Part 15
_Il s’arrête de peindre et de regarder son modèle. Il ramasse sa pensée_.
Il est un morceau de la terre française tout entière réalisée, un Discours de la méthode en acte, un espace de vingt, cinquante ans de notre vie toute entière portée sur la toile, avec la plénitude
de la raison et de la vérité... Et de plus, et avant tout, c’est de la peinture... Il est allé à Rome, n’est-ce pas? Il y a tout vu. Tout aimé, tout compris. Eh bien! il a rendu ça, cette antiquité, française, sans rien perdre de sa verdeur, de sa nature à lui. Il a tranquillement continué les autres, tout ce qu’il a trouvé beau avant lui... Moi, je voudrais de même le continuer, lui... le rendre de son temps, sans le gâcher, sans gâcher ni lui, ni moi, si j’étais classique, si je pouvais devenir classique... Mais on ne sait jamais. L’étude modifie notre vision à tel point que l’humble et colossal Pissarro, tenez, se trouve justifié de ses théories anarchistes. Moi, je procède très lentement, vous avez pu le remarquer. La nature s’offre à moi si complexe. Les progrès à faire sont incessants, sans que j’aille y mêler encore un rêve de raison. Parbleu! Un Poussin de Provence, ça m’irait comme un gant... Vingt fois j’ai voulu refaire sur le motif _Ruth et Booz_... Je voudrais, comme dans le _Triomphe de Flore_, marier des courbes de femmes à des épaules de collines, comme dans l’_Automne_ donner à une cueilleuse de fruits la gracilité d’une plante olympienne et l’aisance céleste d’un vers de Virgile... Ce que Puvis lui doit à cette _Automne_... Je voudrais mêler la mélancolie au soleil... Il y a une tristesse de la Provence que personne n’a dite et que Poussin aurait accoudée à quelque tombeau, sous les peupliers des Alyscamps... Je voudrais, comme Poussin, mettre de la raison dans l’herbe et des pleurs dans le ciel... Mais il faut savoir se contenter... Il faut bien voir son modèle et sentir très juste, et si alors je m’exprime avec distinction et force, voilà mon Poussin, voilà mon classique à moi... Il y a le goût. Le goût est le meilleur juge. Il est rare.
MOI:
--Comme tout ce qui est beau.
CÉZANNE:
--Oh! ce que je veux dire, c’est que l’artiste ne s’adresse qu’à un nombre excessivement restreint d’individus. Et il en connaît toujours trop, au fond, de son vivant. Il doit vivre dans son coin, avec ses motifs, ses réflexions, ses modèles. Caractériser... Et surtout, entendez-moi bien, il doit dédaigner l’opinion qui ne repose pas sur l’observation intelligente des caractères. Il doit redouter l’esprit littérateur... Ton petit me comprend, Henri... Cet esprit qui fait si souvent s’écarter le peintre de sa vraie voie, l’étude concrète de la nature, pour se perdre trop longtemps dans des spéculations intangibles. Nous l’avons dit cent fois... Ah! les critiques! Ces Huysmans!... J’ai toujours envie de leur écrire, à tous ceux qui me tournent autour: Il y a trois choses qui constituent le fond du métier, que vous n’aurez jamais et vers lesquelles je m’efforce depuis trente-cinq ans, trois: scrupule, sincérité, soumission. Scrupule devant les idées, sincérité devant soi-même, soumission devant l’objet... Soumission absolue à l’objet, c’est Sainte-Beuve qui a trouvé ça dans un _Lundi_ sur Gautier... Tu es l’objet, Henri, pour le quart d’heure... Maître du modèle et des moyens d’expression, il n’y a qu’à peindre ce qu’on a sous les yeux et persévérer logiquement. Travailler sans croire à personne, devenir fort. Le reste, c’est de la foutaise...
