Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)

Chapter 9

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-- Mais alors, que se passe-t-il? Au nom du Christ, donnez-moi un conseil! Où se trouve maintenant mon oncle? Puis-je aller le trouver? Je suis heureux de vous avoir rencontrée; peut-être pourrez-vous me tirer d'embarras.

-- N'allez pas auprès de votre oncle. Je viens moi-même de les quitter.

-- Mais où sont-ils?

-- Qui le sait? Peut-être sont-ils tous retournés dans le potager, dit-elle, irritée.

-- Quel potager?

-- La semaine passée, Foma Fomitch cria qu'il ne voulait plus rester dans cette maison. Il courut au potager, prit une bêche dans la hutte et se mit à remuer la terre. Nous n'en revenions pas, le croyant devenu fou. Alors, il dit:»Afin que l'on ne me reproche plus le pain que je mange, le pain qu'on me donne, je vais bêcher la terre; je paierai de mon travail la nourriture que j'ai reçue et je m'en irai ensuite! Voilà où vous me réduisez!» Et tout le monde de pleurer, de se mettre à genoux devant lui, de vouloir lui ôter sa bêche. Mais il persistait à remuer la terre; il a ravagé tout un carré de navets. Comme on lui a cédé une fois, il se peut qu'il ait recommencé. Avec lui, il faut s'attendre à tout.

-- Et vous pouvez me raconter cela avec ce sang-froid? m'écriai-je dans une grande indignation.

Elle leva sur moi des yeux étincelants.

-- Pardonnez-moi; je ne sais plus ce que je dis, repris-je. Écoutez: savez-vous pourquoi je suis venu ici?

-- Non... non... répondit-elle en rougissant et une expression de douleur se refléta sur son charmant visage.

-- Excusez-moi continuai-je. Je ne suis plus moi-même. Je sais que je devrais prendre plus de précautions, surtout avec vous... Mais, n'importe; je pense que, dans des cas pareils, la franchise est encore le meilleur parti... J'avoue... ou plutôt, je voulais dire... vous connaissez les intentions de mon oncle? Il m'a ordonné de vous demander votre main!

-- Oh! quelle sottise! Ne me parlez pas de cela, je vous en prie, interrompit-elle précipitamment, la figure tout empourprée.

J'étais fort embarrassé.

-- Comment, sottise? Mais il m'a écrit...

-- Il vous a écrit! fit-elle avec animation. Il m'avait pourtant promis de ne pas le faire. Quelle sottise! mon Dieu! quelle sottise!

-- Excusez-moi, bredouillai-je, ne sachant plus que dire. Peut- être ai-je agi brutalement, imprudemment, mais aussi, la circonstance est exceptionnelle. Pensez donc à l'imbroglio où nous nous débattons!

-- Oh! mon Dieu, ne vous excusez pas. Croyez qu'il m'est pénible d'entendre tout cela; et pourtant, je désirais vous parler, dans l'espoir que vous m'instruiriez... Ah! que c'est fâcheux! Il vous a écrit! C'est ce que je craignais le plus. Quel homme, mon Dieu! Et vous l'avez cru? Et vous êtes venu bride abattue? Pourquoi faire?

Elle ne cachait pas sa contrariété et il faut avouer que sa situation n'était pas enviable.

-- J'avoue... je ne m'attendais pas..., fis-je dans une grande confusion, à la tournure que prend... je pensais, au contraire...

-- Ah! vous pensiez cela? dit-elle, non sans une légère ironie. Vous savez, vous allez me montrer la lettre qu'il vous a écrite.

-- Volontiers.

-- Mais ne m'en veuillez pas; ne vous froissez pas; nous sommes déjà assez malheureux! supplia-t-elle, sans cependant que le sourire ironique quittât sa jolie bouche.

