Cézanne

Part 14

Chapter 144,001 wordsPublic domain

Nous y sommes tous dans ce Delacroix. Quand je vous parle de la joie des couleurs pour les couleurs, tenez, c’est cela que je veux dire... Ces roses pâles, ces coussins bourrus, cette babouche, toute cette limpidité, je ne sais pas moi, vous entre dans l’œil comme un verre de vin dans le gosier, et on en est tout de suite ivre. On ne sait comment, mais on se sent plus léger. Ces nuances allègent et purifient. Si j’avais commis une mauvaise action, il me semble que je viendrais là-devant pour me remettre d’aplomb... Et c’est bourré. Les tons entrent les uns dans les autres, comme des soies. Tout est cousu, travaillé d’ensemble. Et c’est pour ça que ça tourne. C’est la première fois qu’on a peint un volume, depuis les grands. Et chez Delacroix, il n’y a pas à dire, il y a quelque chose, une fièvre qui n’est pas chez les anciens. C’est la fièvre heureuse de la convalescence, je crois. Avec lui, la peinture sort du marasme, de la maladie des Bolonais. Il bouscule David. Il peint par irisation. Il lui suffit de voir un Constable pour deviner tout ce qu’on peut tirer du paysage, et lui aussi plante son chevalet devant la mer. Ses aquarelles sont des merveilles de tragique ou de charme. On ne peut les comparer qu’à celles de Barye, vous savez, les lions du musée de Montpellier. Et les natures mortes, rappelez-vous celle du chasseur, du carnier et du gibier en pleins champs; toute la campagne y participe. Je ne vous parle pas des grandes compositions, tout à l’heure nous irons voir son plafond... Et puis, il est convaincu que le soleil existe et qu’on peut y tremper ses pinceaux, y faire sa lessive. Il sait différencier. Ce n’est plus comme chez Ingres, là-bas, et tous ceux qui sont ici... Une soie est un tissu et un visage de la chair. Le même soleil, la même émotion caresse, mais se diversifie. Il sait sur le flanc de cette négresse accrocher une étoffe qui n’a pas la même odeur que la culotte parfumée de cette géorgienne, et c’est dans ses tons qu’il sait ça et qu’il le met. Il contraste. Toutes ces nuances poivrées, voyez, avec toute leur violence, la claire harmonie qu’elles donnent. Et il a un sens de l’être humain, de la vie en mouvement, de la tiédeur. Tout bouge, tout chatoie. La lumière!... Dans son intérieur il y a plus de lumière chaude que dans tous ces paysages de Corot et ces batailles d’à côté. Regardez... Son ombre est colorée. Il nacre ses dégradés, ce qui assouplit tout... Et quand il attaque le plein-air! Son _Entrée des Croisés_, c’est terrible... autant dire que vous ne la voyez pas. Nous ne la voyons plus. J’ai vu, moi qui vous parle, mourir, pâlir, s’en aller ce tableau. C’est à pleurer. De dix en dix ans, il s’en va... Il n’en restera, un jour, plus rien... Si vous aviez vu la mer verte, le ciel vert. Intenses. Et comme les fumées étaient plus dramatiques alors, les navires qui brûlent, et comme tout le groupe des cavaliers se présentait. Quand il l’exposa, on cria que le cheval, ce cheval, était rose. C’était magnifique. Une rutilence. Mais ces sacrés romantiques, avec leur dédain, usaient d’atroces matières. Les droguistes les ont volés comme dans un bois. C’est comme le _Naufrage_ de Géricault, une page superbe, on ne voit plus rien. Ici, il reste encore la mélancolie rongée des visages, la tristesse de ces éperonnés, mais tout cela, nous nous en souvenons, c’était dans les teintes de Delacroix, et les fonds s’étant éteints, son effet, son âme n’y est plus. Je les ai encore vus, moi, ces couronnés livides. Ils ne s’avancent plus dans le flamboiement, dans cet air d’Orient, cette terre de légendes. Constantinople est comme un Paris, comme les façades de la cité, tenez, derrière la barricade, là-bas. Je l’ai vue, là, comme Delacroix, comme Gautier, comme Flaubert la voyaient, et dans la seule magie des couleurs. Voilà, tenez, ce qui prouve mieux que tout que Delacroix est un vrai peintre, un bougre de grand peintre. Ce n’est pas l’anecdote des croisés, ils étaient anthropophages, dit-on, ce n’est pas leur humanité apparente, c’était le tragique de ses tons qui faisait son tableau et qui exprimait toute l’âme pourrie de ces mornes vainqueurs. Alors la belle grecque mourante, la femme de soie abandonnée dans ses riches atours, la barbe du vieillard, les chevaux caparaçonnés et les hampes lugubres, dans les fusions chantantes, prenaient tout leur sens. Ça mourait, pleurait et reniflait. Dans les couleurs. Maintenant il ne reste plus qu’une image. Il n’y a que les couleurs de vraies pour un peintre... C’est comme si on vous traduisait une tragédie de Racine en prose... Les _Femmes d’Alger_, elles, n’ont pas bougé. L’_Entrée_ était peinte aussi éclatante. Avez-vous vu, à Rouen, la _Justice de Trajan_,--elle fout le camp aussi, elle s’écaille, elle se ronge,--et à Lyon, la _Mort de Marc-Aurèle_? Quel vert il y a là... Le manteau vert! Voilà Delacroix. Et le plafond d’Apollon, et Saint-Sulpice!... Allez, on a beau dire, beau faire, il est de la grande lignée. On peut parler de lui, sans qu’il ait à rougir, même après Tintoret et Rubens... Delacroix, c’est le romantisme peut-être. Il s’est trop gorgé de Shakespeare et de Dante, il a trop feuilleté Faust. Il reste la plus belle palette de France, et personne, sous notre ciel, écoutez un peu, n’a eu plus que lui le charme et le pathétique à la fois, la vibration de la couleur. Nous peignons tous en lui, comme vous écrivez tous en Hugo.

