Part 2
Quand le feuillage épars Tremble, commence à fuir, pleure de toutes parts, Tu vois du sombre amour s’y mêler la tourmente, L’amant brûlant et dur ceindre la blanche amante, Vaincre l’âme... Et tu sais selon quelle douceur Sa main puissante passe à travers l’épaisseur Des tresses que répand la nuque précieuse, S’y repose, et se sent forte et mystérieuse; Elle parle à l’épaule et règne sur la chair. Alors les yeux fermés à l’éternel éther Ne voient plus que le sang qui dore leurs paupières; Sa pourpre redoutable obscurcit les lumières D’un couple aux pieds confus qui se mêle, et se ment. Ils gémissent... La Terre appelle doucement Ces grands corps chancelants qui luttent bouche à bouche, Et qui, du vierge sable osant battre la couche, Composeront d’amour un monstre qui se meurt... Leurs souffles ne font plus qu’une heureuse rumeur, L’âme croit respirer l’âme toute prochaine, Mais tu sais mieux que moi, vénérable fontaine, Quels fruits forment toujours ces moments enchantés! Car, à peine les cœurs calmes et contentés D’une ardente alliance expirée en délices, Des amants détachés tu mires les malices, Tu vois poindre des jours de mensonges tissus, Et naître mille maux trop tendrement conçus! Bientôt, mon onde sage, infidèle et la même, Le Temps mène ces fous qui crurent que l’on aime Redire à tes roseaux de plus profonds soupirs! Vers toi, leurs tristes pas suivent leurs souvenirs... Sur tes bords, accablés d’ombres et de faiblesse, Tout éblouis d’un ciel dont la beauté les blesse Tant il garde l’éclat de leurs jours les plus beaux, Ils vont des biens perdus trouver tous les tombeaux... «Cette place dans l’ombre était tranquille et nôtre!» «L’autre aimait ce cyprès, se dit le cœur de l’autre, «Et d’ici, nous goûtions le souffle de la mer!» Hélas! la rose même est amère dans l’air... Moins amers les parfums des suprêmes fumées Qu’abandonnent au vent les feuilles consumées!... Ils respirent ce vent, marchent sans le savoir, Foulent aux pieds le temps d’un jour de désespoir... O marche lente, prompte, et pareille aux pensées Qui parlent tour à tour aux têtes insensées! La caresse et le meurtre hésitent dans leurs mains, Leur cœur, qui croit se rompre au détour des chemins, Lutte, et retient à soi son espérance étreinte. Mais leurs esprits perdus courent ce labyrinthe Où s’égare celui qui maudit le soleil! Leur folle solitude, à l’égal du sommeil, Peuple et trompe l’absence; et leur secrète oreille Partout place une voix qui n’a point de pareille. Rien ne peut dissiper leurs songes absolus; Le soleil ne peut rien contre ce qui n’est plus! Mais s’ils traînent dans l’or leurs yeux secs et funèbres, Ils se sentent des pleurs défendre leurs ténèbres Plus chères à jamais que tous les feux du jour! Et dans ce corps caché tout marqué de l’amour, Que porte amèrement l’âme qui fut heureuse Brûle un secret baiser qui la rend furieuse... Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux Que de ma seule essence; Tout autre n’a pour moi qu’un cœur mystérieux, Tout autre n’est qu’absence. O mon bien souverain, cher corps, je n’ai que toi! Le plus beau des mortels ne peut chérir que soi...
