Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)
Chapter 2
Il va sans dire qu'il était prêt à subir toute noble influence, ce qui permettait à telle canaille habile de s'emparer de lui jusqu'à l'entraîner dans quelque mauvaise action présentée sous le voile d'une intention pure. Car mon oncle était follement confiant et ce fut pour lui la cause de beaucoup d'erreurs. Après de douloureux combats, lorsqu'il finît par reconnaître la malhonnêteté de son conseiller, il ne manquait pas de prendre toute la faute à son compte.
Figurez-vous maintenant sa maison livrée à une idiote capricieuse, en adoration devant un autre imbécile jusque là terrorisé par son général et brûlant du désir de se dédommager du passé, une idiote devant laquelle mon oncle croyait devoir s'incliner parce qu'elle était sa mère. On avait commencé par convaincre le pauvre homme qu'il était grossier, brutal, ignorant et d'un égoïsme révoltant, et il importe de remarquer que la vieille folle parlait sincèrement.
Foma était sincère, lui aussi. Puis, on avait ancré dans l'esprit de mon oncle cette conviction que Foma lui avait été envoyé par le ciel pour le salut de son âme et pour la répression de ses abominables vices; car n'était-il pas un orgueilleux, toujours à se vanter de sa fortune et capable de reprocher à Foma le morceau de pain qu'il lui donnait? Mon pauvre oncle avait fini par contempler douloureusement l'abîme de sa déchéance, il voulait s'arracher les cheveux, demander pardon...
-- C'est ma faute! disait-il à ses interlocuteurs, c'est ma faute! On doit se montrer délicat envers celui auquel on rend service... Que dis-je? Quel service? je dis des sottises; ce n'est pas moi qui lui rends service; c'est lui, au contraire qui m'oblige en consentant à me tenir compagnie. Et voilà que je lui ai reproché ce morceau de pain!... C'est-à-dire, je ne lui ai rien reproché, mais j'ai certainement dû laisser échapper quelques paroles imprudentes comme cela m'arrive souvent... C'est un homme qui a souffert, qui a accompli des exploits, qui a soigné pendant dix ans son ami malade, malgré les pires humiliations; cela vaut une récompense!... Et puis l'instruction!... Un écrivain! un homme très instruit et d'une très grande noblesse...
La seule image de ce Foma instruit et malheureux en butte aux caprices d'un malade hargneux, lui gonflait le coeur d'indignation et de pitié. Toutes les étrangetés de Foma, toutes ses méchancetés, mon oncle les attribuait aux souffrances passées, aux humiliations subies, qui n'avaient pu que l'aigrir. Et, dans son âme noble et tendre, il avait décidé qu'on ne pouvait être aussi exigeant à l'égard d'un martyr qu'à celui d'un homme ordinaire, qu'il fallait non seulement lui pardonner, mais encore panser ses plaies avec douceur, le réconforter, le réconcilier avec l'humanité. S'étant assigné ce but, il s'enthousiasma jusqu'à l'impossible, jusqu'à s'aveugler complètement sur la vulgarité de son nouvel ami, sur sa gourmandise, sur sa paresse, sur son égoïsme, sur sa nullité. Mon oncle avait une foi absolue dans l'instruction, dans le génie de Foma. Ah! mais j'oublie de dire que le colonel tombait en extase aux mots «littérature» et «science», quoiqu'il n'eût lui-même jamais rien appris.
C'était une de ses innocentes particularités.
-- Il écrit un article! disait-il en traversant sur la pointe des pieds les pièces avoisinant le cabinet de travail de Foma Fomitch, et il ajoutait avec un air mystérieux et fier: -- Je ne sais au juste ce qu'il écrit, peut-être une chronique... mais alors quelque chose d'élevé... Nous ne pouvons pas comprendre cela, nous autres... Il m'a dit traiter la question des forces créatrices. Ça doit être de la politique. Oh! son nom sera célèbre et entraînera le nôtre dans sa gloire... Lui-même me le disait encore tout à l'heure, mon cher...
Je sais positivement que, sur l'ordre de Foma, mon oncle dut raser ses superbes favoris blond foncé, son tyran ayant trouvé qu'ils lui donnaient l'air français et par conséquent fort peu patriote. Et puis, peu à peu, Foma se mit à donner de sages conseils pour la gérance de la propriété; ce fut effrayant!
