Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)
Chapter 10
-- Non, Foma, non! Il n'en sera pas ainsi! Il n'en peut être ainsi, gémit mon oncle écrasé.
-- Il en sera ainsi, colonel, et cela doit être ainsi! Je vous quitte dès demain. Répandez vos millions; parsemez-en toute ma route jusqu'à Moscou; je les foulerai aux pieds avec un fier mépris. Ce pied que vous voyez, colonel, piétinera, écrasera, souillera vos billets de banque et Foma Fomitch se nourrira exclusivement de la noblesse de son âme. La preuve est faite; j'ai dit: adieu, colonel! Adieu, colonel!
Il fit derechef un mouvement pour se lever.
-- Pardon, Foma, pardon! Oublie! dit encore mon oncle d'un ton suppliant.
-- Pardon? Qu'avez-vous besoin de mon pardon? Admettons que je vous pardonne; je suis chrétien et ne puis pas ne pas pardonner; j'ai déjà presque pardonné! Mais décidez vous-même; cela aurait-il le sens commun? serait-il digne de moi de rester, ne fût-ce qu'un moment dans cette maison dont vous m'avez chassé?
-- Mais je t'assure, Foma, que cela n'aurait rien que de convenable!
-- Convenable? Sommes-nous donc des pairs? Est-ce que vous ne comprenez pas que je viens de vous écraser de ma générosité et que votre misérable conduite vous a réduit à rien? Vous êtes à terre et moi, je plane. Où donc est alors la parité? L'amitié est-elle possible hors de l'égalité? C'est en sanglotant que je le dis et non en triomphant, comme vous le pensez, peut-être.
-- Mais je pleure aussi Foma; je te le jure!
-- Voilà donc cet homme, reprit Foma, pour lequel j'ai passé tant de nuits blanches! Que de fois, en mes insomnies, je me levais, me disant:»À cette heure, il dort tranquillement, confiant en ta vigilance. À toi de veiller pour lui, Foma; peut-être trouveras-tu les moyens du bonheur de cet homme!» Voilà ce que pensait Foma pendant ses insomnies, colonel! Et nous avons vu de quelle façon le colonel l'en remercie! Mais finissons-en...
-- Mais je saurai mériter de nouveau ton amitié, Foma, je te le jure!
-- Vous mériteriez mon amitié? Et quelle garantie m'offrez-vous? En chrétien que je suis, je vous pardonnerai et j'irai même jusqu'à vous aimer; mais, homme de coeur, pourrai-je contenir mon mépris? La morale m'interdit d'agir autrement, car, je vous le répète, vous vous êtes déshonoré tandis que je me conduisais avec noblesse. Montrez-moi celui des vôtres qui serait capable d'un acte pareil? Qui d'entre eux refuserait cette grosse somme qu'a pourtant repoussée le misérable Foma, ce Foma honni, par simple penchant à la grandeur d'âme? Non, colonel, pour vous égaler à moi, il vous faudrait désormais une longue suite d'exploits. Mais de quel exploit peut-être capable celui qui ne peut me dire vous, comme à son égal, qui me tutoie, comme un domestique?
-- Mais, Foma, je ne te tutoyais que par amitié! Je ne savais pas que cela te fût désagréable... Mon Dieu, si j'avais pu le savoir!
-- Vous, continua-t-il, qui n'avez pu, ou plutôt qui n'avez pas voulu consentir à une de mes plus insignifiantes demandes, à l'une des plus futiles, alors que je vous priais de me dire: «Votre Excellence!»
-- Mais, Foma, c'était un véritable attentat à la hiérarchie...
-- C'est une phrase que vous avez apprise par coeur et que vous répétez comme un perroquet. Vous ne comprenez donc pas que vous m'avez humilié, que vous m'avez fait affront par ce refus de m'appeler Excellence! Vous m'avez déshonoré pour n'avoir pas compris mes raisons; vous m'avez rendu ridicule comme un vieillard à lubies que guette l'asile des aliénés. Est-ce que je ne sais pas moi-même qu'il eût été ridicule pour moi d'être appelé Votre Excellence, moi qui méprise tous ces grades, toutes ces grandeurs terrestres sans valeur intrinsèque si elles ne s'accompagnent pas de vertu? Pour un million, je n'accepterai pas le grade de général sans vertu. Cependant, vous m'avez pris pour un dément quand c'était à votre bien que je sacrifiais mon amour-propre en permettant que vous et vos savants, vous pussiez me regarder comme fou! Ce n'était que pour éclairer votre raison, pour développer votre moralité, pour vous inonder des rayons des lumières nouvelles, que j'exigeais de vous le titre de général. Je voulais justement arriver à vous convaincre que les généraux ne sont pas forcément les plus grands astres du monde; je voulais vous prouver qu'un titre n'est rien sans une grande âme, qu'il n'y avait pas tant à se réjouir de la visite de ce général, alors qu'il se trouvait peut-être tout près de vous de véritables foyers de vertu. Mais vous étiez tellement gonflé de votre titre de colonel qu'il vous paraissait dur de me traiter en général. Voilà où il faut chercher les causes de votre refus et non dans je ne sais quel attentat à la hiérarchie. Tout cela vient de ce que vous êtes colonel et que je ne suis que Foma!