MOI:

--Et Courbet?

CÉZANNE:

--Un bâtisseur. Un rude gâcheur de plâtre. Un broyeur de tons. Il maçonnait comme un romain. Et lui aussi, un vrai peintre. Il n’y en a pas un autre dans ce siècle qui le dégote. Et il a beau retrousser ses manches, se coller le feutre sur l’oreille, déboulonner la colonne, sa facture est d’un classique! sous ses grands airs fendants... Il est profond, serein, velouté. Il y a de lui des nus, dorés comme une moisson, dont je raffole. Sa palette sent le blé... Oui, oui, Proudhon lui a tourné la tête, avec son réalisme, mais au fond, ce fameux réalisme, c’est comme le romantisme de Delacroix, il ne le faisait, vaille que vaille, rentrer à grands coups de brosses que dans quelques toiles, ses plus tapageuses, les moins belles sûrement. Et encore, il était plus dans le sujet, son réalisme, allez, que dans le métier. Il voit toujours composé. Sa vision est restée celle des vieux. C’est comme du couteau, il ne s’en servait que dans le paysage. C’est un raffiné, un fignoleur. Vous savez le mot de Decamps. Courbet est un malin. Il fait de la peinture grossière, mais il met le fin par dessus. Et moi, je dis que c’est la force, le génie, qu’il mettait par dessous. Et puis allez demander à Monet ce que Whistler lui doit à Courbet, lorsqu’ils étaient ensemble à Deauville, lorsqu’il lui a peint sa maîtresse... Il a beau faire large, il est subtil. Il est à sa place dans les musées. Sa _Vanneuse_ du musée de Nantes, d’un blond si touffu, avec le grand drap roussâtre, la poussière du blé, le chignon tordu vers la nuque comme les plus beaux Véronèses, et le bras, ce bras de lait au soleil, ce bras tendu de paysanne, poli comme une pierre de lavoir... C’était sa sœur pourtant qui la lui avait posée... On peut la coller à côté de Velasquez, elle tiendra, je vous en donne ma parole... Est-ce charnu, dru, grenu? Est-ce vivant? Ça s’impose. On le voit.

MOI:

--Oui, je m’en souviens... Courbet est le grand peintre du peuple.

CÉZANNE:

