Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)

Chapter 19

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-- Il a parlé de vingt-cinq roubles, fit Vidopliassov.

-- C'est, mon cher, de l'argent que je lui avait prêté l'autre fois à la station où nous nous étions rencontrés. Il était sorti sans argent. Naturellement, il me l'enverra par le premier courrier... Mon Dieu! que je regrette son départ! Si j'envoyais courir après lui, Sérioja?

-- Non, mon cher oncle, ne le faites pas.

-- Je suis de ton avis. Vois-tu, Sérioja, je ne suis pas un philosophe, mais je crois que tout homme est beaucoup meilleur qu'il ne le paraît. Il en est de même avec Korovkine: il n'a pas pu supporter cette honte... Mais allons donc auprès de Foma! Voilà trop longtemps que nous sommes ici; il pourrait se sentir blessé de notre ingratitude, de notre manque d'attentions... Allons! Ah! Korovkine! Korovkine!

Mon récit est terminé. Les amants sont réunis et le génie de la Bonté s'est définitivement établi dans la maison, sous les apparences de Foma Fomitch. Nous pourrions nous livrer à de nombreux commentaires, mais ne sont-ils pas dès à présent superflus? Tel est, du moins, mon avis.

Je suppléerai à ces commentaires par quelques mots sur le sort de mes héros, car on sait qu'un roman ne saurait finir autrement; c'est formellement interdit par la tradition.

On unit les heureux époux quelque six semaines après les événements que je viens de rapporter. Tout se passa en famille, sans bruit, sans grand apparat, sans innombrables invités. J'étais le garçon d'honneur de Nastenka; Mizintchikov était celui de mon oncle. Il y avait bien quelques invités, mais le principal personnage de la cérémonie fut naturellement Foma Fomitch. Il advint bien qu'on l'oublia une fois en versant le champagne. Ce fut une grave affaire, accompagnée de reproches, de gémissements, de cris. Foma s'était réfugié dans sa chambre et, s'y étant enfermé, il clamait qu'on le dédaignait, que des «gens nouveaux» s'étaient introduits dans la famille et qu'il était tout au plus un copeau bon à jeter dehors. Mon oncle était désolé. Nastenka pleurait; la générale, selon sa coutume en pareil cas, avait une crise de nerfs... La fête ressemblait plutôt à un enterrement.

Cette vie se prolongea pour mon oncle, et, pour la pauvre petite Nastia, pendant sept ans de cohabitation avec Foma Fomitch qui mourut l'an dernier. Jusqu'au jour de sa mort, il ne fit que des siennes, sans parvenir jamais à lasser l'adoration de «ceux dont il avait fait le bonheur». Tout au contraire, elle ne fit que croître de jour en jour et proportionnellement à l'extravagance de ses caprices.

Yégor Ilitch et Nastenka étaient si heureux qu'ils tremblaient pour une félicité dont Dieu s'était montré par trop prodigue, à leur gré. Ils ne pouvaient se reconnaître dignes de pareils bienfaits et étaient persuadés qu'il leur faudrait les payer plus tard par des souffrances.

On pense bien que, dans cette douce maison, Foma faisait la pluie et le beau temps. Et que ne fit-il pas pendant ces sept ans? On ne saurait même imaginer jusqu'à quelles fantaisies extrêmes le mena parfois son âme oisive et repue, et ce qu'il sut inventer de caprices raffinés, de friandises morales.

Trois ans après le mariage de mon oncle, ma grand'mère trépassait et l'on vit Foma, devenu orphelin, en proie au plus violent désespoir. Même après un si long temps passé, ce n'est qu'avec une véritable épouvante qu'on parle chez mon oncle de son état à ce moment.

La tombe à moitié comblée, il s'y précipita, exigeant qu'on l'enterrât aussi et, pendant tout un mois, on ne put lui laisser ni fourchette ni couteau. Une fois même, il fallut se mettre à quatre pour lui ouvrir la bouche et en extraire une épingle. Un des spectateurs de cette scène dramatique n'avait pu s'empêcher de remarquer que Foma eût eu mille fois le temps d'avaler cette épingle, si tel eût été son caprice; pourtant, il s'en était abstenu. Une telle appréciation n'en fut pas moins repoussée avec indignation par tous les assistants et le malencontreux observateur se vit convaincu de malveillance et d'insensibilité.

Seule, Nastenka avait gardé le silence et ce n'avait pas été sans inquiétude que mon oncle avait surpris sur son visage un imperceptible sourire. Il faut d'ailleurs remarquer que, malgré les invraisemblables caprices auxquels Foma s'abandonna dans la maison de Yégor Ilitch, il ne s'était plus permis les sermons despotiques ni l'arrogance d'antan.

Il se plaignait, pleurait, faisait des reproches, mais ne se laissait plus aller à des créations dans le genre de «Votre Excellence» et je crois bien que tout l'honneur de ce changement revenait à Nastenka. Insensiblement, elle avait contraint Foma de se plier devant certaines nécessités. Ne voulant pas assister à l'humiliation de son mari, elle était arrivée à faire respecter sa volonté.

Foma voyait très clairement qu'elle l'avait presque deviné. Je dis: presque, parce que Nastenka ne cessa point de le dorloter et de faire chorus avec son mari chaque fois qu'il chantait les louanges du grand homme. Elle voulait que chacun respectât mon oncle en toutes choses, et c'est pourquoi elle approuvait à haute voix son attachement à Foma Fomitch.

Mais je suis bien sûr que le coeur d'or de Nastenka avait su oublier les outrages et qu'une fois que Foma l'eut unie à mon oncle, elle lui avait tout pardonné. De plus, je crois qu'elle avait accepté de tout son coeur l'opinion de mon oncle, qu'on ne pouvait trop exiger d'un martyr et d'un ex-bouffon, qu'on devait ménager sa susceptibilité. La pauvre Nastenka avait appartenu à la catégorie des «humiliés» et elle s'en souvenait.

Au bout d'un mois, Foma s'était calmé. Il était même devenu doux et bon, mais, en revanche, on vit d'autres accidents se manifester chez lui: il tombait soudain en une sorte de catalepsie qui plongeait tous les assistants dans la plus folle épouvante.

Brusquement, alors que le martyr parlait d'abondance ou même qu'il riait, on le voyait devenir soudain comme figé, pétrifié dans la posture même où il se trouvait au moment de l'accès. Supposons qu'il ait ri: alors, il conservait le sourire aux lèvres. Tenait- il une fourchette? l'objet restait en sa main levée. Puis, la main s'abaissait d'elle-même, mais Foma Fomitch ne se souvenait de rien, n'avait rien senti. Il restait assis, battant des paupières, mais n'entendant rien, ne comprenant rien, ne disant rien. Et cela durait parfois une heure entière.

Bien entendu, tous les habitants de la maison se mouraient de peur, marchaient sur la pointe des pieds, pleuraient. À la fin, Foma se réveillait, accusant une extrême fatigue et assurant que de tout ce temps, il n'avait rien vu, rien entendu. Faut-il donc prétendre que cet homme eût la passion de poser jusqu'à supporter des heures entières de volontaire martyre, dans le but unique de pouvoir dire ensuite: «Voyez donc si mes sentiments sont plus nobles que les vôtres?»

Il advint un jour qu'ayant maudit mon oncle «pour les offenses dont il l'abreuvait à toute heure et ses manques de respect», Foma se transporta chez M. Bakhtchéiev, qui, depuis le mariage, s'était maintes fois querellé avec Foma, mais n'avait jamais manqué de lui demander pardon. Cette fois, Stépane Alexiévitch s'était employé avec une ardeur extraordinaire. Il avait reçu Foma avec le plus grand enthousiasme, l'avait gavé de victuailles, et s'était engagé à dire son fait à mon oncle et même à déposer une plainte contre lui, car il existait entre leurs deux propriétés une parcelle de terrain contestable et dont ils n'avaient jamais discuté, mon oncle en laissant la jouissance à Stépane Alexiévitch sans la moindre protestation.

Négligeant de l'aviser, M. Bakhtchéiev faisait atteler, gagnait la ville au galop, y formulait une demande de jugement lui attribuant formellement la propriété de ce lopin, à charge pour mon oncle de payer tous frais et dommages-intérêts que de droit en punition de son arbitraire et de son accaparement. Mais, dès le lendemain, Foma, s'ennuyant chez Bakhtchéiev, pardonnait à mon oncle venu pour lui offrir sa tête coupable et regagnait Stépantchikovo en sa compagnie.

Quand, à son retour de la ville, il n'avait plus retrouvé Foma, la colère de Stépane Alexiévitch avait été terrible; mais, trois jours plus tard, il se rendait à Stépantchikovo où, les larmes aux yeux, il avait demandé pardon à mon oncle et déchiré sa plainte. De son côté, mon oncle l'avait réconcilié le jour même avec Foma Fomitch et, de nouveau, on avait vu Stépane Alexiévitch suivre Foma avec la fidélité d'un chien, répondant à chacune de ses paroles: «Tu es un homme intelligent, Foma! Tu es un savant, Foma!»

Foma Fomitch dort à présent dans sa tombe, à côté de la générale, sous un précieux mausolée en marbre blanc où l'on peut lire quantité de citations attendries et de formules louangeuses. Souvent, après la promenade, Nastenka et Yégor Ilitch pénètrent pieusement dans l'enclos de l'église pour prier sur les restes du grand homme.

Il n'en peuvent parler sans une douce mélancolie et se rappellent chacune de ses paroles, et ce qu'il mangeait, et ce qu'il aimait. Ses vêtements sont conservés comme de précieuses reliques.

Seuls tous deux, mon oncle et sa femme ne s'en sont attachés que davantage. Dieu ne leur a pas envoyé d'enfants; mais, bien qu'ils en souffrent, ils n'osent se plaindre. Sachenka est depuis longtemps la femme d'un homme charmant, et Ilucha fait ses études à Moscou, de sorte que les deux époux vivent seuls.

Ils s'adorent. La préoccupation que chacun d'eux a de l'autre est véritablement touchante. Nastia ne cesse de prier pour son mari. Il me semble que si l'un d'eux venait à mourir, l'abandonné ne pourrait survivre huit jours. Mais que Dieu leur donne longue vie!

Ils reçoivent avec une charmante amabilité et sont toujours prêts à partager leur avoir avec les malheureux. Nastenka aime à lire la Vie des Saints et prétend que les oeuvres ordinaires ne sont pas suffisantes, qu'il faudrait tout donner aux indigents et vivre heureux dans la pauvreté. Si ce n'était le souci d'Ilucha et de Sachenka, il y aurait longtemps que mon oncle l'aurait écoutée, car il est en tout de l'avis de sa femme.

Prascovia Ilinitchna vit avec eux et fait ses délices de leur consentement. C'est toujours elle qui tient la maison. Peu de temps après le mariage de mon oncle, M. Bakhtchéiev lui avait offert sa main, mais elle avait refusé carrément. On en avait conclu qu'elle allait se retirer dans un couvent; mais cette supposition ne se réalisa pas. Prascovia possède une singulière propriété de caractère: elle ne peut que s'anéantir devant ceux qu'elle aime, elle les mange des yeux, plie devant leurs moindres caprices, les suit pas à pas et les sert. Depuis la mort de sa mère, elle considéra que son devoir était de rester avec son frère et tout faire pour contenter Nastenka.

Le vieux Éjévikine est encore en vie et, depuis ces derniers temps, il fréquente de plus en plus sa fille; mais, au commencement, il désolait mon oncle par le soin qu'il apportait à écarter de Stépantchikovo et sa personne et sa marmaille (c'est ainsi qu'il qualifiait ses enfants). Les invitations de mon oncle n'avaient aucune prise sur lui: c'est un homme aussi fier que susceptible, et cette susceptibilité a même quelque chose de maladif.

À cette seule pensée que, pauvre, il serait reçu par générosité dans une riche maison, qu'il pourrait être considéré comme un importun, il s'affolait. Il refusa souvent l'aide de Nastenka et n'accepta jamais que l'indispensable. Il ne voulait jamais rien prendre de mon oncle. Nastenka s'était grandement trompée en me disant dans le jardin que c'était pour elle que son père jouait un rôle de bouffon.

Certes, il souhaitait ardemment de marier sa fille, mais, s'il bouffonnait, c'était tout simplement par un besoin intérieur de trouver une issue aux colères accumulées qui l'étouffaient. La nécessité de railler et de donner cours à de méchants propos faisait partie de sa nature. Il se présentait comme le plus vil flatteur, tout en laissant entendre qu'il ne cajolait les gens que par pose, et plus basse était sa flatterie, plus mordante était sa raillerie. Il était ainsi!

Mon oncle avait réussi à placer tous ses enfants dans les meilleurs établissements de Moscou et de Pétersbourg, mais le vieillard ne s'était laissé faire que lorsque Nastenka lui eût prouvé que tout cela se faisait à ses frais personnels, c'est-à- dire avec les trente mille roubles donnés par Tatiana Ivanovna.

À la vérité, on n'avait jamais accepté cet argent, mais on avait assuré à Tatiana Ivanovna, pour la consoler, qu'on aurait recours à elle au premier besoin d'argent et, pour mieux la convaincre, on lui avait par deux fois emprunté des sommes considérables. Mais Tatiana mourut il y a trois ans, et Nastia dut bien recevoir ses trente mille roubles. La mort de la pauvre demoiselle fut subite. Toute la famille se préparait à se rendre au bal chez des voisins, et Tatiana n'avait pas eu le temps de mettre sa robe de bal et de se poser sur les cheveux une magnifique couronne de roses blanches que, prise d'un malaise, elle s'était laissée tomber dans un fauteuil, où elle n'avait pas tardé à expirer.

On l'enterra avec sa couronne de bal. Nastia en éprouva un grand chagrin, car elle avait l'habitude de choyer Tatiana et de la soigner comme une enfant. Elle avait étonné tout le monde par la sagesse de son testament. À part les trente mille roubles qu'elle laissait à Nastenka, le reste, trois cent mille environ, devait être consacré à l'éducation de fillettes orphelines et à les doter à leur sortie des établissements scolaires.

C'est l'année de sa mort que se maria la demoiselle Pérépélitzina, qui était restée chez mon oncle après le trépas de la générale, dans l'espoir de gagner les bonnes grâces de Tatiana Ivanovna. Sur ces entrefaites, un fonctionnaire des environs était devenu veuf. C'était le possesseur de Michino, le petit village où s'était enfui Obnoskine en compagnie de Tatiana Ivanovna.

Terrible chicanier, ce fonctionnaire, qui avait six enfants d'un premier lit, soupçonna que la Pérépélitzina possédait quelque argent, et il présenta sa demande, qui fut immédiatement acceptée. Mais elle était plus pauvre qu'un rat d'église. Elle ne possédait en tout et pour tout que les trois cents roubles que Nastenka lui donna en cadeau de mariage.

Actuellement, le mari et la femme se battent du matin au soir. Elle passe son temps à tirer les cheveux de ses enfants, à leur distribuer des taloches et à griffer la figure de son mari (du moins à ce qu'on dit), en lui reprochant à tout instant sa qualité de fille d'un lieutenant-colonel.

Mizintchikov aussi s'est casé. Ayant sagement abandonné ses vues sur Tatiana Ivanovna, il se mit à étudier l'agriculture. Mon oncle le recommanda à un comte, riche propriétaire qui possédait trois mille âmes à environ quatre-vingt verstes de Stépantchikovo, et qui venait parfois visiter ses biens. Frappé des capacités de Mizintchikov et prenant en considération la recommandation de mon oncle, le comte proposait à l'ancien hussard la gérance de ses domaines, après en avoir, au préalable, chassé l'intendant allemand, qui le volait de son mieux, en dépit de la fameuse honnêteté allemande.

Cinq ans plus tard, la propriété du comte était devenue méconnaissable; les paysans étaient riches; les revenus avaient doublé; en un mot, le nouvel intendant s'était distingué, et il était devenu célèbre par ses capacités dans tout le gouvernement. Aussi, quelle ne fut pas la surprise et la douleur du comte lorsque, au bout de cinq ans, et malgré toute les prières et les offres d'augmentation de traitement, Mizintchikov démissionna.

Le comte s'imaginait qu'il avait été séduit par d'autres propriétaires de quelque gouvernement voisin. Mais tout le monde fut bien étonné quand, deux mois après sa retraite, Ivan Ivanovitch Mizintchikov se rendit acquéreur d'une magnifique propriété de cent âmes situées à quarante verstes du domaine du comte, et appartenant à un ancien hussard ruiné qui avait été son camarade au régiment. Il avait aussitôt engagé ces cent âmes et, un an après, il en rachetait soixante autres aux environs. Il est actuellement un gros propriétaire. Tout le monde se demande avec étonnement où il a trouvé de l'argent. Il en est qui hochent la tête. Mais Ivan Ivanovitch est fort tranquille, et sa conscience ne lui fait aucun reproche.

Il a fait venir de Moscou cette soeur qui lui avait donné ses derniers trois roubles pour s'acheter des chaussures quand il était parti pour Stépantchikovo. Une charmante fille, d'ailleurs, bien que n'étant plus de la première jeunesse, douce, aimante, instruite, un peu timide. Elle vivait à Moscou comme demoiselle de compagnie, chez je ne sais quelle bienfaitrice. Elle est à genoux devant son frère, dont elle respecte la volonté à l'égal de la loi, tient son ménage et se trouve heureuse. Mizintchikov ne la gâte pas et la néglige un peu, mais elle ne s'en aperçoit pas.

Elle est fort aimée à Stépantchikovo, et l'on dit que M. Bakhtchéiev n'est pas indifférent à ses charmes. Il la demanderait bien en mariage, mais il craint un refus. Du reste, nous espérons pouvoir nous occuper plus spécialement de M. Bakhtchéiev dans un prochain récit.

Je crois que j'ai passé en revue tous mes personnages!... Ah! j'oublie: Gavrilo est devenu très vieux et il a complètement désappris le français. Falaléi a fait un cocher fort présentable et, pour ce qui est du malheureux Vidopliassov, il y a beau jour qu'il fut enfermé dans une maison de fous où il est mort, autant que je me souviens. Un de ces jours, j'irai faire un tour à Stépantchikovo, et je m'en enquerrai auprès de mon oncle.