-- Oh! ne me prenez pas pour un imbécile, m'écriai-je avec fougue. Mais peut-être êtes-vous prévenue contre moi. M'aurait-on calomnié près de vous? Ou vous êtes-vous fait une opinion par la gaffe que vous m'avez vu commettre? Vous vous tromperiez. Je comprends que ma situation puisse vous paraître assez ridicule. Ne vous moquez pas de moi, je vous en prie! Je ne sais même pas ce que je dis... et... c'est la faute de mes maudits vingt-deux ans!

-- Oh! mais qu'est-ce que cela peut faire?

-- Cela fait que celui qui n'a que vingt-deux ans porte cet âge écrit sur le front. C'est ainsi que je l'ai proclamé en arrivant, quand je fis ce joli bond au milieu de la salle, c'est ainsi que je le marque encore par mon attitude en ce moment. Maudit âge!

-- Non. Non, dit Nastenka, en se retenant de rire, je suis persuadée que vous êtes bon, gentil, intelligent, et je vous jure que je parle franchement. Seulement, vous avez trop d'amour- propre. On s'en corrige.

-- Il me semble que j'ai autant d'amour-propre qu'il faut en avoir!

-- Que non! Ainsi, tantôt, cette honte que vous avez éprouvée pour un faux-pas!... Et de quel droit tourniez-vous en ridicule ce bon, ce généreux oncle qui vous a fait tant de bien? Pourquoi vouliez- vous rejeter sur lui le ridicule qui vous écrasait? C'était mal, cela, c'était vilain! Cela ne vous fait pas honneur et je vous avoue que vous me fûtes odieux à ce moment-là. Attrape!

-- C'est vrai; je me suis conduit comme un imbécile; je dirai plus, comme un lâche! Vous l'avez remarqué et m'en voilà bien puni. Grondez-moi; moquez-vous de moi; mais écoutez: peut-être changerez-vous d'avis par la suite, -- continuai-je entraîné par un étrange sentiment, -- vous ne me connaissez que si peu! il se peut que, lorsque la connaissance sera plus vieille, alors... peut-être...

-- Au nom de Dieu, laissons cela! s'écria Nastenka avec une visible impatience.

-- Bien, bien, laissons. Mais... où pourrai-je vous voir?

-- Comment, où me voir?

-- Il est impossible que le dernier mot soit dit, Nastassia Evgrafovna! Je vous supplie, fixez-moi un rendez-vous pour aujourd'hui même. Mais il se fait tard. Alors, disons demain matin, si possible, le plus tôt que vous pourrez; je me ferai réveiller de bonne heure. Vous savez, il y a un pavillon, là-bas, près de l'étang. J'en connais bien le chemin; j'y suis souvent allé, étant petit.

-- Un rendez-vous? Mais pour quoi faire? Ne pouvons-nous causer maintenant?

-- Mais, je ne suis encore au courant de rien, Nastassia Evgrafovna. Avant tout, il faut que je parle à mon oncle. Il doit me raconter tout et, alors, je vous dirai peut-être quelque chose de grave...

-- Non, non, pas du tout! s'écria Nastassia, finissons-en tout de suite pour n'y plus revenir. Il est inutile que vous alliez au pavillon: je vous jure que je n'y viendrai pas et je vous prie sérieusement de ne plus penser à toutes ces bêtises!

-- Mais, alors, mon oncle a agi envers moi comme un fou! m'écriai- je dans un élan de dépit insupportable. Pourquoi m'avoir fait venir?... Mais, quel est ce bruit?

Nous étions tout près de la maison d'où nous parvenaient des hurlements et des cris atroces.

-- Mon Dieu, fit-elle en pâlissant encore! Je le prévoyais bien.

-- Vous le prévoyiez?... Encore une question, Nastassia Evgrafovna; une question que je n'ai pas le droit de vous poser, mais je m'y décide pour le bien général. Dites-moi (et votre réponse restera ensevelie dans mon coeur) dites-moi franchement si mon oncle vous aime ou non?

-- Ah! laissez donc toutes ces bêtises une fois pour toutes! s'écria-t-elle, rouge de colère. Vous aussi? Mais, s'il m'eût aimée, il ne se serait pas employé à vous marier avec moi, et elle eut un amer sourire. Où avez-vous pris cela? Ne comprenez-vous pas de quoi il s'agit?... Vous entendez ces cris?

-- Mais... c'est Foma Fomitch...

-- Certes oui, c'est Foma Fomitch; mais, en ce moment, il s'agit de moi. Ils disent la même folie que vous, ils le croient aussi amoureux de moi... Comme je suis pauvre et sans force, comme il n'en coûte rien de me calomnier et qu'ils veulent le marier avec une autre, ils exigent qu'il me chasse, qu'il me renvoie dans ma famille. Mais lui, lorsqu'on lui parle de cela, il se met en colère et il serait prêt à mettre en pièces Foma Fomitch lui- même... Voilà pourquoi ils sont en train de crier.

-- Alors, c'est donc vrai? Il va épouser cette Tatiana?

-- Quelle Tatiana?

-- Cette sotte!

-- Ce n'est pas du tout une sotte! Elle est très bonne et vous n'avez pas le droit de parler ainsi. C'est un noble coeur, plus généreux que beaucoup d'autres. Es-ce sa faute si elle est malheureuse?

-- Excusez-moi. Admettons que vous ayez raison. Mais ne vous trompez-vous pas sur le fond même de l'affaire? Comment se fait-il qu'ils soient aussi bienveillants à l'égard de votre père? S'ils étaient aussi animés contre vous que vous le dites, s'ils voulaient vous chasser, ils auraient une autre attitude envers lui et ne lui feraient pas si bon accueil.

-- Mais ne voyez-vous pas ce que mon père fait pour moi? Il joue le bouffon! On l'accueille parce qu'il a su gagner les bonnes grâces de Foma Fomitch. Cet ancien bouffon est flatté d'en avoir un maintenant. Pour qui croiriez-vous donc qu'il pût agir ainsi? Ce n'est que pour moi, pour moi seule! À quoi ça lui servirait-il, à lui? ce n'est pas pour lui-même qu'il s'abaisserait ainsi devant qui que ce fût. Il peut paraître ridicule aux yeux de certains, mais c'est l'homme le plus honnête, le plus noble! Il croit (Dieu sait pourquoi, mais ce n'est pas parce que je suis bien payé), il croit préférable que je reste dans cette maison. Mais j'ai réussi à le dissuader en une lettre résolue. Il est venu pour me chercher et m'emmener dès demain. Nous sommes à la dernière extrémité. Ils vont me dévorer et je suis certaine qu'on se dispute en ce moment à cause de moi. À cause de moi, ils vont le déchirer, ils vont le perdre. Et il est pour moi comme un père, plus qu'un père, vous entendez! Je ne veux plus attendre; j'en sais plus long que les autres. Demain, demain même, je partirai. Qui sait? Peut-être pourront-ils raccommoder son mariage avec Tatiana Ivanovna... Voilà. Maintenant vous savez tout et je vous prie de l'en instruire, puisque je ne peux même plus lui parler; on nous épie et surtout cette Pérépélitzina. Dites-lui qu'il ne s'inquiète pas de moi, que j'aime mieux manger du pain noir dans l'izba de mon père que de continuer ici à lui occasionner du tourment. Pauvre, je dois vivre en pauvre... Mais Dieu! quel vacarme! Que se passe- t-il encore? Tant pis; j'y vais de ce pas et coûte que coûte. Je vais tout leur cracher à la face et advienne que pourra! je le dois. Adieu!

Et elle s'enfuit. Je restai là, conscient du rôle ridicule que je venais de jouer et me demandant comment tout cela allait se terminer. Je plaignais la pauvre jeune fille et avait grand'peur pour mon oncle. Soudain Gavrilo surgit près de moi. Il tenait encore son cahier à la main.

-- Votre oncle vous demande, dit-il d'un ton morne.

-- Mon oncle m'appelle? où est-il?

-- Dans la salle où l'on prend le thé, où vous étiez tantôt.

-- Avec qui?

-- Tout seul. Il vous attend.

-- Moi?

-- Il a envoyé chercher Foma Fomitch... Nos beaux jours sont passés! ajouta-t-il en poussant un profond soupir.

-- Chercher Foma Fomitch? Hum! Et où est Madame?

-- Elle est en syncope, dans son appartement. Elle est sans connaissance et elle pleure.

En causant ainsi, nous arrivâmes à la terrasse. Il faisait presque nuit. Mon oncle était en train d'arpenter à grands pas la salle où avait eu lieu mon engagement avec Foma Fomitch. Des bougies allumées étaient posées sur les tables. À ma vue, il s'élança vers moi et me pressa les mains avec force. Il était pâle et haletant; ses mains tremblaient et, par intervalles, un frémissement nerveux lui parcourait tout le corps.

IX VOTRE EXCELLENCE

-- Mon ami, tout est fini; le sort en est jeté! murmura-t-il tragiquement.

-- Mon oncle, ces cris que j'ai entendus?

-- Oui, mon cher, des cris, toutes sortes de cris! Ma mère est en syncope et tout est sens dessus dessous. Mais j'ai pris une décision et je tiendrai bon. Je ne crains plus personne, Sérioja. Je veux leur faire voir que j'ai une volonté; je le leur prouverai! Je t'ai envoyé chercher pour m'y aider... Sérioja; j'ai le coeur brisé... mais je dois agir, je suis forcé d'agir avec une sévérité implacable. La vérité ne pardonne pas!

-- Mais qu'arrive-t-il, mon bon oncle?

-- Je me sépare de Foma, répondit mon oncle d'un ton résolu.

-- Mon cher oncle! m'écriai-je avec transport. Vous ne pouviez rien faire de mieux. Et si peu que je puisse aider à ce que vous avez résolu, disposez de moi dans les siècles des siècles.

-- Je te remercie, mon petit, je te remercie! Mais tout est déjà arrêté. J'attends Foma; on est allé le chercher. Lui ou moi! Nous devons nous séparer. De deux choses ou l'une, ou bien Foma quittera cette maison, ou bien je redeviens hussard. On me reprendra et l'on me donnera une brigade. À bas tout le système! Une vie nouvelle va commencer! Qu'est-ce que c'est que ce cahier de français? -- cria-t-il à Gavrilo d'une voix furieuse. -- Il n'en faut plus! Brûle-moi ça! piétine-le! déchire-le! c'est moi, ton maître qui te l'ordonne et qui te défends d'apprendre le français. Tu ne peux pas, tu n'oseras pas me désobéir, car c'est moi qui suis ton maître et non Foma Fomitch!

-- Gloire à Dieu! marmotta Gavrilo.

De toute évidence, mon oncle ne plaisantait pas.

-- Mon ami, reprit-il d'un ton pénétré, ils exigent l'impossible! Tu seras mon juge. Tu seras entre lui et moi comme un juge impartial. Tu ne pouvais t'imaginer ce qu'ils veulent de moi! C'est absolument inhumain et malhonnête... Je te dirai tout cela mais, auparavant...

-- Je sais déjà tout, mon cher oncle! interrompis-je, et je devine... Je viens de causer avec Nastassia Evgrafovna.

-- Mon ami, pas un mot de cela à présent, pas un mot! interrompit- il à son tour, non sans précipitation et presque avec effroi. Plus tard, je te raconterai tout moi-même, mais, en attendant... Eh bien, où donc est Foma Fomitch? -- cria-t-il à Vidopliassov qui entrait dans la salle.

Le laquais venait annoncer que Foma Fomitch «ne consentait pas à venir, qu'il considérait la sommation de mon oncle par trop brutale et qu'il en était offensé». Mon oncle frappa du pied en criant:

-- Amène-le! amène-le ici de force! Traîne-le!

