Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)
Part 15
Mais, quand se présente le cas exceptionnel que la personne défunte et regrettée a été l’une de ces âmes rares, consacrées aux plus hautes perfections, dans lesquelles se trouve un je ne sais quel air surnaturel et divin, quand ses affections ne se sont pas trouvées renfermées aux seules limites de la nature, mais ont présenté l’empreinte de l’éternelle Charité, quand les phases de sa vie et de sa mort sont accompagnées d’évènements et de circonstances qui sortent de l’ordinaire, oh! alors la tombe de cette créature d’élection est un autel, sa mémoire une bénédiction, les cérémonies funèbres elles-mêmes, les notes plaintives de l’orgue et les voix lugubres des chantres se changent en un hymne de fête, ou bien forment l’écho de ces célestes cantiques dont les anges accompagnent cette âme accomplissant son pèlerinage au royaume de la Gloire.
Et telles sont bien les solennelles obsèques et les cérémonies dont nous offrons aujourd’hui le tribut à notre bien-aimée défunte, à MÉLANIE CALVAT, la célèbre bergerette de la Salette.
Des sentiments d’affection et de foi, une intime reconnaissance et une sainte vénération, voilà les émotions que nous ressentons, nous souvenant d’elle à la face de Dieu et des hommes. Elle nous a appartenu: il fut grand l’amour qu’elle eut pour nous, grand aussi l’amour dont nous l’avons aimée. Maintenant, nous cherchons un soulagement à notre douleur, nous voulons nous mettre en rapport avec cette chère âme, belle, innocente, tout imprégnée de l’amour de JÉSUS et de MARIS, qui, néanmoins, palpite pour nous; nous voulons l’invoquer sur la terre pour quelle nous entende du Ciel; nous voulons demander sa médiation pour qu’elle le prie pour nous.
Vous, jeunes sœurs qui, avec vos orphelines, l’avez eue plus d’une année, comme votre Mère et votre Maîtresse de sublime vertu, vous éprouvez bien vif le besoin de témoigner à cette sainte âme, une fois de plus, combien sont grands vos sentiments de vénération, de tendresse et d’amour pour elle.
Ainsi donc, courage, contemplons-la dans la Foi, brillante et souriante, bien qu’invisible à nous dans ce saint temple (_innixa dilecto suo_), appuyée sur son Bien-Aimé, et commençons son éloge après avoir invoqué le nom de JÉSUS.
MÉLANIE de la Salette naquit à Corps, petit bourg de France, dans le diocèse de Grenoble, le 7 novembre 1831, de parents respectables. Son père était maçon et scieur de long et se nommait PIERRE CALVAT. Sa mère se nommait JULIE BARNAUD.
Les historiens de la célèbre apparition de la Très-Sainte Vierge à la Salette disent qu’avant ce grand évènement, MÉLANIE n’était qu’une pauvre petite bergère fruste et ignorante, incapable d’apprendre le _Pater_. Mais combien ils se trompent! De grands mystères s’étaient déroulés entre DIEU et son âme, depuis son enfance. Son bon père, quand elle n’avait que trois ans, lui montra un Crucifix et lui dit: Vois, ma fille, comme Notre Seigneur JÉSUS-CHRIST a voulu mourir sur la Croix par amour pour nous! La petite fille fixa des regards attentifs et, comme éclairée d’une lumière supérieure, sembla avoir pénétré en silence le sens intime de cette parole et de cette image. Depuis lors, une impulsion intérieure la poussait à l’amour de la Croix et du Crucifié. Avec une intelligence incomparablement au-dessus de son âge, elle disait: «Le Crucifix de mon père ne parle pas, mais il prie en silence, je veux l’imiter, je me tairai et je le prierai en silence.» C’est ainsi qu’elle se préparait à la contemplation. La mère de la petite fille, femme non méchante, mais colère, la grondait sans cesse et lui intimait l’ordre de sortir de la maison. La petite MÉLANIE souriait néanmoins et s’efforçait d’embrasser cette mère irritée. Un jour, elle avait près de cinq ans, sa mère lui ordonna de s’en aller et de ne plus revenir. La pauvre petite se retira dans un bosquet voisin et se plaignant de son triste sort, comme elle écrit dans quelques-uns de ses mémoires, elle s’assit au pied d’un arbre, lasse et oppressée, et s’y endormit. Un songe mystérieux se