Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)
Chapter 3
-- Permettez-moi un mot. Vous venez de parler de Foma Fomitch; il doit s'agir d'Opiskine, si je ne me trompe point. Je voudrais... en un mot, j'ai des raisons de m'intéresser à cet homme, et je désirerais savoir quelle foi on peut ajouter à ce que dit ce brave garçon que son maître, Yégor Ilitch Rostaniev, veut faire don d'un village à ce Foma. Cela m'intéresse énormément et je...
-- Permettez-moi de vous demander, à mon tour, pourquoi vous vous intéressez à cet homme (c'est votre mot). Selon moi, c'est une fripouille et non pas un homme. A-t-il une figure humaine? C'est quelque chose d'ignoble, mais ce n'est pas une figure humaine!
Je lui expliquai que je ne connaissais pas la figure de Foma, mais que le colonel était mon oncle et que j'étais moi-même Serge Alexandrovitch.
-- Ah! vous êtes le savant? Mais, mon petit père, on vous attend avec impatience! s'écria le bonhomme franchement joyeux, cette fois. J'arrive de Stépantchikovo où je n'ai pu finir de dîner, tant la présence de ce Foma m'était insupportable. Je me suis brouillé avec tout le monde à cause de ce maudit Foma!... En voilà une rencontre! Excusez-moi. Je suis Stépane Aléxiévitch Bakhtchéiev et je vous ai connu pas plus haut qu'une botte... Qui m'aurait dit?... Mais permettez-moi...
Et le bon gros bonhomme se mit à m'embrasser.
Après ces premières effusions, je commençai sans tarder mon interrogatoire, car l'occasion était favorable.
-- Mais qu'est-ce que ce Foma? demandai-je; comment a-t-il pu s'emparer de toute la maison? Pourquoi ne le chasse-t-on pas? J'avoue que ...
-- Le chasser? Mais vous êtes fou! Le chasser, quand le colonel marche devant lui sur la pointe des pieds! Mais Foma a prétendu une fois que le mercredi était un jeudi et tout le monde consentit que ce mercredi fût un jeudi. Vous croyez que j'invente? Nullement.
-- J'avais entendu dire des choses de ce genre, mais j'avoue que ...
-- J'avoue! J'avoue! Vous ne savez dire que cela! Qu'y a-t-il à avouer? Demandez-moi plutôt d'où je viens. La mère du colonel, bien qu'elle soit une très digne dame et une générale, n'a plus sa raison... Elle ne peut se passer de ce Foma. Elle est cause de tout; c'est elle qui l'a installé dans la maison. Il l'a ensorcelée. Elle n'ose plus dire un mot quoiqu'elle soit une Excellence pour s'être mariée à cinquante ans avec le général Krakhotkine. Quant à la soeur du colonel, la vieille fille, j'aime mieux ne pas en parler; elle ne sait que pousser des oh! et des ah! J'en ai assez; voilà tout! Elle n'a pour elle que d'être une femme. Mais en mérite-t-elle plus d'estime? D'ailleurs il est même indécent à moi d'en parler devant vous car, enfin, c'est votre tante. Seule, Alexandra Yégorovna, la fille du colonel, qui n'a que quinze ans, possède quelque intelligence; elle ne manifeste aucune estime pour Foma. Une charmante demoiselle! Quelle estime mérite ce Foma, cet ancien bouffon qui faisait des imitations d'animaux pour distraire le général Krakhotkine? Et aujourd'hui, le colonel, votre oncle, respecte ce paillasse comme son propre père!... Pouah!
-- Pauvreté n'est pas vice, et je vous avoue... Permettez-moi de vous demander... Est-il beau? intelligent?
-- Foma? Comment donc, mais très beau! répondit Bakhtchéiev d'une voix tremblante de colère. -- Mes questions l'agaçaient et il commençait à me regarder de travers. -- Très beau! Non; vous l'entendez; il croit que Foma est beau! Mais, mon petit père, il ressemble à tous les animaux, si vous voulez le savoir. Ah! s'il était intelligent, seulement, on s'en arrangerait... Mais rien! Il faut qu'il leur ait versé à tous quelque philtre de sorcier. Je suis las d'en parler. Il ne vaut pas un crachat. Vous me mettez en colère! Eh bien, là-bas, est-ce prêt?
-- Il faut ferrer Voronok, répondit Grigori d'un ton lugubre.
