Champavert: contes immoraux

Part 12

Chapter 123,803 wordsPublic domain

—Assieds-toi plus près, je t’en prie; à la bonne heure! causons: tu sais qu’il y a long-temps que je raffole de toi.

—Honneur sans profit: madame a l’usufruit de cet amour.

—Vois-tu, Mariette, après l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, l’Océanie et Philogène ta maîtresse, c’est toi, la septième partie du monde, que je préfère.

—Honneur sans profit: la septième partie du monde aurait grand besoin aussi d’un Christophe Colomb.

—Ehontée!—Mais, laisse donc que je baise ta belle épaule, ton épaule d’ivoire! et ton sein, vrai Parnasse à double cime, mais Parnasse romantique.

—Monsieur, _c’est en vain qu’au Parnasse un téméraire_ ...

—Comment, mademoiselle, nous savons notre anti-phlogistique Boileau!... Mais, laisse donc, que crains-tu? puérilité! Ma bonne amie, tu n’ignores pas combien j’aime ta maîtresse? sache donc que lorsque j’aime une femme, qu’elle a reçu mon amour, que j’ai reçu sa foi, et qu’ainsi que Philogène elle m’est fidèle.

—Ou qu’elle prend sa leçon au manége.

—Je lui garde la stricte fidélité qu’elle me garde.

—Ah! ah! ceci n’est pas rassurant. O mon honneur! ô ma vertu! au secours! laissez-moi!—Monsieur Passereau, je descends un instant; si quelqu’un venait à sonner, veuillez ouvrir et faire attendre.

—J’ouvrirai; serait-ce le tonnerre en personne.

Sitôt seul, la physionomie de l’écolier changea subitement d’expression; elle redevint grave et sombre suivant sa coutume, mais plus grave et plus sombre encore; sans doute, les malignités que Mariette, tout en folâtrant, avait lancées sur sa maîtresse, l’avaient blessé au vif, et, malgré lui, éveillé le soupçon en son esprit confiant.—Jamais tombe n’avait contenu un corps plus morne que ce boudoir.—Soudain, s’arrachant à cette immobile concentration, à cette vie interne, paraissant chasser de la main quelque chose invisible qui l’obsédait, il se leva, le fantôme! et sa figure s’illumina subitement, comme une lanterne sourde qu’on ouvre tout à coup dans la nuit. Alors, il se précipita dans le salon, courut à une miniature de femme, appendue au miroir, et la couvrit de baisers. Après avoir long-temps arpenté le parquet à grands pas, enfin il s’arrêta au piano, se prit à préluder avec frénésie et à chanter, à demi voix, l’_Estudiantina_:

Estudiante soy señora, Estudiante y no me pesa, Por que de la Estudiantina Sale toda la nobleza. Ay si, ay no. Morena te quiero yo, Ay no, ay si Morena muero por ti!

⸮Rosita del mes de mayo Quien te ha quitado el color? Un estudiante pulido, Con un besito de amor. Ay si, ay no Morena te quiero yo, Ay no, ay si Morena muero por ti!

Con los estudiantes, madre! No quiero ir a paseo, Porque al medio del camino Suelen tender el manteo. Ay si, ay no Morena te quiero yo, Ay no, ay si Moreno muero por ti!

Bahoum! bahoum! bahoum!...

—Carajo! quel butor enfonce ainsi la porte?

Brave homme, quel charivari faites-vous donc? ne voyez-vous pas la sonnette?

—Monsieur, j’ai sonné dix minutes.

—Fable! mon ami, je n’ai rien entendu.

—Pour moi, j’ai fort bien ouï que vous chantiez du latin.—Est-ce vous, monsieur, qui êtes mademoiselle Philogène? c’est que c’est une lettre de la part du colonel Vogtland.

—Du colonel Vogtland? donne-moi cela!

—On m’a bien recommandé de ne la remettre qu’à elle-même.

—Ivrogne!