présenta à elle et fut comme le prélude de toute sa vie, de tout son pèlerinage terrestre. Il lui sembla voir l’enfant JÉSUS, du même âge qu’elle, vêtu d’une robe rose, qui, l’abordant, lui dit: «Petite sœur, ma chère petite sœur, où allons-nous?» Poussée par un instinct divin, elle répondit: «Au Calvaire.» Alors, le céleste enfant la prit par la main et la conduisit sur la montagne sainte. Pendant ce voyage, le ciel se couvrit de nuages et s’obscurcit, et une grande pluie de croix de toutes dimensions lui tomba sur les épaules. Une foule de gens lui adressaient des injures et lui témoignaient leur mépris. Effrayée, elle serra la main de son guide céleste, dont elle avait perdu la vue agréable au milieu des ténèbres. Tout à coup, elle lâcha la main qui la conduisait et tomba dans une profonde désolation. Néanmoins, le voyage se termina et elle arriva sur le Calvaire. Là il se passa une scène horrible. En bas, il s’ouvrit un gouffre de feu, dans lequel des multitudes de gens se précipitaient; l’âme épouvantée, et obéissant à une impulsion divine, elle s’offrit comme victime de toute souffrance pour le salut éternel des âmes, pour la conversion des pécheurs.
A ce moment, la petite fille s’éveilla; le soleil apparaissait à l’horizon, ce songe avait duré toute la nuit.
De retour à la maison paternelle, elle ne raconta rien de ce qui s’était passé cette nuit, mais garda le silence pour imiter le Crucifix de son père. Une vie nouvelle de souffrance et de recueillement commençait pour elle. Le céleste enfant qu’elle avait vu en songe lui est toujours présent à la pensée, elle lui parle dans le plus intime secret de son cœur, elle lui offre ses travaux et ses souffrances, et il lui semble qu’il l’appelle toujours du doux nom de «petite sœur, ma chère petite sœur», au point que, chaque fois qu’on lui demandait quel était son nom, elle répondait avec une grande simplicité: «Petite sœur».
Ainsi cachée et absorbée par les précoces contemplations d’une vie remplie d’immenses grâces du ciel (_dont la révélation causera sans doute une grande surprise dans le monde religieux_), cette créature d’élection, dès son jeune âge, buvait en silence le calice des humiliations et des mépris, chassée inhumainement plusieurs fois de la maison maternelle, et envoyée, çà et là, au service de plusieurs familles de paysans.
Un jour, sa mère irritée voulant, en quelque sorte, s’en défaire, la mit, par punition (elle nous l’a dit, il y a quelques années, en souriant), en service sur les montagnes alpestres de la Salette, dans une pauvre famille de paysans qui lui confièrent le soin de mener leurs vaches au pâturage.
Ces montagnes appartiennent à la grande chaîne des Alpes françaises, élevées de près de 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Là, l’hiver est très-rigoureux, mais quand une belle journée de printemps ou d’été y fait briller les rayons du soleil, elles offrent un spectacle sublime et enchanteur. Au loin, tout en haut, à l’horizon, une ceinture de montagnes escarpées, ici des vallées profondes et, tout autour, des collines et des plateaux revêtus de verts tapis d’herbe mêlée de petites fleurs sauvages. Ce lieu solitaire, où l’on ne voyait presque jamais un être humain, fit vite les délices de cette âme innocente, cachée, séparée du monde et comme intimement unie à son Créateur. Alors, elle goûtait les paroles du docteur de Clairvaux: «O bienheureuse solitude, ô seule béatitude!»
Mais quels étaient les mystères du divin amour qui se déroulaient dans ces lieux solitaires entre cette âme choisie et son Dieu? Il a été dit: «Je la conduirai dans la solitude et je parlerai à son cœur.» Elle prenait plaisir, pendant que ses vaches paissaient, à parler avec les fleurettes du bon DIEU, comme elle le disait, à les inviter à louer le Créateur, et à les plaindre de ne pouvoir l’aimer.
Le 19 septembre 1846, un samedi, survint, sur la montagne de la Salette, cette célèbre apparition de la Très-Sainte Vierge à l’heureuse bergerette et au petit MAXIMIN, qui, pour huit jours, venait, lui aussi, sur cette montagne avec ses vaches.