Les paysans eurent bientôt compris de quoi il retournait et qui était le véritable maître, et ils se grattaient la nuque. Il m'arriva de surprendre un entretien de Foma avec eux. Foma avait déclaré qu'il»aimait causer avec l'intelligent paysan russe» et, quoiqu'il ne sût pas distinguer l'avoine du froment, il n'hésita pas à disserter d'agriculture. Puis il aborda les devoirs sacrés du paysan envers son seigneur. Après avoir effleuré la théorie de l'électricité et la question de la répartition du travail, auxquelles il ne comprenait rien, après avoir expliqué à son auditoire comment la terre tourne autour du soleil, il en vint, dans l'essor de son éloquence, à parler des ministres. (Pouchkine a raconté l'histoire d'un père persuadant à son fils âgé de quatre ans que «son petit père était si courageux que le tsar lui-même l'aimait»... Ce petit père avait besoin d'un auditeur de quatre ans; c'était un Foma Fomitch.)... Les paysans l'écoutaient avec vénération.
-- Dis donc, mon petit père, combien avais-tu d'appointements? lui demanda soudain Arkhip Korotkï, un vieillard aux cheveux tout blancs, dans une intention évidemment flatteuse. Mais la question sembla par trop familière à Foma, qui ne pouvait supporter la familiarité.
-- Qu'est-ce que cela peut te faire, imbécile? répondit-il en regardant le malheureux paysan avec mépris. Qu'est-ce qui te prend d'attirer mon attention sur ta gueule? Est-ce pour me faire cracher dessus?
C'était le ton qu'adoptait généralement Foma dans ses conversations avec «l'intelligent paysan russe».
-- Notre père, fit un autre, nous sommes de pauvres gens. Tu es peut-être un major, un colonel ou même une Excellence... Nous ne savons même pas comment t'adresser la parole.
-- Imbécile! reprit Foma, s'adoucissant, il y a appointements et appointements, tête de bois! Il en est qui ont le grade de général et qui ne reçoivent rien, parce qu'ils ne rendent aucun service au tsar. Moi, quand je travaillais pour un ministre, j'avais vingt mille roubles par an, mais je ne les touchais pas; je travaillais pour l'honneur, me contentant de ma fortune personnelle. J'ai abandonné mes appointements au profit de l'instruction publique et des incendiés de Kazan.
-- Alors, c'est toi qui as rebâti Kazan? reprenait le paysan étonné, car, en général, Foma Fomitch étonnait les paysans.
-- Mon Dieu, j'en ai fait ma part, répondait-il négligemment, comme s'il s'en fût voulu d'avoir honoré un tel homme d'une telle confidence.
Ses entretiens avec mon oncle étaient d'une autre sorte.
-- Qu'étiez-vous avant mon arrivée ici? disait-il, mollement étendu dans le confortable fauteuil où il digérait un déjeuner copieux, pendant qu'un domestique placé derrière lui s'évertuait à chasser les mouches avec un rameau de tilleul. À quoi ressembliez- vous? Et voici que j'ai jeté en votre âme cette étincelle du feu céleste qui y brille à présent! Ai-je jeté en vous une étincelle de feu sacré, oui ou non? Répondez: l'ai-je jetée, oui ou non?
Au vrai, Foma Fomitch ne savait pas pourquoi il avait fait cette question. Mais le silence et la gêne de mon oncle l'irritaient. Jadis si patient et si craintif, il s'enflammait maintenant à la moindre contradiction. Le silence de ce brave homme l'outrageait: il lui fallait une réponse.
-- Répondez: l'étincelle brûle-t-elle en vous ou non?
Mon oncle ne savait plus que devenir.
-- Permettez-moi de vous faire observer que je vous attends! insistait le pique-assiette d'un air offensé.
-- Mais répondez donc, Yegorouchka! intervenait la générale en haussant les épaules.
-- Je vous demande: l'étincelle brûle-t-elle en vous, oui ou non? réitérait Foma très indulgent, tout en picorant un bonbon dans la boîte toujours placée devant lui sur l'ordre de la générale.
-- Je te jure, Foma, que je n'en sais rien, répondait enfin le malheureux, avec un visage désolé. Il y a sans doute quelque chose de ce genre... Ne me demande rien... Je crains de dire une bêtise...
