Part 13
—Monsieur, agréez mes salutations.
—Je suis votre serviteur. Quelle affaire urgente vous amène près de moi par un ouragan pareil?
—Urgente, vous l’avez dit.
—Voyons!
—Je vous demande bien pardon de la hardiesse que je prends de venir moi-même vous troubler en votre retraite, et vous demander un service dans la dépendance de vos fonctions.
—Dans la dépendance de mes fonctions, monsieur? je n’en rends que de cruels.
—Cruels aux lâches, doux aux forts!
—Au fait.
—Je venais vous prier, mais c’est bien exigeant de ma part, moi, à vous tout-à-fait inconnu; du reste, je suis prêt à payer le coût et les épices qui vous seront dus.
—Expliquez-vous enfin?
—Je venais vous prier humblement, je serais très sensible à cette condescendance, de vouloir bien me faire l’honneur et l’amitié de me guillotiner?
—Qu’est cela?
—Je désirerais ardemment que vous me guillotinassiez!
—C’est pousser loin la plaisanterie; êtes-vous venu, jeune homme, m’insulter jusque chez moi?
—Loin, bien loin cette pensée; je vous en prie, écoutez-moi, la démarche que je fais auprès de vous est grave et sérieuse.
—Si je ne craignais d’être impoli, je vous dirais tout cru que vous me semblez en démence.
—Je le semblerais à beaucoup d’autres, monsieur. Je jure par toutes vos œsophagotomies que j’ai mes saines et entières facultés; seulement, le service que je vous prie de me rendre n’est point dans nos mœurs, c’est-à-dire dans les mœurs de la foule, et quiconque ne fait pas strictement ce que fait la foule est un fou.
—Vous êtes honnête, je le vois. Je veux bien croire que vous n’avez eu nulle intention de m’insulter, ni de me faire ressouvenir de ma fatale mission que j’oubliais.—Je veux bien croire que vous n’êtes point en démence.
—Vous me rendez justice.
—N’êtes-vous pas artiste? A votre costume ...
—Je le suis si vous l’êtes, car nous sommes un peu confrères: mes études ne sont pas sans de nombreux rapports avec les vôtres; comme vous, je suis chirurgien, mais vous êtes mon maître en amputation; mes opérations sont moins solennelles et moins sûres que les vôtres, et c’est ce qui m’amène auprès de vous.
—Vous me faites honneur.
—Non, car de vous à moi, il y a la distance et le rapport d’une filature à une quenouille: j’opère naïvement de mes mains, et vous, monsieur, grand industriel, vous amputez à la mécanique.
—Vous me faites honneur. Mais, enfin, en quoi puis-je être votre serviteur?
—Je désirerais, comme j’ai déjà pris la licence de vous le dire, que vous me guillotinassiez.
—Allons, parlons sérieusement, ne revenez plus là-dessus, c’est une mauvaise pasquinade.
—Veuillez croire que c’est le motif unique et sérieux de ma visite.
—Plaisant original!
—Sans plus d’exorde, voilà le cas. Depuis long-temps je voulais trancher mon existence qui me lasse et m’importune, mon leurre était encore acharné de quelque espoir, je remettais de jour en jour; enfin, misérable porte-faix des misères humaines, je romps sous le fardeau, et viens le déposer.
—Vous, sitôt las de la vie! et pourquoi, mon ami?
—La vie est facultative, on peut la tolérer à certaines conditions, à la condition du bonheur, et l’on peut, certes, à bon droit, la trancher quand elle ne nous apporte que souffrances; on m’a imposé l’existence sans mon gré, comme on m’a imposé le baptême; j’ai abjuré le baptême; aujourd’hui, je revendique le néant.
—Seriez-vous isolé, sans parens?
—J’en ai trop.
—Êtes-vous sans fortune?
—Le veau d’or n’est pas mon Dieu.
—N’avez-vous pas quelque amour pour la science?
—La science n’a que de faux-semblans, la science est vaine.
—Vous n’avez donc ni passion, ni amie?
—A tout jamais, j’ai perdu l’un et l’autre.
—Ce n’est pas à vingt ans qu’on perd l’amour, et la perte d’une amie, quelque grande qu’elle soit, n’est pas irréparable.
—Je suis blasé.
—Votre œil luit et votre cœur bat, vous ne l’êtes pas.
—J’ai vu tout au clair.
—L’amour même?
—L’amour!—Mais qu’est-ce donc que l’amour?—On l’a poétisé à l’usage des niais.—Un grossier besoin périodique, une loi criarde de la nature, de la nature éternelle qui reproduit et multiplie, un penchant brutal, un charnel croisement de sexe, un spasme! rien de plus! Passion, tendresse, honneur, sentiment, tout se résume en cela.
—Quel odieux langage!
—Hier, je ne parlais pas ainsi; hier, j’étais encore abusé, mais bien des voiles sont tombés de mon front depuis hier; personne n’a été plus que moi plein d’illusions et de croyances, personne n’a été plus sentimental que moi.—Plus le rêve a été grand et beau, plus le plat réveil est douloureux.—Hier j’étais sensible, aujourd’hui je suis féroce.—J’aimais de toutes les puissances de mon être une femme. Je croyais qu’elle avait pour moi de l’amour, elle me jouait! Je la croyais candide, elle était vile et basse! Je la croyais naïve, céleste, pure, elle était prostituée! ô rage! Et l’amour seul, l’amour pour cette femme me retenait en ce monde!
—Je conçois votre chagrin, mais tout cela n’a rien de grave. C’est une des mille aventures de jeune homme qui vous arriveront; ne prenez pas l’habitude de vous tuer à chaque. Je ne vois rien là-dedans qui puisse vous entraîner au suicide. Je sais qu’une déception est souvent bien douloureuse; mais un jeune homme, fort et penseur comme vous, doit surmonter de plus grandes adversités. Ceci n’est qu’un enfantillage, et si l’on doit revivre après cette vie de ce monde éteinte, assurément, vous seriez très honteux, quand vous auriez retrouvé l’existence et le sang-froid, de vous être sacrifié pour si bas et pour si peu.
—Comme je vous le disais tout à l’heure, ce n’est pas seulement depuis cette catastrophe que j’ai résolu de quitter la vie; l’amour seulement retardait l’accomplissement de mon dessein. Je ne dis pas même que si j’eusse mieux rencontré, que si j’eusse trouvé une femme digne et fidèle, que mon projet ne se serait pas à la longue évanoui. Mais, aujourd’hui, tout est changé, j’ai juré d’en finir; un serment est irrévocable.
—Vous voyez bien que j’avais raison de vous croire en démence.
—En démence!... Dites-moi donc alors, vous qui avez la raison en partage, ce que nous faisons sur cette terre? à quoi bon? pourquoi y sommes-nous? et que sommes-nous, nous-mêmes, misérables orgueilleux sinon les passibles moyens de la reproduction et de la destruction.
—Vous êtes en démence!
—Mais tout ceci n’est que digression, revenons au sujet de ma visite:—Je vous supplie donc de nouveau d’obtempérer à ma demande, je vous tiendrai compte de tous vos frais.
—Quelle demande? Décidément que désirez-vous?
—Peu de chose, je voudrais simplement que vous me guillotinassiez.
—Jamais, mon ami, ceci est pure extravagance. Alors même que je le voudrais, je ne le pourrais.—Hélas! que Dieu me garde de vous faire jamais la moindre écorchure.
—Pourquoi cela, n’avez-vous pas le droit et la liberté de faire ce que bon vous semble? La société vous a donné un instrument, n’en êtes-vous pas l’absolu ménétrier? Peut-elle vous défendre de rendre service à un ami?
—Il est vrai que la société m’a donné héréditairement un échafaud, ou plutôt que mon père m’a légué une guillotine pour tout meuble et immeuble patrimonial; mais la société m’a dit:—Tu ne joueras de ton instrument que pour ceux que nous t’enverrons.
—C’est elle qui m’envoie.
—Non pas.
—Si, c’est mon dégoût pour elle.
—Vous venez droit à moi, mon cher, ce n’est pas cela; vous avez pris la grande route au lieu du chemin de traverse; retournez-vous-en et passez par les gendarmes, les cachots, les geôliers et les juges.
—Décidément, vous ne voulez pas me faire cette amitié? vous êtes malgracieux pour moi. Mais, tribunal de Dieu! je ne demande pas absolument que vous me fassiez cela en plein jour, en plein Paris, en pleine Grève: que ce soit une affaire privée, un tripot de ménage; là, dans un coin de votre jardin, n’importe, où vous voudrez. Vous le voyez, je suis accommodant.
—Non, c’est impossible: tuer un innocent!
—Mais n’est-ce pas l’usage?
—Je ne suis point un assassin.
—Que vous êtes cruel de refuser une chose qui vous coûte si peu!
—Je ne suis point un meurtrier.
—Peut-être, vous ai-je offensé, mais c’est bien malgré moi: vous n’êtes point un coupe-jarret, je le sais; votre humanité, votre philanthropie sont célèbres.
—Si vous désiriez sincèrement la mort, le suicide est facile; la première arme venue, un pistolet, votre scalpel ...
—Non, je n’aime pas cela, on n’est pas assez garanti du succès: le bras peut se déranger et frapper maladroitement; on se défigure, on se charcute; enfin, on rate son coup, comme on dit.
—J’en suis fâché.
—Mais votre moyen est si prompt et si sûr; je vous en prie, en compensation de tant de gens que vous décollez de force, je vous en supplie, décapitez-moi amicalement.
—Je ne puis.
—Mais c’est absurde.
—Ne soyez pas injurieux!
—C’est bien: vous ne voulez pas de bon gré, vous me tuerez de force! S’il ne faut que passer par les gendarmes et les juges, j’y passerai!
—Alors, je serai votre serviteur très humble.
—Vous ne voulez pas, c’est bien!—Pourquoi?—Parce que je suis innocent: belle raison infirmante!—Après tout, si ce n’est qu’un crime qu’il faut! un crime, c’est chose facile et simple.—C’est bien!...—Nous ne manquons pas de _Kotzbue_ en France, ce sont les _Carle Sand_ qui manquent!
Gloire à _Carle Sand_!...
Monsieur l’exécuteur des hautes œuvres, jusqu’au revoir, dans un mois au plus tard.—Tenez-vous prêt, faites refourbir le coutelas par le taillandier, je n’aimerais pas qu’on me manquât.
—Dieu vous garde de moi, jeune homme!
—Si la France a ses plats écrivains vendus à l’étranger, ses plats détracteurs de sa jeune génération, ses _Kotzbue_!... elle aura aussi son vengeur, son _Carle Sand_.
Gloire à _Sand_!!!
VI
AUTRE INCONGRUITÉ
Passereau écrit à Philogène.—Pétition à la chambre.—Il propose l’établissement d’une usine.—Avantage que tirerait le gouvernement de ce nouveau monopole.—Passereau est-il en démence, ou possède-t-il encore sa raison?—Problème à résoudre.
—Laurent, mettez de suite cette lettre à la petite poste.—Pourra-t-elle être parvenue avant cinq heures?
—Non, monsieur, il est trop tard.
—Alors, fais-la porter par un homme de peine.
—_A mademoiselle, mademoiselle Philogène, rue de Menilmontant._—Mademoiselle Philogène! j’avais deviné juste à votre air, vous êtes amoureux, mon cher maître!
—Finot!... très amoureux.
Tiens, tu feras porter en même temps celle-ci à la chambre des Communes, je veux dire des Députés, pour la déposer au secrétariat.
—Pressée aussi?
—Très pressée.
Dans la première Passereau invitait Philogène à ne point sortir après son dîner, son intention étant d’aller la visiter sur la sixième heure du soir.
L’autre était une pétition à la chambre, dont voici à peu près la substance.
A MESSIEURS, MESSIEURS LES DÉPUTÉS.
«Messieurs,
«Vous voudrez bien ne point trouver impudent qu’un jeune mousse comme moi, à fond de calle, prenne la liberté d’adresser un très humble conseil aux vieux pilotes du vaisseau à trois ponts du gouvernement représentatif.
«Dans un moment où la nation est dans la pénurie et le trésor phtisique au troisième degré, dans un moment où les délicieux contribuables ont vendu jusqu’à leurs bretelles pour solder les taxes, sur-taxes, contre-taxes, re-taxes, super-taxes, archi-taxes, impôts et contre-impôts, tailles et retailles, capitations, archi-capitations et avanies; dans un moment où votre monarchie obérée et votre souverain piriforme branlent dans le manche, il est du devoir de tout bon citoyen de venir à son secours, soit par des dons et des paraguantes volontaires, soit par des conseils industrieux. N’étant point encore majeur, c’est par ce dernier et unique moyen que je puis essayer d’accourir à votre aide.