—Ivrogne? c’est possible.—Mais, je suis Français, département du Calvados; je suis pas décoré, mais j’ai de l’honneur. Zuth et bran pour les Prussiens! et voilà!

—Va-t-en, mouvais drôle.

—Ah! faut pas faire ici sa marchande de mode! pas d’esbrouffe, ou je repasse du tabac!

—Va-t-en!

—Ce que j’en dis, c’est par hypothèque; seulement, tâchez d’avoir un peu plus de circoncision dans vos paroles, et n’oubliez pas le pourboire du célibataire.

—Un pourboire?... malheureux! pour aller te mettre encore l’estomac en couleur, ou te parcheminer les intestins?—Va-t-en, tu es soûl.

III

PERFIDE COMME L’ONDE

Doute.—Angoisse.—Passion.—Indiscrétion.—Plus de doute!—Ce pauvre Passereau avait pris pour une fille angélique une fille entretenue.—Il était l’ami du cœur et Vogtland le payeur général.—Torture.—La limpidité n’est que de la bourbe.—Abomination.

Voilà Passereau seul, la mort dans l’âme et la lettre fatale à la main: que va-t-il faire? Le doute et le soupçon l’assaillent; tout est perdu!—La conviction est comme un vieil édifice, elle s’écroule dès qu’on y met la hache.—Le colonel Vogtland, quel est-il? quelle liaison a-t-il avec Philogène? pourquoi ce message?...—Après une longue indécision, une longue lutte, pour sortir de son angoisse, il va briser le cachet de cette lettre qui contient la condamnation sans appel ou l’acquittement solennel de sa maîtresse, ignominieusement suspectée, flétrie sous le poids d’une infâme accusation au secret tribunal de son cœur.

—Moi, briser ce cachet?... Mais non, je suis fou! s’écrie-t-il; une fois ouverte, qu’en ferais-je si Philogène en sortait glorieuse? Je m’avilirais trop à ses yeux, moi jaloux, indiscret, traître! Car c’est une trahison que de venir rompre un sceau pour entrer botté, éperonné, dans une pudibonde confidence.—Oui! mais si j’étais trompé! qui me le dira?... qui me dira que je ne suis pas la grossière dupe d’une dévergondée? Faudra-t-il que j’attende qu’on me le crie dans la rue? que j’entende rire sur les portes quand je passerai avec elle à mon bras? que j’entende murmurer autour de moi:—C’est aujourd’hui son étudiant.—Je le préfère à son avant-dernier.—Il faut être sans pudeur, un jeune homme bien né, sortir en plein jour avec une pareille catin, fi donc!—Ah! ce serait atroce! Il faut que je sache ce qu’il en est, il faut que je sache enfin en qui croire!...

—Voyons:—Mais non! n’est-ce pas démence que de vouloir approfondir?—Qui creuse les choses, creuse sa tombe.—

Car, si cette lettre allait me défendre d’avoir de l’amour, de l’estime pour cette femme; si elle allait m’enjoindre, d’une voix haute, de la fouler aux pieds, de la haïr! ah! quel réveil affreux! j’en mourrais!.... Car j’ai besoin de ma Philogène, car j’ai besoin de son amour pour ma vie! c’est toute l’huile de ma lampe; la renverser, c’est l’éteindre! c’est me tuer!...

* * * * *

Passereau, Passereau! que tu es ingrat et cruel pour cette femme!—Pourquoi l’accuser, pourquoi la souiller, pourquoi?... Sais-tu ce que contient ce billet?—Non!—De quel droit, alors?...—La passion m’égare ...

Oh! non, bien sûr, cette amie douce, bonne, naïve, cette candide enfant, qui m’accable sans cesse d’amour et de sermens, que je comble de soins, de joie, de bonheur, à qui j’ai voué ma jeunesse, ma vie, à qui j’ai juré éternelle foi; oh! non, bien sûr; elle ne saurait, elle n’oserait tromper! Non, non, Philogène, tu es pure et fidèle!