_Il a repris sa palette. Il jette de vifs coups d’œil sur le visage de mon père._
Je voudrais les y voir, tiens, devant ta gueule, tous ceux qui écrivent sur nous, avec mes tubes et mes pinceaux dans les pattes... A mille lieues... Au diable, s’ils se doutent comment en mariant un vert nuancé à un rouge on attriste une bouche ou on fait sourire une joue. Vous sentez, vous, que chaque coup de pinceau que je donne c’est un peu de mon sang mêlé à un peu de sang de votre père, dans le soleil, dans la lumière, dans la couleur, et qu’il y a un échange mystérieux qui va de son âme qu’il ignore à mon œil qui le recrée, et où il se reconnaîtra... si j’étais un peintre, un grand peintre!... Chaque touche doit correspondre, là, sur ma toile, à une respiration du monde, de la clarté, là-bas, sur ses favoris, sur sa joue. Nous devons vivre d’accord, mon modèle, mes couleurs et moi, nuancer ensemble la même minute qui passe. Si vous croyez que c’est simple de faire un portrait... Ecoutez un peu, il faut le modèle d’abord... L’âme!... Geffroy m’avait décidé à attaquer le portrait de Clemenceau. Je commence. Tout marche bien d’abord. Il arrivait, la badine aux doigts, fendant, comme un jeune homme, la cravate flottante, le mou gris sur l’oreille... La France était à lui. Je m’appliquais, il parlait. De tout. Eblouissant, et mauvais comme une teigne, avec ça. Des coups de bistouri... Tout marchait. A la troisième séance, je me bute. Un mur. Vous comprenez, le modèle m’avait travaillé, en dedans. Je voyais. J’ai beau imaginer un bleu amer, des jaunes acérés. A la maison crisper des lignes. Rien. Un mur. Je voyais. Je voyais... Alors, un beau matin, j’ai tout foutu en plan, la toile, le chevalet, Clemenceau, Geffroy... Cet homme ne croyait pas en Dieu... Comprenez-vous, j’en avais le cœur net. Allez faire un portrait, avec ça...
MON PÈRE:
--Dis donc, j’y crois, moi... Tu ne me laisseras pas en plan?
CÉZANNE:
--Oh! toi... Ah! non, par exemple... Toi, tu me fais trouver des choses. Je te copie, doucement, lentement. J’ai les couleurs de l’amitié...
_Il se tourne vers moi._
Vous me dites qu’Elie Faure a écrit un livre d’amitié sur Carrière... Quand Carrière enveloppe toutes ses familles de la même brume tendre, c’est qu’il a le sens obscur de cette émotion des couleurs... Vous avez vu sa première communiante au musée de Toulon, les deux bons vieux, et cette espèce d’aube douce qui mange tout... Mais il ne va pas plus loin que son sentiment... Ça fait les dessous, ça... Il faut aller au-delà de son sentiment, dépasser, avoir le culot de l’objectiver, de vouloir rendre carrément ce qu’on voit en sacrifiant ce qu’on sent, en ayant sacrifié ce qu’on sent... Vous comprenez, il suffit de sentir... Ça ne se perd jamais, son sentiment... Ce n’est pas que je le condamne. Au contraire, je le dis souvent, hier encore, tenez, à un jeune homme, un soldat, Girier, Girieud, qu’on m’a présenté au «Clément». Un art qui n’a pas l’émotion pour principe n’est pas un art... Mais l’émotion, c’est le principe, le commencement et la fin; le métier, l’objectif, la pratique est au milieu... Entre toi, Henri, et moi, je veux dire entre ce qui fait ta personnalité et la mienne, il y a le monde, le soleil... ce qui passe... ce que nous voyons en commun... Nos habits, nos chairs, les reflets... C’est là-dedans qu’il faut que je pioche... C’est là où le moindre coup de pinceau à côté fait tout dévier. Si je ne suis qu’ému là-dedans, je te flanque l’œil de travers... Si je tisse autour de ton regard tout l’infini réseau des petits bleus, des marrons qui y sont, qui s’y conjuguent, je te ferai regarder comme tu regardes, sur ma toile... Une touche après l’autre, une touche après l’autre... Et si je suis froid, si je dessine, si je peins, comme à l’école... je ne verrai plus rien. Une bouche, un nez, de convention, toujours les mêmes... sans âme, sans mystère, sans passion... Chaque fois que je me mets devant mon chevalet, je suis un autre homme, moi, et toujours Cézanne... Comment peuvent-ils s’imaginer, les autres, qu’avec des fils à plomb, des académies, des mensurations toutes faites, établies une fois pour toutes, on peut s’emparer de la changeante, de la chatoyante matière... Ils se crétinisent, se stupéfient, se solidifient... Un bloc dans la cervelle, une vitre, une géométrie... Ils feraient mieux de faire
l’anatomie qui brusquement nous donne l’intuition du jeu des muscles, des mouvements de la peau, si nous voulons composer, dresser un bonhomme debout, sans modèle... Delacroix se levait à quatre heures du matin, pour aller, aux abattoirs, voir écorcher des chevaux... Aussi, voyez ronfler ceux de son plafond... L’anatomie!... Ils ne voient plus rien. Ils n’ont jamais rien vu... La règle, les règles, le dessin, leur dessin. Tout est là pour eux... Mais la diversité infinie, c’est le chef-d’œuvre de la nature...