—_Aide-toi, le ciel t’aidera._—
«Je viens donc vous proposer un nouvel impôt qui n’achevera pas la nation; un nouvel impôt qui ne pesera pas plus sur les classes de race pure, hidalgues et archiépiscopales, que sur la canaille. Un nouvel impôt qui n’empêchera pas la populace de manger quelque chose avec son pain, quand elle en a; un nouvel impôt très moral, un impôt phénomène, ne bénéficiant ni sur les brelans, ni sur les loteries, ni sur le suif, ni sur les filles de joie, ni sur le tabac, ni sur les juges, ni sur les vivans, ni sur les morts; enfin, un nouvel impôt ne spéculant que sur les moribonds. Il faut, autant que possible, faire tomber les taxes sur les choses de luxe.
«Depuis quelques années, le suicide, innoculé à nos mœurs, est devenu d’un usage général: quelques méchans, sans doute des carlistes ou des républicains, ont attribué son accroissement rapide aux malheurs du temps. Ce sont des imbécilles! Je disais donc que le suicide est devenu très à la mode, presque aussi à la mode qu’au troisième siècle de l’ère chrétienne. Comme le duel le suicide est indécrottable, au lieu de le laisser aller en pure perte, il serait plus habile, ce me semble, d’en faire une vache-à-lait, et d’en traire un revenu très butireux.
«Voici donc, en deux mots, ce que je propose. Le gouvernement ferait établir à Paris et dans chaque chef-lieu des départemens, une vaste usine ou machine, mue par l’eau ou la vapeur, pour tuer, avec un doux et agréable procédé, à l’instar de la guillotine, les gens las de la vie qui veulent se suicider. Le corps et la tête tombant dans un panier sans fond et aussitôt emportés par le courant du fleuve, éviteraient des frais de tombereaux et de fossoyeurs. Dans les pays secs, on pourrait adapter l’appareil à un moulin à vent. La machine serait surveillée et manœuvrée par le bourreau de l’endroit qui y habiterait, comme un curé son presbytère, sans augmentations d’émolumens.
«Il se suicide régulièrement, calculs faits et compensés, l’un dans l’autre, dix personnes par jour dans chaque département, ce qui fait 3,650 par an, et 3,660 pour les années bissextiles; somme totale, pour la France, année commune, 302,950 et 303,780 pour les autres. Je suppose qu’on mette à 100 francs le prix ordinaire à payer—car on pourrait avoir pour les aristocrates des cabinets particuliers qui iraient progressant de valeur comme les chapelles d’une église pour les bénédictions nuptiales.—302,950 à 100 francs par têtes, produisent 30,295,000; certes, rapport très alléchant et très potelé, qui soulagerait moult le trésor public. Cet établissement satisferait à toutes les exigences sociales, à la salubrité, à la morale, aux besoins de l’Etat; 1º à la salubrité, parce que l’air vital ne serait plus vicié par les miasmes putrides, les exhalaisons pestilencielles, s’émanant des cadavres des suicidés, semés et putrifiés sur les chemins. On se parerait ainsi du typhus; 2º comme agrémens, parce que les citoyens ne seraient plus exposés à se heurter la face dans les jambes des pendus aux arbres des promenoirs et jardins publics, ou à être écrasés par la chute de ceux qui plongent par les fenêtres; 3º pour les suicidans, parce qu’ils auraient la garantie certaine du succès doux et commode de leurs tentatives, et parce que le pays serait préservé de gens hideux, estropiés, défigurés par de maladroits essais; 4º la morale y gagnerait, d’abord, parce que cela se ferait légalement et dans le secret le plus profond; et, qu’en outre, le suicide, devenant une affaire bourgeoise et industrielle, tomberait promptement en désuétude; témoin les comédiens qui sont en décadence depuis qu’ils sont citoyens et non plus des Parias en dehors de la société et des lois; 5º aux besoins de l’Etat, parce qu’il verserait des sommes énormes dans ses caisses percées.
«_La civilisation_, messieurs,—comme dit l’éloquent Constitutionnel, votre feuille—, _marche à pas de géant_; et c’est la France, messieurs, qui est le tambour-major de cette civilisation à bottes de sept lieues. C’est donc à la France à donner au monde l’exemple de l’initiative en toutes améliorations sociales, en tous progrès, en tous établissemens philantropiques; et c’est à vous, messieurs, les représentans de cette France glorieuse, vous les lanternes de ce _siècle de lumière_—comme dit le Constitutionnel, votre feuille—, à accueillir généreusement cet important projet. Ce faisant, vous verserez l’abondance dans le trésor, et la joie dans le cœur des suicidés, qui ne seront plus réduits, comme je le suis moi-même aujourd’hui, à s’étriper ignoblement avec un couteau, à s’écarquiller la cervelle avec une arquebuse, ou, enfin, à s’asphixier à leur espagnolette.
