Part 2
Baille eut-il aussi quelque influence sur Cézanne? J’en doute. Je me suis même demandé si cette haine intransigeante des ingénieurs et de «la ligne droite» que le vieux maître manifestait à tout bout de champ ne lui venait pas, à lui, d’esprit si tenace, de quelques lointaines et terribles discussions brusquement surgies, dans sa trop fidèle mémoire, au détour d’une route, à l’odeur d’un buisson.
Car tous ces chemins d’Aix, où il s’enfonçait, haut vieillard, la boîte à couleurs toujours à l’épaule, toute cette campagne que dans son âge mûr il magnifiait sur ses toiles d’une humilité si glorieuse, adolescent, le havre-sac au dos, il les avait parcourus, battus en tous sens avec ses deux inséparables. Avec Zola surtout. Ils partaient le jeudi, lui, un album déjà, son ami, quelque bouquin dans le carnier. Ils s’exaltaient de lumière, de poëmes et de grand air. La plaine et les collines, la rivière et le mont, Hugo, Lamartine, Musset, les roches rouges, les horizons pierreux, dans le frissonnement bleuté des coteaux et des arbres, toute la santé de la terre, toute l’humanité des vers, sur la route craquante où brûlaient leurs souliers, par les midis trop roses au fond de champs torpides comme par les crépuscules où s’allongeaient les ombres virgiliennes, la nature et la vie leur entraient dans l’âme, les pétrissaient d’émoi et de soleil, au rythme fraternel des syllabes, à l’amitié du jour façonnaient leur imagination, cadençaient leur destin.
Parfois, dans la débauche des vacances, ils partaient pour plusieurs journées, faisaient un vrai voyage, «parcouraient le pays tout entier». De frustes provisions, mêlées à l’album et aux livres, dans le carnier qui leur battait les reins, dont la courroie sciait délicieusement les flancs, ils couchaient, la nuit, sur quelque aire, dans l’odeur étoilée des blés, soupaient, le soir, dans quelque bastidon en ruines, sur un lit de genêts et de thym où ils s’endormaient à la dernière bouchée, la tête bourdonnante de paysages et de vers.
Partout, bleue le matin comme une prière de vierge, flamboyante à midi, rose au couchant des ivresses cuvées du jour, sous son chapeau de nuages ou sa couronne de soleil, étageant sur ses pentes les nappes d’un autel encensé par le soir ou dressant au levant les chevaux de pierre de son bas-relief assyrien, partout, à l’horizon de toutes les plaines, dans la fuite de tous les chemins, Sainte-Victoire dominait, de coteaux en coteaux, entrait dans les yeux d’enfant de Cézanne. Sainte-Victoire, et le barrage du Tholonet, et les collines de Saint-Marc, et tous ces «motifs», qu’il devait adorer jusqu’à y mourir, les rampes rouges, les balcons de rochers qui surplombent les carrières des Pauvres, les frises tendres du Pilon du Roi à travers les roseaux de Gardanne, les pinèdes de Luynes, les bastides de Puyricard, le château de Galice, toutes ces aires, tous ces clos, tous ces champs du Jas de Bouffan où, par delà les nobles marronniers de l’allée centenaire, s’écaillait la terre, rayonnaient pâlement les moissons.
Blancs de poussière, les trois buissonniers dégringolaient les rues brûlées des villages, buvaient avec les paysans de Palette un verre de vin cuit, pesaient au cabestan du moulin d’huile des Pinchinats, triaient les amandes dans les mas de Venelles, poussaient parfois jusqu’à Berre, Saint-Chamas ou Martigues, pour voir les pêcheurs retirer leurs filets de l’étang. Ils étaient fous de soleil et de sèves, inconsciemment peuplés de beaux gestes rustiques. Le sain travail des hommes entrait en eux avec l’air bleu des champs. Leur âme n’avait que des simplicités de pain blanc et d’eau pure. Comme les bergers de la Crèche, ils ne buvaient la nature que dans des coupes de buis.