Alors Passereau, s’approchant d’une croisée, fit bâiller la lettre sous ses doigts, et promena dans l’intérieur son œil enflammé, son regard avide.—A chaque mot qu’il déchiffrait, il frappait du pied et poussait de profonds gémissemens.

—Grand Dieu! les pressentimens sont donc ta voix, car ta voix seule ne ment jamais!.....

Horreur! horreur!... Ah! Philogène, c’est bien atroce!... Moi qui, ce matin encore, aurais répondu de toi sur ma tête et ma vie; moi, qui aurais démenti Dieu! si Dieu t’avait accusée. Ah! c’est abominable! ah! c’est infâme! Mais, prenez garde! on ne sait pas ce qui reste en mon cœur, quand l’amour n’y est plus. Prenez garde!

C’est bon vous, monsieur le colonel; c’est bon, monsieur Vogtland, j’y serai aussi, au rendez-vous! nous y serons tous trois!...

Epuisé, il se laissa choir de sa hauteur sur le canapé, et, la tête cachée dans ses mains, il pleurait à chaudes larmes.

Voici mot à mot ce que contenait ce billet funeste:

«MA CHÈRE PHILOGÈNE,

«Une mutinerie des sous-officiers de mon régiment me rappelle à l’heure même à Versailles; ne compte pas sur moi pour cette nuit. Il ne me sera pas possible de revenir avant deux ou trois jours: ainsi, dimanche, trouve-toi vers les cinq heures aux Tuileries, sous les marronniers, au sanglier de marbre: sitôt descendu de voiture, je courrai t’y rejoindre, et nous irons dîner ensemble. Trois jours sans te voir, c’est bien long et bien cruel! mais le devoir est là. Aime-moi comme je t’aime.

«Adieu! je te couvre partout de baisers.

«VOGTLAND.»

Est-il possible de trouver rien de moins ambigu et de plus accablant? Après un doute angoisseux, Passereau retrouva une conviction. Il était convaincu!...

Mais ce n’était pas assez que toutes ces souffrances, mais ce n’était pas assez que de savoir et parjure, et basse, et vile celle qu’il avait entourée de soins délicats, et chargé du plus pur amour. Il était destiné, en ce jour, à tomber de chute en chute plus terrible, à tout perdre, à tout jamais, sans retour. Celle qu’il avait crue chaste, innocente, pudique; celle qu’il n’avait abordée qu’en tremblant, celle, dont il se faisait un crime de l’avoir arrachée à sa virginité, d’avoir troublé la limpidité de sa belle âme, devait enfin paraître à ses yeux dans toute sa hideur: libertine, sale, lascive, immonde!

Voulant lui laisser un mot, et fouillant un tiroir pour trouver un encrier, il découvrit: ciel, j’ai honte à le dire! maroquiné, doré, enluminé, un Arétin!...

Je vous laisse à penser quelle fut sa consternation. Il était anéanti. Ses lèvres, retroussées, enflées et pendantes, exprimaient le plus profond dégoût, et sa poitrine, oppressée, jetait des hoquets de vomissement.

Mariette en cet instant rentra, Passereau rengaîna sa douleur.

—Madame, n’est pas encore rentrée?

—Non, ma chère.

—L’équitation lui plaît ...

—Elle en raffole.

—Hélas! votre rire fait peine, vous êtes bien chagrin, bien agité; mon cher maître, croyez-moi, si vous souffrez, ne souffrez point pour elle; pauvre jeune homme, si vous saviez?...

Mais quelqu’un est-il venu en mon absence?

—Non: ah! seulement, on a apporté cette lettre de la part du colonel Vogtland.

—Du colonel Vogtland!... Je ne m’étonne plus du trouble où je vous vois. Pauvre jeune homme, que vous vous êtes trompé grossièrement!

—Adieu, adieu, Mariette!