«J’ai l’honneur d’être, messieurs, avec toutes les considérations qui vous sont dues,
«Votre très humble et très soumis admirateur,
«PASSEREAU,»
Etudiant en médecine, rue Saint-Dominique d’Enfer, 7.
La commission des pétitions fera sans doute son rapport sur celle-ci dans une des prochaines séances. Il serait bien regrettable si elle n’était point prise en considération, et si la chambre passait à l’ordre du jour.
VII
AH! C’EST MAL!
Visite de Passereau à Philogène.—Passereau dissimule et persifle.—Ils vont se promener dans les marais.—Passereau, comme par hasard, rencontre la maison de son père nourricier et fait entrer Philogène dans un jardin inculte.—Est-il une plus douce chose que la solitude?—Passereau laisse entrevoir ses soupçons, Philogène proteste.—Il dissimule et persifle.—L’heure du crime approche, prions Dieu!—Sous les tilleuls, remarquez s’il vous plait que ceci n’est point un roman qui enfonce Jean-Jacques et Richardson.
Juste à l’heure dite, arriva Passereau. En lui ouvrant la porte, Mariette avec un air surpris s’écria:—Quoi! c’est vous, mon bel écolier! Hélas! bien que j’aie grand plaisir à vous voir, je vous croyais homme de cœur, et j’espérais beaucoup que vous ne remettriez plus les pieds ici; vous l’aimez donc par-dessus tout? vous ne pouvez donc vous en dépêtrer?
—J’espère, pour le moins, mon amie, que tu ne lui as rien dit me touchant, qui ait pu lui faire soupçonner chez moi le plus léger changement à son égard?
—Rien!
—Tu ne lui as pas dit que je me trouvais ici à l’arrivée du billet du colonel?
—Non, je ne le devais pas.
—Y est-elle?
—Je devrais vous dire non. Mon Dieu, mon Dieu! que vous avez peu de noblesse dans l’âme! ou que vous êtes à plaindre d’être si malheureusement épris de bel amour pour une...... Vous êtes joué et vous ne l’ignorez pas!
—Pour m’accuser ainsi, sais-tu le serment que j’ai dans le cœur?... Réserve tes reproches, Mariette.
—Entrez, elle est dans son boudoir.
Philogène sortait de table, couchée sur son sopha, elle ruminait son dîner, repue et enflée comme une vache qui a trop mangé de triolet.
—Ah! vous voilà donc, monsieur le volage, vous vous ferez couper les ailes! Depuis trois gigantesques jours, votre amie ne vous a point vu.
—Vous me faites volage à peu de frais, ma chère; quand je viens, personne, madame est à cheval, en ville.
—L’équitation est-ce un mal? vous avez l’air de m’en faire un reproche.
—Loin de là.
—Allons, venez que je vous baise au front, que la paix soit faite; venez donc! Ce pauvre ami, il me semble qu’il y a une éternité!...
—Vous n’étudiez pas seulement l’équitation au manége, n’est-ce pas, vous devez avoir des traités théoriques?
—Oui, je crois avoir celui ...
—A quelle volte en êtes-vous? à quelle pose?
—Pourquoi ne me tutoies-tu pas aujourd’hui? Ce gros vous me fait mal; il semblerait que vous êtes fâché?
—Fâché! et de quoi?
—Que sais-je!...
—N’es-tu pas toujours la même pour moi? n’es-tu pas toujours bonne, aimante, sincère?
—Toujours! tu me blesserais d’en dout.
—Moi, douter de toi? tu me blesses à mon tour.
—Que je suis heureuse, je vois que tu m’aimes toujours! Je t’aime bien aussi, mon Passereau!
—Comment pourrais-je ne pas t’adorer? belle de corps, belle de cœur! pourrais-je aimer plus digne que toi? Oh! non pas, Dieu le sait!
—Que tu es généreux, mon chéri, ta parole m’exalte.
—Heureux, bienheureux le jeune homme d’honneur à qui le ciel envoie, comme à moi, une femme pure et fidèle!
—Heureuse, bienheureuse la femme pure à qui le ciel envoie un ami noble et doux!
—La vie leur sera facile et légère.
—Tu souris, tout bas, Passereau?