Mais leur suprême joie, leur lyrisme dernier, leur orgie presque religieuse, c’était les baignades dans l’Arc, les lectures mouillées, les discussions en caleçon sous les saules. La rivière était à eux. Dès la fin du printemps, ils s’en emparaient, en faisaient leur domaine, y pataugeaient, s’y ébrouaient, les jours de liberté, de l’aube au crépuscule, fouillant les herbes, suivant la vie poissonneuse de l’eau, les jeux miroitants des reflets et des ombres, découvrant dans le monde éphémère des insectes et des gouttes le drame universel de l’infiniment grand sous le fuyant petit. Souvent pour une épithète, une nuance de soleil ou d’idée, quelque affirmation paradoxale, ils s’empoignaient aux cheveux, roulaient sur le sable et avec de longs rires se relevaient en s’embrassant. Comme des bohémiens, ils cuisaient leurs côtelettes sur des sarments brasillants, ils mettaient la bouteille à fraîchir dans la source. Ils campaient. Ils vivaient. Jamais cerveaux d’artistes fiévreux n’eurent éclosion plus naturelle. Leurs imaginations trempaient en pleine vérité. Toute leur vie, ils devaient en garder, même aux pires moments, l’élan païen ou l’angoisse sacrée. Comme on comprend ce mot dit plus tard par Cézanne à un ami: «Peindre d’après nature, ce n’est pas copier l’objectif, c’est réaliser des sensations.»
De sensations, ces journées de plein air en avaient, pour toute leur existence, gorgé les deux amis. Ils en étaient saturés au point que le pays avait passé en eux. D’après nature! Cézanne jamais ne devait pouvoir bien peindre autrement. Déjà il crayonnait, s’essayait à l’aquarelle. Son père lui avait donné sa première boîte à couleurs trouvée dans un lot de vieilles ferrailles. Et le futur compagnon des impressionnistes, celui qui devait être un moment le plus farouche des coloristes, s’appliquait alors à fixer en une teinte délicate un profil de coteau, une coulée de rivière, un frisson d’arbre ou de nuage sur le ciel. J’ai vu, chez son beau-frère, une de ces premières toiles, un petit âne, d’un dessin naïf, d’une gaucherie adorable, tendre et gris, mais autour de qui flotte on ne sait quel vague panthéisme, souffle déjà, balbutie un lyrisme étonné.
Il allait au musée. L’exemple de Granet, un pauvre maçon d’Aix, recueilli et poussé par Ingres, l’enflammait. Il en admirait les quelques toiles qu’il pouvait voir, d’une honnêteté appliquée, d’une conviction, d’une bonhomie toute populaire sous leur tension académique, les études plus directes que Granet avait rapportées de Rome. Il y a dans certains de ces tableautins comme un pressentiment de Corot. Cézanne me le fit un jour remarquer. Il trouvait même que, dans le vivant portrait, gloire du musée d’Aix, qu’Ingres a peint de son élève, et où Granet, les yeux impérieux, se détache si magnifiquement, avec ses dures mèches de marbre noir, sur un ciel d’orage qui menace Rome, il trouvait que dans les fonds--un pin, une haute façade--Ingres, en grand psychologue, s’assimilant et portant à la perfection la manière tâtonnante du peintre qu’il était en train d’immortaliser avait d’un bond atteint, pour une fois, Corot.
«--L’amitié, concluait-il, a de ces récompenses... Et ce Corot, lui, quel portrait il a peint de Daumier! Tout le cœur des deux peintres y respire... Tandis qu’Ingres, oui, malgré lui, a flatté, voyez, transfiguré son modèle... Comparez-le à ses autres portraits, ses croûtes qui lui ressemblent.»
Cézanne, lui, fit-il un portrait de son ami? Il en commença un, dans ses premières années de Paris, mais trop tôt; il s’y acharna, le gratta, le recommença, puis finit par le crever. Plus il aimait, plus il était bourré de scrupules, plus son métier hésitait devant son cœur. Puis, à cette époque, il se cherchait encore... Il se chercha toute sa vie.
Un autre portrait qu’il contemplait souvent, au musée d’Aix, et qui dut l’impressionner dans sa jeunesse, c’était celui, tout pensif, du vieux Puget désabusé, qui s’est peint lui-même, regardant tristement ses rêves, sa palette à la main.
«--Hein! faisait Cézanne, nous sommes loin du «mélancolique empereur», mais regardez ce vert dans les tons de la joue... Rubens, hein?... Comme il y a tout Delacroix dans son aquarelle du Centaure, à Marseille, cette _Education d’Achille_ que je préfère à ses marbres, oui!... avec son couple dans le repli des terres, son emportement, l’héroïsme envolé de l’enfant, les tragiques teintes, la violence de mistral qui bouscule et tonifie les tons... oui, oui. Je le dis souvent, il y a du mistral dans Puget.»