—Je vous en prie, prenez courage, vous me fendez le cœur!

Lui dirai-je que vous êtes venu?

—Oui, mais pas plus!

Honteux, il se glissa furtivement hors de la maison, comme un paillard qui s’échappe d’un mauvais lieu.

Sur le boulevart, à la station des cabriolets, il retrouva Martinez, se jeta à son cou et l’embrassa au grand étonnement des promeneurs.

—O mon ami, tu disais vrai:—Perfide comme l’onde!—Partons, partons! fouette, fouette, ventre à terre! j’ai besoin de m’étourdir.

IV

ALBERT PATROCINE

Notre écolier a décidément le spleen.—Splénalgie.—Il se fait un climat artificiel, un soleil et du ponche.—Son imagination n’attachant aucune crainte aux approches ni aux suites de la mort ne lui donne pas une sensibilité factice.—Ratiocination.—Arétologie.—Il s’endort.

Rentré chez lui, Passereau retomba dans une torpeur froide et muette. Habituellement, sa belle figure portait l’empreinte d’une mélancolie profonde, mais bienveillante; ici, ce n’est plus cela: son œil, devenu hagard, est englouti sous des sourcils froncés, sa bouche, qui rit d’un rire d’agonie, est close par ses mâchoires qui claquent et s’enchevêtrent; ses nerfs se crispent; il va, il vient; ses doigts crochus tenaillent et brisent tout ce qu’ils rencontrent; il se voûte et se ramasse sur lui-même comme une bête fauve blessée; sa tête, pendante, hoche sans cesse d’une épaule à l’autre, comme la tête de l’aigle presbyte qui cherche à voir la proie qu’il étouffe; toute sa mimique est infernale et farouche.

Soudain, il ouvre les croisées, s’y précipite et s’y penche, ferme brutalement les persiennes, referme les fenêtres et les volets à l’intérieur: le voilà dans les ténèbres profondes, il éclate de joie. Alors, il allume des lampes, des lustres, des girandoles, des flambeaux, des bougies, malgré la chaleur fait un énorme feu dans la cheminée, et sonne. Un des domestiques de l’hôtel accourt.

—Laurent, vous allez faire monter un bol, du sucre, des citrons, du thé et cinq ou six bouteilles de rum ou d’eau-de-vie; et partez de suite chez mon ami Albert le prier de se rendre aussitôt ici, chez moi; dites-lui simplement que je suis dans mon _jour à néant_.

Ce domestique ne parut point étonné de tout cet apprêt, cette illumination, cette hâte; il fit tout ce qui lui était ordonné, comme une chose d’un service journalier, ordinaire.

Effectivement, tout ceci n’avait rien de neuf: c’était une des mille bizarreries de Passereau, et celle qui se répétait le plus souvent. D’une organisation nerveuse, impressionnable, irritable, dès que l’atmosphère n’était pas élevée, le ciel serein, le soleil éclatant et chaleureux, il souffrait profondément. C’était un climat chaud, un air pur, un sol brûlant qui lui convenaient: c’était Marseille, Nice, Antibe, un soleil espagnol, une vie italienne!... Aussi, se chagrinait-il d’être contraint à habiter la ville capitalement brumeuse, aqueuse, boueuse, froide, sale, infecte, morfondue, et n’aspirait-il qu’à recevoir ses grades pour l’abandonner à tout jamais; son rêve était de s’expatrier, et d’aller s’établir à la Colombie, à Panama.

Or donc, les jours pluvieux, lourds et bas, les temps de bise, de brouillard, de bruine, il tombait dans le marasme, il soupirait vaguement, il s’ennuyait, il pleurait, dans une apathie désespérante; tout son refrain était: _la vie est bien amère et la tombe est sereine_; à bas la vie!...