-- Non, Foma, non; je t'assure que tu te trompes. Tu es un savant et non simplement Foma... J'ai pour toi la plus grande estime.
-- Vous m'estimez! Fort bien! Veuillez alors me dire, du moment que vous m'estimez, si je ne suis pas digne selon vous du titre de général? Répondez nettement et immédiatement: en suis-je digne ou non? Je veux me rendre compte de votre degré d'intelligence et de votre esprit.
-- Par ton honnêteté, par ton désintéressement, par la grandeur d'âme, tu en es digne, proclama mon oncle avec orgueil.
-- Alors, si j'en suis digne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire: Votre Excellence?
-- Foma, je te le dirai, si tu y tiens.
-- Je l'exige! je l'exige! colonel. J'insiste et je l'exige précisément parce que je vois combien cela vous est pénible. Ce sacrifice sera le commencement des exploits qu'il vous faut accomplir pour m'égaler. Ce n'est que lorsque vous vous serez vaincu vous-même que je pourrai croire à votre sincérité...
-- Dès demain, je te dirai: Votre Excellence!
-- Non, pas demain, colonel; demain, cela va de soi! J'exige que vous me le disiez tout de suite.
-- Bien, Foma, je suis prêt... Seulement comment le dire comme ça tout de suite?
-- Pourquoi pas tout de suite? Auriez-vous honte? Si vous avez honte, c'est une insulte que vous me faites.
-- Eh bien Foma, je suis prêt... et j'en serai fier... Seulement Foma, puis-je te dire comme ça tout d'un coup: «Bonjour, Votre Excellence?» On ne peut pas faire ça...
-- Votre «bonjour, Votre Excellence» serait insultant; ça aurait l'air d'une plaisanterie, d'une farce que je ne saurais admettre. Je vous en prie, colonel! prenez un autre ton!
-- Foma, tu ne plaisantes pas?
-- D'abord, je ne suis pas tu, Yégor Ilitch, mais vous; ensuite je ne suis pas Foma, mais Foma Fomitch; ne l'oubliez pas.
-- Je jure, Foma Fomitch, que je suis plein de bonne volonté et prêt de tout mon coeur à contenter tes désirs... Mais que dois-je dire?
-- Vous trouvez difficile de faire vos phrases avec: Votre Excellence? Cela se conçoit et vous auriez dû vous expliquer plus tôt. C'est tout à fait excusable, surtout quand on n'est pas écrivain, pour m'exprimer avec délicatesse. Je vais vous aider: répétez après moi: «Votre Excellence...»
-- Eh bien: «Votre Excellence...»
-- Non; pas de: eh bien, mais tout simplement: «Votre Excellence». Je vous demande, colonel, de prendre un autre ton. J'espère aussi que vous n'allez pas vous formaliser, si je vous propose de vous incliner légèrement en prononçant ces mots, ce qui exprime le respect et le désir de tenir compte de toutes les observations faites. J'ai fréquenté, moi aussi, la société des généraux et je connais ces nuances. Et bien: «Votre Excellence...»
-- «Votre Excellence...»
-- «Combien je suis heureux de l'occasion qui s'offre à moi de vous présenter mes excuses pour avoir si mal compris l'âme de Votre Excellence. J'ose vous assurer qu'à l'avenir je n'épargnerai point mes faibles forces pour le bien commun...» Et en voilà assez pour vous!
Pauvre oncle! Il dut répéter ce galimatias phrase par phrase, mot par mot! Je rougissais comme un coupable; la colère m'étouffait.
-- Voyons, s'enquit le bourreau, ne sentez-vous pas maintenant dans votre coeur une sorte d'allégresse, comme si un ange y fut descendu?... Répondez: sentez-vous la présence de l'ange?