Et à côté, il tombait en arrêt devant les _Joueurs de cartes_ attribués à Lenain.
«--Voilà comment je voudrais peindre!...»
Il me ramenait souvent devant ce tableau, où, dans un corps de garde, quelques soldats, un vieux qui serre sa bourse, un autre, tout jeune et blond, en cuirasse, dans une pose apprêtée, achèvent une partie autour d’une bouteille.
«--Voilà comment je voudrais peindre!...»
Y avait-il une ironie naïve sous ces paroles du vieux peintre devant une toile qui m’apparaissait médiocre, lui qui avait assis, dans sa claire cuisine de ferme, des joueurs de cartes aussi, mais autrement massifs, solides et vivants, et d’une couleur, en face de ces tons enfumés, autrement vive, sentie et pénétrante? Ne fallait-il y entendre qu’un touchant ressouvenir, un enthousiasme d’enfance pieusement prolongé et peut-être, joint aux jeudis du Jas, inspirateur d’un sujet analogue? Il y avait en Cézanne un tel mélange de foi et de goguenardise, d’emballement sincère et de scepticisme enjoué, qu’il serait bien difficile de le démêler. Ah! il était bien provençal, le vieux maître! Et comme il le savait...
«--Ecoutez un peu, disait-il, le _Forcés pas_ de nos pères n’est que la traduction familière du _Rien de trop_, gravé sur le fronton de Delphes.»
Et il souriait de lui-même alors, lui tout pétri d’élans, torturé d’une sorte de romantisme mystique que sa claire raison, sa lucidité latine d’observateur n’arrivaient pas à maîtriser. Oui, la plus frémissante sensibilité aux prises avec la raison la plus théorique, je serais bien tenté de définir ainsi le drame de sa vie. Il était bien parfois ce «visionnaire affolé, que le tourment du vrai jetait à l’exaltation de l’irréel», tel que nous l’a décrit Zola.
Et ce tourment venait de loin. Dès sa jeunesse il s’en voulait,--c’est encore Zola qui le souligne, et j’aime à le citer, car il a été le témoin, sans nuances peut-être mais combien enthousiaste, sa dédicace de _Mon Salon_ en fait foi et l’_Œuvre_ a été écrite durant un séjour de Cézanne à Médan, avec Paul Alexis, il a été, dis-je, le témoin des débuts de Cézanne--«dès sa jeunesse, il s’en voulait de s’être intéressé à cette vieille rue pittoresque, furieux de la gangrène romantique qui repoussait quand même en lui: c’était son mal peut-être, l’idée fausse dont il se sentait parfois la barre en travers du crâne...»
Toute sa vie ne fut qu’une lutte contre ce mal; tout son art, son observation austère, son réalisme pieux, sa soumission aimante n’en furent que les remèdes. Sa raison passionnée mettait son humble héroïsme à dégager une sainteté de tout, et c’était ce romantisme abhorré, mais tenace, qui gonflait d’une force michelangesque le torse de ses baigneurs comme la grasse tristesse de ses académies de femmes, qui allongeait, à la Greco, certaines nudités, rapetissant les têtes, enfiévrant d’un bleu fou, d’un vert hagard, les hanches et les cuisses, qui gorgeait d’une sève douloureuse ses bouquets de fleurs artificielles. C’était lui qui pullulait en mille sujets de ripailles, de noces au bord de rivières, de festins sous les arbres, tels qu’on les voit dans la collection Pellerin; ce fut lui qui flamba en une semaine d’enthousiasme, lorsque le poète Gilbert de Voisins proposa au vieux maître d’Aix d’illustrer, à sa fantaisie, la _Tentation de Saint Antoine_ de Gustave Flaubert. Deux dessins en furent commencés. Et c’était lui encore qui, même à la fin, lorsqu’il s’en croyait tout à fait guéri, lui faisait empiler, en de bleues natures mortes, ces crânes de squelettes verlainiens sur de riches tapis. Jadis il peignit, dans une toile chaude et sombre, empâtée, pathétique comme un Rembrandt, une tête de mort sur une serviette rugueuse, en face d’un pot au lait, et sortant des profondeurs d’on ne sait quelle cave de cimetière, d’on ne sait quel soupirail du néant.