C’est alors qu’il appelait le néant à cor et à cri.—Il n’y a que trois choses à faire, disait-il, en ce moment, trois choses qui, toutes trois, anéantissent: s’enivrer à mort, dormir sans rêve ou se tuer: enivrons-nous et dormons. Pour se tuer, il faudrait faire plus d’efforts que je ne suis disposé à en faire à cette heure; nous verrons plus tard.—Je ne veux plus de ce jour stupide; fermons volets et fenêtres, du feu! des lumières! du maryland et du ponche!...—Laurent, vous m’entretiendrez de vivres, et viendrez me voir de temps en temps. Sitôt que le soleil reparaîtra, et que la vie sera belle, vous viendrez ouvrir mes croisées et m’avertir.

Quelquefois, le mauvais temps ayant été continu, il était resté près d’un mois ainsi cloîtré, entouré perpétuellement de lampes, de flambeaux, inondé d’un jour splendide artificiel; lisant, écrivant parfois, mais, le plus souvent, dans l’ivresse et le sommeil. Sa porte était condamnée, sauf à Albert, qui, assez volontiers, venait se coffrer avec lui; non pas mu par le même délire, la même souffrance, la même désolation, mais pour l’originalité du fait, pour prendre un peu la vie à rebrousse-poil et parodier celle bourgeoise rectiligne; et par-dessus tout, alléché par le ponche et le cigarret, pour lesquels Albert avait une foi religieuse, une conviction profonde, une considération très distinguée.

Les _jours à néant_ de Passereau n’étaient pas toujours l’effet de brume, de pluie et de temps noir; souvent, comme en ce cas, ils provenaient d’ennui, de contrariété et de chagrin.

Tout à coup, des pas précipités, des roulades, des éclats de rire dans l’escalier annoncèrent la venue d’Albert.

—Bonjour, mon vieux Passereau, nous sommes donc dans un _jour à néant_? Ce matin, je l’avais pressenti à ta sombre mine: en somme, cela me va assez bien; car, à te dire franchement, quoiqu’il soit dans mon usage de prendre tout assez légèrement, j’ai encore sur l’estomac l’aventure de ce matin; je ne suis pas fâché de la submerger un peu.

—Ah! mon pauvre Albert, si tu as l’aventure de ce matin qui te pèse, moi, j’ai celle de cette après-midi qui me tue!...

—Que veux-tu dire?

—Tu m’avais donné un mois, tu sais? Merci! je te rends trente jours.

—Oh! la délicieuse charge!... Que penses-tu enfin de la vertu des femmes? que dis-tu de ta sainte Philogène? Oh! délicieux! délicieux! conte-moi cette bouffonnerie?

—Hélas! ne parlons plus de cela, tu me fais mal! Verse-moi du ponche, et toujours!

—Sais-tu, Passereau, que tu n’es pas galant? Tu aurais bien pu m’attendre, au lieu de boire seul; voilà près d’un bol que tu as humé solitairement comme un anachorète.

—_La vie est bien amère et la tombe sereine._ A boire, à boire! verse donc, je t’en prie, j’ai encore ma raison, je pense encore, je souffre!... Verse donc, Albert!

—Tu m’affligerais, d’honneur, mon ami, si j’étais affligeable, de te voir prendre les choses si à cœur; après tout, qu’est-ce donc? Une méchante mésaventure, vulgaire, rebattue! Tu veux absolument aimer; renonces-y, je t’en prie; partout tu ne trouveras que des êtres méprisables; partout, sous un émail de candeur, un argile vil et grossier; jeune, des maîtresses décevantes, infidèles, sordides; vieux, des épouses adultères et marâtres. Ne va jamais rôder autour des femmes pour tisser du sentiment, mais seulement par raison joyeuse ou sanitaire; encore, seulement, quand la nature t’y poussera par les épaules.

—Albert, à l’aridité de ton âme, qui ne reconnaîtrait un médecin! Prends ton scalpel, parle muscle et phlébotomie, ou tais-toi, tu me fais pitié!