—Vois-tu pas que c’est d’enivrement? Tu ris, ma belle?
—Vois-tu pas que c’est de joie?
Ne me repousse donc pas comme cela, mon chéri; qu’aujourd’hui tu es froid et triste près de moi, toi si caressant et si amoureux des caresses!
—Que veux-tu donc que je te fasse?
—Je ne demande rien, Passereau; mais c’est à peine si je puis t’embrasser. Quand je touche à tes lèvres tu recules, et tes yeux me fixent et me font peur! Es-tu malade, souffres-tu?
—Oui, je souffre!...
—Pauvre ami! veux-tu prendre du thé?
—Non, j’ai besoin de respirer et de marcher: sortons.
—Il fait nuit, il est bien tard.
—Tant mieux.
—Je ne suis pas disposée.
—Alors, à ton aise.
—Non, non! ne te fâche pas, je ferai tout ton bon vouloir.
Ils sortirent.—Passereau, muet, traînait sa maîtresse à son bras, comme un époux contrit traîne son épouse après la lune de miel.
—Mais pourquoi veux-tu donc absolument aller par-là, dans ces chemins laids et déserts? Viens plutôt sur les boulevarts Beaumarchais.
—Ma chère, j’ai besoin de solitude et d’obscurité.
—Quelle route me fais-tu prendre dans ces marais? le chemin des Amandiers qui mène au cimetière, me conduirais-tu à la tombe?
—J’aime beaucoup le calme de ces quartiers, où j’ai passé mon bas âge chez la femme d’un maraîcher, ma nourrice.—Tiens, vois-tu, là-bas, à droite, cette espèce de hutte? c’est le louvre de mon père nourricier.—Il y a déjà plusieurs jours que je n’ai serré la main à ce brave homme.—Que tout cela éveille en moi de sereins souvenirs!—S’il n’était si tard, j’entrerais les embrasser; mais ces bonnes gens sans vices et sans ambition se couchent avec le soleil et se lèvent avec lui, contrairement à la corruption qui veut des longues nuits qu’elle abrège, et qui, comme le hibou, se tapit durant le jour.—Tiens, regarde ces beaux jardins, ces potagers si bien garnis, tout ceci est à eux. Voici, là-bas, l’avenue où j’ai marché pour la première fois.—Voici un champ, presque inculte, jadis c’était une riche pépinière; il appartient à un jeune homme mineur.—Voici un passage dans la haie, entrons nous promener un moment sous ces tilleuls.
—Quelle étrange idée! Ne crains-tu pas qu’on nous prenne pour des larrons de nuit?
—N’aie pas peur, mon amie, personne en ce lieu ne veille. D’ailleurs, je suis connu du voisinage et du maître de ce champ où je venais assez souvent, ce printemps, faire des promenades solitaires.
—Comme il fait noir: si je n’étais avec toi, Passereau, j’aurais peur!
—Enfant!
—Comme on pourrait égorger, à son aise, dans ce quartier perdu!
—Est-ce pas?
—Qui viendrait à votre aide? vous auriez beau crier.
—Crier, ce serait peine vaine.
—Passereau, prenons cette allée de framboisiers?
—Non, non, allons sous les tilleuls!
—Passereau, tu me fais trotter comme une mulle. Je suis très fatiguée.
—Asseyons-nous.—Est-il un plus grand bonheur que tu saches que le désert à deux, surtout la nuit? N’entendre rien dans les ténèbres qui vous environnent; n’avoir que des broussailles et des pierres autour de soi; et, dans ce silence profond, écouter les palpitations d’un cœur qui répond aux battemens du vôtre, d’un cœur qui ne palpite que pour vous! Au milieu de toute cette morne et indifférente nature presser dans ses bras un être tout de feu, pour lequel on a oublié tous les autres, qui vous enivre des baisers de sa bouche amère et condamnée à tout autre! qui vous endort sous ses caresses magnétiques!
—O mon Passereau, c’est une pamoison! J’ignorais tout le charme du silence des champs; c’est la première fois que, sous le ciel, je cause d’amour avec celui que j’aime.—Tu sais, nous nous tenions toujours enfermés; oh! que cela vaut mieux que quatre murailles!
—Si l’un à l’autre fidèles nous vieillissons, quand nous serons proches de la tombe, avec quelle joie nous compterons cette nuit dans nos belles souvenances; car notre liaison n’est pas une liaison d’un jour.