Douce et dorée, est-il une idole plus sainte, De toute une forêt qui se consume, ceinte, Et sise dans l’azur vivant par tant d’oiseaux? Est-il don plus divin de la faveur des eaux, Et d’un jour qui se meurt plus adorable usage Que de rendre à mes yeux l’honneur de mon visage? Naisse donc entre nous que la lumière unit De grâce et de silence un échange infini! Je vous salue, enfant de mon âme et de l’onde, Cher trésor d’un miroir qui partage le monde! Ma tendresse y vient boire, et s’enivre de voir Un désir sur soi-même essayer son pouvoir! O qu’à tous mes souhaits, que vous êtes semblable! Mais la fragilité vous fait inviolable, Vous n’êtes que lumière, adorable moitié D’une amour trop pareille à la faible amitié! Hélas! la nymphe même a séparé nos charmes! Puis-je espérer de toi que de vaines alarmes? Se surprendre soi-même et soi-même saisir, Nos mains s’entremêler, nos maux s’entre-détruire, Nos silences longtemps de leurs songes s’instruire, La même nuit en pleurs confondre nos yeux clos, Et nos bras refermés sur les mêmes sanglots Étreindre un même cœur, d’amour prêt à se fondre... Quitte enfin le silence, ose enfin me répondre, Bel et cruel Narcisse, inaccessible enfant, Tout orné de mes biens que la nymphe défend...
III
... Ce corps si pur, sait-il qu’il me puisse séduire? De quelle profondeur songes-tu de m’instruire, Habitant de l’abîme, hôte si spécieux D’un ciel sombre ici-bas précipité des cieux?... O le frais ornement de ma triste tendance Qu’un sourire si proche, et plein de confidence, Et qui prête à ma lèvre une ombre de danger Jusqu’à me faire craindre un désir étranger! Quel souffle vient à l’onde offrir ta froide rose!... _J’aime... J’aime!..._ Et qui donc peut aimer autre chose Que soi-même?... Toi seul, ô mon corps, mon cher corps, Je t’aime, unique objet qui me défends des morts! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Formons, toi sur ma lèvre, et moi, dans mon silence, Une prière aux dieux qu’émus de tant d’amour, Sur sa pente de pourpre ils arrêtent le jour!... Faites, Maîtres heureux, Pères des justes fraudes, Dites qu’une lueur de rose ou d’émeraudes Que des songes du soir, votre sceptre reprit, Pure, et toute pareille au plus pur de l’esprit, Attende, au sein des cieux, que tu vives et veuilles, Près de moi, mon amour, choisir un lit de feuilles, Sortir tremblant du flanc de la nymphe au cœur froid. Et sans quitter mes yeux, sans cesser d’être moi, Tendre ta forme fraîche, et cette claire écorce... Oh! te saisir, enfin!... Prendre ce calme torse Plus pur que d’une femme, et non formé de fruits... Mais, d’une pierre simple est le temple où je suis, Où je vis... Car je vis sur tes lèvres avares!... O mon corps, mon cher corps, temple qui me sépares De ma divinité, je voudrais apaiser Votre bouche... Et bientôt, je briserais, baiser, Ce peu qui nous défend de l’extrême existence, Cette tremblante, frêle, et pieuse distance Entre moi-même et l’onde, et mon âme, et les dieux!... Adieu... Sens-tu frémir mille flottants adieux? Bientôt va frissonner le désordre des ombres! L’arbre aveugle vers l’arbre étend ses membres sombres, Et cherche affreusement l’arbre qui disparaît... Mon âme ainsi se perd dans sa propre forêt, Où la puissance échappe à ses formes suprêmes... L’âme, l’âme aux yeux noirs, touche aux ténèbres mêmes, Elle se fait immense et ne rencontre rien... Entre la mort et soi, quel regard est le sien! Dieux! de l’auguste jour, le pâle et tendre reste Va des jours consumés joindre le sort funeste; Il s’abîme aux enfers du profond souvenir! Hélas! corps misérable, il est temps de s’unir... Penche-toi... Baise-toi. Tremble de tout ton être! L’insaisissable amour que tu me vins promettre Passe, et dans un frisson, brise Narcisse, et fuit...
L’ABEILLE
A Francis de Miomandre
Quelle, et si fine, et si mortelle, Que soit ta pointe, blonde abeille, Je n’ai, sur ma tendre corbeille, Jeté qu’un songe de dentelle.
Pique du sein la gourde belle, Sur qui l’Amour meurt ou sommeille, Qu’un peu de moi-même vermeille Vienne à la chair ronde et rebelle!
