Part 1
JOACHIM GASQUET
CÉZANNE
PARIS LES ÉDITIONS BERNHEIM-JEUNE 83, FAUBOURG SAINT-HONORÉ 1926
CÉZANNE
CÉZANNE
NOUVELLE ÉDITION
PARIS LES ÉDITIONS BERNHEIM-JEUNE 83, FAUBOURG SAINT-HONORÉ 1926
_A LOUIS VAUXCELLES_
PREMIÈRE PARTIE
CE QUE JE SAIS OU J’AI VU DE SA VIE
I
LA JEUNESSE
Au pied du mont Victoire, dans une plaine semée d’un blé qui, dit-on, donne le meilleur pain du monde, parmi des coteaux plantés de pins et d’oliviers, dans cette morte ville d’Aix, qui ne garde de son ancienne splendeur qu’une morgue mélancolique, en un de ces pâles mois où le froid ensoleillé de Provence sent déjà poindre les fleurs aux branches des amandiers, Paul Cézanne vit le jour--exactement le 19 janvier 1839. Lui aussi, enfant de vieille souche, dans l’hiver de son art devait apporter les premiers frissons d’un printemps.
Le pays, qu’eût adoré Poussin, avec ses groupes d’arbres, la ligne intelligente de ses collines, ses horizons tout émus d’air marin, est, quand les yeux le parcourent d’ensemble, une terre classique. L’Olympe de Trets le garde. La chaîne de l’Etoile, qu’on aperçoit des fenêtres du Jas où travaillait Cézanne, découpe un profil de montagnes antiques. La vallée de l’Arc, toute frissonnante de peupliers et de saules, par mille détours descend nonchalamment, coupée de routes blanches, à travers l’émeraude des vignes, les grands carrés jaunes de blés, les vergers poussiéreux d’amandiers, vers les étangs et les salins de Berre, par delà les labours roses et les rampes de Roquefavour. Un cyprès solitaire, un figuier près d’un puits, un brusque et dru laurier, çà et là, l’ennoblissent d’une pensée ou d’un sourire austère. Un ravissement virgilien, une mansuétude bleue partout l’apaisent et le fortifient.
Mais au nord de la ville le sol devient sauvage, comme tumultueux, la gorge des Infernets ouvre, au-dessus du Tholonet, son chaos de roches géantes, les plateaux de Vauvenargues prolongent la désolation de leurs buissonneuses pierrailles, l’horizon se fait âpre, et l’angoisse ne se dissipe que lorsque, au détour d’une sente, tout d’un bloc apparaît et rayonne le mont Victoire comme un autel d’azur.
C’est au pied de cet autel, dans les champs de Pourrières, _campi putridi_, que se joua jadis, entre les hordes des Barbares et les légions de Marius, le sort de la civilisation. Aujourd’hui encore, dans cette campagne engraissée des cadavres de l’immense rencontre, la charrue heurte sous les herbes des tronçons de glaives, des débris de squelettes et d’armes, des médailles rouillées. Cézanne aimait à le rappeler.
Je le revois, au Louvre, en arrêt devant la _Bataille des Cimbres et des Teutons_, évoquant, sous les tons maussades de la toile enfiévrée de Decamps, cette ruée de peuples peut-être, peut-être en sa nostalgie d’Aix l’entonnoir rugueux, les pentes tragiques des Infernets où Decamps établit sa mêlée, ou encore, plus probablement, juxtaposant aux valeurs du vieux peintre sa vision et ses soucis à lui, ce tourment de rendre, avec son métier direct et précis, ce grand frisson du passé qui le secouait. C’est ce que Zola appelait son romantisme, Zola, qui eut une si forte influence sur toute la jeunesse et la carrière de Cézanne, mais que l’histoire n’émut jamais.
Je le revois, dans la salle des Etats, se retournant brusquement vers moi avec son visage de narquois enthousiasme.
«--Hein! le bougre, comme il a peint ça sombre et chaud... Vous savez ce qu’il a dit, Decamps, en arrivant sur notre colline des Pauvres, devant tout ça?... «Qu’est-ce que je suis allé fiche en Orient?...» Oui. Je tiens le propos d’Emperaire... N’empêche que ça chante bien, chez nous, d’un dramatique autrement clair!... La poussière ensoleillée, la sueur des chevaux, l’odeur du sang, toute votre littérature, nous peintres, nous devons l’enfoncer dans nos tons... Qu’on ne me dise plus que ce n’est pas possible. Tenez, regardez...» Et il m’entraîna devant l’_Entrée des Croisés à Constantinople_.