-- Voronok? Je vais t'en donner du Voronok!... Oui, Monsieur, je suis en mesure de vous raconter de telles choses que vous en resterez bouche bée jusqu'au deuxième avènement. Il fut un temps où je l'estimais, ce Foma. Oui, je vous le confesse, j'étais un imbécile! Il m'avait séduit, moi aussi. Ça sait tout; ça connaît à fond toutes les sciences. Il m'avait ordonné des gouttes, car je suis malade; vous ne vous en douteriez pas? J'ai failli en mourir de ces gouttes! Écoutez-moi; ne dites rien. Vous verrez tout cela. Ce Foma fera verser au colonel des larmes de sang, mais il sera trop tard. Tous les voisins ont rompu avec votre oncle à cause de ce misérable Foma qui insulte tous les visiteurs, fussent-il du grade le plus élevé. Il n'y a que lui d'intelligent; il n'y a que lui de savant; et, comme un savant a le droit de morigéner les ignorants, il parle, il parle: ta-ta-ta ... ta-ta-ta... Ah! il en a une langue! On pourrait la couper et la jeter au fumier qu'elle bavarderait encore tant qu'un corbeau ne l'aurait pas mangée. Et il est devenu fier. Il s'engage dans des conduits où il n'y a pas seulement passage pour sa tête. Mais quoi! il enseigne le français aux domestiques! Je vous demande de quelle utilité la langue française peut être à un paysan? Et même à nous? À quoi ça peut-il servir? À causer avec les demoiselles pendant la mazurka? À dire des fadeurs aux femmes mariées? Ce n'est rien qu'une débauche, voilà! Selon moi, quand on a bu un carafon d'eau-de-vie, on parle toutes les langues! Voilà ce que j'en pense du français! Vous le parlez aussi; sans doute? ta-ta-ta-ta-ta!... -- et Bakhtchéiev me considéra avec une indignation pleine de mépris.
-- Vous êtes aussi un savant, n'est-ce pas, mon petit père?
-- Mon Dieu, je m'intéresse...
-- Vous avez aussi tout étudié?
-- Oui... c'est-à-dire non... Pour le moment, j'observe les moeurs. Je suis resté trop longtemps à Pétersbourg et j'ai hâte d'arriver chez mon oncle...
-- Qui vous pressait d'y venir? Vous auriez mieux fait de rester dans votre coin, puisque vous en aviez un. Là, votre science ne vous servira de rien. Aucun oncle ne vous sauvera; vous êtes fichu. Chez eux, j'ai maigri en vingt-quatre heures. Vous ne me croyez pas? Je vois que vous ne croyez pas que j'ai maigri. Ce sera comme vous le voudrez, après tout!
-- Mais je vous crois; seulement, je ne puis encore comprendre, répondis-je, confus.
-- Bon! bon! mais moi, je ne te crois pas. Vous ne valez pas cher tous tant que vous êtes avec votre science et j'en ai assez de vous autres; j'en ai par-dessus la tête. Je me suis déjà rencontré avec vos Pétersbourgeois; ce sont des inutiles. Ils sont tous francs-maçons et propagent l'incrédulité; ils ont peur d'un verre de cognac, comme si ça pouvait faire du mal! Vous m'avez mis en colère, mon petit père, et je ne veux plus rien te raconter. Je ne suis pas payé pour te narrer des histoires et puis, je suis fatigué. On ne peut médire de tout le monde et, d'ailleurs, c'est péché. Ça n'empêche pas que Foma a fait perdre la tête au valet de chambre de votre oncle...
-- À leur place, intervint Grigori, j'aurais laissé ce Vidopliassov sous les verges jusqu'à ce que sa bêtise lui fût sortie de la tête!
-- Tais-toi! cria Bakhtchéiev; on ne te parle pas!
-- Vidopliassov! fis-je pour dire quelque chose Vidopliassov! quel drôle de nom!
-- Qu'a-t-il de si drôle? Vous vous étonnez facilement pour un savant!
J'étais à bout de patience.
-- Pardon, lui dis-je, qu'avez-vous contre moi? Qu'est-ce que je vous ai fait? J'avoue que, depuis une demi-heure que je vous écoute, je ne comprends même pas ce dont il s'agit.