Tenez, Gasquet, votre père... Il est assis, n’est-ce pas? il fume sa pipe... Il n’écoute que d’une oreille... Il pense, à quoi? Une bouffée de sensations lui vient, d’ailleurs... Son œil n’est pas le même... Une infinitésimale proportion, un atome de lumière a changé, du dedans, et s’est rencontrée avec la nappe toujours la même, ou presque toujours la même, qui tombe du vitrage.
Alors vous voyez, ce petit, petit ton, ce minuscule ton qui ombre, sous la paupière, s’est déplacé... Bon... Je corrige. Mais alors mon vert léger, à côté, je le vois, il sort trop. J’assourdis... Et je suis dans un de mes bons jours, aujourd’hui. Je me raidis. J’ai ma volonté en main... je continue, par touches insensibles, tout autour. L’œil regarde mieux... Mais l’autre, alors. Pour moi, il louche. Il regarde, il me regarde, moi. Tandis que celui-ci regarde sa vie, son passé, vous, je ne sais pas, quelque chose qui n’est pas moi, qui n’est pas nous...
MON PÈRE:
--Je pensais à l’atout que j’ai gardé hier jusqu’à ma troisième levée...
CÉZANNE:
--Vous voyez... Eh! bien, Rembrandt, Rubens, Titien savaient d’un coup, dans un compromis sublime, fondre toute leur personnalité à eux dans toute cette chair qu’ils avaient sous les yeux, l’animer de leur passion, et avec la ressemblance des autres, glorifier leur rêve ou leur tristesse... Exactement... Je ne puis pas, moi...
MOI:
--C’est que vous aimez trop les autres...
CÉZANNE:
--C’est que je veux être vrai... Comme Flaubert... Arracher la vérité de tout... Me soumettre...
MOI:
--C’est peut-être impossible.
CÉZANNE:
--C’est très difficile... En me substituant, en partie, à votre père, j’aurais mon ensemble... Et je me servirais des indications d’ombres et de lumières... Je me rapprocherais de la réalité. Je la veux toute entière... Autrement, à ma manière, je ferais ce que je reproche aux Beaux-Arts. J’aurais, dans la cervelle, mon type préconçu et je calquerais la vérité sur lui... Tandis que c’est moi que je veux calquer sur elle. Qu’est-ce que je suis, moi?... L’atteindre dans son âme, la rendre comme elle est. Et si je m’y casse les reins, tant pis. J’aurai essayé. J’aurai frayé une voie. D’autres viendront plus solides, plus subtils... qui feront avec la figure ce que Monet a fait avec le paysage... Ils photographieront... comprenez-moi bien, mais ils photographieront des âmes, des caractères, un homme... Et d’autres alors de ces impressions tireront un grand art, une psychologie colorée, une philosophie de l’Homme...
Rubens a tenté ça avec sa femme et ses enfants, vous savez, la prodigieuse Hélène Fourment du Louvre, toute rousse, en chapeau, avec l’enfançon nu... et Titien, avec son Paul III entre ses deux neveux, du musée de Naples, une page de Shakespeare...
MOI:
--Et Velasquez?