-- Fort bien. Alors, selon vous, je serais un être si nul que je ne mériterais même pas une réponse; c'est bien cela que vous avez voulu dire? Soit, je suis donc nul.
-- Mais non, Foma! Que Dieu soit avec toi! Je n'ai jamais voulu dire cela.
-- Mais si. C'est précisément ce que vous avez voulu dire.
-- Je jure que non!
-- Très bien. Mettons que je suis un menteur! D'après vous, ce serait moi qui chercherais une mauvaise querelle?... Une insulte de plus ou de moins...! Je supporterai tout.
-- Mais, mon fils!... clame la générale avec effroi.
-- Foma Fomitch! Ma mère! s'écrie mon oncle navré. Je vous jure qu'il n'y a pas de ma faute. J'ai parlé inconsidérément... Ne fais pas attention à ce que je dis, Foma; je suis bête; je sens que je suis bête, qu'il me manque quelque chose... Je sais, je sais, Foma! Ne me dis rien! -- continue-t-il en agitant la main. -- Pendant quarante ans, jusqu'à ce que je te connusse, je me figurais être un homme ordinaire et que tout allait pour le mieux. Je ne m'étais pas rendu compte que je ne suis qu'un pécheur, un égoïste et que j'ai fait tant de mal que je ne comprends pas comment la terre peut encore me porter.
-- Oui, vous êtes bien égoïste! remarque Foma avec conviction.
-- Je le comprends maintenant moi-même. Mais je vais me corriger et devenir meilleur.
-- Dieu vous entende! conclut Foma en poussant un pieux soupir et en se levant pour aller faire sa sieste accoutumée.
Pour finir ce chapitre, qu'on me permette de dire quelques mots de mes relations personnelles avec mon oncle et d'expliquer comment je fus mis en présence de Foma et inopinément jeté dans le tourbillon des plus graves événements qui se soient jamais passés dans le bienheureux village de Stépantchikovo. J'aurai ainsi terminé mon introduction et pourrai commencer mon récit.
Encore enfant, je restai seul au monde. Mon oncle me tint lieu de père et fit pour moi ce que bien des pères ne font pas pour leur progéniture. Du premier jour que je passai dans sa maison, je m'attachai à lui de tout mon coeur. J'avais alors dix ans et je me souviens que nous nous comprîmes bien vite et que nous devînmes de vrais amis. Nous jouions ensemble à la toupie; une fois, nous volâmes de complicité le bonnet d'une vieille dame, notre parente, et nous attachâmes ce trophée à la queue d'un cerf-volant que je lançai dans les nuages.
Beaucoup plus tard, en une bien courte rencontre avec mon oncle à Pétersbourg, je pus achever l'étude de son caractère. Cette fois encore, je m'étais attaché à lui de toute l'ardeur de ma jeunesse. Il avait quelque chose de franc, de noble, de doux, de gai et de naïf à la fois qui lui attirait les sympathies et m'avait profondément impressionné.
Après ma sortie de l'Université, je restai quelques temps oisif à Pétersbourg et, comme il arrive souvent aux blancs-becs, bien persuadé que j'allais sous peu accomplir quelque chose de grandiose. Je ne tenais guère à quitter la capitale et n'entretenais avec mon oncle qu'une correspondance assez rare, seulement lorsque j'avais à lui demander de l'argent qu'il ne me refusait jamais. Venu pour affaires à Pétersbourg, l'un de ses serfs m'avait appris qu'il se passait à Stépantchikovo des choses extraordinaires. Troublé par ces nouvelles, j'écrivis plus souvent.
Mon oncle me répondit par des lettres étranges, obscures, où il ne m'entretenait que de mes études et s'enorgueillissait par avance de mes futurs succès et puis, tout à coup, après un assez long silence, je reçus une étonnant épître, très différente des précédentes, bourrée de bizarres sous-entendus, de contradictions incompréhensibles au premier abord. Il était évident qu'elle avait été écrite sous l'empire d'une extrême agitation.