-- Tu as tort de t'offenser, mon petit père, répondit le bonhomme. Si je te parle ainsi, c'est que tu me plais. Ne faites pas attention à tout ce que je viens de dire à mon domestique; mon Grichka est une canaille, mais c'est pour cela que je l'aime. Je me perds par mon extrême sensibilité et c'est la faute de ce Foma! Je jure qu'il causera ma mort! Voilà deux heures que je reste au soleil grâce à lui. Je voulais, en attendant, aller rendre visite au pope, mais Foma m'a mis dans un tel état que je ne veux même pas voir cet excellent homme. Et il n'y a pas seulement un cabaret à peu près propre! Je vous dis que ce sont tous des canailles! et, pour revenir à Foma, s'il possédait au moins un grade, ça le rendrait excusable; mais il n'a pas le plus minime grade, j'en ai la certitude! Il dit avoir souffert pour la vérité; je voudrais bien savoir quand? En attendant, il faut être à ses pieds. Le Grand Turc n'est pas son frère! À la moindre chose qui lui déplait, il bondit, jette les hauts cris, se plaint qu'on l'insulte, qu'on méprise sa pauvreté. On n'ose pas se mettre à table sans lui, alors qu'il ne veut pas sortir de sa chambre sous prétexte «qu'on l'a offensé, parce qu'il n'est qu'un malheureux pèlerin. Eh bien, il se contentera d'un morceau de pain noir!» Mais à peine est-on assis qu'il survient et recommence ses jérémiades: «Pourquoi commence-t-on sans lui? On le méprise donc bien?» Il se laisse aller quoi! Je me suis tu longtemps. Il croyait que j'allais aussi me mettre à quatre pattes devant lui; il pouvait compter là-dessus! J'ai servi au même régiment que votre oncle, mais j'ai démissionné dès le grade de major, tandis que Yégor Ilitch n'a quitté le service que l'année passée, étant colonel, pour aller vivre dans ses terres. Je lui ai dit: «Vous êtes tous perdus, si vous vous pliez aux caprices de Foma. Ça vous en coûtera, des larmes!» -- «Non, -- me répondit-il, -- c'est un excellent homme; c'est mon ami; il m'enseigne la vertu!» Qu'est-ce que l'on peut dire contre la vertu? Si vous saviez à quel propos il a fait une histoire, aujourd'hui! Écoutez ça. Demain, c'est la Saint-Élie -- ici, M. Bakhtchéiev se signa dévotement, -- et, par conséquent, la fête d'Ilucha. Je comptais passer la journée et dîner avec eux. Je fais venir de la capitale un jouet magnifique; ça représente un Allemand baisant la main de sa fiancée qui essuie une larme (je ne le donne plus; je le remporte; il est dans ma voiture; le nez de l'Allemand est même cassé), Yégor Ilitch ne demandait pas mieux que de s'amuser un peu en un pareil jour; mais Foma s'y oppose: «Qu'a-t-on à s'occuper tant d'Ilucha? Alors, moi, je ne compte plus?» réclame-t-il. Qu'en pensez-vous? Le voilà jaloux d'un gamin de huit ans! «C'est bien, reprend-il: en ce cas, c'est ma fête aussi!» Mais c'est la Saint-Élie et non la Saint- Foma! «Non; c'est aussi ma fête!» J'entends ça mais je patiente encore. Ils étaient tous à marcher sur la pointe des pieds en se demandant que faire. Fallait-il lui souhaiter sa fête ou non? Si on ne la lui souhaitait pas, il pouvait se formaliser; si on la lui souhaitait, il prendrait peut-être ça pour une moquerie. Quelle situation! Enfin, on se met à table... M'écoutes-tu, petit père?
-- Comment donc, si je vous écoute! mais avec le plus grand plaisir... J'apprends énormément... J'avoue...
-- Oui, le plus grand plaisir! Je le connais, ton plaisir... Je crois bien que tu te fiches de moi?
-- Que dites-vous? Bien au contraire! Vous vous exprimez avec une telle originalité, que j'aurais presque envie de noter vos paroles.
-- Comment ça, noter? demanda M. Bakhtchéiev avec appréhension, en me regardant d'un air soupçonneux.
-- Oh! je ne dis pas que je les noterai... c'est une façon de parler.
-- Je crois que tu me fais marcher, petit père!
-- Je vous fais marcher? demandai-je avec étonnement.
-- Oui, tu m'entortilles pour me faire bavarder comme un serin et, un beau jour, tu me fourreras dans un de tes romans!
Je m'empressai d'assurer M. Bakhtchéiev que je n'étais pas homme à agir de la sorte, mais il continuait à m'observer d'un air méfiant.
-- Tu dis ça, mais est-ce que je te connais? Foma aussi me menaçait de m'imprimer tout vif.
-- Permettez-moi, fis-je, désireux de quitter ce terrain brûlant, permettez-moi de vous demander s'il est vrai que mon oncle songe à se marier?