--Et de la nature. Son grand apport, c’est l’entrée lyrique de la nature, de l’odeur des feuilles mouillées, des parois moussues de la forêt, dans la peinture du dix-neuvième siècle, le murmure des pluies, l’ombre des bois, la marche du soleil sous les arbres. La mer. Et la neige, il a peint la neige comme personne! J’ai vu, chez votre ami Mariéton, la diligence dans les neiges, ce grand paysage blanc, plat, sous le crépuscule grisâtre, sans une aspérité, tout ouaté... C’était formidable, un silence d’hiver. Comme l’_Hallali_ du musée de Besançon, où les personnages sont peut-être un peu théâtraux, mais qui me rappellent, sans être écrasés, avec leurs vestons de chasse, les chiens, la neige, le valet, qui me rappellent la manière pompeuse, l’héroïsme, le faire des maîtres, qu’est-ce que vous voulez? Et le couchant du _Cerf_ à Marseille, la bande sanguinolente, la mare, l’arbre qui fuit avec la bête, dans les yeux de la bête... Tous ces lacs savoyards avec le clapotement de l’eau, la brume qui monte des rives, enveloppe les montagnes... les grandes Vagues, celle de Berlin, prodigieuse, une des trouvailles du siècle, bien plus palpitante, plus gonflée, d’un vert plus baveux, d’un orange plus sale, que celle d’ici, avec son échevèlement écumeux, sa marée qui vient du fond des âges, tout son ciel loqueteux et son âpreté livide. On la reçoit en pleine poitrine. On recule. Toute la salle sent l’embrun...

_Il regarde, au-dessus du_ Triomphe d’Homère, _le grand sous-bois du_ Combat des cerfs.

On ne voit rien... Comme c’est mal placé... Quand est-ce qu’on foutra un peintre, un vrai, à la direction du Louvre?... Et quand est-ce qu’on apportera les _Demoiselles de la Seine_ ici? Où sont-elles?

_Il ferme à demi les yeux. Il les voit._

Là, écoutez un peu, on peut dire Titien... Non. Non... C’est Courbet... Ne mêlons pas... Ces demoiselles! Une fougue, une largeur, un accablement heureux, un vautrement, que Manet n’a pas donné dans son _Déjeuner_... Les mitaines, les dentelles, la soie cassée de la jupe, et les rousseurs... Le renflement des nuques, le potelé des chairs. La nature s’est faite garce autour d’elles. Et le ciel bas, coupé, le paysage suant, toute la perspective inclinée, qui fait qu’on les fouille... La moiteur, les perles chaudes... Et c’est enlevé! aussi gras que l’_Olympia_ est maigre, gracile, cérébrale... Les deux tableaux du siècle peut-être... Baudelaire et Banville. Le métier opulent, la facture aiguë... Dans l’_Olympia_, oui, il y a quelque chose de plus, un air, une intelligence... mais Courbet est épais, sain, vivant. On a la bouche pleine de couleurs. On en bave...

Ecoutez un peu, c’est une infamie que cette toile ne soit pas ici, et que l’_Enterrement_ soit sacrifié, enterré dans cet espèce de couloir, là-bas... On ne peut pas le voir... Il devrait éclater, ici, à la cimaise, en face des _Croisés_, à la place de ce pompier d’Homère... Oui, oui, c’est très beau, ces pieds, ce calme, ce triomphe, mais c’est une reconstitution, à la fin! Tandis que l’_Enterrement_... Venez.

_Il me prend sous le bras. Il m’entraîne avec une passion de jeunesse. Il parle tout en marchant._

On a dit qu’il a peint ça après la mort de sa mère. Il s’était enfermé un an à Ornans. Ce sont les gens du village qui lui posaient, sans poser. Il les avait dans l’œil... Dans une espèce de grenier... Ils venaient se reconnaître... Il mêlait ces grotesques à sa douleur... Flaubert... Mais on a dit ça. La légende est plus forte que l’histoire. Sa mère n’était pas morte. Elle a posé, elle est dans un coin... Mais c’est pour vous dire combien la machine est émue. Elle recrée, elle réimagine la vie.

_Nous passons sous le plafond de Delacroix._

Nous allons revenir voir ça... Un coup d’œil! Regardez. C’est la tempête lyrique, l’envolée, l’aube de notre renaissance... Un Michel-Ange en pierreries... Vous savez, le Michel-Ange des coins de la Sixtine, de la Judith... Et quels jeux! Une ode de Pindare... Le tigre et la femme couchée, dont le sable boit les cheveux... Toute la mer jetée sur une plage... On sent le mouvement... La montée, l’élan du monde dans le soleil, la chute de l’envie dans la pesanteur, ces monstres. Et quelle fantaisie! J’entends des coups de clairon... A coups de marteau, voyez, ces bras forgent de la lumière... A coups de pinceau Delacroix a peint notre avenir... Et ça plafonne!... Nous reviendrons.

_Il m’entraîne._

Oui, comme Flaubert a tiré le roman de Balzac, Courbet, peut-être, de l’emportement romantique, de la véracité expressive de Delacroix, a tiré... Vous rappelez-vous dans ce voyage qu’il fait, le père Flaubert, dans _Par les champs et par les grèves_, cet enterrement qu’il raconte et cette vieille qui pleure comme il pleut... Chaque fois que je le relis, je pense à Courbet... La même émotion, dans le même art... Voyez.