Une seule chose y était claire, c'est que mon oncle me suppliait presque d'épouser au plus vite son ancienne pupille, fille d'un pauvre fonctionnaire provincial nommé Éjévikine, laquelle avait été fort bien élevée au compte de mon oncle dans un grand établissement scolaire de Moscou et servait à ce moment d'institutrice à ses enfants. Elle était malheureuse; je pouvais faire son bonheur en accomplissant une action généreuse; il s'adressait à la noblesse de mon coeur et me promettait de doter la jeune fille, mais il s'exprimait sur ce dernier point d'une façon extrêmement mystérieuse, et m'adjurait de garder sur tout cela le plus absolu silence. Cette lettre me bouleversa.
Quel est le jeune homme qui ne se fût pas senti remué par une proposition aussi romanesque? De plus, j'avais entendu dire que la jeune fille était fort jolie.
Je ne savais pas à quel parti m'arrêter, mais je répondis aussitôt à mon oncle que j'allais partir sur-le-champ pour Stépantchikovo, car il m'avait envoyé sous le même pli les fonds nécessaires à mon voyage, ce qui ne m'empêcha pas de rester encore quinze jours à Pétersbourg dans l'indécision. C'est à ce moment que je fis la rencontre d'un ancien camarade de régiment de mon oncle. En revenant du Caucase, cet officier s'était arrêté à Stépantchikovo. C'était un homme d'un certain âge déjà, fort sensé et célibataire endurci.
Il me raconta avec indignation des choses dont je n'avais aucune connaissance. Foma Fomitch et la générale avaient conçu le projet de marier le colonel avec une demoiselle étrange, âgée, à moitié folle, qui possédait environ un demi million de roubles et dont la biographie était quelque chose d'incroyable. La générale avait déjà réussi à lui persuader qu'elles étaient parentes et à la faire loger dans la maison. Bien qu'au désespoir, mon oncle finirait certainement par épouser le demi million. Cependant, les deux fortes têtes, la générale et Foma avaient organisé une persécution contre cette malheureuse institutrice sans défense et employaient tous leurs efforts à la faire partir, de peur que le colonel n'en devint amoureux et peut-être même parce qu'il l'était déjà. Ces dernières paroles me frappèrent, mais, à toutes mes questions sur le point de savoir si mon oncle était réellement amoureux, mon interlocuteur ne put ou ne voulut pas me donner de réponse précise et, d'une façon générale, il me raconta tout cela comme à contrecoeur, avec un évident parti pris d'éviter les détails précis.
Cette rencontre me donna beaucoup à penser, car ce que j'apprenais était en contradiction formelle avec la proposition qui m'était faite. Le temps pressant, je résolus de partir pour Stépantchikovo, dans l'intention de réconforter mon oncle et même de le sauver, si possible, c'est-à-dire de faire chasser Foma, d'empêcher cet odieux mariage avec la vieille demoiselle et de rendre le bonheur à cette malheureuse jeune fille en l'épousant. Car le prétendu amour de mon oncle pour elle m'apparaissait comme une misérable invention de Foma.
Comme font les très jeunes gens, je sautai d'une extrémité à l'autre et, chassant toute hésitation, je brûlai de l'ardeur d'opérer des miracles et d'accomplir mille exploits. Il me semblait faire preuve d'une générosité extraordinaire en me sacrifiant noblement au bonheur d'un être aussi charmant qu'innocent et je me souviens que, pendant tout le trajet, je me sentis fort satisfait de moi. C'était en juillet; le soleil luisait; devant moi s'étendait l'immensité des champs de blé déjà presque mûr... J'étais resté si longtemps enfermé à Pétersbourg, que je croyais voir le monde pour la première fois.
II MONSIEUR BAKHTCHEIEV
J'approchais du but de mon voyage. En traversant la petite ville de B..., qui n'est plus qu'à dix verstes de Stépantchikovo, je dus m'arrêter chez un maréchal ferrant pour faire réparer l'un des moyeux de mon tarantass. C'était là un travail sans grande importance, et je résolus d'en attendre la fin avant de terminer mes dix verstes.
Ayant mis pied à terre, je vis un gros monsieur qu'une nécessité analogue avait, comme moi, contraint de s'arrêter. Depuis une grande heure, il était là, suffoqué par la chaleur torride; il criait et jurait avec une impatience hargneuse et s'efforçait d'activer le travail des ouvriers. Au premier coup d'oeil, ce monsieur était un grincheux d'habitude. Il pouvait avoir quarante- cinq ans. Son énorme opulence, son double menton, ses joues bouffies et grêlées disaient une plantureuse existence de hobereau. Il y avait dans son visage quelque chose de féminin qui sautait de suite aux yeux. Large et confortable, son costume n'était pas cependant à la dernière mode.