-- Oui, Foma, je sens une sorte d'allégresse, répondit mon oncle.
-- Maintenant que vous êtes vaincu, vous sentez votre coeur comme si on le baignait dans les saintes huiles?
-- Oui, Foma, on le dirait baigné dans l'huile.
-- Dans l'huile?... Hem! Je ne vous ai pas parlé d'huile... Mais n'importe. Vous saurez désormais, colonel, ce que c'est que le devoir accompli! Luttez contre vous-même! Vous avez trop d'amour- propre. Votre orgueil est excessif.
-- Oui, Foma, je le vois, soupirait mon oncle.
-- Vous êtes un égoïste, un ténébreux égoïste...
-- Oui, je suis un égoïste, Foma; je le sais depuis que je te connais.
-- Je vous parle en ce moment comme un père, comme une tendre mère... Vous découragez tout le monde et vous oubliez la douceur des caresses.
-- Tu as raison, Foma.
-- Dans votre grossièreté, vous heurtez les coeurs d'une façon si brutale, vous sollicitez l'attention d'une manière si prétentieuse que vous feriez sauver tout homme délicat à l'autre bout du monde.
Mon oncle soupira encore.
-- Soyez plus doux, plus attentif pour les autres, témoignez-leur plus d'affection; pensez aux autres plus qu'à vous-même et vous ne serez pas oublié non plus. Vivez, mais laissez vivre les autres, tel est mon principe! Souffre, travaille, prie, espère! voilà les règles de conduite que je voudrais inculquer à l'humanité entière! Suivez-les et je serai le premier à vous ouvrir mon coeur, à pleurer... s'il le faut, sur votre poitrine. Tandis que vous ne vivez que pour vous; c'est lassant à la fin!
-- «Homme aux douces paroles!» prononça dévotement Gavrilo.
-- Tout cela est vrai, Foma; je le sens acquiesça mon oncle, tout ému. Mais tout n'est pas de ma faute; j'ai été élevé ainsi; j'ai vécu parmi les soldats. Je te jure, Foma, que j'étais très sensible. Quand je fis mes adieux au régiment, tous les hussards, toute la brigade pleurait. Ils disaient tous qu'ils ne reverraient plus mon pareil... Alors, je m'étais dit que je n'étais pas un homme absolument mauvais.
-- Nouveau trait d'égoïsme. Je vous reprends en flagrant délit d'amour-propre exaspéré. Vous vous vantez et vous cherchez à vous parer des larmes de ces hussards. Me voyez-vous faire parade des larmes de qui que ce soit? Et cependant, ça ne me serait pas difficile: j'aurais de quoi me vanter aussi!
-- Ça m'a échappé, Foma: je n'ai pas pu me contenir au souvenir du beau temps passé!
-- Le beau temps ne nous tombe pas du ciel; c'est nous qui le faisons nous-mêmes; il est dans notre coeur, Yégor Ilitch. Pourquoi suis-je toujours heureux, calme, content, en dépit de mes malheurs? Pourquoi n'importuné-je personne excepté les imbéciles, les savants que je n'épargne pas et que je n'épargnerai jamais? Quels sont ces savants? «Un homme de science». Mais, chez lui, cette science est un leurre et non une science! Voyons, que disait-il, ce tantôt? Qu'il vienne! Faites venir tous les savants. Je suis en mesure de les confondre tous, de renverser toutes leurs doctrines! Quant à la noblesse de sentiments, je n'en parle même pas...
-- Certainement, Foma, certainement, personne n'en doute!
-- Tout à l'heure, j'ai fait preuve d'esprit, de talent, de colossale érudition littéraire, d'une connaissance approfondie du coeur humain; j'ai montré dans un brillant développement comment tel Kamarinski pouvait devenir un thème élevé de conversation dans la bouche de l'homme de talent. Eh bien, lequel d'entre eux a su m'apprécier à ma valeur? Non, on se détournait de moi. Je suis certain qu'il vous a déjà dit que je ne savais rien! Et pourtant, il avait peut-être devant lui un Machiavel, un Mercadante, dont tout le défaut était sa pauvreté, son génie méconnu!... Non, cela, c'est impardonnable!... On me parle aussi d'un certain Korovkine. Qu'est-ce encore que celui-là?
-- Foma, c'est un homme d'esprit et de science que j'attends. Celui-là est véritablement un savant!