_Nous arrivons. Il est empourpré. Il rayonne. Son pardessus qu’il tient par une manche derrière lui balaie le parquet. Il redresse sa haute taille. Il exulte. Je ne l’ai jamais vu ainsi. Lui, si timide d’habitude, jette à droite et à gauche des regards de triomphe. Le Louvre est à lui... Dans un coin, il avise une échelle de copiste. Il bondit._

Enfin!... Nous allons le voir.

_Il traîne l’échelle. Il y grimpe._

Venez. Venez... Sacrédié!... Que c’est beau...

_Les gardiens accourent, l’interpellent._

Foutez-moi la paix... Je regarde Courbet... Placez-moi ça dans son jour, et on ne vous embêtera plus...

_Il trépigne sur sa petite plate-forme._

Mais non, voyez ce chien... Velasquez! Velasquez! Le chien de Philippe est moins chien, tout chien de roi qu’il était... Vous l’avez vu... Et l’enfant de chœur, ce rouge joufflu... Renoir peut y venir...

_Il se monte, il se grise._

Gasquet, Gasquet... Il n’y a que Courbet qui sache plaquer un noir, sans trouer la toile... Il n’y a que lui... Ici, comme dans ses rochers et ses troncs, là-bas. Il pouvait, d’une coulée, descendre tout un pan de vie, l’existence minable d’un de ces gueux, voyez, et il revenait ensuite, avec pitié, par bonhomie de doux géant qui comprend tout... La caricature se trempe de larmes... Ah! laissez-moi tranquille, vous là-bas. Allez chercher votre directeur... Je lui alignerai deux mots, à cet homme...

_On s’attroupe. Il fait une véritable harangue._

C’est une infamie, nom de Dieu!... Non, à la fin, mais c’est vrai... Nous nous laissons toujours faire... C’est un vol... L’Etat, c’est nous... La peinture... c’est moi... Qui est-ce qui comprend Courbet?... On le fout en prison dans cette cave... Je proteste... J’irai trouver les journaux, Vallès...

_Il crie de plus en plus fort._

Gasquet, vous serez quelqu’un un jour... Promettez-moi, que vous ferez porter cette toile à sa place, dans le salon carré... Nom de Dieu, dans le salon des modernes... dans la lumière... Qu’on la voie...

_Les gardiens ramassent son pardessus, son melon._

Foutez-moi la paix, vous autres... Je descends... Nous avons en France une machine pareille, et nous la cachons... Qu’on foute le feu au Louvre, alors... tout de suite... Si on a peur de ce qui est beau... Au salon des modernes, Gasquet, au salon des modernes... Vous me le promettez...

_Il dégringole de l’échelle. Il promène un regard de maîtrise sur tout l’attroupement qui nous entoure..._

Je suis Cézanne.

_Il devient encore plus rouge... Il se fouille. Il fourre des louis dans la main des gardiens... Il s’enfuit, en m’entraînant... Il pleure._

L’ATELIER

«_Je me suis juré de mourir en peignant._»

_Cézanne achevait le portrait de mon père. J’assistais aux séances. L’atelier était vide. Seuls, le chevalet, la petite table à couleurs, la chaise où s’asseyait mon père, et le poêle le meublaient. Cézanne travaillait debout... Des toiles, en tas, contre le soubassement, dans un coin. Une douce lumière égale et que bleutait le reflet des murs. Sur une étagère de bois blanc, deux ou trois plâtres et des livres. Lorsque j’arrivais, Cézanne allait chercher un vieux fauteuil déjà à moitié dépaillé qui traînait dans la chambre à côté. Mon père fumait sa pipe. Nous causions._

_La plupart du temps, quoiqu’il eût ses brosses et sa palette en main, Cézanne regardait le visage de mon père, le scrutait. Il ne peignait pas. De loin en loin, un coup tremblotant de pinceau, une mince touche appuyée, un vif trait bleu qui cernait une expression, dégageait, affirmait un coin fugitif de caractère... C’était le lendemain que je retrouvais, sur la toile, le travail de pénétration accompli la veille._

_Ce jour-là, un après-midi de fin d’hiver, l’air sentait le printemps autour du Jas. Le ciel mielleux s’appuyait aux vitrages. Cézanne ouvrit un des châssis._

CÉZANNE:

--Tu n’auras pas froid, Henri?... Le restouble sent l’amandier... Il fait bon... Mais, sacrédié! il faut que je referme... Ces sacrés reflets... Un rien, savez-vous...