A ses derniers matins, il clarifiait cette idée de la mort en un entassement de boîtes osseuses où le trou des yeux mettait une pensée bleuâtre. Je l’entends encore, me récitant un soir, le long de l’Arc, le quatrain de Verlaine:
_Car dans ce monde léthargique Toujours en proie au vieux remords Le seul rire encore logique Est celui des têtes de morts._
Je l’entends, dans son atelier de la rue Boulegon, murmurer, avec une voix étrange d’écolier et de prêtre, «la Charogne» de Baudelaire ou me demander de lui lire «Un Pouacre» dans _Jadis et Naguère_.
«--Allons, lisez «Un Pouacre» à votre vieux goutteux», car il avait avec ses intimes la coquetterie de son érudition et, comme il disait, «pouacre, vilain, venait de _podragum_, goutteux».
Un jour, dans une haute toile, il se décida à ramasser toutes ces idées, ce «motif» de la tête de mort, qui le hantait, il peignit son _Jeune homme et la Mort_. Se détachant sur une opulente draperie à ramages, celle de ses natures mortes, il assit simplement un jeune homme, vêtu de bleu, devant une table de bois blanc et devant lui une tête de mort. On ne peut atteindre à un pathétique plus direct, à une réalité plus attendrie. Tout son romantisme est là, mais joint cette fois, réduit à sa véritable expression, classique. Poésie et vérité; c’est le lyrisme exact, la beauté des grandes œuvres... Il aimait cette toile, c’est une des rares dont il me parla quelquefois après qu’il l’eut quittée.
Dans cet enfant de paysan,--c’était le fils du fermier qu’il avait fait poser,--en contemplation devant ce mystère osseux, dans cette rubiconde tête apâlie, toute penchée devant son ignorance, dans cet insoupçon de la vie dans la mort, qu’avait-il mis de sa jeunesse, des lointaines rêveries de sa sortie de collège? Son baccalauréat passé, son père le fit inscrire à la Faculté d’Aix comme étudiant en droit. Il suivit les cours de ci de là, mais il faisait surtout des vers, des vers «d’une sombre tristesse». Lorsqu’il ne mettait pas le Code en distiques, il griffonnait sur la fuite du temps des métaphores sentimentales, des suites d’images banales, mais où brusquement saillissait une expression crispée, un cri de douleur vrai, un raccourci populaire d’émotion. Il se sentait seul. Son génie le travaillait. Ses immenses lectures ne comblaient plus sa faim d’aimer et de savoir. Quelques amourettes platoniques,--une petite chapelière suivie de loin, sous les arbres des Minimes, puis tendrement abordée, le long des aires de Saïnt-Roch, avec des mots qui effrayèrent la pauvrette, tant une passion inaccoutumée, flambante et naïve, débordait de ce grand garçon barbu, coiffé d’un feutre calabrais et dont les petits yeux brûlaient,--deux ou trois aventures provinciales, où il se donnait tout, le replièrent, le confirmèrent dans son culte de l’_Amour_ de Michelet, qu’il avait dévoré plusieurs fois sur les conseils de Zola. Zola était à Paris, Baille préparait l’Ecole polytechnique au lycée de Marseille. Les vagues étudiants qu’il coudoyait, ses anciens camarades du collège étaient sans flamme, ne songeaient qu’à tripoter des cartes ou à «ingurgiter des bocks». Il se vit différent, solitaire, marqué du signe. Il eut peur... Alors elle vint.