Je ne puis comprendre pourquoi il était fâché contre moi, d'autant plus que nous nous voyions pour la première fois et que nous ne nous étions pas encore dit une parole, mais je le vis bien aux regards furieux qu'il me lança dès que je fus descendu de voiture. Pourtant, j'avais grande envie de faire sa connaissance, car les bavardages de ses domestiques m'avaient appris qu'il venait de Stépantchikovo et qu'il y avait vu mon oncle. C'était là une occasion favorable de me renseigner plus amplement.
Soulevant ma casquette, je remarquai avec toute la gentillesse du monde que les voyages nous occasionnent parfois des accidents bien désagréables, mais le gros bonhomme me toisa des pieds à la tête d'un regard dédaigneux et mécontent, puis, grommelant, me tourna le dos. Cette partie de sa personne était sans doute fertile en suggestions intéressantes, mais peu propice à la conversation.
-- Grichka, ne ronchonne pas ou je te ferai fouetter! cria-t-il à son domestique sans avoir l'air d'entendre mon observation sur les désagréments du voyage.
Grichka était un vieux laquais à cheveux blancs, porteur d'une longue redingote et d'énormes favoris de neige. Tout indiquait que lui aussi était en colère et il ne cessait de marmonner. La menace du maître fut le signal d'une prise de bec.
-- Tu me feras fouetter! Crie-le donc plus haut! fit Grichka d'une voix si nette que tout le monde l'entendit, et, indigné, il se mit en devoir d'arranger quelque chose dans la voiture.
-- Quoi? Qu'est-ce que tu viens de dire? «Crie-le donc plus fort!»... Tu veux faire l'insolent? clama le gros homme devenu écarlate.
-- Mais qu'avez-vous donc à vous fâcher ainsi? On ne peut donc plus dire un mot?
-- Me fâcher? L'entendez-vous? Mais c'est lui qui se fâche et je n'ose plus rien dire!
-- Qu'avez-vous à grogner?
-- Ce que j'ai? Il me semble que je suis parti sans dîner.
-- Qu'est-ce que ça peut me faire? Vous n'aviez qu'à dîner! Je disais seulement un mot aux maréchaux-ferrants.
-- Oui; eh bien qu'as-tu à ronchonner contre les maréchaux- ferrants?
-- Ce n'est pas contre eux que je ronchonne; c'est contre la voiture.
-- Et pourquoi donc?
-- Ben, pourquoi qu'elle s'est démolie? Que ça n'arrive plus!
-- Ce n'était pas contre la voiture que tu grognais; c'était contre moi. Ce qui arrive est de ta faute et c'est moi que tu accuses!
-- Voyons, Monsieur, laissez-moi en paix!
-- Et toi, pourquoi ne m'as-tu pas dit une seule parole pendant tout le trajet? D'habitude tu me parles, pourtant!
-- Une mouche m'était entrée dans la bouche, voilà pourquoi! Suis- je là pour vous raconter des histoires? Si vous les aimez, vous n'avez qu'à prendre avec vous la Mélanie.
Le gros homme ouvrit la bouche dans l'évidente intention de répondre, mais il se tut, ne trouvant rien à dire. Le domestique, satisfait d'avoir manifesté devant tout le monde et son éloquence et l'influence qu'il exerçait sur son maître, se mit à donner des explications aux ouvriers, d'un air important.
Mes avances étaient restées vaines, sans doute à cause de ma maladresse, mais une circonstance inopinée me vint en aide. De la caisse d'une voiture privée de ses roues et attendant la réparation depuis des temps immémoriaux, on vit soudain surgir une tête endormie, malpropre et dépeignée. Ce fut un rire général parmi les ouvriers. L'homme était enfermé dans la caisse où il avait cuvé son vin, et n'en pouvait pus sortir. Il se dépensait en vains efforts et finit par prier qu'on allât lui chercher un certain outil. Cela mit l'assistance en joie.
Il est des natures que les spectacles grotesques ravissent, sans qu'elles sachent trop pourquoi. Le gros hobereau était de ces gens-là. Peu à peu, son faciès sévère et taciturne se détendit, s'adoucit, exprima la gaieté et se rasséréna complètement.