_La peinture à l’huile_ _C’est bien difficile,_ _Mais c’est bien plus beau_ _Que la peinture à l’eau..._

MON PÈRE:

--Tu chantes?... C’est que ça marche bien aujourd’hui...

CÉZANNE:

--Pas mal.... Ça ne te rase pas, à la fin, de poser... Ecoute, ce n’est pas pour dire, mais tu me rends un fier service... Tu as une assiette...

MON PÈRE, _plaisantant_:

--Extraordinaire.

CÉZANNE, _se tournant vers moi_:

--Une assiette morale, que je lui envie... Il ne se fait pas de bile, votre père... Jamais... Je voudrais rendre ça, trouver les tons, la justesse de ton qui rende ça... Un point d’appui moral! C’est moi qui ai cherché ça dans ma vie.

MON PÈRE:

--Plains-toi.

CÉZANNE:

--Ah! Chacun sait ce qui bout dans sa marmite... Moi, je te connais, parce que je te peins... Ecoute un peu, Henri. Toi, tu as la certitude. C’est ma principale espérance. La certitude! Chaque fois que j’attaque une toile, je suis sûr, je crois que ça va y être... Mais, tout de suite, je me souviens que j’ai toujours raté, les autres fois. Alors je me mange le sang... Toi, tu sais ce qui est bien, ce qui est mal, dans la vie, et tu vas ton chemin... Moi, je ne sais jamais où je vais, où je voudrais aller avec ce sacré métier. Toutes les théories vous foutent dedans... Est-ce parce que je suis un timide dans la vie? Au fond, quand on a du caractère, on a du talent... Je ne dis pas que le caractère suffise, qu’il suffise d’être un brave homme pour bien peindre... Ce serait trop facile... Mais je ne crois pas qu’une crapule puisse avoir du génie.

MOI:

--Wagner.

CÉZANNE:

--Je ne suis pas musicien... Et puis, entendons-nous, une crapule, ce n’est pas avoir un tempérament du diable, et avec ce tempérament, se débrouiller pour rester toujours quelqu’un... Un ami... N’est-ce pas, Henri?... Garder les mains propres, quoi. Les artistes, parbleu, tous plus ou moins, nous godaillons toujours un peu, à droite et à gauche... Il y en a qui, pour arriver... oui, mais ceux-là, justement ce sont ceux, je crois, qui n’ont pas de talent. Il faut être incorruptible, sur son art, et pour l’être dans son art, il faut s’entraîner à l’être dans sa vie... Hein, Gasquet, le vieux Boileau?

_Le vers se sent toujours des bassesses du cœur._

En somme, il y a le savoir faire et le faire savoir. Quand on sait faire, on n’a pas besoin de faire savoir. Ça se sait toujours.

MON PÈRE:

--Mais le petit me dit que tu n’as pas la place que tu devrais avoir.

CÉZANNE:

--Laisse-le dire... Moi, je dois rester chez moi, ne voir personne, travailler... Ma place, ma place!... Ce serait d’être content de moi. Et je ne le suis pas. Je ne le serai jamais. Je ne puis l’être. Jusqu’à la guerre, tu le sais, j’ai vécu dans les emmerdements, j’ai perdu ma vie. Ce n’est qu’à l’Estaque, en réfléchissant, quand j’ai bien compris Pissarro, un peintre comme moi, que ton petit connaît... C’était un acharné. L’amour enragé du travail m’a pris. Ce n’est pas que je n’aie pas travaillé avant, j’ai toujours travaillé. Mais ce qui m’a toujours manqué, tiens, c’est un copain comme toi, avec qui je n’aurais jamais parlé de peinture, mais avec qui on se serait compris sans rien se dire... Ah! Henri! Quand je te peins, quand je te vois là... c’est l’évocation pour moi de plus de quarante ans passés. Puis-je dire qu’une Providence m’a fait te connaître? Si j’étais plus jeune, je dirais que c’est pour moi un point d’appui et un réconfort. Un stable dans ses principes et son opinion, c’est épatant... Je sens tout ça en te voyant tirer sur ta pipette.

MON PÈRE, _ému et gêné_:

--Et quoi encore?