-- Hum! Je vois ça, une sorte d'Aliboron moderne, pliant sous le poids des livres. Ces gens-là n'ont pas de coeur, colonel, ils n'ont pas de coeur. Qu'est-ce que l'instruction sans la vertu?
-- Non, Foma, non! Si tu avais entendu comme il parlait du bonheur conjugal! Ses paroles allaient droit au coeur, Foma!
-- Hem! On verra. On lui fera passer un examen à ce Korovkine. Mais en voilà assez! conclut-il en se levant. Je ne saurais encore vous accorder mon pardon total, colonel, car l'outrage fut sanglant. Mais je vais prier et peut-être Dieu fera-t-il descendre la paix en mon âme offensée. Nous en reparlerons demain. Pour le moment, permettez-moi de me retirer. Je suis très fatigué; je me sens affaibli...
-- Ah! Foma, fit mon oncle avec empressement, tu dois être bien las. Si tu mangeais un morceau pour te réconforter? Je vais donner des ordres.
-- Manger? Ha! ha! ha! Manger! répondit Foma avec un rire de mépris. On vous fait vider une soupe empoisonnée et puis on vous demande si vous n'avez pas faim? On soignerait les plaies du coeur avec de petits plats? Quel triste matérialiste vous faites, colonel!
-- Foma, je te jure que je te faisais cette offre de bon coeur!
-- C'est bien, laissons cela. Je me retire. Mais vous, courez immédiatement vous jeter aux pieds de votre mère et tâchez d'obtenir son pardon par vos larmes et vos sanglots; tel est votre devoir.
-- Ah! Foma, je n'ai cessé d'y penser tout le temps de notre conversation: j'y pensais à l'instant même en te parlant. Je suis prêt à rester à genoux devant elle jusqu'à l'aube. Mais pense seulement, Foma, à ce que l'on exige de moi! C'est injuste, cruel! Sois généreux, fais mon bonheur; réfléchis, décide, et alors... alors... je te jure...
-- Non, Yégor Ilitch, non; ce n'est pas mon affaire, répondit Foma. Vous savez fort bien que je ne me mêle pas de tout cela. Je vous sais convaincu que je suis la cause de tout, bien que je me sois toujours tenu à l'écart de cette histoire et dès le commencement, je vous le jure. Seule agit ici la volonté de votre mère qui ne cherche que votre bien, naturellement. Rendez-vous auprès d'elle; courez-y et réparez, par votre obéissance, le mal que vous avez fait... Il faut que votre colère soit passée avant que le soleil ne se couche. Quant à moi, je vais prier pour vous toute la nuit. Voici longtemps déjà que je ne sais plus ce que c'est que le sommeil, Yégor Ilitch. Adieu! Je te pardonne aussi, vieillard -- ajouta-t-il en se tournant vers Gavrilo -- je sais que tu n'as pas agi dans la plénitude de ta raison. Pardonne-moi si je t'ai offensé... Adieu, adieu à tous et que Dieu vous bénisse!
Foma sortit. Je me précipitai aussitôt dans la salle.
-- Tu nous écoutais? s'écria mon oncle.
-- Oui, mon oncle, je vous écoutais. Dire que vous avez pu l'appeler Votre Excellence!
-- Qu'y faire, mon cher? J'en suis même fier. Qu'est-ce, auprès de son sublime exploit? Quel coeur noble, désintéressé! Quel grand homme! Serge, tu as entendu... Comment ai-je pu lui offrir de l'argent? je ne parviens pas à m'en rendre compte. Mon ami, j'étais aveuglé par la colère; je ne le comprenais pas, je le soupçonnais, je l'accusais... Mais non. Je vois bien qu'il ne pouvait être mon ennemi. As-tu vu la noblesse de son expression lorsqu'il a refusé cet argent?
-- Fort bien, mon oncle, soyez aussi fier qu'il vous plaira. Quant à moi, je pars; la patience me manque. Je vous le demande pour la dernière fois: que voulez-vous de moi? Pourquoi m'avez-vous appelé auprès de vous? Mais si tout est réglé et que vous n'avez plus besoin de moi, je veux partir. De pareils spectacles me sont insupportables. Je partirai aujourd'hui même.
