Part 12
Mais alors, dira-t-on, il n’y aurait pas de meilleures amies que les femmes qu’on a cessé d’aimer. Avec elles, les souvenirs seraient plus puissants encore. Ils sont trop puissants, justement; ils créent une situation délicate qui circonscrit la confiance et empêche les confidences... La passion, gardons-nous de l’oublier, ne s’éteint pas à la même minute chez les êtres qui se sont aimés. Un des cœurs reste douloureusement meurtri par la séparation; souvent des regrets le rongent, sous la résignation apparente; la dignité fait taire les plaintes, et par élégance morale, le visage reste souriant, l’accueil amical, mais quelque chose crie en dedans.
Cela arrive aux femmes, et aux hommes aussi. J’en ai connu un qui, des années après la rupture, disait encore en montrant son cœur: «Cela me fait toujours mal là!» Et c’était un homme de peu de paroles, dur et froid d’apparence, qui détestait la sentimentalité fade, sous toutes ses formes. D’autre part, le premier qui s’est détaché a plus ou moins l’intuition de l’état d’âme de l’autre, et cela le gêne dans ses épanchements. L’amitié des anciens amants et des anciens fiancés est donc plutôt une sorte d’attachement fait de souvenirs réciproques, qu’une affection active et consolante. Celles-ci doivent être cherchées ailleurs, dans les affinités morales et intellectuelles que nos cœurs et nos intelligences sentent parfois avec force.
Évidemment l’amitié entre personnes d’un sexe différent demande une certaine élévation d’esprit, et ce qu’on pourrait appeler des facultés réceptives. Les femmes, auxquelles ces facultés manquent, auront rarement des amis masculins, car elles ne leur offrent pas ce qu’ils cherchent, une âme où déposer leurs pensées et développer leurs aspirations. Les hommes ambitieux, mais assez intelligents pour douter d’eux-mêmes parfois, éprouvent presque tous le besoin d’une amitié féminine qui les encourage et les soutienne. Sentir qu’une femme croit en eux, les trouve dignes des premières places, de la célébrité, de la gloire, est, pour leur orgueil, un baume précieux. D’autres, les sentimentaux, recherchent aussi ce genre d’amitié; ils veulent des confidentes, car en racontant leurs amours à une autre femme, ils les goûtent mieux! Quelques-uns, plus raffinés, plus délicats, plus altruistes, s’intéressent à la femme, pour elle-même, et trouvent du plaisir à étudier sa psychologie: ce sont des amis dévoués et charmants. Cette façon de comprendre l’amitié indique qu’elle aurait pu facilement se changer en amour.
Chez la femme, le désir de l’amitié masculine[44] est presque toujours intellectuel; jadis, un besoin instinctif de protection la lui faisait rechercher, mais ce besoin est bien moins puissant aujourd’hui. La vanité entre aussi, pour une part, dans ce sentiment, quand il s’agit d’hommes célèbres, mais sa véritable racine est cet instinct de soutenir et de consoler, qui est propre à toutes les femmes. Elles éprouvent une sorte d’orgueil à relever le courage abattu de l’homme, cet être orgueilleux qui se croit leur supérieur et qui pourtant, à certaines heures, se tourne humblement vers elles pour qu’elles essuient ses larmes et le consolent dans ses déboires.
[44] Ce désir n’est pas senti par les Orientales: «Pauvres sœurs d’Europe, combien je vous plains de voir des hommes, toute la journée!» disait à la princesse Murat une femme de harem. _Les Désenchantées_, de LOTI, sont une exception.
J’ai connu des femmes, amies parfaites, désintéressées et tendres; elles donnent bien davantage que l’homme, en ces sortes de contrats moraux, mais elles sont peut-être moins sincères que lui, elles ne se livrent pas autant; elles ont des réserves où l’ami ne pénètre pas. C’est que jamais la femme n’a tout à fait confiance dans l’homme; une longue suite de trahisons l’en empêche! Sans en avoir conscience, elle sent en elle-même les torts dont les femmes ont été victimes, depuis que le monde existe, et dans l’homme elle voit l’oppresseur de l’espèce. Elle l’adorera, elle donnera pour lui sa vie, son honneur, mais elle n’aura jamais en lui une confiance complète! L’homme, en général, ne s’aperçoit pas de cette méfiance,--il a si peu d’intuition,--et le plaisir que lui donne l’amitié de la femme n’en est nullement gâté. Elle, de son côté, trouve dans ces contacts, avec la mentalité masculine, un élargissement de la sienne, et arrive ainsi à une plus juste conception de la vie. Le gain est donc réciproque: la femme adoucit et raffine l’âme de l’homme; lui, de son côté, donne la force, la raison, la logique.
Les nuances de ce sentiment, l’un des meilleurs et des plus élevés que l’humanité connaisse, sont infinies; elles échappent à l’analyse, et l’on ne peut les ranger par catégories. L’amitié naît des circonstances à travers lesquelles nous évoluons et des rencontres fortuites. Le hasard, quand il a quelque chose en vue, met sur notre route l’ami ou l’amie qui doivent nous aider à l’accomplir. Que certaines amitiés soient réellement les instruments de la Providence, nous nous en rendons compte; souvent, il est vrai, la signification de certains contacts reste mystérieuse, mais elle n’en existe pas moins; seulement nos yeux de demi-aveugles ne la perçoivent pas.
J’ai dit ailleurs[45] combien ces amitiés mixtes étaient précieuses, et combien elles pourraient servir à un rapprochement de l’homme et de la femme, sur un plan plus élevé que celui où ils ont évolué jusqu’ici. Ils ne doivent pas se considérer uniquement sous l’aspect du possesseur et de la possédée, mais plutôt comme deux êtres auxquels Dieu a confié, il est vrai, la continuation de l’espèce, mais à qui il a donné deux âmes immortelles, destinées à s’aider réciproquement, pour mieux comprendre le sens profond de leur passage sur cette terre. Ainsi durent s’aimer Michel Ange et Vittoria Colonna. Il faut évidemment un peu de courage pour braver les calomnies du monde. Saint Jérôme qui s’était retiré à Ostie pour fuir les méchants propos de Rome, au sujet de ses amitiés féminines, écrivait à un ami: «Salue Paule et Eustochie; que le monde le veuille ou non, elles sont miennes en Christ.»
[45] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.
Un monde nouveau se prépare, une révolution morale est en train de s’accomplir; l’homme et la femme traversent une crise qui ira s’accentuant, si celui qui a été jusqu’ici le maître de la situation ne comprend pas que pour garder son prestige, il doit se montrer généreux. Si les hommes devenaient les amis de leurs mères, de leurs sœurs, de leurs filles, ils se résigneraient de meilleure grâce au changement inévitable, et ils parviendraient en même temps à maintenir leur autorité sous une autre forme, forme plus juste, plus moderne et plus respectueuse de l’âme humaine.
CHAPITRE X
L’APPEL
As the essence of courage is to stake one’s life on a possibility, so the essence of faith is to believe that the possibility exist.
WILLIAM SALTER.
Dans certaines campagnes de France, lorsque la sécheresse dure de façon exceptionnelle, on a coutume de dire: «Il ne pleut pas, parce que l’appel manque!» Ces mots signifient que la terre, trop aride, ne renferme plus l’humidité indispensable pour attirer celle de l’atmosphère et la faire se condenser en eau. En effet, jour après jour, l’on voit le ciel se couvrir de nuages qui se dissipent avant de s’être répandus en ondée bienfaisante. Cette attente, toujours déçue, dure des semaines et même des mois, jusqu’à ce qu’une tempête impétueuse, venue souvent de très loin, force les cataractes du ciel à s’ouvrir. Le phénomène ne peut s’expliquer, scientifiquement, d’une façon aussi simpliste, mais n’y a-t-il pas un fond de vérité dans la tradition populaire? Ne voyons-nous pas le même phénomène se produire dans le monde moral et intellectuel? Quand un état de sécheresse se prolonge dans l’âme, c’est sans doute l’appel qui manque; rien, au dedans de nous, n’attire les forces bienfaisantes et fécondes.
Une bonne partie des faits moraux, qui nous étonnent, nous déconcertent et nous troublent, pourraient s’éclaircir de cette façon; et l’explication une fois admise, je crois que nos points de vue, nos jugements et nos perspectives se modifieraient singulièrement. Tout s’élargirait devant nous, nos horizons deviendraient sans limites, et l’ennui, le terrible ennui, serait banni de la vie, puisque tous, dans la mesure de nos forces, nous pourrions devenir une usine en mouvement, capable de renouveler et de varier indéfiniment sa production et ses résultats.
Lorsqu’Adam et Ève, dans le jardin d’Éden, touchèrent à l’arbre défendu, ils ne durent pas mordre très avant au fruit de la connaissance du bien et du mal, car aujourd’hui encore, après tant de civilisations disparues et de siècles écoulés, l’homme est à peine arrivé au seuil des vérités profondes qu’il commence vaguement à entrevoir. L’une d’elles est probablement cette force mystérieuse dont nous disposons, sans l’employer, du moins de façon consciente, et que les paysans, désespérés des longues sécheresses, nomment l’appel.
* * * * *
Le récit de la Genèse nous ayant montré l’Éternel courroucé et presque inquiet de la désobéissance d’Adam, les esprits timorés estiment dangereux tout ce qui pourrait révéler à l’homme les pouvoirs qu’il détient en lui-même. Des craintes analogues épouvantaient les païens: le sort de Prométhée et d’Icare leur avait donné une tragique leçon. Vouloir ravir le feu du ciel, c’est-à-dire évoluer trop rapidement, était une offense aux dieux. Nous devions rester sur le plan où ils nous avaient placés, sans essayer de développer les forces secrètes que parfois nous sentions en nous. Cette crainte, qui avait sa racine dans la peur des contacts démoniaques,--hantise des imaginations du Moyen Age,--et des pratiques de la magie, qui avait mauvaise réputation et sentait le soufre, semble puérile aujourd’hui, et contraire au sentiment religieux moderne qui pousse l’homme à atteindre, par le désir, le Dieu qu’il adore.
Ce besoin d’union et d’harmonie avec les forces divines est le secret de tout progrès et de tout perfectionnement, il n’y en a pas d’autre, et il est conforme aux enseignements des Évangiles. Les promesses faites à l’homme dépassent tout ce que l’imagination humaine peut concevoir. Par la foi, tous les pouvoirs lui sont accordés, parce que, par la foi, les forces divines agissent en lui. L’homme a tellement douté de lui-même, et hélas! souvent avec raison, qu’il s’est habitué à considérer ces promesses comme réservées exclusivement aux êtres exceptionnels, aux grands initiés; aux apôtres. En cela, il se trompe, les promesses sont claires et s’adressent à toutes les âmes chez lesquelles le miracle de la foi s’est accompli.
Si nous acceptons, au contraire, l’explication d’après laquelle nous possédons ces forces par l’effet d’une grande loi universelle que Jésus est venu révéler aux hommes, notre devoir est de nous conformer à cette loi, et d’essayer avec notre _ego_ supérieur de progresser vers Dieu. Évidemment, tous les êtres n’occupent pas le même degré dans l’échelle des valeurs; quelles que soient nos croyances, il est impossible de le nier, et les simples évolutionnistes l’admettent, eux aussi.
Sans rechercher les causes de ces diversités de niveau, il est certain que les âmes et les esprits des hommes se trouvent à des distances considérables. En le constatant on serait tenté d’admettre la théorie de plusieurs existences successives dans le corps physique, c’est-à-dire sur notre planète. Mais qu’ils aient ou non le souvenir de vies antérieures, il est hors de doute que l’on trouve, chez quelques individus, des indices de besoins spirituels ou psychiques très supérieurs à ceux qui tourmentent le reste des hommes.
Ces besoins ne sont pas toujours le résultat héréditaire d’une longue suite d’ancêtres cultivés, car souvent l’âme de leurs descendants est muette, engourdie dans le bien-être matériel trop raffiné ou stérilisée par une cérébralité trop accentuée. Au contraire, ces besoins se rencontrent parfois là où l’on s’y attendait le moins! Un mot, un regard, une simple expression de visage révèlent tout à coup des aspirations vers le divin, indiquent des sources profondes de vie intérieure. Dans ces êtres-là, des puissances sont en activité ou commencent à sortir du sommeil où nous les avions laissées. On dirait des oiseaux qui battent des ailes, joyeusement ou éperdument, contre les barreaux de leur cage; on peut les aider, mais on n’a pas besoin de les convaincre, les voix secrètes de l’âme les ont déjà avertis, leurs yeux perçoivent les horizons lumineux à travers les lourds nuages qui les cachent encore. Ce sont les riches, les élus, ceux que l’hôte mystérieux visite souvent, ou qui, du moins, sont au seuil de ces richesses, de cette élection, de ces visites...
Dans d’autres cas, on a beau frapper aux portes des âmes, rien ne répond; les coups redoublés du marteau d’airain ne produisent aucune vibration. Toute la vie est à l’extérieur: au-dedans, il n’y a que le vide. Je ne parle point ici des hommes et des femmes qui vivent uniquement pour la jouissance ou l’ambition vulgaire, mais d’une élite intellectuelle qui connaît déjà la pitié, prend une large part à la vie sociale et dont la moralité, dans le sens courant du mot, est reconnue. Leur esprit est comme prisonnier du visible et du tangible, ils ne peuvent les dépasser. Ils croient au pouvoir de la volonté se manifestant par des efforts d’activité et d’intelligence, et admettent peut-être même les effets de la prière, comme une grâce accordée à ceux qui pratiquent les bonnes œuvres. Il est inutile de leur dire qu’ils possèdent une faculté, qui a le don d’appeler les forces bienfaisantes, et que, n’en usant pas, ils renoncent à la joie, au pouvoir, à tous les dons qu’ils pourraient répandre autour d’eux. Un sourire de sagesse sceptique serait leur seule réponse. Ils sont plus fermés à la connaissance des choses intérieures que ne le sont souvent les plus scandaleux pécheurs. Ce n’est point pour eux que ce chapitre est écrit. Leur heure n’est pas venue encore. Viendra-t-elle sur cette terre? Devront-ils renaître une fois encore, ou sera-ce dans d’autres mondes que la révélation se fera pour eux? Ils le sauront, mais nous l’ignorerons probablement toujours.
* * * * *
La possibilité de l’appel efficace n’est pas, comme nous l’avons vu, accessible à tous. Par une loi générale, ses effets bienfaisants ne peuvent se réaliser que dans certaines conditions d’âme. Quand elles manquent, rien ne répond, et c’est absolument logique. L’illogisme apparent commence lorsque les conditions mentales et morales existent et qu’aucun résultat ne s’obtient. Les causes de ce phénomène négatif peuvent se ramener à deux principales: l’ignorance et l’égoïsme.
Que de fois, en effet, malgré nos velléités de vie intérieure et nos essais en ce sens, nous ne nous rendons pas compte de ce qui s’agite au dedans de nous! Les eaux bouillonnent sur place, mais elles ne se canalisent pas et ne peuvent féconder le sol. On est agité de douloureux désirs, et la déprimante sensation des forces inemployées alourdit le cœur. Si nous savions, toutes les heures du jour ne suffiraient pas à l’incessante activité morale que nous pourrions déployer! Que d’angoisses intérieures seraient apaisées par le sentiment de ne pas rester inertes, d’être capables d’agir pour nous et pour les autres, sans nous agiter, sans perdre le calme et l’équilibre... Seulement il faut savoir pour cela, et vouloir ou, pour mieux dire, apprendre à vouloir!
Combien de livres ont été écrits sur l’éducation de la volonté! On ne saurait assez les lire et les relire. Sans elle, il n’y a pas de beauté dans la vie, car nous ne pouvons nous intéresser qu’aux êtres capables de vouloir quelque chose et de le vouloir avec suite. Non que la volonté suffise pour l’appel; on peut avoir une volonté de fer et ignorer la force de l’appel, mais sans elle, nous ne pouvons exercer ce pouvoir. L’une des premières choses indispensables à tout homme qui veut exercer les forces qu’il sait posséder est donc la volonté. Sans elle, pas de concentration intérieure possible, et sans concentration, pas de résultats intérieurs ou extérieurs.
Or rien n’est plus difficile à l’âme humaine que de se fixer longuement sur une idée ou sur un sentiment. Sauf certains esprits éminemment spéculatifs, notre légèreté nous distrait, empêche la persévérance mentale. Les femmes surtout sont rebelles à cette tension. Leur instinct les pousse à ne pas se fixer, à ouvrir curieusement plusieurs livres en même temps, sans aller jusqu’au bout de leur lecture; en amour aussi elles pensent à mille choses à la fois et ont des distractions continuelles, même si elles sont incapables d’une infidélité ou d’une velléité d’inconstance.
Pour elles, par conséquent, la concentration féconde est plus difficile, mais elles ont, comme compensation, l’intuition rapide, et arrivent d’un bond, là où l’esprit spéculatif de l’homme ne parvient qu’au prix de pénibles efforts. Sans avoir besoin de s’appuyer sur des connaissances extérieures acquises ou des données hypothétiques, elles atteignent, grâce à leurs facultés intuitives, des sommets qui, sans ces facultés, leur seraient toujours demeurés inaccessibles. Je crois donc que les femmes, malgré leur mentalité volage, peuvent mettre en action les forces de l’appel bien mieux que les hommes. Le sentiment religieux leur est plus familier, pour mille et une causes. Elles le sentent avec intimité, tous les jours de leur vie, tandis que les hommes le réservent pour les grandes occasions solennelles, les tragédies du cœur et de l’âme. Or, le sentiment religieux ou, pour mieux dire, l’habitude de la prière et des communications avec le divin facilite ces élans, qui forcent, pour ainsi dire, les réponses de Dieu. «Si l’on fermait les églises, où donc iraient pleurer les femmes?» disait Maupassant, qui ne peut, certes, être accusé d’avoir donné une importance extrême à la vie religieuse.
En effet, chez la femme, à quelque degré de moralité qu’elle soit arrivée, le besoin de recourir à l’au-delà se manifeste. Des protestations se font entendre: «C’était une indigne faiblesse que nous avons vaincue. Aujourd’hui notre esprit est libre, il repousse les fables, il a rompu toute complicité avec les fausses espérances.» Ces voix triomphantes et dures éclatent comme des fanfares, et les visages de ces femmes qui renient toutes les traditions qui ont consolé le lit de mort de leur mère et protégé leur berceau, ont une expression de farouche orgueil; ils rient, et les bouches s’élargissent dans un sourire victorieux. Mais puisqu’elles sont si certaines de l’affranchissement, pourquoi leurs yeux sont-ils si tristes? Dans le fond de leurs prunelles, quelque chose pleure. Tandis qu’elles proclament leur droit à la joie, l’angoisse du reniement passe sur leurs âmes, et elles pressentent peut-être que le joug nouveau, dont elles se sont si allégrement chargées, pèsera sur elles plus lourdement que l’ancien.
Pour que ces consciences soient ramenées à l’unité finale, il est peut-être nécessaire qu’elles traversent la période du reniement, mais il est certain que si elles ont réellement étouffé en leur cœur toute aspiration vers le monde invisible, il leur sera impossible de recourir efficacement à lui. Les merveilleux résultats de l’appel n’appartiennent qu’à ceux, hommes ou femmes, qui tendent de tout leur être à l’harmonieuse union avec les forces divines. Ils appellent, et on leur répond.
Avoir l’intuition, même vague, de l’existence de cette loi, et ne pas tout tenter pour la connaître, ou la connaître et ne pas en profiter, est-ce, de la part de l’homme, démence ou idiotisme? L’un et l’autre, sans doute, mais le principal facteur de cet aveuglement absurde est que nos âmes sont trop superficielles pour pouvoir supporter le sublime.
L’appel n’est pas précisément la prière,--il me semble que la prière est davantage un acte d’adoration, d’humilité, de reconnaissance... L’appel est comme une force d’attraction qui sort de nous et attire d’autres forces qui se répandent en ondée bienfaisante sur nos âmes et nos vies. Nous pouvons appeler à nous les grâces spirituelles, la richesse matérielle, la puissance intellectuelle et morale, et il est probable que toutes ces choses deviendront nôtres, pourvu qu’en les réclamant, notre intention ne soit pas égoïste. Le _personnalisme_ arrête net le miracle. Je suis tellement persuadée de la vérité de ce dernier fait, que rien ne m’attriste comme d’entendre les gens dire que par certaines actions ils se préparent des mérites. Une pareille pensée doit détruire l’efficacité des plus grands dévouements.
* * * * *
En restant uniquement dans le domaine terrestre,--sur le plan physique, comme diraient les théosophes,--la même loi trouve son application dans les rapports des hommes entre eux. L’appel y est également efficace. Nous pouvons parler silencieusement au cœur des autres et leur demander ce que nous voulons d’eux. Or, le faisons-nous? Je ne veux pas tomber dans le système de la _New Thought_ américaine, qui, malgré certaines conceptions vraies et nobles, matérialise un peu, il me semble, les résultats de la pensée. Mais il est certain que, dans nos rapports sociaux ou de sentiment, nous négligeons des forces immenses que nous avons à notre portée.
Quand nous voulons convaincre, nous nous servons beaucoup trop du raisonnement et de la parole; quand nous voulons toucher également, et si nous avons des reproches à adresser, nous employons le même système. C’est bon pour ceux qui ne savent pas. Ceux qui savent devraient comprendre que ce sont là de faibles moyens, comparés à ceux dont ils pourraient disposer. J’en suis intimement persuadée, par intuition et par expérience. Seulement, l’application de cette méthode exige des habitudes de concentration qu’il est difficile de maintenir, et des états de conscience qu’on ne peut atteindre constamment. Parfois on réussit à employer ces moyens, et on constate leur merveilleuse puissance; puis la paresse et l’esprit superficiel prennent le dessus, et nous recourons de nouveau aux systèmes insuffisants auxquels nous sommes habitués, par tradition, dès l’enfance.
Certes, la parole est la plus grande force de persuasion que Dieu ait donnée à l’homme. Nous avons vu l’éloquence entraîner des foules, nous avons entendu des voix insinuantes porter la conviction dans les cœurs, et des accents indignés faire trembler les consciences. Mais ces dons spéciaux sont le privilège d’un très petit nombre d’individus: les Cicérons et les Savonaroles sont rares; les ensorceleurs et les ensorceleuses intelligents, capables de galvaniser ou de transformer les pensées de ceux à qui ils s’adressent, ne se trouvent pas non plus à chaque carrefour. Si eux seuls pouvaient exercer de l’influence, cela limiterait par trop le pouvoir réciproque des êtres, les uns sur les autres. Du reste, qui nous affirme qu’à la parole, ces grands preneurs d’âmes ne joignaient pas la concentration de la pensée, et la volonté d’agir par ce moyen aussi. Certes, quand Savonarole faisait tressaillir les consciences de la Florence élégante, corrompue et raffinée du quinzième siècle, et osait s’attaquer aux vices des Borgia, un élan de son être mettait probablement sa force en communication avec les forces divines, et celles-ci donnaient à sa voix l’irrésistible pouvoir qu’elle exerça sur l’âme italienne de son époque. Cicéron, lui, ne croyait pas aux dieux, mais c’était un intuitif, et, par ses sentiments de douceur et d’humanité, il appartenait d’avance à la société nouvelle que les paroles de Jésus, qui n’était pas né encore, allaient créer; il était donc en rapport avec les puissances invisibles qui détiennent les secrets de l’avenir. Mais abandonnons ces colosses de l’éloquence, et revenons à la vie d’aujourd’hui et aux hommes de moyenne grandeur.