La Sainte Mère de DIEU apparut avec les signes de la Passion, pleurant pendant tout le temps qu’elle parla aux deux bergers, menaça des châtiments divins à cause du mépris et de la profanation du Dimanche et confia deux secrets, l’un à MÉLANIE et l’autre à MAXIMIN. Avant de disparaître, la Sainte Vierge avait dit: «MES PETITS ENFANTS, TOUT CE QUE JE VIENS DE VOUS CONFIER, FAITES-LE SAVOIR A MON PEUPLE.»
Cet ordre de la Très-Sainte Vierge fut le point de départ d’un autre genre de vie pour la jeune bergère. Elle fut comme arrachée à sa chère solitude, enlevée à l’oubli et au mystère de sa vie cachée, et investie d’une mission qui devait lui causer des douleurs et des larmes, des ovations et des mépris, la vénération et la calomnie, et de longues pérégrinations de pays en pays. «_Cantabiles mihi erant justificationes tuæ in loco peregrinationis meæ._»
Ce ne fut que grâce à une continuelle assistance surnaturelle qu’elle put résister et persévérer jusqu’à la fin.
L’apparition de la Salette a été une manifestation de la Mère des Douleurs. La Très-Sainte Vierge était apparue pendant les vêpres qui précédaient la fête de Notre-Dame des Sept Douleurs. Elle avait un crucifix sur sa poitrine, ainsi que le marteau et les tenailles, symbole éloquent de la mère broyée et désolée.
A partir de ce moment, MÉLANIE fut appelée à participer plus intimement aux peines de JÉSUS et de MARIS.
Chassée de France par Napoléon III, elle alla en Angleterre et fit sa profession parmi les Carmélites de Darlington.
Quand vint le moment de publier le secret de la Salette, elle fut relevée de ses vœux par Pie IX et, depuis ce jour, qui pourrait dire les multiples vicissitudes traversées par cette créature unique?
Encore jeune, avec ses vingt-six ans, elle se trouve seule dans le monde, fugitive, errant à l’aventure, un peu dans un pays, un peu dans un autre. Mais son esprit comme son cœur se trouvaient toujours concentrés sur un seul point: l’accomplissement de la volonté divine. En quelque lieu qu’elle se portât, il semblait qu’autour d’elle l’atmosphère se purifiait et, à son aspect, chacun était frappé de sa modestie, de sa suavité et même de son silence. Quand elle se trouvait dans une église, son recueillement et son attitude humble faisaient entrevoir quelque chose de sa sainteté cachée. Elle restait ignorée partout où elle se rendait, mais lorsque, après un certain temps, elle était reconnue et devenait un sujet de vénération, la pure colombe du Seigneur prenait son vol vers d’autres régions.
En religion, elle avait pris le nom de Sœur Marie de la Croix et elle le conserva toujours. Dieu la voulait sans cesse crucifiée.
Douée d’une sensibilité exquise, d’un esprit sagace et pénétrant, profonde et intime dans ses affections, très-sensible dans sa compassion des misères humaines, très-généreuse pour le Zèle de la gloire divine et le salut des âmes, elle passa toute sa vie en une agonie spirituelle que l’on ne pourra comprendre qu’en DIEU. Ses journées et ses nuits furent remplies de ses pleurs continuels et de ses gémissements de mystique colombe. La plainte de la Très-Sainte Vierge sur la montagne de la Salette était toujours présente à son esprit, elle y associait ses larmes qui, à la fin, allèrent jusqu’à faire baisser sa vue. Mais les rayons vifs et pénétrants de ses yeux noirs pleins d’intelligence et contemplatifs ne furent pas amoindris.
C’est à l’école de la souffrance que se façonnent les trempes fortes et robustes de l’esprit. Mais quelle différence entre les héros de la religion et ceux du siècle! La souffrance des Saints, c’est l’imitation de JÉSUS-CHRIST, le pur amour de DIEU, l’amour de la Croix, le triomphe de la grâce sur l’humaine faiblesse, c’est une souffrance qui se réjouit de donner une preuve d’amour à l’Aimé, qui s’enivre dans la souffrance elle-même et lui fait prendre part à cette soif Mystérieuse qui faisait crier au Divin Rédempteur sur la montagne du Sacrifice: «_Sitio_», J’ai soif!