Vidopliassov, qui n'avait jamais vu son maître dans un tel transport de colère, se retira fort effrayé. J'étais stupéfait.

«Il faut qu'il se passe quelque chose de bien grave, me disais-je, pour qu'un homme de ce caractère en vienne à ce point d'irritation, et trouve la force de pareilles résolutions!»

Pendant quelques minutes, mon oncle se remit à arpenter la pièce. Il semblait en lutte avec lui-même.

-- Ne déchire pas ton cahier, dit-il enfin à Gavrilo. Attends et reste ici. J'aurais peut-être besoin de toi. Puis, s'adressant à moi: -- Mon ami, me dit-il, il me semble que je me suis un peu emballé. Toute chose doit être faite avec dignité, avec courage, mais sans cris, sans insultes. C'est cela! Dis-moi, Sérioja, ne trouverais-tu pas préférable de t'éloigner un moment? Cela t'est sans doute égal? Je te raconterai après tout ce qu'il se sera passé, hein? Qu'en penses-tu? Fais-le pour moi.

Je le regardai fixement et je dis:

-- Vous avez peur, mon oncle! Vous avez des remords.

-- Non, mon ami, je n'ai pas de remords! s'écria-t-il avec beaucoup de fougue. Je ne crains plus rien. Mes résolutions sont fermement prises. Tu ne sais pas, tu ne peux t'imaginer ce qu'ils viennent d'exiger de moi. Pouvais-je consentir? Non et je le leur prouverai. Je me suis révolté. Il fallait bien que le jour arrivât où je leur montrerais mon énergie. Mais, sais-tu, mon ami, je regrette de t'avoir fait demander. Il sera pénible à Foma de t'avoir pour témoin de son humiliation. Vois-tu, je voudrais le renvoyer d'une façon délicate, sans l'abaisser. Mais ce n'est qu'une manière de parler; j'aurai beau envelopper mes paroles les plus adoucies, il n'en sera pas moins humilié! Je suis brutal, sans éducation; je suis capable de lâcher quelque mot que je serai le premier à regretter. Il n'en demeure pas moins qu'il m'a fait beaucoup de bien... Va-t-en, mon ami... Voilà qu'on l'amène; on l'amène! Sérioja, sors, je t'en supplie... Je te raconterai tout. Sors, au nom du Christ!

Et mon oncle me conduisit vers la terrasse au moment même où Foma faisait son entrée. Je dois confesser que je ne m'en allai pas. Je décidai de rester où j'étais. Il y faisait noir et, par conséquent, on ne pouvait me voir. Je résolus d'écouter!

Je ne cherche pas à excuser mon action, mais je dis hautement que ce fut un exploit de martyr, quand je pense que je pus écouter des choses pareilles pendant toute une grande demi-heure sans perdre patience. J'étais placé de manière non seulement à fort bien voir, mais aussi à bien entendre.

À présent, imaginez-vous un Foma à qui l'on a ordonné de venir sous peine de voir employer la force en cas de refus.

-- Sont-ce bien mes oreilles qui ont entendu une telle menace, colonel? larmoya-t-il en entrant. Est-ce bien votre ordre que l'on m'a transmis?

-- Parfaitement, ce son tes oreilles, Foma; calme-toi, fit courageusement mon oncle. Assieds-toi et causons sérieusement en amis et en frères. Assieds-toi, Foma.

Foma Fomitch s'assit solennellement dans un fauteuil. Mon oncle se mit à arpenter la pièce à pas précipités et irréguliers, ne sachant évidemment par où commencer.