CÉZANNE:

--Quoi encore? Je m’associe de plein cœur au mouvement d’art que ton fils détermine et qu’il doit caractériser. Tu n’as pas idée comme c’est vivifiant, pour un vieil abandonné comme moi, de trouver autour de soi une jeunesse qui consente à ne pas vous enterrer immédiatement.

_Il se tourne vers moi._

Oui, oui, groupez-vous. Lancez votre revue, vos _Mois dorés_, votre _Pays de France_, affirmez les droits séculaires de notre pays. Appelez à vous toutes les initiatives qui ont fait leur preuve. Il n’est pas possible, écoutez un peu, que l’homme qui se sent vivre et qui a gravi, consciemment ou non, le sommet de l’existence, entrave la marche de ceux qui viennent à la vie. Tous ceux qui vous précèdent sont des garants. Dans tous les ordres. Le chemin qu’ils ont parcouru est un indice pour la voie à suivre, et non pas une barrière à vos pas. Ils ont vécu, par ce seul fait, ils ont l’expérience. Ce n’est pas se diminuer que reconnaître ce qui est... Vous êtes jeune, vous êtes bien heureux, vous avez la vitalité... Ah! Henri... quand nous avions cet âge!... Ta mère m’en parle. Elle est dans ta maison la mère de la sagesse que tu représentes. Je sais qu’elle se souvient de cette rue Suffren

qui fut notre berceau. Il est impossible que l’émotion ne me vienne en pensant à tout ce beau temps écoulé, sans s’en douter, et qui est sans doute la cause de l’état d’esprit actuel dans lequel nous nous trouvons. Ah! si j’avais une belle formule, c’est ça que je peindrais dans ton visage, c’est ça qui se verrait sous ma couleur, c’est ça qui resterait de ton portrait... Reprends la pose. Travaillons.

_Nous nous taisons. Mon père tire sur sa pipe. Les mains de Cézanne tremblent. Il pose quelques touches. Il va, il vient, à travers l’atelier. Il est de nouveau immobile devant sa toile._

MON PÈRE:

--Tu as vu cette exposition de Ziem?

CÉZANNE:

--En voilà encore un qui n’est né nulle part... Tous ces bougres qui s’en vont en Orient, à Venise, en Algérie, chercher le soleil, est-ce qu’ils n’ont pas un bastidon sur le champ de leurs pères? Si tu veux me parler d’un provençal, parle-moi de Puget. En voilà un qui sent l’ail, et Marseille, et Toulon, même à Versailles, sous le soleil de cuivre de Louis XIV. Il y a du mistral dans Puget, c’est lui qui agite le marbre. Et puis c’est de la sculpture décorative, comme la sculpture doit être... Vous rappelez-vous, au Louvre, tout ce que nous avons dit devant le _Persée et Andromède_, le petit corps potelé de vierge blotti dans le giron du grand guerrier, à la Bossuet, et ces trous d’ombre qui peignent en saillie, mettent tout en relief, en couleurs, comme dans ces dessins de Rembrandt où la seule qualité des noirs donne tous les vertiges du prisme. C’est Puget qui a trouvé ça. La sculpture avant lui se présentait d’aplomb, tout d’un bloc de lumière cristallisée. Lui, il a peint, il a ombré. Il s’est servi de l’ombre ambiante comme ses contemporains des dessous. Allez voir l’effet qu’il en tire, à Toulon, sous le balcon des Cariatides. Sur les photographies, les dessins du Saint Sébastien et du grand évêque de Gênes, c’est renversant, c’est parlant. Le classique ne l’a pas éteint, lui.

MOI:

--Mais au fond, qu’entendez-vous par classique?

CÉZANNE:

--Je ne sais pas... Tout et rien.

MOI:

--Je vous ai entendu dire que vous étiez classique, que vous vouliez l’être.

_Il réfléchit un moment._

CÉZANNE:

--Imaginez Poussin refait entièrement sur nature, voilà le classique que j’entends.

_Il se remet à peindre. Le portrait est très avancé, sur la joue et sur le front demeurent deux carrés blancs. Les yeux vivent. Deux fins traits bleus prolongent le dessin du chapeau presque jusqu’au bord de la toile. Il a commencé à couvrir, à fondre l’un de ces traits en attaquant les fonds. Un oiseau se butte aux vitrages._

MON PÈRE:

--Entrez.

CÉZANNE, _qui suit sa pensée_:

--Ce que je n’admets pas, c’est un classique qui vous borne... Je veux la fréquentation d’un maître qui me rende à moi-même... Toutes les fois que je sors de chez Poussin, je sais mieux ce que je suis...