La souffrance des âmes qui aiment DIEU a des motifs très-élevés et des fins sublimes. Le cœur, l’âme, les sens sont mis comme en un creuset parce que DIEU n’est pas aimé, parce que l’on craint de l’offenser, ou souvent parce que, dans le secret de l’esprit, le vivant Soleil de la Divine Présence se trouve comme obscurci, ou simplement parce que l’âme aimante voudrait comme s’anéantir afin que Dieu fût glorifié, ou parce qu’elle voudrait s’échapper du corps et voler vers les divines caresses, et que l’heure et la minute ne sont pas arrivées. C’est ce qui faisait crier au Prophète: Hélas, mon pèlerinage n’a pas encore assez duré!
Telle était la souffrance de cette créature privilégiée. Quelles ont été ses tribulations intérieures, d’un genre plus qu’ordinaire, ce n’est pas ici le lieu de les dépeindre. Elle a confié à une personne que, toute jeune encore, elle eut dix années d’enfer dans son esprit. Alors on la crut folle ou hallucinée, alors on la conduisit à la Grande Chartreuse. Néanmoins, chose merveilleuse que l’on ne rencontre que dans la vie des Saints, elle-même n’était jamais rassasiée de souffrir pour JÉSUS-CHRIST. Elle disait dans ses transports: «Je demande au Seigneur de me faire souffrir et de me cacher.» Véritable caractère d’une vertu solide et d’une profonde humilité.
Et ici, je ne dois pas passer sous silence un long et saint martyre que souffrit cette sainte privilégiée pendant toute sa vie.
Admettant, bien qu’avec une foi purement humaine, l’apparition de la Très-Sainte Vierge à la Salette, nous pouvons également admettre, en raison de diverses déclarations explicites de MÉLANIE CALVAT, que la Très-Sainte Vierge, dès qu’elle lui eut confié un secret, lui aurait ensuite révélé qu’il sortirait de la Sainte Église un insigne ordre religieux, dit des nouveaux Apôtres ou des Missionnaires de la Mère de DIEU, qui seront répandus par tout le monde et feront un bien immense à la Catholicité. Cette congrégation comportera un second ordre et un Tiers-Ordre. Ils seront enflammés, pour la gloire de DIEU et le salut des âmes, d’une ardeur semblable à celle des premiers Apôtres. Les paroles contenues dans le Secret de MÉLANIE et par lesquelles la Très-Sainte Vierge annonce la formation de ce grand ordre religieux n’ont, en vérité, rien de notre humanité; elles respirent un souffle divin, elles sont la simplicité mise en harmonie avec le sublime. La Très-Sainte Vierge, après avoir annoncé cet évènement futur, donna à MÉLANIE la règle que devait suivre ce nouvel ordre religieux. Cette règle, MÉLANIE la conserva de mémoire dans son esprit pendant douze ans, sans l’avoir écrite. «Il semblait qu’elle était imprimée en moi», disait-elle. Plus tard, le moment marqué par la Très-Sainte Vierge pour la divulgation du Secret étant arrivé, MÉLANIE écrivit cette règle, mais alors il lui devint impossible de bien la conserver présente à la mémoire.
Cette règle fut soumise au jugement d’une commission de cardinaux de la Sainte Église et jugée par eux irréprochable. Elle est comme un chapitre de l’Évangile et contient la quintessence de la perfection chrétienne mise en pratique avec la plus grande douceur et avec charité.
Or MÉLANIE souffrit pendant toute sa vie une agonie spirituelle, dans l’attente de voir l’accomplissement de la parole de la Très-Sainte Vierge et l’organisation des nouveaux Apôtres de la Sainte Église. Loin de là, elle fut témoin des persécutions que la dévotion à Notre-Dame de la Salette eut à supporter, par la volonté de Dieu, et au point qu’à chaque persécution, cette dévotion semblait devoir s’anéantir. Ses regards étaient toujours tournés vers Rome, attendant que la suprême autorité de l’Église couronnât de gloire et d’honneur la Salette, et qu’il en sortît enfin la fondation après laquelle elle soupirait. Mais la prudence du Saint-Siège en pareille affaire et la divine Providence qui règle et dispose tout avaient amené cette sainte créature à une continuelle et parfaite résignation à la volonté divine. Alors, elle aura dit avec Ezéchias: «_Ecce in pace amaritudo mea amarissima!_» Souvent, elle se considérait elle-même comme un obstacle à l’accomplissement du plan divin, et alors elle s’anéantissait devant Dieu, se mortifiait de différentes manières et souhaitait la mort, soupirait après elle, la demandait dans ses prières.