-- Mais n'est-ce pas Vassiliev? demanda-t-il avec compassion. Comment se trouve-t-il là dedans?
-- Oui, oui, Monsieur, c'est Vassiliev! cria-t-on de tous côtés.
-- Il a bu, Monsieur, fit un grand ouvrier sec, et de figure sévère qui prétendait jouer un rôle prépondérant parmi ses camarades. Il a bu. Depuis trois jours, il a quitté son patron et il se cache ici. Et voici qu'il réclame son dernier outil? Qu'en veux-tu faire, tête vide? Il veut l'engager.
-- Archipouchka, l'argent est comme l'oiseau: il s'en vient et il s'en va. Laisse-moi aller chercher mon outil, au nom de Dieu! suppliait Vassiliev d'une voix grêle et fêlée.
-- Reste donc tranquille, diable! puisque tu es bien ici. Il boit depuis avant-hier; ce matin, nous l'avons ramassé dans la rue dès l'aube et nous avons dit à Matvéï Ilitch qu'il était tombé malade, qu'il avait des coliques!
Ce fut une explosion de rires.
-- Mais où est mon outil?
-- Mais chez Zouï, voyons! Un homme saoul, Monsieur, c'est tout vous dire.
-- Hé! hé! hé! Ah! canaille, c'est ainsi que tu travailles en ville? tu veux engager ton dernier outil! fit le gros homme, secoué d'un rire satisfait et tout à fait de bonne humeur, maintenant. Si vous saviez l'habile menuisier qu'il est! On n'en trouverait pas un pareil à Moscou. Seulement, voilà les tours qu'il joue! -- continua-t-il en s'adressant à moi. -- Laisse-le sortir, Arkhip, il a peut-être besoin de quelque chose.
On obéit au gros monsieur. Le clou fut enlevé qui condamnait la portière de la voiture où était enfermé Vassiliev, lequel apparut tout souillé de boue et les vêtements déchirés. Il cligna des yeux et, chancelant, il éternua, puis, se faisant de sa main un abat- jour, il jeta un regard circulaire.
-- Que de monde! que de monde! et bien sûr que personne de ces gens-là n'a bu! dit-il d'un ton triste et lent, hochant la tête avec un air de contrition. Bien le bonjour, frérots. Je vous souhaite une heureuse matinée!
-- Matinée! mais tu ne vois donc pas que nous sommes après-midi, espèce de fou?
-- Ah! tu m'en diras tant!
-- Hé! hé! hé! Quel farceur! s'écria encore le gros monsieur, en me regardant avec affabilité et tout secoué de rire. Tu n'as pas honte, Vassiliev?
-- C'est le malheur qui me fait boire, Monsieur, répondit le sombre Vassiliev, évidemment enchanté de pouvoir parler de son malheur.
-- Quel malheur, imbécile?
-- Un malheur comme on n'en a jamais vu. Nous voilà sous les ordres de Foma Fomitch!
-- Qui? Depuis quand? s'exclama le gros homme avec animation, pendant que, très intéressé, je faisais un pas en avant.
-- Mais tous ceux de Kapitonovka. Notre seigneur le colonel (que Dieu le garde en bonne santé!) veut faire présent de Kapitonovka, qui lui appartient, à Foma Fomitch; il lui donne soixante-dix âmes. «C'est pour toi, Foma, a-t-il dit. Tu ne possèdes rien, car ton père ne t'a point laissé de fortune -- Vassiliev envenimait son récit à plaisir. -- C'était un gentilhomme venu, on ne sait d'où; comme toi, il vivait chez les seigneurs et mangeait à la cuisine. Mais je vais te donner Kapitonovka; tu seras un propriétaire foncier avec des serviteurs; tu n'auras plus qu'à te la couler douce...»
Mais le gros homme n'écoutait plus. L'effet que lui produisit le récit de l'ivrogne fut extraordinaire. Il en devint violet; son double menton tremblait; ses petits yeux s'injectèrent de sang.
-- Il ne manquait plus que cela! fit-il, suffoqué. Cette racaille de Foma va devenir propriétaire! Pouah!... Allez tous au diable. Dépêchez-vous, là-bas, que je m'en aille!
Je m'avançais résolument et je lui dis.