-- Mon ami, fit mon oncle, avec son agitation accoutumée, attends seulement deux minutes. Je vais de ce pas chez ma mère pour y terminer une affaire de la plus haute importance. En attendant, va-t-en chez toi; Gavrilo va te reconduire; c'est maintenant dans le pavillon d'été, tu sais? dans le jardin. J'ai donné l'ordre d'y transporter ta malle. Quant à moi, je vais près de ma mère implorer son pardon; je prendrai une décision ferme -- je sais laquelle -- et je reviendrai aussitôt vers toi pour te raconter tout, tout, jusqu'au dernier détail; je t'ouvrirai mon coeur... Et... et... nous finirons par revoir de beaux jours! Deux minutes, Serge, seulement deux minutes!
Il me serra la main et sortit précipitamment. Je n'avais plus qu'à suivre Gavrilo.
X MIZINTCHIKOV
Le pavillon où me conduisit Gavrilo et qu'on appelait «Pavillon d'été» avait été construit par les anciens propriétaires. C'était une jolie maisonnette en bois, située au milieu du jardin, à quelques pas de la vieille maison. Elle était entourée de trois côtés par des tilleuls dont les branches touchaient le toit. Les quatre pièces qui la composaient servaient de chambres d'amis.
En pénétrant dans celle qui m'était destinée, j'aperçus sur la table de nuit une feuille de papier à lettres, couverte de toutes sortes d'écritures superbes et où s'entrelaçaient guirlandes et paraphes. Les majuscules et le guirlandes étaient enluminées. L'ensemble composait un assez gentil travail de calligraphie. Dès les premiers mots je vis que c'était une supplique à moi adressée, où j'étais qualifié de «bienfaiteur éclairé». Il y avait un titre: Les gémissements de Vidopliassov. Mais tous mes efforts pour comprendre quelque chose à ce fatras restèrent vains. C'étaient des sottises emphatiques, écrites dans un style pompeux de laquais. Je devinai seulement que Vidopliassov se trouvait dans une situation difficile, qu'il sollicitait mon aide et mettait en moi tout son espoir «en raison de mes lumières». Il concluait en me priant d'intervenir en sa faveur auprès de mon oncle, au moyen de la «mécanique». C'était la fin textuelle de l'épître que j'étais encore en train de lire quand la porte s'ouvrit et Mizintchikov entra.
-- J'espère que vous voudrez bien me permettre de faire votre connaissance, me dit-il d'un ton dégagé, mais avec la plus grande politesse et en me tendant la main. Je n'ai pu vous dire un mot ce tantôt, mais du premier coup, j'ai senti le désir de vous connaître plus amplement.
En dépit de ma mauvaise humeur, je répondis que j'étais moi-même enchanté, etc. Nous nous assîmes.
-- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il à la vue de la lettre que j'avais encore à la main. Ne sont-ce pas les gémissements de Vidopliassov? C'est bien ça. J'étais sûr qu'il vous attaquerait aussi. Il me présenta une feuille semblable et contenant les mêmes gémissements. Il y a longtemps qu'on vous attendait et qu'il avait dû se préparer. Ne vous étonnez pas; il se passe ici beaucoup de choses assez étranges et il y a vraiment de quoi rire.
-- Rire seulement?
-- Voyons, faudrait-il donc pleurer? Si vous le voulez, je vous raconterai l'histoire de Vidopliassov et je suis sûr de vous amuser.
-- Je vous avoue que Vidopliassov m'intéresse assez peu pour le moment! répondis-je d'un ton mécontent.
Il me paraissait évident que la démarche et l'amabilité de Mizintchikov devaient avoir un but et qu'il avait besoin de moi. L'après-midi il se tenait morne et grave, et maintenant je le voyais gai, souriant et tout prêt à me narrer de longues histoires. Dès le premier abord, on voyait que cet homme était fort maître de lui et qu'il connaissait son monde à fond.
-- Maudit Foma! dis-je avec emportement et en déchargeant un grand coup de poing sur la table. Je suis sûr que c'est lui la source unique de tout le mal et qu'il mène tout. Maudite créature!
-- On dirait que vous lui en voulez tout de même un peu trop, remarqua Mizintchikov.
-- Un peu trop, m'écriai-je soudainement enflammé. Il se peut que tantôt j'aie dépassé la mesure et que j'aie ainsi autorisé l'assistance à me condamner. Je comprends fort bien que j'aie assez mal réussi, et il était inutile de me le dire. Je sais aussi que ce n'est pas ainsi que l'on agit dans le monde, mais, réfléchissez et dites-moi s'il y avait moyen de ne pas s'emporter! Mais on se croirait dans une maison d'aliénés, si vous voulez savoir ce que j'en pense!... et... et je m'en vais; voilà tout!