CÉZANNE:
--Ah! Velasquez, c’est une autre histoire. Il s’est vengé... Vous comprenez, cet homme, il peignait dans son coin, il se préparait à nous descendre des forges de Vulcain et des triomphes de Bacchus, de quoi couvrir tous les palais d’Espagne... Un imbécile, pour lui être agréable, en parle, le traîne chez le roi... On n’avait pas inventé la photo à cette époque... Faites-moi mon portrait, à pied, à cheval, ma femme, ma fille, ce fou, ce mendiant, celui-ci, celui-là... Velasquez devint le photographe du roi... le joujou de ce détraqué... Alors, il a tout ravalé en lui, son œuvre, sa grande âme... Il était en prison... Impossible de fuir... Il s’est terriblement vengé. Il les a peints avec toutes leurs tares, leurs vices, leur décadence... Sa haine et son objectivité n’ont fait qu’un... Comme Flaubert son Homais et son Bournisien, il a peint son roi et ses bouffons... Il ne ressemble pas, lui, aux portraits qu’il peint, tandis que, remarquez, Rubens, Rembrandt, c’est toujours eux, on les reconnaît sous tous les visages... Et il y a aussi un autre précurseur, Goya. Sa _Maja vestida_ et sa _Maja desnuda_... C’est l’amour, lui, qui a fait le miracle... Il était si effrayant, si laid. Vous l’avez vu dans son portrait, avec son tube énorme. Nous réussissons toujours nos portraits, parce que là nous ne faisons qu’un, comprenez-vous, avec le modèle... Il était terrible, Goya. Quand il a eu cette duchesse, cette mince aristocrate, ce corps brun entre les bras... Il n’a rien eu à inventer. Il a été amoureux. Il a peint la femme. Une femme... Et partout ensuite, on la retrouve. La minute de grâce n’a pas duré. Son imagination dévorante l’a de nouveau emporté. La duchesse d’Albe est partout, en ange, en courtisane, en cigarière, dans son œuvre. Elle est devenue son poncif. Comme Hélène Fourment pour Rubens ou sa fille pour le vieux Tintoret... Ce sont d’immenses imaginatifs, des Shakespeare, des Beethoven. Je voudrais être...
MOI:
--Quoi?
_Il balbutie._
CÉZANNE:
--Rien... Cézanne... Et tenez... La pose est finie, Henri. C’est assez pour aujourd’hui. Merci... Tenez...
_Il va au tas de toiles, cherche... Il sort trois natures mortes, il les étale contre le mur, à terre. Elles éclatent, chaudes, profondes, vivantes, comme un pan de mur surnaturel, et toutes enracinées pourtant dans la plus quotidienne réalité. Dans l’une, sur une nappe, un compotier, avec quatre pommes, un raisin, un verre à pied, élancé, évasé comme un calice, à demi-plein de vin, un tas de pommes, un couteau. Elle se détache sur une tapisserie à fleurs. A gauche, dans le coin, elle est à moitié signée... L’autre, sur une table de bois grossièrement équarrie, offre une prodigieuse corbeille, un panier de fruits à moitié enveloppés d’un linge, des poires sur la nappe, un service à café, la cafetière, le sucrier, et une sorte de pot, d’alcaraza à losanges. A droite, sur un coin entrevu de cheminée, une palette, un flacon à essence. Tout contre, des châssis de toiles. Au fond, sur le plancher fuyant, une chaise, le bas d’une chaise rustique dont le bord de la toile coupe la paille... Et la troisième c’est, élégante, savoureuse, lucide, une œuvre toute de France, décorative et pourtant aiguë,--se détachant à demi sur une riche étoffe drapée à larges plis, à sourds ramages, un Amour de plâtre, les bras coupés, à sa droite une assiette de poires, à sa gauche un tas de prunes. Au fond, imprévue, bourgeoise, mais d’un métier si gras, d’un faire si étourdissant, une cheminée à la prussienne, comme on en use encore dans les bastides de Provence._
Tenez, ce que je n’ai pas encore pu atteindre, ce que je sens que je n’atteindrai jamais dans la figure, dans le portrait, je l’ai peut-être touché là... dans ces natures mortes... Je me suis scrupuleusement conformé à l’objet... J’ai copié... Ecoutez un peu, quel sort vous paraît le plus à plaindre? Etre dénué, n’est-ce pas? Eh bien! je me suis un peu donné là. Je ne serai pas tout à fait dénué, dans le temps, si, comme vous voulez bien me l’affirmer, après ma mort, on s’occupe encore un peu de moi... Voilà... Regardez ça... Dites-moi franchement votre avis... Et toi aussi, Henri.
MOI:
--Mais c’est plus grand que tout ce qu’on a peint depuis les Vénitiens... Il y a des fruits verts du Tintoret, à San Rocco, un morceau de sa Crucifixion replié et miraculeusement conservé dans toute sa fraîcheur, des pommes qui ressemblent à ça... Mais que c’est beau! que c’est beau! Il y a plus de vie, dans ces fruits, que dans bien des visages...
CÉZANNE:
--Voilà que vous vous emballez... Je ne me monte pas le coup, allez... Cette corbeille-là, je l’ai offerte à mon cocher, en souvenir de moi, pour plus tard, vous comprenez, il soigne bien maman, cet homme... Eh bien! il a été content, il m’a bien dit merci... Mais il m’a laissé la toile... Il a oublié de l’emporter... Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise?... Autant peindre, puisque c’est mon destin.
MOI:
--Maître...
_Il a un grand geste calme de bras sceptiques qui retombent, de face désespérée, d’ironiques regards, mais de volonté indomptable._
CÉZANNE:
--Je me suis juré de mourir en peignant, plutôt que de sombrer dans le gâtisme avilissant qui menace les vieillards qui se laissent dominer par des passions abrutissantes pour leurs sens... Dieu m’en tiendra compte.
MOI:
--Et même, si vous n’avez pas, comme nous, la certitude que vous êtes un des plus grands peintres qui aient jamais...
CÉZANNE:
--Taisez-vous.
MOI:
--Vous avez du moins la consolation du travail.
CÉZANNE:
--Je n’aime que lui. Et la peinture... C’est si bon et si terrible de s’installer devant une toile vide. Celle-là, tenez, il y a des mois de travail dessus. Des pleurs, des rires, des grincements de dents. Nous parlions des portraits. On croit qu’un sucrier ça n’a pas une physionomie, une âme. Mais ça change tous les jours aussi. Il faut savoir les prendre, les amadouer, ces messieurs-là... Ces verres, ces assiettes, ça se parle entre eux. Des confidences interminables... Les fleurs, j’y ai renoncé. Elles se fanent tout de suite. Les fruits sont plus fidèles. Ils aiment qu’on fasse leur portrait. Ils sont là comme à vous demander pardon de se décolorer. Leur idée s’exhale avec leurs parfums. Ils viennent à vous dans toutes leurs odeurs, vous parlent des champs qu’ils ont quittés, de la pluie qui les a nourris, des aurores qu’ils épiaient. En cernant de touches pulpeuses la peau d’une belle pêche, la mélancolie d’une vieille pomme, j’entrevois dans les reflets qu’elles échangent la même ombre tiède de renoncement, le même amour du soleil, le même souvenir de rosée, une fraîcheur... Pourquoi divisons-nous le monde? Est-ce notre égoïsme qui se reflète? Nous voulons tout à notre usage. Il y a des jours où il me paraît que l’univers n’est plus qu’une même coulée, un fleuve aérien de reflets, de dansants reflets autour des idées de l’homme... Le prisme, c’est notre première approche de Dieu, nos sept béatitudes, la géographie céleste du grand blanc éternel, les zones diamantées de Dieu... Je te parais un peu maboul, Henri?...
MON PÈRE:
--Non, non. Le petit te comprend.
CÉZANNE:
--Les objets se pénètrent entre eux... Ils ne cessent pas de vivre, comprenez-vous... Ils se répandent insensiblement autour d’eux par d’intimes reflets, comme nous par nos regards et par nos paroles... C’est Chardin, le premier, qui a entrevu ça, a nuancé l’atmosphère des choses... Il était à l’affût, constamment... Vous vous rappelez son beau pastel, où il s’est représenté armé d’une paire de besicles, une visière faisant auvent... C’est un roublard, ce peintre... Remarquez qu’en faisant chevaucher sur votre nez un léger plan transversal d’arête, les valeurs s’établissent mieux à la vue... Eh bien! il l’avait remarqué avant nous... Il ne négligeait rien. Aussi a-t-il surpris toute cette rencontre, dans l’ambiance, des particules les plus ténues, cette poussière d’émotion qui enveloppe les objets... Mais il est un peu sec... C’est peut-être encore un peu trop serti... Dessinez, dessinez, oui, parbleu, dessinez, mais c’est le reflet qui est enveloppant, la lumière, par le reflet général, c’est l’enveloppe... Voilà ce que je cherche... Et voilà pourquoi ces trois natures mortes, au fond, tenez, depuis que je vous parle, je ne les aime plus.
MOI:
--Comment, maître?... Plus vous parlez, au contraire, mieux je les vois, plus je les aime, plus je les comprends... Elles sont comme vivifiées encore par tout ce que vous dites.
CÉZANNE:
--Ecoutez un peu, quand on se met à bêcher Chardin, comme je viens de le faire, il faut apporter d’autres résultats.
MOI:
--Mais Chardin n’a pas cette clarté, il paraîtrait tout assourdi à côté de ce panier bleuâtre, de cet Amour... Il y a du chromo dans Chardin, à côté...
CÉZANNE:
--Taisez-vous... Vous me feriez croire que vous ne comprenez rien à ce que je tente... Moi, je ne trouve pas ça vivant, enveloppé...
_Il me montre l’Amour de plâtre dans sa nature morte._
Ici, tenez, ces cheveux, cette joue, c’est dessiné, c’est habile, là, ces yeux, ce nez, c’est peint... Et dans un bon tableau, comme je le rêve, il y a une unité. Le dessin et la couleur ne sont plus distincts; au fur et à mesure que l’on peint, on dessine; plus la couleur s’harmonise, plus le dessin se précise. Voilà ce que je sais, d’expérience. Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. Le contraste et les rapports des tons, voilà le secret du dessin et du modelé... Tout le reste, c’est de la poésie. Qu’il faut avoir dans la cervelle, peut-être, mais qu’il ne faut jamais, sous peine de littérature, essayer de mettre dans sa toile. Elle y vient toute seule.
_Il va prendre un livre sur l’étagère, son vieux Balzac. Il feuillette la_ Peau de chagrin.
Oui, vous avez vos métaphores, vos comparaisons. Quoiqu’il me semble que de constamment multiplier les «comme», c’est comme nous, quand notre dessin se voit trop. Il ne faut pas tirer les gens par la manche... Mais nous, nous n’avons que nos tons, la visibilité... Tenez, tenez... Il parle d’une table servie, il fait sa nature morte, Balzac, mais à la Véronèse... Une nappe...
_Il lit_:
«... blanche comme une couche de neige fraîchement tombée et sur laquelle s’élevaient symétriquement les couverts couronnés de petits pains blonds.»
Toute ma jeunesse, j’ai voulu peindre ça, cette nappe de neige fraîche... Je sais maintenant qu’il ne faut vouloir peindre que «s’élevaient symétriquement les couverts» et «de petits pains blonds». Si je peins «couronnés» je suis foutu... Comprenez-vous? Et si vraiment j’équilibre et je nuance mes couverts et mes pains comme sur nature, soyez sûr que les couronnes, la neige, et tout le tremblement y seront... Dans le peintre, il y a deux choses: l’œil et le cerveau, tous deux doivent s’entr’aider; il faut travailler à leur développement mutuel, mais en peintre: à l’œil, par la vision sur nature; au cerveau, par la logique des sensations organisées qui donne les moyens d’expression. Je ne sors plus de là. Je vous l’ai dit, un jour, je crois, devant le motif. Je vous le répète encore. Dans une pomme, une tête, il y a un point culminant, et ce point est toujours--malgré l’effet, le terrible effet: ombre ou lumière, sensations colorantes--le plus rapproché de notre œil. Les bords des objets fuient vers un autre placé à votre horizon. C’est mon grand principe, ma certitude, ma découverte. L’œil doit concentrer, englober, le cerveau formulera... Et puis, j’ai encore noté ça, sur les marges du _Chef d’œuvre inconnu_, un fameux livre, soit dit entre nous, autrement empoignant, autrement profond que l’_Œuvre_, et que tous les peintres devraient relire au moins une fois par an... J’ai noté ça... Voici sans conteste possible, je suis très affirmatif...
_Il lit._
«Une sensation optique se produit dans notre organe visuel qui nous fait classer par lumière, demi-ton ou quart de ton les plans représentés par des sensations colorantes...»
_Il ricane._
La lumière n’existe donc pas pour le peintre.
_Il reprend._
«Tant que, forcément, vous allez du noir au blanc, la première de ces abstractions étant comme un point d’appui autant pour l’œil que pour le cerveau, nous pataugeons, nous n’arrivons pas à avoir notre maîtrise, à nous posséder. Pendant cette période, nous allons vers les admirables œuvres que nous ont transmises les âges, où nous trouvons un réconfort, un soutien, comme le fait la planche pour le baigneur...»
_Il jette le livre._