-- Qu'est-ce que ça pourrait bien faire? Qu'il se marie si tel est son bon plaisir; le mal n'est pas là. Il y a autre chose, répondit Bakhtchéiev pensif. Humph! là-dessus, je ne saurais trop vous répondre. Sa maison est actuellement pleine de femmes qui sont comme les mouches autour des confitures. Mais qui sait laquelle veut se marier? Je vous dirai, mon petit père, que je ne puis pas sentir les femmes! Je crois qu'elles ne peuvent que nous faire déchoir et, de plus, elles nuisent au salut de l'âme! Que votre oncle soit amoureux comme un chat de Sibérie, ça, je vous le garantis. Je ne vous en dirai pas plus long; vous verrez par vous- même; mais ce qu'il y a de mauvais, c'est qu'il fait traîner cette affaire. S'il veut se marier, qu'il se marie! Mais non; il a peur d'en parler à Foma et à sa vieille qui va pousser des hurlements dans tous le village, et se regimber! car Foma ne verrait qu'avec peine une épouse entrer dans la maison, parce qu'il n'y pourrait plus rester deux heures. La femme le chasserait sur-le-champ et de telle façon qu'il ne retrouverait plus une place dans tout le district. Voilà pourquoi il fait tant de simagrées d'accord avec la mère et pourquoi ils veulent lui coller cette... Qu'as-tu à me couper la parole, petit père? J'allais justement te raconter le plus intéressant de l'histoire et tu m'interromps! Crois-tu dont poli de couper la parole à un vieillard?
Je m'excusai. Il reprit:
-- Ne t'excuse pas. J'allais te raconter comme à un savant que tu est, la façon dont il m'a traité aujourd'hui. Juge-moi, si tu est un homme juste. À peine étions-nous à table que je crus qu'il allait me manger, me noyer dans un verre d'eau! L'orgueil de cet homme est tel qu'il ne peut se maîtriser. Il eut l'idée de me chercher noise, de me donner des leçons de tenue. Il voulait savoir pourquoi je suis aussi gros au lieu d'être mince! Voyons, mon petit père, que pensez-vous d'une pareille question? Y a-t-il du bon sens? Moi, je lui réponds fort judicieusement: «C'est le bon Dieu qui m'a fait ainsi, Foma Fomitch; l'un est gros, l'autre maigre et l'on ne doit pas se révolter contre la Providence.» Je crois que c'était assez judicieux? «Non, me dit-il, tu possèdes cinq cents âmes, tu vis de tes rentes et tu ne rends aucun service à la patrie; au lieu de travailler, tu restes chez toi à jouer de l'accordéon.» Il est vrai qu'en mes jours de tristesse, je joue de l'accordéon. Je lui fais cette réponse sensée: «Quel service pourrais-je accomplir, Foma Fomitch? Quel uniforme pourrait me contenir avec mon ventre? Admettons que je parvienne à endosser mon uniforme et à le boutonner en me sanglant, mais, si j'ai le malheur d'éternuer, par hasard, tous les boutons sauteront; et si cet accident arrivait devant les chefs qui peuvent très bien le prendre pour une mauvaise plaisanterie, Dieu me bénisse! que m'arriverait-il?» Qu'y a-t-il de ridicule là-dedans? Le voilà qui se met à se tordre... Non, vous savez, il n'a pas la moindre pudeur! Et il commence à m'insulter en français: «Cochon! me dit- il. Cochon, je sais ce que ça veut dire. «Ah! maudit physicien, pensai-je, tu me prends pour un imbécile?» J'avais longtemps patienté, mais j'étais à bout de forces. Je me lève de table, et, devant tout le monde, je lui envoie ceci par la figure: «Excuse- moi, Foma, mon cher bienfaiteur, je t'avais pris pour un homme bien élevé, mais tu es encore plus cochon que nous tous!» Je lui flanque ça par la figure et je quitte la table comme on apportait le pudding. Mais au diable le pudding!
-- Je vous demande pardon, fis-je quand M. Bakhtchéiev eut fini son récit. Je partage certainement votre avis sur tout ce que vous venez de me dire. Seulement, je ne sais encore rien de positif... mais, j'ai là-dessus quelques idées à moi.
-- Quelles idées, petit père? demanda Bakhtchéiev d'un air soupçonneux.