—En outre, vois-tu? à raisonner rationnellement, c’est absurde que d’exiger d’une femme de la fidélité, de la constance; c’est absurde que d’appeler vertu tout ce qui est antipathique et impossible à sa constitution. Il est dans la nature de la femme d’être légère, volage, étourdie, changeante, elle doit l’être, il le faut, et c’est bien. Il ne faut pas qu’elle s’appesantisse, qu’elle analyse, qu’elle pense, qu’elle alambique; il faut qu’elle soit toujours et toujours étourdie, entraînée d’une chose à l’autre, pour passer légèrement sur les souffrances départies à sa misérable condition et pour qu’elle n’entrevoie pas l’abjection où l’a refoulée la société.

—_La vie est bien amère et la tombe sereine!_ Verse à boire, Albert, verse, enfin je chancelle; verse, je sens la réalité qui s’en va.

—Tu seras toujours un bien malheureux sire, si tu ne veux jamais t’arrêter aux superficies; si tu veux toujours creuser et fouiller. Les excavations de la pensée et de la raison, sont funestes, elles sont toujours suivies d’éboulement. On ne peut vivre et penser, il faut renoncer à l’un ou à l’autre. Qui pourrait supporter l’existence, si, comme toi, il réfléchissait éternellement? car il en faut si peu pour pousser à la mort, regarder le ciel, une étoile, se demander ce que c’est: alors notre misère, notre bassesse, notre intelligence, plate et bornée, paraissent dans toute leur splendeur. On se prend en pitié, en dégoût; las et honteux de soi, dont on était stupidement orgueilleux, on appelle à son secours le néant, plus incompréhensible encore ...

Il faut s’arranger de manière à ce que tout passe sur soi comme sur une cuirasse. Il faut prendre tout gaîment, il faut rire.

—De pitié!

—Il faut rire de tout, voler de fleur en fleur, de plaisir en plaisir, de joie en joie ...

—Qu’est-ce d’abord qu’une joie et qu’un plaisir? je ne sais pas.

—Il faut satisfaire sa fantaisie.

—Je la satisferai!

—Jouer, dépenser, paillarder, mentir, être insouciant, paresseux, charlatan.

—Du ponche, du ponche, Albert! verse donc!—Assez, assez de morales!—Crois-moi, la mort habite dans mon sein; je ne suis pas fait pour la vie.

—Mais, n’est-ce pas pitié que de voir un jeune homme au plus brillant de sa carrière, doué d’une intelligence supérieure, dont la pensée peut embrasser le monde et ses sciences, s’abâtardir, s’accroupir, s’abrutir, s’anéantir, à propos d’une coquinerie de fille, n’est-ce pas une pitié? Réveille-toi donc, Passereau!

—La mort habite dans mon sein, je ne suis pas fait pour la vie, t’ai-je dit.

—Manque-t-il de filles pour te venger? manque-t-il de places sur la terre, si tu es mal en celle-ci? Va-t-en, voyage, vois tout, entends tout, effleure tout, goûte de tout, et si dans ta course tu n’as rien trouvé qui t’allèche, pas de ciel qui t’agrée, pas d’être qui te charme et t’attache, si tu n’as pas trouvé une plage belle où déployer ta tente, reviens; alors, seulement, il sera temps de t’anéantir, tu feras bien, j’applaudirai!

—_La vie est bien amère et la tombe sereine!_ Verse, Albert! du ponche! du ponche! que je dorme, encore un verre de néant. Ai-je toujours ma tenace raison, dis-le moi?

—Pas aux yeux des hommes.

—Enfin!...

Alors Passereau se traîna tant bien que mal jusqu’à son lit et s’y abattit lourdement; Albert paracheva un bol entamé et se retira en faisant des enjambées diagonales, et se colportant raide et perpendiculaire comme la tour de Pise ou la flèche de Saint-Séverin.

V

INCONGRUITÉ

Réveil.—Le bon roi Dagobert mettait sa culotte à l’envers.—C’est une chose infâme qu’un parapluie!—De torrente in viâ bibet.—Su majestad christianisima el verdugo.—Absurdités!—Autres absurdités.—Encore des absurdités.—Toujours des absurdités!

Le lendemain matin, de très bonne heure, quelques bougies brûlaient encore d’une façon sinistre; blême et décomposé, Passereau pestait et jurait sur son lit, pendu au cordon de la sonnette.—Tubœuf! ce malencontreux ne montera pas!—S’il lui faut des aubades, on lui en donnera!—Mais, tubœuf, est-il défunt? suis-je le clocheteur des trépassés?—Tribunal de Dieu! le maroufle fait l’amour dans les bras de quelque dinde!

En criant ainsi, comme un fanatique, zingh! zingh! zingh! il tirait à tour de bras la sonnette, tant et si bien que le fil d’archal en péta, et que le cordon lui resta à la main comme un tronçon d’épée à la main d’un champion.

—Mon Dieu, monsieur Passereau, quelle impatience ce matin!

—Laurent, tu me fais damner, tribunal de Dieu! depuis trois heures que je sonne, que faisais-tu? attendais-tu la résurrection de la potence?—Vite, prépare mes vêtemens, il faut que je sorte.

—Je ne vous aurais pas cru si matinal, après la cérémonie d’hier soir. Il fait un très mauvais temps, il pleut à seaux, vous ne pouvez sortir.

—Mes vêtemens, te dis-je, il faut que je m’en aille! ferait-il un temps à ne pas mettre la mythologie à la porte.

Laurent fut obligé d’habiller Passereau, il était tellement absorbé, préoccupé, qu’il ne voyait ce qu’il faisait.

—Je vous demande pardon, monsieur, mais, comme votre tête, votre pantalon me semble à l’envers.

—C’est une distraction royale et Mérovingienne!

—Hélas! mon cher maître, vous me fâchez, vous avez l’air plus triste et plus inquiet que jamais. Vous êtes dans vos humeurs noires.

—Très foncées.

—Rentrerez-vous déjeûner, monsieur?

—Je ne sais trop.

—Je vous atteste qu’il fait une giboulée à donner une pleurésie à l’univers.

—Qu’il en crève!

—Attendez un peu, ou prenez au moins une voiture ou un parapluie.

—Un parapluie!... Laurent, tu m’insultes. Un parapluie! sublimé-doux de la civilisation, blason parlant, incarnation, quintessence et symbole de notre époque! Un parapluie!... misérable transsubstantiation de la cape et de l’épée!—Un parapluie!... Laurent, tu m’insultes! Adieu!

Battu par un grain de vent et par une pluie tombant sans interruption, vrai stoch-fisch détrempé aux frais du ciel, voilà notre carabin, heurtant à l’huis clos d’une maison bordant la ruelle étriquée et déserte de Saint-Jean ou Saint-Nicolas, en contrebas des boulevarts Saint-Martin. Le pauvre diable ruisselait l’eau comme un pot qu’on renverse. Il avait traversé la ville, lui, si hydrophobe, tête basse, sans faire nulle attention aux douches qui l’arrosaient. Les passans riaient aux éclats de le voir ainsi patrouiller, avec la componction et l’impassibilité d’un derviche, il n’entendait rien; il traversait à pied ferme les torrens et les gaves qui se trouvaient en son itinéraire, quitte à en avoir jusqu’à la bifurcation du torse, et quelquefois, il déclamait avec transport ces vers si connus d’Hernani:

Ah! quand l’amour jaloux bouillonne dans nos têtes, Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes, Qu’importe ce que peut un nuage des airs Nous jeter en passant de tempête et d’éclairs!

Après qu’il eut eu une assez longue entrevue avec la porte, on ouvrit enfin.

—Que demande monsieur?

—El señor Verdugo.

—Plaît-il?

—Ah! pardon; M. Sanson est-il visible?

—Oui, il est à déjeûner, entrez.