous sommes des instruments de transmission et que, si nous négligeons de nous abreuver aux sources, nous ne pourrons donner aux autres que des fruits verts ou desséchés, sans saveur et sans parfum.
Regarder en soi pour ouvrir les portes de son âme, puis lever les yeux vers les hauteurs et attendre l’inspiration et les dons promis, telle devrait être l’attitude constante de l’homme. Ce serait non seulement suivre la loi, mais se libérer ainsi de toutes les influences extérieures déprimantes et stérilisantes, et marcher plus joyeusement de l’avant. Rendre un peu de gaîté à l’homme, en lui donnant la conscience de son pouvoir, quel magnifique résultat! On ne rit plus guère, de nos jours, malgré la course éperdue au plaisir. Quand j’étais jeune,--comme on n’est pas sans cesse accablé sous d’affreux malheurs,--on riait beaucoup, à tous les âges: surtout dans la jeunesse! Dans la rue, dans le monde, à l’école, on voyait des visages épanouis. Aujourd’hui on n’entend presque jamais rire: tout au plus un léger sourire glisse-t-il sur les lèvres ou un ricanement de mauvais aloi. Difficultés économiques, dira-t-on, préoccupations sociales. Oui, sans doute, en certains cas, mais tant de gens sont à l’abri de ces soucis et ne sont pas plus gais pour cela! Quant aux préoccupations sociales, la masse des hommes s’en moque et n’en rit pas davantage.
Les causes de ce manque de gaîté sont plus profondes, et je crois qu’il faut les chercher dans le vieux matérialisme qui domine la mentalité générale et qui a laissé la marque de ses griffes même dans le cœur des chrétiens et des spiritualistes. Or rien n’est aussi triste et déprimant que cette doctrine. Elle limite nos possibilités et nos espérances, elle nous emprisonne dans des bornes où nous étouffons sans nous en rendre compte. Les créatures humaines ont besoin d’air libre, d’horizons ouverts, de portes d’or entrevues dans le lointain. Rendez-les leur, et leur front s’éclaircira, et le rire reviendra s’épanouir sur leurs lèvres. _Ride se sapis._
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Chapitres Pages
Préface VI I.--Chercheurs de sources 1 II.--Les parents 27 III.--Les éducateurs 52 IV.--Les rencontres 73 V.--Coupeurs d’ailes 100 VI.--Les fils de Narcisse 120 VII.--Les femmes et la toilette 141 VIII.--Les privilèges de la pauvreté 165 IX.--Les amies de l’homme 195 X.--L’appel 228
2263-08.--Imp. E. ARRAULT et Cie, Tours.
LIBRAIRIE FISCHBACHER, 33, rue de Seine, PARIS
OUVRAGES DE DORA MELEGARI
Ames dormantes (Ouvrage couronné par l’Académie française). 6e édition, in-12 3 50 Faiseurs de peines et faiseurs de joies. 7e édition, in-12 3 50 Chercheurs de sources, in-12 3 50 La Jeune Italie et la Jeune Europe. Lettres inédites de Joseph Mazzini à Louis-Amédée Melegari, in-12 3 50
OUVRAGES DE CHARLES WAGNER
L’Ami. Dialogues intérieurs. 4e édition, in-12 3 50 Justice. Huit discours. 8e édition, in-12 3 50 Jeunesse (Ouvrage couronné par l’Académie française). 29e édition, in-12 3 50 Vaillance. 20e édition, in-12 3 50 La Vie simple. 12e édition, in-12 3 50 Auprès du Foyer. 6e édition, in-12 3 50 L’Évangile et la Vie. Sermons. 6e édition, in-12 3 50 Sois un homme! Simples causeries sur la conduite de la vie. 3e édition, in-12. Broché, 1 fr. 25. Relié 2 » L’Ame des Choses. 3e édition, in-12 3 50 Le long du chemin. 4e édition, in-12 3 50 Vers le cœur de l’Amérique. 3e édition, in-12 3 50 Pour les petits et les grands. Causeries sur la vie et la manière de s’en servir. 2e édition, in-12 3 50 Par la Loi vers la Liberté. 2e édition, in-12 2 »
* * * * *
Pages choisies et fragments inédits, de FÉLIX PÉCAUT. Philosophie et Religion; Politique; Éducation, avec préface de FERDINAND BUISSON, in-12 3 50 Sermons laïques, ou Propos de morale et de philosophie, par PAUL STAFFER, in-12 3 50 Fragments d’un journal intime, par HENRI-FRÉDÉRIC AMIEL, précédés d’une étude par EDMOND SCHERER. 10e édition. 2 volumes in-12 7 50 Le Bréviaire d’un Panthéiste et le Pessimisme héroïque, par JEAN LAHOR, 2e édition, in-18 3 » La Plainte humaine, par CHARLES DOLLFUS, in-12 2 » Les Problèmes, par CHARLES DOLLFUS, in-8 6 » En nous et autour de nous. Pensées, par ROGER DOMBRÉA, in-24 3 50 Aux Croyants et aux Athées, par WILFRED MONOD, in-12 3 50 Esquisse d’une philosophie de la Religion, d’après la Psychologie et l’Histoire, par AUGUSTE SABATIER, 8e édition, in-8 7 50 Les Religions d’autorité et la Religion de l’esprit, par AUGUSTE SABATIER, 4e édition, in-8 7 50 Ma Religion, par le comte LÉON TOLSTOÏ, in-8 6 » Montaigne moraliste et pédagogue, par Mme JULES FAVRE, in-12 3 50 La morale de Cicéron, par Mme JULES FAVRE 4 »
2263.--TOURS, IMPRIMERIE E. ARRAULT ET Cie.