La consolatrice et la désespérante, la passion de sa vie, sa tyrannie et son extase, l’unique, l’inévitable, celle pour qui il était né et par qui il devait mourir, la Peinture vint. Il se donna à elle avec son âme farouche d’enfant, la virginité de ses yeux, la sève innocente, la puissance, l’emportement de sa foi. Il quitta tout. Il se voulut seul, tout entier avec elle. Son ami Baille, qui vint, à ce moment, passer quelques jours de vacances à Aix, le trouva sec, muet, fermé devant lui. Il ne comprit pas ce bonheur angoissé, cette face nouvelle de son ami, comme Cézanne ne comprenait plus la joie bénigne des pipes fumées en discutant, des causeries perdues, des heures amicales. Il fuyait tout ce qui eût pu le détourner de son art naissant. Il eut dans la flambée imaginative de la jeunesse la flambée passionnée du travail. Tout ce monde nouveau de couleurs et de lignes qui lui brûlaient le crâne, il voulut le répandre sur des toiles, des murs, du carton, du papier, au hasard du crayon, des pinceaux, du fusain. Et devant lui, sur les feuilles salies, sur les châssis brouillés, toutes ces visions si nettes sous ses paupières n’étaient plus qu’un informe grouillis, un gâchis pluvieux, sans figures ni rayons, ou, le pire, quelque image parfois d’une effroyable banalité. Il s’acharna. Les poings crispés, il pleura devant son rêve mutilé, traîné dans les couleurs boueuses. Il se crut impuissant. Sombre, des jours entiers, sous la pluie, dans le mistral, au soleil, il battit les routes, fuyant sa maîtresse,--car il l’adorait, cette inexorable, cette peinture, comme un amant l’être qui le torture. Il refit tous les chemins de son enfance, en escalada les sentiers, courut de nouveau le pays... Alors, devant un couchant, un écoulement de roches empourprées, une caresse d’arbre, un frais regard de source, une espèce de honte le prenait. Des espoirs lui revenaient. Il courait s’enfermer chez lui. Il se barricadait. Avec des doigts tremblants, un respect, une adoration de tout l’être, il recommençait le labeur. Sage, fervent, pieux, il s’appliquait. C’était une religion. Il s’était raisonné en venant. Il faut apprendre. Il faut. Puis, cette grande âme dramatique, toute secouée de sanglots, toute gauche d’extase, ne comprenait pas, ne pouvait pas comprendre cette hésitation de la main, quand tout le cerveau crée, quand les yeux voient et peindraient eux, semble-t-il, s’ils pouvaient, tout ce qu’ils touchent avec tant de certitude et d’amour. Pourquoi la matière rebelle, le métier révolté? «La forme ne suit pas l’idée!» criait-il. Pourquoi? Il lançait ses pinceaux au plafond. Il pleurait...
Il essaya d’un maître. Non. D’un professeur. Un ami de son père, un brave homme de peintre, un nommé Gilbert, qui léchait le morceau et, lui, par exemple, faisait tout ce qu’il voulait de ses doigts. Il pouvait tout exprimer, avait une manière, des recettes pour tout. Mais voilà, le malheur était qu’il n’avait rien à dire. Un de ces petits grands hommes de sous-préfecture qui jugent sans appel de tout ce qu’ils ignorent, un de ceux qui, à Aix, aux «Amis des Arts» ou autour d’un bock, au café Raphaël, osent encore déclarer: «Delacroix?... Un verre d’eau sale.» Cézanne, un soir, devant moi, entendit ce propos. Je vois encore sa fureur rentrée, ses yeux brusquement injectés de sang et le geste hagard avec lequel il prit son chapeau pour sortir.
Son professeur mit l’emballé à l’académie, lui fit copier des plâtres, l’initia progressivement à tous les secrets tripotages de sa petite cuisine. Tout n’alla que plus mal. Cézanne avait déjà suivi les cours de l’école des beaux-arts, avait même obtenu un second prix de dessin, en concurrence avec son camarade Villevieille, qu’il devait l’an d’après retrouver à Paris. Mais, pas plus que son prix, Gilbert ne lui servait de rien. Ce n’est pas qu’il méprisât le travail, dédaignât, comme on l’a sottement prétendu, l’étude et le dessin. Jusqu’à son dernier jour, chaque matin, comme un prêtre lit son bréviaire, il dessina, peignit, une heure durant, sous toutes ses faces, l’écorché de Michel-Ange, et je me souviens avec quel respect il évoquait souvent l’image du père Ingres allant au Louvre, sous son parapluie, à soixante ans passés, et disant: «Je vais apprendre à dessiner...»
Mais les professeurs n’enseignent que ce qu’ils savent, et ils ne savent rien. Des trucs, des procédés, l’art n’a que faire avec ça, les vrais maîtres n’en ont pas. Cézanne, et c’est un des malheurs du temps, n’a pas eu de maître. Il s’est cherché tout seul. Il y a perdu sa vie. Toutes ces leçons vécues, corporatives, cette tradition qui jusqu’à David passa d’un atelier à l’autre depuis Sienne et Florence, depuis les Vénitiens, il dut la retrouver tout seul. Il s’y martyrisa.