Ce goût des vibrantes évocations, qu’il mit toujours une sorte de sainteté à étouffer en lui par horreur de l’à peu près et soumission parfaite de son art à la totale vérité, il le tenait sans doute de sa race.
Aix, lorsqu’il naquit, s’endormait de son sommeil déchu d’antique capitale de la Provence et rêvassait du roi René. Les vieux hôtels des parlementaires bordaient encore le Cours, aux fontaines moussues, planté d’ormeaux, sans que les vitres d’une seule boutique, sur l’allée des Nobles, vinssent souiller l’ombre des hauts balcons, les cariatides du grand siècle, les grilles ventrues, les clédats à fleurs de lys. Toute la cité, dans sa ceinture de couvents, entre ses vieux remparts encore debout, sous ses mille jardins, ses façades dorées que Puget dessina, ses plafonds décorés par Mignard, ses portes, où Torro tordit d’opulentes guirlandes, entre ses meubles d’Italie et ses tapisseries des Flandres, dans ses rues somnolentes, embaumées, à la Fête-Dieu, par les jonchées triomphales devant les processions, brusquement éveillées, au carnaval, par la fantaisie burlesque, la gaieté des danses et des cavalcades, toute la bonne ville, autour de son palais de justice, dans son peu de vie cléricale et universitaire, égayée le jeudi par les cris du marché, rabâchait ses souvenirs d’aïeule,--dans l’ignorant dédain de toute idée nouvelle, sans souci de cette autre Révolution, qui grondait là-bas, du côté de Paris.
A peine dans quelques salons parlait-on de ce petit Thiers qui avait fait son droit à la Faculté, qu’on se souvenait d’avoir vu passer sur le cours, discutaillant et pauvre, et de ce Félicien David qui chantait à la maîtrise, devenu saint-simonien et qu’on reçut à coups de pierres, lorsqu’avant de s’enfuir au désert il voulut revoir la boulangerie de son père. Cézanne, sur ses vieux jours, quand il vint au milieu des siens réfugier sa grande âme obsédée, connut la même incompréhension et les mêmes mépris. Farouche, le carnier au dos, le chapeau sur les yeux, rasant les murs, il finit, devant l’insulte appuyée des regards, par éviter le cours Mirabeau où demeurait sa mère pourtant, ces classiques façades qu’il aimait et qui lui rappelaient son enfance et son père, ce père qu’il a tant vénéré.
J’ai connu la mère de Cézanne, mais je ne sais de son père que le culte reconnaissant qu’il lui avait voué. Il tenait de ce vieil Aixois pratique et goguenard ce fond d’ironie qui échappa à la plupart de ceux qui l’approchèrent, mais qui donnait à certains de ses mots mâchonnés sous la moustache, à ses clins d’yeux aigus sous une brume tendre, une si particulière saveur. La bonhomie provençale du père tempéra souvent le lyrisme emporté du fils. Il en a peint dans une plénitude fervente un portrait magnifique qui trôna longtemps dans la vaste pièce à peu près démeublée, entre les quatre Saisons signées Ingres, au-dessus du divan, au fond du salon du Jas de Bouffan.
«--Le papa!» me dit-il brusquement, avec une tendresse bougonne, lorsqu’il me poussa pour la première fois devant l’émouvante effigie.
Entre les quatre allégories, le brave homme en casquette, dans une pose familière, était assis, lisant son journal. Son visage empourpré, sa chair tendue, ses fortes épaules disaient, malgré l’âge, l’être robuste et l’âme saine que le fils avait contemplés. Il l’avait peint, en pleine pâte, large, solide, comme s’il eût voulu, dans les couleurs, mieux maçonner son hymne filial. Il l’avait établi, d’une exactitude brutale, comme s’il eût craint, en cette œuvre de tendre piété, de trahir son autre religion, sa passion de l’art, dans la peur que sa main tremblante se fût confusément contentée du sentiment que la moindre émotion satisfait. Tout d’une masse ainsi, l’échine un peu ployée, mais la face épaisse et subtile, baignée d’autorité madrée, penché sur son journal, où enfonçaient ses mains terriennes, le vieux banquier, quand les fenêtres étaient ouvertes, riait au cœur de son domaine,--et l’ombre des marronniers, l’odeur des troupeaux et des blés, le murmure des bassins, la caresse des branches venaient, autour d’un repos bien gagné, lui apporter l’hommage de ses champs.
Cette vaste propriété, en effet, ces hectares de prairies et de blés, ces hautes allées, ces pièces d’eau gardées par de bons lions moussus, la familière majesté de ces pleines façades, ornées de médaillons, noblement éclairées de larges fenêtres dans le goût du XVIII ᵉ siècle, cette toiture à la génoise, et ces fermes là-bas sous les mûriers, toute cette richesse rustique que le fils a peinte si souvent, le père l’avait gagnée à la sueur de son intelligence, la devait à sa roublardise honnête, à son sens romain de la famille et du négoce. Chapelier d’abord, il avait loué, puis acheté ce Jas de Bouffan, pour le sous-louer, les jours de marché, aux campagnards qui amenaient leurs troupeaux de moutons et de bœufs à la ville. Puis, quand la vente des bestiaux chômait, il prêta à la petite semaine, donnait un coup d’épaule à l’un, un bon conseil à l’autre. Lentement, mais sûrement, son champ d’affaires s’étendit. Probe, débrouillard, il gagna la confiance de son quartier, puis de la région. Un beau jour il s’établit banquier.
Paul Cézanne suivait alors les leçons du petit pensionnat Saint-Joseph. Il n’alla que plus tard au collège Bourbon, le lycée actuel. Mais déjà sa saine joie était de fuir les rues endormies de la ville et, au grand effroi de sa mère, de se glisser entre les maquignons, parmi les paysans et les bœufs, de plonger sa petite main dans la toison laineuse des brebis, de se rouler sur la paille des litières et de l’aire,--de suivre entre deux blouses bleues, devant une bouteille de vin de Palette quelque partie de cartes où, parmi les jurons et les rires, s’écroulait avec les gros sous tout le travail, le gain d’une semaine[1].
Toute sa vie, il garda la hantise de ces jours heureux, de ces robustes échappées en plein peuple et en pleine nature. Constamment il revint à l’étude des paysans, des rustres à foulard rouge, au bleu massif des blouses, à l’éclat gouailleur du vin noir dans les verres. Le vin, le pain, dans ses natures mortes, s’endimanchent souvent, sur la nappe biblique, de ces reflets d’églogue. Les sujets bucoliques le passionnaient. Sur ses albums, vingt fois, je le vis copier le faucheur, le semeur de Millet.
Un des projets qui le possédèrent le plus longtemps et qu’il réalisa, après tant d’ébauches et d’études multipliées, ce fut, dans une ferme du Jas, sous le manteau de la cheminée commune, d’asseoir autour d’une bouteille, sur des chaises campagnardes, quelques frustes joueurs de cartes qu’une fillette--était-ce sa jeunesse en robe claire?--servait et contemplait. C’est une de ses plus belles toiles, celle où il a serré de plus près cette «formule» qui le fuyait[2]. Toute l’humble gloire du Jas, toute l’âme virgilienne du peintre y dialoguent à jamais.
Lorsque, d’accord avec ses sœurs, il dut, par arrangement de famille, laisser vendre ce Jas, vers la fin de sa vie, je me souviens de ses hésitations, de ses luttes et de son désespoir. Je me souviens surtout de sa pathétique arrivée, un soir, de sa face muette, de ce sanglot qui l’étranglait et de ces brusques larmes qui le soulageaient, ce crépuscule où, sans l’avertir, tandis qu’il peignait, on avait niaisement brûlé les anciens meubles, conservés comme des reliques, de la chambre paternelle.
«--Je voulais les emporter, vous comprenez... Ils n’ont pas osé les vendre, ils étaient ennuyés... Des nids à poussière, de pauvres choses!... Alors, ils les ont brûlés, sur l’aire... Sur l’aire!...»
Ses yeux malgré lui repeignaient le tableau.
«--Et moi, qui les conservais comme la prunelle de mes yeux... Ce fauteuil où papa faisait la sieste... Cette table, toujours la même depuis sa jeunesse, où il a aligné tous ses chiffres... Ah! il a eu l’œil, celui-là, de me gagner des rentes... Qu’est-ce que je serais devenu, dites, sans ça?... Vous voyez ce qu’on fait de moi... Oui, oui, comme je le dis à Henri, votre père, quand on a un fils artiste, il faut lui gagner des rentes. Il faut aimer son père... Ah! jamais je n’aimerai assez la mémoire du mien... Je ne le lui ai pas assez montré... Et voilà qu’on me brûle tout ce qui me restait de lui...
--Ses portraits? Son portrait du moins demeure.
--Ah! oui... son portrait...»
Et il eut ce geste de suprême indifférence qui l’ennoblissait d’une humilité magnifique, dès qu’on parlait d’une de ses toiles devant lui.
Ce soir-là, il ne voulut pas nous quitter, il dîna à la maison, puis, toute la soirée, nous errâmes dans les rues muettes de son enfance. Sa jeunesse lui remontait au cœur...
«--Comme tout ça a changé», me disait-il.
Mais sa mémoire, qui était prodigieuse, peuplait l’ombre de mille souvenirs, êtres et choses évoqués au hasard d’une rencontre, d’un coin de façade, d’une enseigne, d’un passant.
«_Objets inanimés, avez-vous donc une âme_ _Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?_»
murmurait-il.
Mais sa grande émotion fut devant le lycée.
«--Les salauds... Ce qu’ils ont fait pourtant de notre vieux collège... Ah! nous vivons sous la coupe des agents-voyers. C’est le règne des ingénieurs, la république des lignes plates... Est-ce qu’il y a une seule ligne droite dans la nature, dites? Ils mettent tout, tout au cordeau, la ville comme la campagne... Où est Aix, mon vieil Aix de Zola et de Baille, les bonnes rues du vieux faubourg, l’herbe entre les pavés, les lampes à pétrole... Oui, l’éclairage au pétrole, _li fanau_, au lieu de votre électricité crue qui viole le mystère, alors que nos anciennes lampes le doraient, le cuisaient, l’habitaient, à la Rembrandt... Nous donnions des sérénades aux filles du quartier... Ecoutez un peu, je jouais du piston, Zola, lui, plus distingué, de la clarinette... Quelle cacophonie!... Mais les acacias pleuraient par-dessus les murailles, la lune bleuissait le portail de Saint-Jean, et nous avions quinze ans... Nous croyions manger le monde à cette époque!... Au collège, figurez-vous, Zola et moi passions pour des phénomènes. Je torchais cent vers latins en un tour de main... pour deux sous... J’étais commerçant, bigre! quand j’étais jeune... Zola, lui, ne foutait rien... Il rêvassait... un sauvage têtu... Un souffreteux pensif!... vous savez, de ceux que les gamins détestent... Pour un rien, on le fichait en quarantaine... Et même notre amitié vient de là... d’une tripotée que toute la cour, grands et petits, m’administra, parce que, moi, je passais outre, je transgressais la défense, je ne pouvais m’empêcher de lui parler quand même... Un chic type... Le lendemain, il m’apporta un gros panier de pommes. Tiens, les
pommes de Cézanne!...» fit-il en clignant d’un œil gouailleur, «elles viennent de loin... Mais ce sale lycée, lui, n’a rien gardé de cette époque.»
En ce temps-là, en effet, au lieu des mornes bâtisses qui composent le lycée actuel, au milieu des vergers le collège provincial adossait ses jardins et son lierre aux vieux remparts du tour de ville, le long de la cheminée du roi René. Des ormes, des pins séculaires,--ces grands pins aux branches tordues que Cézanne devait plus tard balancer au premier plan de ses paysages,--au lieu des platanes administratifs, ombrageaient les cours. Les salles voûtées, les classes un peu lézardées ouvraient sur des pelouses et des massifs de buis, s’emplissaient, au printemps, d’un murmure ensoleillé, d’un bourdonnement continu de guêpes et de feuilles, de pépiements d’oiseaux. Dans ses roseaux où flûtaient les grenouilles, la nuit, la tapageuse piscine était fameuse sous l’ombre verte de ses chênes moussus, mais, des fenêtres du dortoir, on pouvait contempler, sous la lune, le paysage délicat, les tendres prairies qui dévalaient vers les saules de l’Arc. La maison était paternelle... C’était un bon couvent transformé en école. Et même, la chapelle était, dit-on, du vieux Puget. C’est là qu’au sortir du pensionnat Saint-Joseph, jugé insuffisant pour le fils d’un banquier entrant dans sa treizième année, le chapelier enrichi, le propriétaire du Jas de Bouffan envoya son héritier.
Cézanne, d’après ceux de ses camarades d’alors que j’ai pu interroger, fut un élève excellent, timide, rêveur, un peu farouche, qui mordait admirablement aux classiques, un «écorché», me dit l’un, et qui, souligne un autre, «promettait pour le dessin bien plus qu’il n’a tenu». Il faisait aussi des vers français, inspirés plutôt de Musset, et quant aux vers latins, on n’avait qu’à lui soumettre un sujet, sa plume galopait sur le papier, une heure durant, sans s’arrêter. Sa mémoire était inouïe.
Jusqu’à la fin, il a gardé cette merveilleuse mémoire, mémoire de l’œil et de l’oreille, de l’esprit comme du cœur. Je me souviens de ma stupeur, lorsque, retrouvant mon père, qu’il n’avait plus revu depuis trente ans, il lui rappela le coin de rue où il l’avait quitté, les mots insignifiants qu’ils avaient alors échangés, la bonne femme en caraco gris qui les regardait d’une fenêtre où caquetait un perroquet, et le bariolage d’un rideau qui se détachait sur un mur derrière elle.
Dans ses vieux jours, perclus de travail, travaillé de douleurs, harassé, il ne lisait presque plus. Que de fois pourtant, devant quelque horizon, à la campagne ou à Paris, devant une étude en train, à l’atelier, rythmant les syllabes de son pinceau levé, lui ai-je entendu réciter des vingtaines de vers de Baudelaire[3] ou de Virgile, de Lucrèce ou de Boileau. En parcourant le Louvre, il savait, à une année près, la provenance des toiles, et dans quelle église, quelle galerie, on pourrait trouver leurs répliques. Il connaissait admirablement les musées d’Europe. Comment? Lui, qui ne les avait jamais visités, n’ayant presque pas voyagé? C’est, je crois, qu’il lui suffisait de lire, de voir une chose une fois, pour s’en souvenir à jamais. Il regardait, il lisait très lentement, presque douloureusement; mais la date, le morceau du monde qu’il arrachait à la terre ou au livre, il les emportait, gravés, enfouis en lui, sans que rien désormais les en pût déraciner.
Sa mémoire, ses sensibilités farouches, voilà ce qui, dès le collège, frappait ses camarades. Cézanne était un enfant frémissant[4]. Il souffrait déjà, en son naissant génie, de ce sens dramatique, cette sorte d’hallucination passionnée qui lui faisait, malgré lui, douer tous ceux qui l’approchaient d’une vie intérieure pareille à la sienne, et qui torturait son imagination à chercher les motifs que pouvaient bien avoir les êtres à dissimuler, pensait-il, leur enthousiasme ou leur frénésie. Il se croyait alors au milieu des autres un naïf. Il leur prêtait, pour attenter à son bien, à son art, des sournoiseries tragiques. «On veut me mettre le grappin dessus,» criait-il... Il avait des colères subites, de brusques fuites. Il fallait, par exemple, prendre garde de l’effleurer, même d’un doigt distrait: il se cabrait tout de suite. Quelqu’un qui, devant moi, lui frappa, un jour, familièrement sur l’épaule reçut une telle poussée que le téméraire en perdit l’équilibre. Une misanthropie, trop souvent justifiée, et dont il étouffait et rougissait parfois jusqu’au malaise, mêlait une âpreté à cette sorte de native pudeur qui défend les âmes d’exception de l’approche des sots.
Dans la _Correspondance_ d’Emile Zola, on peut, quand on a connu Cézanne, suivre, dans les lettres de jeunesse à Baille, l’histoire d’une de ces soudaines attaques de méfiance, une brouille sans cause entre Baille et lui, que Zola finit par arranger. «Tu sais bien qu’avec mon caractère comme ça, avoue Cézanne, je ne sais trop ce que je fais, et, donc, si j’ai envers lui quelques torts, eh bien! qu’il me les pardonne...» C’est bien là tout ce cœur farouche, mais gonflé de tendresse, cette sensibilité d’«écorché», mais affamé de justice.
Cette amitié entre Zola, Baille et lui fut la grande ivresse, l’émerveillement de son adolescence. Zola, dans les premiers chapitres de l’_Œuvre_, a essayé de nous en donner le frisson[5]. Il nous les montre dès quatorze ans, isolés, enthousiastes, ravagés d’une fièvre de littérature et d’art:
«Ils écoutaient en lui [Musset] battre leur propre cœur, un monde s’ouvrait plus humain, qui les conquérait par la pitié, par l’éternel cri de misère qu’ils devaient désormais entendre monter de toutes choses. Du reste, ils étaient peu difficiles, ils montraient une belle gloutonnerie de jeunesse, un furieux appétit de lecture, où s’engouffraient l’excellent et le pire, si avides d’admirer, que souvent des œuvres exécrables les jetaient dans l’exaltation des purs chefs-d’œuvre.»
Le goût de Cézanne, je crois, dès cette époque, était plus pur. Virgile, Alfred de Vigny, les grands méditatifs, le retenaient déjà. Il avait pris Hercule comme sujet d’un poëme. C’était lui, «le vieux», qui dirigeait la bande.
«Toi qui as guidé mes pas chancelants sur le Parnasse...», lui écrit plus tard Zola. Celui-ci, d’après ses lettres, affectait d’ignorer Virgile et le latin. C’étaient les passionnés, Michelet, George Sand, qui le secouaient «de frissons d’enthousiasme», _Jacques_, qu’il ne pouvait feuilleter sans pleurer. Tout ceci a son importance.
Si par sa mère qui avait, m’a-t-on dit, des origines créoles, Cézanne hérita d’une imagination toute enflammée et chaotique, de son père et de la famille des siens, venus d’Italie en France au dix-huitième siècle, il reçut ce sens rassis, ces fortes prédispositions latines qui, dès son adolescence, le tournaient déjà vers cet art d’expression réaliste et classique qu’il mit toute sa vie à conquérir. Zola, qui devait amicalement lui reprocher cette exaltation, cette gangrène romantique dont plus tard fut tant déchirée sa sensibilité tourmentée, peut, je crois, en très grande partie, durant ces jours de leur jeunesse ardente, en être rendu responsable. Mais, don plus précieux que tout, il apporta par compensation à «son frère» Cézanne la croyance en lui, la foi en son génie et en son art; il fit boire à cette âme naturellement hésitante ce vin puissant, ce cordial que rien ne remplace, l’enthousiasme vrai dans l’amitié sincère. Jusqu’à son dernier soir Cézanne qui, ainsi que tous les grands, considéra toujours l’amitié comme la plus haute vertu, se souvint avec attendrissement de celle que Zola et lui s’étaient vouée dans les cours du collège et sur les routes d’Aix.
Quelle vie naïvement héroïque était alors la leur! Ils se préparaient passionnément, innocemment, aux hauts destins vers lesquels ils se sentaient appelés. Ils méprisaient les cafés, avaient les rues en haine, professaient l’horreur de l’argent et de tous préjugés. Ils fuyaient les cités, «déclamant des vers sous des pluies battantes, sans vouloir d’abri, nous raconte Zola. Ils projetaient de camper au bord de la Viorne [l’Arc], d’y vivre en sauvages, dans la joie d’une baignade continuelle, avec cinq ou six livres, pas plus, qui auraient suffi à leurs besoins. La femme elle-même était bannie, ils avaient des timidités, des maladresses, qu’ils érigeaient en une austérité de gamins supérieurs.»
On les appelait les trois inséparables. Baptistin Baille, qui devint plus tard professeur à l’Ecole polytechnique, était plus réservé, représentait dans le trio l’esprit pondéré, le bon sens volontaire, le parti plus pratique des mathématiques. C’est lui qui, indirectement peut-être, donna à Zola ce goût un peu court de la philosophie naturelle, ce culte laborieux de la science qui orienta son génie, immense mais confus et naïf, vers une littérature d’expression plus exacte et, le détachant du romantisme, où il penchait, le tourna vers ce qu’il devait appeler «le roman expérimental».