C’est de cette manière que cette pauvre exilée sur la terre chantait le cantique de ses destinées. «_Cantabiles mihi erant justificationes tuæ in loco peregrinationis meæ._»
Si celle qui apparut sur la montagne de la Salette fut la Très-Sainte Vierge Marie, la Mère immaculée de DIEU, si ce fut cette Mère incomparable qui confia son secret à MÉLANIE et à MAXIMIN et donna une règle très-sainte pour un nouvel ordre religieux très-nombreux des derniers Apôtres, qui pourra douter que la promesse de la Reine du Ciel doit recevoir son entier accomplissement? Dans ce cas, réjouis-toi, ô innocente bergère de la Salette, réjouis-toi en DIEU, ô âme choisie entre mille; ton long martyre n’a été qu’une préparation à une grâce si ineffable! Le sacrifice de ta vie simple, offerte en holocauste à travers les souffrances et les mortifications de toutes sortes, sera béni de JÉSUS et de MARIE, et son fruit sera une génération d’élus. Et qui pourra les nommer? _Generationes ejus, quis enarrabit?_
Que DIEU est admirable dans ses œuvres! La vie humble, cachée et pénitente de MÉLANIE sera devenue, en face de l’infinie bonté de DIEU, un titre à sa miséricorde en faveur de l’humanité; la vie de MÉLANIE, qui commençait à être connue et admirée, maintenant qu’elle-même est séparée de ce monde, sera peut-être un motif pour hâter cette divine règle, dictée par la Très-Sainte Vierge et, par suite, les biens immenses qui pourront en découler.
DIEU connaît le chemin des cœurs. Il est écrit que belles sont les voies de la Sagesse: «_Viæ ejus viæ pulchræ._» Lorsque dans la vie d’une sainte créature, à une solide vertu se trouve joint un ensemble de situations diverses, d’évènements et de fruits intrinsèques et extrinsèques, dans lequel le beau, le sublime, le pathétique frappent, attirent, envahissent le cœur et l’imagination, alors tout l’homme est conquis et gagné à la vérité.
J’ai cru découvrir quelque chose de semblable dans cette vie et dans les diverses péripéties traversées par cette élue du Seigneur, au point de ne savoir s’il fut, à notre époque, dans le monde, une autre qui pût lui être comparée. Les quelques mémoires qu’elle écrivit sur elle-même, par obéissance, mettront le comble à ces merveilles. Tout d’abord, c’est une petite fille qui habite dans les bois, souvent entourée d’animaux sauvages et d’oiseaux divers, se jouant avec les uns comme avec les autres: puis c’est une jeune bergère solitaire qui conduit les moutons et les vaches dans les endroits escarpés et sauvages et là, assise à l’ombre d’un arbre touffu, prie ou cause avec les fleurs.
Mais voici que les grandes splendeurs du surnaturel l’environnent, la transportent jusqu’au ciel. La Toute Belle, Celle qui est lumière, amour, grâce, poésie de l’infini, la Vierge Marie se montra à Elle, lui parla. Voici que le nom de la petite bergère inconnue vole de bouche en bouche et remplit le monde.
Oh! combien ont envié son sort! Combien ont désiré la voir! la vénérer! combien ont essayé de baiser au moins le bord de ses vêtements. Mais la voici devenue plus belle encore du soin continuel et plein d’humilité qu’elle prenait de se cacher! L’heureuse bergère devient aussitôt une vierge sacrée, vouée à l’Époux Céleste.
Les habits de la pénitence, le silence des saints cloîtres donnent un nouvel éclat à sa beauté céleste. Elle était alors dans la fleur de ses vingt ans.