J’ai grand besoin d’un prompt tourment: Un mal vif et bien terminé Vaut mieux qu’un supplice dormant!
Soit donc mon sens illuminé Par cette infime alerte d’or Sans qui l’Amour meurt et s’endort!
POÉSIE
Par la surprise saisie, Une bouche qui buvait Au sein de la Poésie En sépare son duvet:
--O ma mère Intelligence, De qui la douceur coulait, Quelle est cette négligence Qui laisse tarir son lait!
A peine, sur ta poitrine, Accablé de blancs liens, Me berçait l’onde marine De ton cœur chargé de biens;
A peine, dans ton ciel sombre, Abattu sur ta beauté, Je sentais, à boire l’ombre, M’envahir une clarté,
Dieu perdu dans ton essence, Et délicieusement Docile à la connaissance Du suprême apaisement,
Je touchais à la nuit pure, Je ne savais plus mourir, Car un fleuve sans coupure Me semblait me parcourir...
Dis, par quelle crainte vaine, Par quelle ombre de dépit, Cette merveilleuse veine A mes lèvres se rompit?
O rigueur, tu m’es un signe Qu’à mon âme je déplus! Le silence au vol de cygne Entre nous ne règne plus!
Immortelle, ta paupière Me refuse mes trésors, Et la chair s’est faite pierre Qui fut tendre sous mon corps!
Des cieux même tu me sèvres, Par quel injuste retour? Que seras-tu sans mes lèvres? Que serai-je sans amour?
Mais la Source suspendue Lui répond sans dureté: --Si fort vous m’avez mordue Que mon cœur s’est arrêté!
LES PAS
Tes pas, enfants de mon silence, Saintement, lentement placés, Vers le lit de ma vigilance Procèdent muets et glacés.
Personne pure, ombre divine, Qu’ils sont doux, tes pas retenus! Dieux!... tous les dons que je devine Viennent à moi sur ces pieds nus!
Si, de tes lèvres avancées, Tu prépares pour l’apaiser, A l’habitant de mes pensées La nourriture d’un baiser,
Ne hâte pas cet acte tendre, Douceur d’être et de n’être pas, Car j’ai vécu de vous attendre, Et mon cœur n’était que vos pas.
LA CEINTURE
Quand le ciel couleur d’une joue Laisse enfin les yeux le chérir, Et qu’au point doré de périr Dans les roses le temps se joue,
Devant le muet de plaisir Qu’enchaîne une telle peinture, Danse une Ombre à libre ceinture Que le soir est près de saisir.
Cette ceinture vagabonde Fait dans le souffle aérien Frémir le suprême lien De mon silence avec ce monde...
Absent, présent... Je suis bien seul, Et sombre, ô suave linceul!
LA DORMEUSE
A Lucien Fabre
Quels secrets dans son cœur brûle ma jeune amie, Ame par le doux masque aspirant une fleur? De quels vains aliments sa naïve chaleur Fait ce rayonnement d’une femme endormie?
Souffle, songes, silence, invincible accalmie, Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur, Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.
Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons, Ton repos redoutable est chargé de tels dons, O biche avec langueur longue auprès d’une grappe,
Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers, Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape, Veille; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.
LA PYTHIE
A Pierre Louÿs
La Pythie exhalant la flamme De naseaux durcis par l’encens, Haletante, ivre, hurle!... l’âme Affreuse, et les flancs mugissants! Pâle, profondément mordue, Et la prunelle suspendue Au point le plus haut de l’horreur, Le regard qui manque à son masque S’arrache vivant à la vasque A la fumée, à la fureur!
Sur le mur, son ombre démente Où domine un démon majeur, Parmi l’odorante tourmente Prodigue un fantôme nageur, De qui la transe colossale, Rompant les aplombs de la salle, Si la folle tarde à hennir, Mime de noirs enthousiasmes, Hâte les dieux, presse les spasmes De s’achever dans l’avenir!