-- Voilà, commençai-je en m'embrouillant un peu, le moment est peut-être mal choisi, mais je suis prêt à vous les développer. Je pense qu'il se peut que nous nous trompions tous les deux sur le compte de Foma Fomitch et que toutes ces bizarreries cachent une nature exceptionnellement douée, qui sait? C'est peut-être un de ces coeurs douloureux brisés par la souffrance, et aigris contre toute l'humanité. J'ai entendu dire que, jadis, il avait fait le bouffon; il est possible que les humiliations et les outrages dont il fut abreuvé l'aient assoiffé de vengeance... Vous comprenez: un noble coeur... la conscience de... et réduit au rôle de bouffon!... Alors il se méfie de tout le genre humain c'est-à-dire de tous les hommes... et, il se peut que... si on le réconciliait avec ses semblables... c'est-à-dire avec les hommes, il pourrait devenir remarquable... car cet homme doit avoir en lui quelque chose... Il y a certainement une raison pour que tout le monde s'incline ainsi devant lui...
Je m'empêtrais de plus en plus, chose fort excusable chez un jeune homme, mais M. Bakhtchéiev n'en jugea pas ainsi. Me regardant le blanc des yeux avec une dignité sévère, il rougit, et tel un dindon, me demanda brièvement:
-- Alors, Foma est un homme exceptionnel?
-- Oh! je dis ça; je n'en suis pas plus sûr que cela! Ce n'est qu'une supposition.
-- Excusez ma curiosité: vous avez sans doute étudié la philosophie?
-- Mais dans quel sens? demandai-je avec étonnement.
-- Dans aucun sens; répondez-moi tout simplement: avez-vous appris la philosophie? ou non?
-- J'avoue que j'ai l'intention de l'apprendre? mais...
-- C'est bien ça! s'écria M. Bakhtchéiev ouvrant les écluses à son indignation. Avant même que vous eussiez ouvert la bouche, je l'avais déjà deviné. Je ne m'y trompe pas. Je flaire un philosophe à trois verstes de distance! Allez donc l'embrasser, votre Foma Fomitch! Il en fait un homme exceptionnel! Pouah! Que le monde périsse! je vous croyais un homme de bon sens et vous... Avance! cria-t-il au cocher déjà monté sur le siège de la voiture réparée. -- Filons!
J'eus toutes les peines du monde à le calmer. Il finit tout de même par se radoucir un peu, mais il m'en voulait toujours. Il était monté dans sa voiture avec l'aide de Grigori et d'Arkhip, celui qui avait si sentencieusement chapitré Vassiliev.
-- Permettez-moi de vous demander si vous ne viendrez plus chez mon oncle? m'informai-je en m'approchant.
-- Chez votre oncle? Crachez à la figure de celui qui l'a dit. Vous vous figurez donc que je suis un homme ferme, que je saurais tenir rigueur? Je suis une chiffe en fait d'homme et c'est mon malheur! Il ne se passera pas une semaine que j'y serai déjà retourné. Et pour quoi faire? Je ne saurais le dire, mais j'y retournerai et je m'empoignerai encore avec ce Foma! C'est mon malheur, petit père. C'est pour la punition de mes péchés que Dieu m'a envoyé ce Foma. J'ai un coeur de femme; aucune constance! Je suis un lâche de premier ordre.
Nous nous quittâmes amicalement. Il m'invita même à dîner.
-- Viens me voir, petit père, viens dîner avec moi; mon eau-de-vie vient à pied de Kiev et mon cuisinier de Paris. Il vous sert des plats, des pâtés dont on se lèche les doigts, en le saluant jusqu'à terre, la canaille! Un gaillard qui a de l'instruction, quoi! Il y a longtemps que je ne lui ai fait donner les verges et il commence à faire des siennes... mais maintenant que vous m'y avez fait penser!... Viens! Je t'aurais invité aujourd'hui même, mais je suis rompu; c'est à peine si je puis me tenir sur mes jambes. Je suis un homme malade et mou. Peut-être ne le croyez- vous pas?... Eh bien, adieu, petit père. Il est temps que je me mette en route, et, d'ailleurs, voici que notre tarantass est aussi réparé. Dites à Foma qu'il ne paraisse jamais devant moi s'il ne veut pas que cette rencontre soit si touchante qu'il...
Mais les derniers mots ne parvinrent pas jusqu'à moi; enlevée par ses quatre vigoureux chevaux, la voiture avait disparu dans un tourbillon de poussière. Je fis avancer la mienne et nous traversâmes rapidement la petite ville.