-- Fumez-vous? s'enquit placidement Mizintchikov.
-- Oui.
-- Alors, vous me permettrez d'allumer ma cigarette. Là-bas, il est interdit de fumer et je commençais à m'ennuyer sérieusement. Je conviens que ça ne ressemble pas mal à un asile d'aliénés; mais soyez sûr que je ne me permettrai pas de vous juger, car, à votre place, je me serais peut-être emporté deux fois plus fort.
-- En ce cas, comment avez-vous pu conserver ce calme imperturbable, si vous étiez tellement révolté? Je vous vois encore impassible et je vous avoue qu'il m'a semblé singulier que vous vous désintéressiez ainsi de la défense du pauvre oncle toujours prêt à faire du bien à tous et à chacun!
-- Vous avez raison; il est le bienfaiteur d'une quantité de gens; mais je trouve complètement inutile de le défendre; ça ne sert à rien; c'est humiliant pour lui, et puis je serais chassé dès le lendemain d'une pareille manifestation. Je dois vous dire franchement que je me trouve dans une situation telle qu'il me faut ménager cette hospitalité.
-- Je ne saurais vous reprocher votre franchise... Mais il y a certaines choses que je voudrais vous demander, car, vous demeurez ici depuis un mois déjà...
-- Tout ce que vous voudrez; entièrement à votre service, répondit Mizintchikov avec empressement, et il approcha une chaise.
-- Expliquez moi comment il se peut que Foma Fomitch ait refusé une somme de quinze mille roubles qu'il tenait déjà dans les mains: je l'ai vu de mes propres yeux.
-- Comment? Est-ce possible? s'écria mon interlocuteur. Racontez- moi ça, je vous prie.
Je lui fis le récit de la scène, en omettant l'incident «Votre Excellence». Il écoutait avec une avide curiosité et changea même de visage quand je lui confirmai ce chiffre de quinze mille roubles.
-- C'est très habile, fit-il quand j'eus fini. Je ne l'en aurais pas cru capable!
-- Cependant c'est un fait qu'il a refusé l'argent. Comment expliquer cela? Serait-ce vraiment par noblesse de sentiments?
-- Il en a refusé quinze mille pour en avoir trente plus tard. D'ailleurs, je doute que Foma agisse d'après un véritable calcul, ajouta-t-il après un moment de méditation. Ce n'est pas du tout un homme pratique. C'est un espèce de poète... Quinze mille... Hum! Voyez-vous, il aurait pris cet argent s'il avait pu résister à la tentation de poser, de faire des embarras. Ce n'est qu'un pleurnicheur doué d'un amour-propre phénoménal.
Il s'échauffait. On le sentait ennuyé et même jaloux. Je l'examinai curieusement. Il ajouta, pensif:
-- Hum! Il faut s'attendre à de grands changements. En ce moment Yégor Ilitch nourrit un tel culte pour ce Foma qu'il pourrait bien en arriver à se marier par pure complaisance! -- ajouta-t-il entre ses dents.
-- Alors, vous croyez à la possibilité de ce mariage insensé et criminel avec cette idiote!
Mizintchikov me regarda fixement.
-- Leur idée n'est pas déraisonnable. Ils prétendent qu'il doit faire quelque chose pour le bien de la famille.
-- Comme s'il n'en avait pas déjà assez fait! m'écriai-je avec indignation. Et vous pouvez trouver raisonnable cette résolution d'épouser une pareille toquée?
-- Certes, je suis d'accord avec vous que ce n'est qu'une toquée. Hum! C'est très bien à vous d'aimer ainsi votre oncle et je compatis à vos inquiétudes...Cependant, il faut considérer qu'avec l'argent de cette demoiselle, on pourrait grandement étendre la propriété. D'ailleurs, ils ont d'autres raisons encore: ils craignent que Yégor Ilitch se marie avec l'institutrice... vous savez, cette jeune fille si intéressante?
-- Est-ce probable, à votre sens? lui demandai-je, très ému. Ça me fait l'effet d'une calomnie. Expliquez-moi ce point, au nom de Dieu: cela m'intéresse infiniment.
-- Oh! il en est amoureux; seulement, il le cache.
-- Il le cache! Vous croyez qu'il le cache? Et elle, est-ce qu'elle l'aime?
-- Ça se pourrait. Du reste, elle a tout avantage à l'épouser; elle est si pauvre!