Cette martyre en sueurs froides, Ses doigts sur ses doigts se crispant, Vocifère entre les ruades D’un trépied qu’étrangle un serpent: --Ah! maudite!... Quels maux je souffre Toute ma nature est un gouffre! Hélas! Entr’ouverte aux esprits, J’ai perdu mon propre mystère!... Une Intelligence adultère Exerce un corps qu’elle a compris!
Don cruel!... Maître immonde, cesse Vite, vite, ô divin ferment, De feindre une vaine grossesse Dans ce pur ventre sans amant! Fais finir cette horrible scène! Vois de tout mon corps l’arc obscène Tendre à se rompre pour darder Comme son trait le plus infâme, Implacablement au ciel l’âme Que mon sein ne peut plus garder!
Qui me parle, à ma place même? Quel écho me répond: Tu mens! Qui m’illumine?... Qui blasphème? Et qui, de ces mots écumants, Dont les éclats hachent ma langue, La fait brandir une harangue Brisant la bave et les cheveux Que mâche et trame le désordre D’une bouche qui veut se mordre Et se reprendre ses aveux?
Dieu! Je ne me connais de crime Que d’avoir à peine vécu!... Mais si tu me prends pour victime Et sur l’autel d’un corps vaincu Si tu courbes un monstre, tue Ce monstre, et la bête abattue, Le col tranché, le chef produit Par les crins qui tirent les tempes, Que cette plus pâle des lampes Saisisse de marbre la nuit!
Alors, par cette vagabonde Morte, errante, et lune à jamais, Soit l’eau des mers surprise, et l’onde Astreinte à d’éternels sommets! Que soient les humains faits statues, Les cœurs figés, les âmes tues, Et par les glaces de mon œil, Puisse un peuple de leurs paroles Durcir en un peuple d’idoles Muet de sottise et d’orgueil!
Eh! Quoi!... Devenir la vipère Dont tout le ressort de frissons Surprend la chair que désespère Sa multitude de tronçons!... Reprendre une lutte insensée!... Tourne donc plutôt ta pensée Vers la joie enfuie, et reviens, O mémoire, à cette magie Qui ne tirait son énergie D’autres arcanes que des tiens!
Mon cher corps!... Forme préférée, Fraîcheur par qui ne fut jamais Aphrodite désaltérée, Intacte nuit, tendres sommets, Et vos partages indicibles D’une argile en îles sensibles, Douce matière de mon sort, Quelle alliance nous vécûmes, Avant que le don des écumes Ait fait de toi ce corps de mort!
Toi, mon épaule, où l’or se joue D’une fontaine de noirceur, J’aimais de te joindre ma joue Fondue à sa même douceur!... Ou, soulevée à mes narines. Ouverte aux distances marines, Les mains pleines de seins vivants, Entre mes bras aux belles anses Mon abîme a bu les immenses Profondeurs qu’apportent les vents!
Hélas! ô roses, toute lyre Contient la modulation! Un soir, de mon triste délire Parut la constellation! Le temple se change dans l’antre, Et l’ouragan des songes entre Au même ciel qui fut si beau! Il faut gémir, il faut atteindre Je ne sais quelle extase, et ceindre Ma chevelure d’un lambeau!
Ils m’ont connue aux bleus stigmates Apparus sur ma pauvre peau; Ils m’assoupirent d’aromates Laineux et doux comme un troupeau; Ils ont, pour vivant amulette, Touché ma gorge qui halète Sous les ornements vipérins; Étourdie, ivre d’empyreumes, Ils m’ont au murmure des neumes, Rendu des honneurs souterrains.
Qu’ai-je donc fait qui me condamne Pure, à ces rites odieux? Une sombre carcasse d’âne Eût bien servi de ruche aux dieux! Mais une vierge consacrée, Une conque neuve et nacrée Ne doit à la divinité Que sacrifice et que silence, Et cette intime violence Que se fait la virginité!
Pourquoi, Puissance Créatrice, Auteur du mystère animal, Dans cette vierge pour matrice, Semer les merveilles du mal? Sont-ce les dons que tu m’accordes? Crois-tu, quand se brisent les cordes Que le son jaillisse plus beau? Ton plectre a frappé sur mon torse, Mais tu ne lui laisses la force Que de sonner comme un tombeau!
Sois clémente, sois sans oracles! Et de tes merveilleuses mains, Change en caresses les miracles, Retiens les présents surhumains! C’est en vain que tu communiques A nos faibles tiges, d’uniques Commotions de ta splendeur! L’eau tranquille est plus transparente Que toute tempête parente D’une confuse profondeur!
Va, la lumière la divine N’est pas l’épouvantable éclair Qui nous devance et nous devine Comme un songe cruel et clair! Il éclate!... Il va nous instruire!... Non!... La solitude vient luire Dans la plaie immense des airs Où nulle pâle architecture Mais la déchirante rupture Nous imprime de purs déserts!
N’allez donc, mains universelles, Tirer de mon front orageux Quelques suprêmes étincelles! Les hasards font les mêmes jeux! Le passé, l’avenir sont frères Et par leurs visages contraires Une seule tête pâlit De ne voir où qu’elle regarde Qu’une même absence hagarde D’îles plus belles que l’oubli.
Noirs témoins de tant de lumières Ne cherchez plus... pleurez, mes yeux!... O pleurs dont les sources premières Sont trop profondes dans les cieux!... Jamais plus amère demande!... Mais la prunelle la plus grande De ténèbres se doit nourrir! Tenant notre race atterrée, La distance désespérée Nous laisse le temps de mourir!
Entends, mon âme, entends ces fleuves!... Quelles cavernes sont ici? Est-ce mon sang?... Sont-ce les neuves Rumeurs des ondes sans merci? Mes secrets sonnent leurs aurores! Tristes airains, tempes sonores, Que dites-vous de l’avenir! Frappez, frappez, dans une roche, Abattez l’heure la plus proche... Mes deux natures vont s’unir!
O formidablement gravie, Et sur d’effrayants échelons, Je sens dans l’arbre de ma vie La mort monter de mes talons! Le long de ma ligne frileuse, Le doigt mouillé de la fileuse Trace une atroce volonté! Et par sanglots grimpe la crise Jusque dans ma nuque où se brise Une cime de volupté!
Ah! brise les portes vivantes! Fais craquer les vains scellements, Épais troupeau des épouvantes, Hérissé d’étincellements! Surgis des étables funèbres Où te nourrissaient mes ténèbres De leur fabuleuse foison! Bondis, de rêves trop repue, O horde épineuse et crépue, Et viens fumer dans l’or, Toison!
* * * * *
Telle, toujours plus tourmentée Déraisonne, râle et rugit La prophétesse fomentée Par les souffles de l’or rougi. Mais enfin le Ciel se déclare! L’oreille du pontife hilare S’aventure dans le futur: Une attente sainte la penche, Car une voix nouvelle et blanche Échappe de ce corps impur:
* * * * *
Honneur des Hommes, Saint Langage, Discours prophétique et paré, Belles chaînes en qui s’engage Le dieu dans la chair égaré, Illumination, largesse! Voici parler une Sagesse Et sonner cette auguste Voix Qui se connaît quand elle sonne N’être plus la voix de personne Tant que des ondes et des bois!
LE SYLPHE
Ni vu ni connu Je suis le parfum Vivant et défunt Dans le vent venu!
Ni vu ni connu, Hasard ou génie? A peine venu La tâche est finie!
Ni lu ni compris? Aux meilleurs esprits Que d’erreurs promises!
Ni vu ni connu, Le temps d’un sein nu Entre deux chemises!
L’INSINUANT
O Courbes, méandre, Secrets du menteur, Est-il art plus tendre Que cette lenteur?
Je sais où je vais, Je t’y veux conduire, Mon dessein mauvais N’est pas de te nuire...
(Quoique souriante, En pleine fierté, Tant de liberté La désoriente!)
O Courbes, méandre, Secrets du menteur, Je veux faire attendre Le mot le plus tendre.
LA FAUSSE MORTE
Humblement, tendrement, sur le tombeau charmant, Sur l’insensible monument, Que d’ombres, d’abandons, et d’amour prodiguée, Forme ta grâce fatiguée, Je meurs, je meurs sur toi, je tombe et je m’abats,
Mais à peine abattu sur le sépulcre bas, Dont la close étendue aux cendres me convie, Cette mort apparente en qui revient la vie, Frémit, rouvre les yeux, m’illumine et me mord, Et m’arrache toujours une nouvelle mort Plus précieuse que la vie.
ÉBAUCHE D’UN SERPENT
A Henri Ghéon
Parmi l’arbre, la brise berce La vipère que je vêtis; Un sourire, que la dent perce Et qu’elle éclaire d’appétits, Sur le Jardin se risque et rôde, Et mon triangle d’émeraude Tire sa langue à double fil... Bête je suis, mais bête aiguë, De qui le venin quoique vil Laisse loin la sage ciguë!
Suave est ce temps de plaisance! Tremblez, mortels! Je suis bien fort Quand jamais à ma suffisance, Je bâille à briser le ressort! La splendeur de l’azur aiguise Cette guivre qui me déguise D’animale simplicité; Venez à moi, race étourdie! Je suis debout et dégourdie, Pareille à la nécessité!
Soleil, soleil!... Faute éclatante! Toi qui masques la mort, Soleil, Sous l’azur et l’or d’une tente Où les fleurs tiennent leur conseil; Par d’impénétrables délices, Toi, le plus fier de mes complices, Et de mes pièges le plus haut, Tu gardes les cœurs de connaître Que l’univers n’est qu’un défaut Dans la pureté du Non-être!
Grand Soleil, qui sonnes l’éveil A l’être, et de feux l’accompagnes, Toi qui l’enfermes d’un sommeil Trompeusement peint de campagnes, Fauteur des fantômes joyeux Qui rendent sujette des yeux La présence obscure de l’âme, Toujours le mensonge m’a plu Que tu répands sur l’absolu O Roi des ombres fait de flamme!
Verse-moi ta brute chaleur, Où vient ma paresse glacée Rêvasser de quelque malheur Selon ma nature enlacée... Ce lieu charmant qui vit la chair Choir et se joindre m’est très cher! Ma fureur, ici, se fait mûre. Je la conseille et la recuis, Je m’écoute, et dans mes circuits, Ma méditation murmure...
O vanité! Cause Première! Celui qui règne dans les Cieux, D’une voix qui fut la lumière Ouvrit l’univers spacieux. Comme las de son pur spectacle, Dieu lui-même a rompu l’obstacle De sa parfaite éternité; Il se fit Celui qui dissipe En conséquences, son Principe, En étoiles, son Unité.
Cieux, son erreur! Temps, sa ruine! Et l’abîme animal, béant!... Quelle chute dans l’origine Étincelle au lieu de néant!... Mais, le premier mot de son Verbe, MOI!... Des astres le plus superbe Qu’ait parlés le fou créateur, Je suis!... Je serai!... J’illumine La diminution divine De tous les feux du Séducteur!
Objet radieux de ma haine, Vous que j’aimais éperdument, Vous qui dûtes de la géhenne Donner l’empire à cet amant, Regardez-vous dans ma ténèbre! Devant votre image funèbre, Orgueil de mon sombre miroir, Si profond fut votre malaise Que votre souffle sur la glaise Fut un soupir de désespoir!
En vain, Vous avez, dans la fange, Pétri de faciles enfants, Qui de Vos actes triomphants Tout le jour Vous fissent louange! Sitôt pétris, sitôt soufflés, Maître Serpent les a sifflés, Les beaux enfants que Vous créâtes! Holà! dit-il, nouveaux venus! Vous êtes des hommes tout nus, O bêtes blanches et béates!
A la ressemblance exécrée, Vous fûtes faits, et je vous hais! Comme je hais le Nom qui crée Tant de prodiges imparfaits! Je suis Celui qui modifie, Je retouche au cœur qui s’y fie, D’un doigt sûr et mystérieux!... Nous changerons ces molles œuvres, Et ces évasives couleuvres En des reptiles furieux!