D’ici peu d’années, la bergère de la Salette, l’habitante des bois, la virginale colombe se trouve vouée au pèlerinage du monde, elle entre dans une nouvelle phase de son existence qui doit durer toute sa vie. Pendant cinquante ans environ, Mélanie de la Salette accomplit une mission ou un sacrifice auquel Dieu la destinait par ses fins impénétrables. Une vie nomade, errante, de pays en pays, toujours dans l’espoir d’en trouver un où elle pût se cacher à tous, et où les hommes n’offenseraient pas DIEU! «Quelques-uns, me disait-elle un jour, croient que je me plais à voyager et à aller de çà, de là! mais combien ils se trompent!» Et combien elle avait de motifs pour justifier ses pérégrinations!
Mais une halte de la sainte élue du Seigneur dans ses divers pèlerinages nous vaut le doux, le suave souvenir de notre ville de Messine et de ce pieux Institut religieux de charité. Il est bien juste que nous évoquions cette sainte mémoire et que nous vous en entretenions quelque peu, puisque c’est pour Elle que nous sommes ici recueillis au pied du Saint Autel et que nous célébrons cette cérémonie funèbre.
Messine, la cité de Marie très-sainte, a reçu de tout temps les marques particulières de l’amour de Celle qui lui a promis sa protection perpétuelle. Il y a sept ans que MÉLANIE de la Salette vint demeurer ici, pendant un an et 18 jours. Son arrivée fut précédée de quelques signes qui tiennent du miracle.
Ce qui donna naissance à un si grand bien fut que notre Institut traversait alors une période de difficultés telle qu’il semblait devoir être supprimé. Depuis quelque temps, un séjour de peu d’heures à Castellamare di Stabia m’avait fait souvenir de ce que je savais par la renommée, c’est-à-dire, que la Bergère de la Salette se trouvait là! Grand fut mon désir de la connaître, mais ce fut en vain; parce que cette colombe fugitive avait porté ailleurs son nid. Elle se trouvait à Galatina, diocèse de Lecce. Il me resta un vide dans le cœur.
De retour à Messine, j’en écrivis à Mgr Zola, d’heureuse mémoire, alors évêque de Lecce, qui me donna gracieusement l’adresse de MÉLANIE, et bientôt j’entrai en correspondance avec la servante du Seigneur. Oh! quel parfum de Sainteté me semblait s’exhaler de ses lettres. Je m’en trouvais transporté au Paradis! Un jour elle m’écrivit qu’elle allait quitter Galatina, mais qu’elle ne ferait connaître à personne sa nouvelle adresse. Cela me surprit et je me décidai à aller la trouver pour l’inviter à venir à Messine dans notre Institut. Ce fut pour moi comme un voyage de dévotion vers la Sainte Vierge; je souriais à la pensée de voir et d’entendre parler cette heureuse créature qui avait vu la Sainte Mère de DIEU et l’avait entendue parler.
J’ai vu Mélanie dans sa pauvre demeure, j’ai conversé avec elle, je l’ai entendue raconter la Grande Apparition de la Salette; et saintes et profondes furent mes émotions. Je l’invitai à venir à Messine, mais elle ne se décida pas. Elle me parla avec affection de Messine, me dit qu’elle portait sur elle, imprimée, la lettre de la Très-Sainte Vierge aux habitants de Messine[93], et me la montra traduite en français. Finalement, elle ne se décida pas. De retour, je trouvai mon pauvre institut près de sa fin. Alors, je m’enhardis à exposer cette situation à l’Élue du Seigneur et lui renouvelai l’invitation, lui demandant de venir au moins pour une année. Immédiatement elle me répondit qu’elle acceptait, et qu’elle viendrait dans le but d’organiser et de former cette Communauté des Filles du Divin Zèle du Cœur de JÉSUS, qui sont préposées à l’éducation des orphelines recueillies, et qui ont embrassé la sainte Mission d’obéir, par vœu, au précepte du Divin Zèle du Cœur de JÉSUS, _Rogate ergo Dominum_.
[93] La ville de Messine se glorifie de posséder une lettre que la Sainte Vierge écrivit à ses habitants qui venaient de recevoir la foi chrétienne.
Oh! mes filles en Jésus-Christ, quel bonheur pour vous! MÉLANIE, la fille de prédilection de MARIE Très-Sainte, la créature sage, noble et aimable, a été l’Éducatrice et en quelque sorte la fondatrice de votre humble Institut.