«--Et dire, me disait-il un jour, que toute cette expérience est vaine... Je meurs sans élèves... Je touche au but, j’ai rattrapé le grand courant... Personne là, pour me continuer. Ah! moi, moi, si j’avais eu un maître! On ne saura jamais ce que Manet doit à Couture...»
Son pédagogue à lui, au lieu de l’envoyer à Paris, de le pousser au Louvre, et, «ignorant comme un maître d’école», de respecter au moins toute l’éclosion de ses dons, le retenait à Aix, et, sincèrement, le jugeait un peu fou. Il en causait avec le père.
«--La peinture est un art d’agrément, que diable!... Votre fils a un joli brin de crayon, ça le délassera, car il a un bel avenir devant lui, s’il pioche bien son droit et dirige un jour, en bon avoué, en avocat qui sait, la banque du papa, hé! hé!...»
Qu’est-ce qui pouvait donc l’enrager à ce point? Ils découvrirent. Toutes ces lettres que Paul recevait de Paris, de ce petit écrivailleur, pilier d’estaminet, qui gaspillait les quatre sous de sa mère avec des créatures, devaient être bourrées de fièvre et de mauvais conseils. Voilà d’où partait la contagion. Tout le mal venait de Zola. Il faut, dans la correspondance de celui-ci, de Cézanne et de Baille, suivre toute l’histoire. Elle est banale, mais d’autant plus angoissante, lorsqu’on sait quel destin s’y jouait.
Lorsque Cézanne, étouffant dans Aix, supplia son père de l’envoyer à Paris, le vieux banquier fut inflexible. Il ne croyait pas à la peinture de son fils. Il craignait pour lui, si droit et si candide, les fréquentations, les rues dangereuses, les rencontres de la grande ville. Il voulait en faire son successeur sérieux dans sa banque prospère. Toutes ces idées d’art lui faisaient mal d’ailleurs, sa mère le voyait bien, encore qu’elle essayât de le soutenir, et finiraient par attaquer sa santé, nuire à son corps, comme elle minaient déjà sourdement sa belle intelligence. Ce fut une lutte d’autant plus pénible que le père et le fils s’adoraient et que chacun dans sa tendresse, le bourgeois, enraciné dans sa vertu, l’artiste, illuminé par son instinct, sentait la raison avec lui, ne pouvait pas céder. Renoncer à la peinture? Cézanne en serait mort. Bon comme il l’était, il aurait tant voulu effacer des yeux des siens ce constant souci qu’il y lisait. Les repas de famille devenaient lugubres. Il s’enfonçait dans la mélancolie. Son travail s’en ressentait. Il lâchait tout. Il en tombait malade. Paris, là-bas, lui apparaissait comme le salut, la certitude, la réalisation. Oui, c’était bien le lieu de toutes les orgies, mais ses orgies à lui n’étaient que de labeur, d’étude et de liberté. Il verrait le Louvre, Rembrandt, Titien, Rubens, cette fontaine aux nymphes de Jean Goujon qu’une lettre de Zola reçue le matin venait de lui décrire. Il apprendrait, autrement que par les collections du _Magasin Pittoresque_, comment on met le monde en page; car une de ses passions, le soir, sous la lampe, était de feuilleter les illustrés, revues d’actualité et même journaux de modes, pour y regarder se mouvoir des femmes sous les arbres, des passants dans les rues, et avec ces images de villes, de champs et de maisons, ces mouvements d’êtres de toutes sortes, de recréer, de composer en rêvant d’immenses toiles irréalisables, mais qui le mordaient de désir de la nuque au talon.
Il s’essaya même à matérialiser certaines de ces fantaisies en coloriant quelques réunions de jeunes femmes élancées ou en crinoline, prises presque telles quelles dans les gravures de modes qu’il feuilletait. Plus tard, dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs en promenade dans un parc, quelque chose est resté de ce _style_,--est-ce volontairement? mais les attitudes, la toilette des deux femmes, un petit drapeau dans le ciel, un vase dans les feuillages, la recherche ironique de naïve élégance, tout l’air du tableau sont visiblement inspirés par ces imaginations, ces rêveries de cette époque. Toujours les images l’amusèrent.