-- Tout à fait en frères, répéta-t-il. Tu vas comprendre, Foma, tu n'es pas un enfant; je n'en suis pas un non plus; en un mot, nous sommes tous deux en âge... Hem! Vois-tu Foma, il y a sur certains points des malentendus entre nous... oui, sur certains points. Alors, ne vaudrait-il pas mieux se séparer? Je suis convaincu que tu es un noble coeur, que tu ne me veux que du bien et que c'est pour cela que tu... Mais assez de paroles superflues! Foma, je suis ton ami pour la vie et je te le jure sur tous les saints! Voici quinze mille roubles; c'est tout ce que je possède en numéraire; j'ai gratté les dernières miettes et je fais du tort aux miens. Prends-les sans crainte! Toi, tu ne me dois rien; je dois t'assurer la vie. Prends sans crainte! Toi, tu ne me dois rien, car jamais je ne pourrai te payer tout ce que tu as fait pour moi et que je reconnais parfaitement, quoique nous ne nous entendions pas en ce moment sur un point capital. Demain, après- demain, quand tu voudras, nous nous quitterons. Va dans notre petite ville, Foma, ce n'est qu'à dix verstes d'ici. Tu trouveras derrière l'église, dans la première ruelle, une très gentille maisonnette aux volets verts; elle appartient à la veuve d'un pope; on la dirait faite pour toi. Cette dame ne demandera pas mieux que de la vendre, et je l'achèterai pour t'en faire présent. Tu t'y installeras et tu seras tout près de nous; tu t'y consacreras à la littérature, aux sciences; tu acquerras la célébrité. Les fonctionnaires de la ville sont des gens nobles, affables, désintéressés; le pope est un savant. Tu viendras nous voir les jours de fête et ce sera une existence de paradis! Veux- tu?

Voilà donc comment il voulait chasser Foma! me dis-je. Il ne m'avait pas parlé d'argent.

Il se fit un long et profond silence. Dans son fauteuil, Foma semblait atterré et, immobile, il regardait mon oncle visiblement gêné par ce silence et ce regard.

-- L'argent! murmura-t-il enfin d'une voix volontairement affaiblie. Où est-il cet argent? Donnez-le! Donnez-le vite!

-- Le voici, Foma, dit mon oncle, ce sont les dernières miettes, quinze mille roubles, tout ce que j'avais. Voici!

-- Gavrilo! Prends cet argent pour toi! fit Foma avec une grande douceur. Il pourra t'être utile, vieillard. Mais non! cria-t-il tout à coup en se levant précipitamment. Non! Donne-le, Gavrilo, donne-le! Donne-moi ces millions que je les piétine, que je les déchire, que je crache dessus, que je les éparpille, que je les souille, que je les déshonore!... On m'offre de l'argent, à moi! On achète ma désertion de cette maison! Est-ce bien moi qui entendis de pareilles choses! Est-ce bien moi qui encourus ce dernier opprobre? Les voici, les voici, vos millions! Regardez: les voici! les voici! les voici! Voilà comment agit Foma Opiskine, si vous ne le saviez pas encore, colonel!

Foma éparpilla la liasse à travers la chambre. Notez qu'il ne déchira aucun des billets, et qu'il ne les piétina pas plus qu'il ne cracha dessus, ainsi qu'il se vantait de le faire. Il se contenta de les froisser, non sans quelques précautions. Gavrilo se précipita pour ramasser l'argent qu'il remit à son maître après que Foma fut parti.

Cette conduite de Foma eut le don de stupéfier mon oncle. À son tour, il restait là, immobile, ahuri, la bouche ouverte, devant le parasite qui était retombé dans le fauteuil et haletait comme en proie à la plus indicible émotion.

-- Tu est un être sublime, Foma! s'écria enfin mon oncle revenu à lui. Tu es le plus noble des hommes.

-- Je le sais, répondit Foma d'une voix faible, mais avec une extrême dignité.

-- Foma, pardonne-moi! Je me suis conduit envers toi comme un lâche!

-- Oui, comme un lâche! acquiesça Foma.

-- Foma, ce n'est pas la noblesse de ton âme qui me surprend, poursuivit mon oncle charmé, ce qui m'étonne, c'est que j'aie pu être assez aveugle, assez brutal, assez lâche pour oser te proposer cet argent. Mais tu te trompes, Foma, je ne t'achetais pas; je ne te payais pas pour quitter la maison. Je voulais tout simplement t'assurer des ressources, afin que tu ne fusses pas dans le dénuement en me quittant. Je te le jure! Je suis prêt à te demander pardon à genoux, à genoux, Foma! Je vais m'agenouiller tout de suite à tes pieds... pour peu que tu le désires...

-- Je n'ai pas besoin de vos génuflexions, colonel!

-- Mais, mon Dieu, songe donc, Foma, que j'étais hors de moi, affolé!... Dis-moi comment je pourrai effacer cette insulte? Allons, dis-le moi?

-- Il ne me faut rien, colonel! Et soyez sûr que, dès demain, je secouerai la poussière de mes chaussures sur le seuil de cette maison.

Il fit un mouvement pour se lever. Mon oncle, effrayé, se précipita et le fit asseoir de force.

-- Non, Foma, tu ne t'en iras pas, je te l'assure! criait-il. Ne parle plus de poussière, ni de chaussures, Foma! Tu ne t'en iras pas ou bien je te suivrai jusqu'au bout du monde jusqu'à ce que tu m'aies pardonné. Je jure, Foma, que je le ferai!

-- Vous pardonner? Vous êtes donc coupable? dit Foma. Mais comprenez-vous votre faute? Comprenez-vous que vous étiez déjà coupable de m'avoir donné votre pain? Comprenez-vous que, de ce moment, vous avez empoisonné toutes les bouchées que j'ai pu manger chez vous? Vous venez de me reprocher chacune de ces bouchées; vous venez de me faire sentir que j'ai vécu dans votre maison en esclave, en laquais, que j'étais au-dessous des semelles de vos chaussures vernies! Moi qui, dans la candeur de mon âme, me figurais être là comme votre ami, comme votre frère! N'est-ce pas vous, vous-même qui m'aviez fait croire à cette fraternité? Ainsi, vous tissiez dans l'ombre cette toile où je me suis laissé prendre comme un sot? Vous creusiez ténébreusement cette fosse dans laquelle vous venez de me pousser! Pourquoi, depuis si longtemps, ne m'avez-vous pas assommé du manche de votre bêche? Pourquoi, dès le commencement, ne m'avez-vous pas tordu le cou comme à un poulet qui... qui ne peut pondre des oeufs! Oui, c'est bien cela! Je tiens à cette comparaison, colonel, quoi qu'elle soit empruntée à la vie des campagnes et qu'elle rappelle la plus triviale littérature; j'y tiens parce qu'elle prouve l'absurdité de vos accusations; je suis juste aussi coupable envers vous que ce poulet qui a mécontenté son maître en ne pouvant lui donner d'oeufs! De grâce, colonel, est-ce ainsi que l'on paie un ami, un frère? Et pourquoi voulez-vous m'acheter? pourquoi? «Tiens, mon frère bien-aimé, je suis ton débiteur, tu m'as sauvé la vie: prends donc ces deniers de Judas, mais disparais de ma vue!» Que c'est simple! Quelle brutalité! Vous vous figuriez que je convoitais votre or, tandis que je ne nourrissais que des pensées séraphiques pour l'édification de votre bonheur! Oh! vous m'avez brisé le coeur! Vous vous êtes joué de mes sentiments les plus purs, comme un enfant de son hochet! Il y avait longtemps, colonel, que je prévoyais cette avanie et voilà pourquoi il y a longtemps que m'étranglent votre pain et votre sel! Voilà pourquoi m'écrasaient vos moelleux édredons. Voilà pourquoi vos sucreries m'étaient plus brûlantes que le poivre de Cayenne! Non, colonel, soyez heureux tout seul et laissez Foma suivre, sac au dos, son douloureux calvaire. Ma décision est irrévocable, colonel!