«Il exagère sans doute, pensais-je, il est trop mécontent pour pouvoir être impartial. Cependant tout ce qu'il m'a dit de mon oncle me semble très significatif. En voilà déjà un qui le dit amoureux de cette demoiselle... Hum! Vais-je me marier, oui ou non?» et je tombai dans une profonde méditation.
III MON ONCLE
J'avoue que je n'étais pas tranquille. Mes rêves romantiques m'apparurent assez sots dès mon arrivée à Stépantchikovo. Il était près de cinq heures de l'après-midi. La route longeait le parc de mon oncle. Après de longues années d'absence, je retrouvais le grand jardin où s'était si vite écoulée une partie de mon heureuse enfance et que j'avais tant de fois revu en songe dans les dortoirs des lycées. Je sautai de ma voiture et marchai droit à la maison. Mon plus grand désir était d'arriver à l'improviste, de me renseigner, de questionner, et avant tout de causer avec mon oncle.
Je traversai l'allée plantée de tilleuls séculaires et gravis la terrasse où une porte vitrée donnait accès de plain-pied dans la maison. Elle était entourée de plates-bandes, de corbeilles de fleurs et de plantes rares. J'y rencontrai le vieux Gavrilo, autrefois mon serviteur et maintenant valet de chambre honoraire de mon oncle. Il avait chaussé des lunettes et tenait un cahier qu'il lisait avec la plus grande attention.
Comme nous nous étions vus deux ans auparavant lors de son voyage à Pétersbourg, il me reconnut aussitôt et s'élança vers moi les yeux pleins de larmes joyeuses. Il voulut me baiser la main et en laissa choir ses lunettes. Son attachement m'émut profondément. Mais, me souvenant de ce que m'avait dit M. Bakhtchéiev, je ne pus m'empêcher de remarquer le cahier qu'il avait dans les mains.
-- On t'apprend donc aussi le français? demandais-je au vieillard.
-- Oui, mon petit père, comme à un serin, sans considération pour mon âge! -- répondit-il tristement.
-- C'est Foma lui-même qui te l'apprend?
-- Lui-même, petit père. Il doit être bien intelligent.
-- Il vous l'enseigne par conversation?
-- Non, avec ce cahier, petit père.
-- Ce cahier-là? Ah! les mots français sont écrits en lettres russes!... Il a trouvé le joint! N'avez-vous pas honte, Gavrilo, de vous laisser turlupiner par un pareil imbécile?
Et, en un clin d'oeil, j'eus oublié toutes ces flatteuses hypothèses sur le compte de Foma Fomitch qui m'avaient valu l'algarade de M. Bakhtchéiev.
-- Ce ne peut être un imbécile, puisqu'il commande à nos maîtres.
-- Hum! tu as peut-être raison, Gavrilo, marmottai-je, arrêté par cet argument. Conduis-moi donc vers mon oncle.
-- Mon cher, c'est que je ne tiens pas à me faire voir. Je commence à craindre jusqu'au maître lui-même. C'est ici que je ronge mon chagrin et, quand je le vois venir, je vais me cacher derrière ces massifs.
-- Mais de quoi as-tu peur?
-- Tantôt, je ne savais pas ma leçon et Foma Fomitch voulut me faire mettre à genoux. Je n'ai pas obéi! Je suis trop vieux pour servir d'amusette. Monsieur s'est fâché de ma désobéissance. «C'est pour ton bien, me disait-il, il veut t'instruire et te faire acquérir une prononciation parfaite.» Alors, je reste ici pour bien apprendre mon vocabulaire, car Foma Fomitch va me faire passer un examen ce soir.
Il y avait là quelque chose de louche. Cette histoire de français devait cacher un mystère que le vieillard ne pouvait m'expliquer.
-- Une seule question, Gavrilo: comment est-il de sa personne? Est-il bien pris? De belle prestance?
-- Foma Fomitch? Mais non, petit père! C'est un petit malingre, chétif!
-- Hum! Attends, Gavrilo. Tout cela peut s'arranger encore et je te promets que ça s'arrangera. Mais où est donc mon oncle?
-- Il donne audience aux paysans derrière les écuries. Les anciens de Kapitonovka sont venus lui présenter une supplique à la nouvelle qu'il les donnait à Foma Fomitch. Ils viennent le prier de n'en rien faire.
-- Pourquoi ça se passe-t-il derrière les écuries?
-- Parce que Monsieur a peur!...
Et en effet, je trouvai mon oncle à l'endroit indiqué. Il était debout devant les paysans qui le saluaient et lui disaient quelque chose à quoi il répondait avec animation. M'approchant, je l'appelai; il se retourna et nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre.