Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)

Chapter 18

Chapter 183,893 wordsPublic domain

-- Je veux aimer l'homme! criait Foma, et on me le prend! On m'empêche d'aimer l'homme! on m'arrache l'homme! Donnez, donnez- moi l'homme que j'aime! Où est-il, cet homme? Où s'est-il caché? Pareil à Diogène avec sa lanterne, je l'ai cherché pendant toute mon existence, et je ne peux pas le trouver et je ne pourrai aimer personne tant que je n'aurai pas trouvé cet homme! Malheur à celui qui a fait de moi un misanthrope! Je crie: donnez-moi l'homme que je l'aime et l'on me pousse Falaléi! Aimerais-je Falaléi? Voudrais-je aimer Falaléi? Pourrai-je enfin aimer Falaléi, alors même que je le voudrais? Non! Pourquoi? Parce qu'il est Falaléi! Pourquoi je n'aime pas l'humanité? Mais parce que tout ce qui est au monde est Falaléi ou lui ressemble! Je ne veux pas de Falaléi! Je hais Falaléi! Je crache sur Falaléi! J'écraserai Falaléi! et, s'il eût fallu choisir, j'eusse préféré Asmodée à Falaléi. Viens, viens ici, mon éternel bourreau; viens ici! cria-t-il tout à coup à l'infortuné Falaléi qui se tenait innocemment derrière la foule groupée autour de Foma Fomitch et, tirant par la main le pauvre garçon à moitié fou de peur, il continua: -- Viens ici!... Colonel! je vous prouverai la véracité de mes dires, la réalité de ces continuelles railleries dont je me plaignais! Dis-moi, Falaléi (et dis la vérité!), de quoi as-tu rêvé cette nuit? Vous allez voir, colonel, les fruits de votre politique! Voyons, parle, Falaléi!

Tremblant d'effroi, le malheureux enfant jetait autour de lui des regards désespérés qui cherchaient un appui; mais tous attendaient sa réponse en frissonnant.

-- Eh bien, Falaléi, j'attends!

Pour toute réponse, Falaléi fit une affreuse grimace, ouvrit une bouche immense et se mit à pleurer comme un veau.

-- Eh bien, colonel, vous voyez cet entêtement? Est-ce naturel? Pour la dernière fois, Falaléi, je te demande de quoi tu as rêvé cette nuit?

-- De...

-- Dis que tu as rêvé de moi! lui souffla Bakhtchéiev.

-- De vos vertus! lui souffla Éjévikine dans l'autre oreille.

Falaléi se tournait alternativement de chaque côté, puis:

-- De vos... de vos ver... du boeuf blanc! beugla-t-il enfin, et il fondit en larmes.

Il y eut un ah! horrifié. Mais Foma Fomitch était en humeur de générosité:

-- Je me plais du moins à reconnaître ta franchise, Falaléi, déclara-t-il, une franchise que je ne trouve pas chez bien d'autres. Que Dieu soit avec toi! Si tu me taquines volontairement à l'instigation de ces autres, Dieu vous récompensera tous ensemble. S'il en est autrement, je te félicite pour ton inestimable franchise, car, même dans le dernier des hommes (et tu l'es), j'ai pour habitude de voir encore l'image de Dieu... Je te pardonne, Falaléi... Mes enfants, embrassez-moi; je reste!

-- «Il reste!» s'écrièrent d'une seule voix tous les assistants ravis.

-- Je reste et je pardonne. Colonel, donnez du sucre à Falaléi; il ne faut pas qu'il pleure dans un pareil jour de bonheur!

Une telle générosité fut naturellement trouvée extraordinaire. Se préoccuper de ce Falaléi et dans un tel moment! Mon oncle se précipita pour exécuter l'ordre donné et, tout aussitôt, un sucrier d'argent se trouva comme par enchantement dans les mains de Prascovia Ilinitchna. D'une main tremblante, mon oncle réussit à en extraire deux morceaux de sucre, puis trois, qu'il laissa tomber, l'émotion l'ayant mis dans l'impossibilité de rien faire.

-- Eh! cria-t-il, pour un pareil jour! -- Et il donna à Falaléi tout le contenu du sucrier, ajoutant: -- Tiens Falaléi, voilà pour ta franchise!

-- Monsieur Korovkine! annonça soudainement Vidopliassov apparu sur le seuil de la porte.

Il se produisit une petite confusion. La visite de Korovkine tombait évidemment fort mal à propos. Tous les regards interrogèrent mon oncle, qui s'écria un peu confus:

-- Korovkine! Mais j'en suis à coup sûr enchanté! et il regarda timidement Foma. Seulement, je ne sais s'il est convenable de le recevoir en un pareil moment. Qu'en penses-tu, Foma?

-- Mais ça ne fait rien! ça ne fait rien! répondit Foma avec la plus grande amabilité. Recevez donc Korovkine, et qu'il prenne part à la félicité générale.

En un mot Foma Fomitch était d'une humeur angélique.

-- J'ose respectueusement vous annoncer, remarqua Vidopliassov, que M. Korovkine n'est pas dans un état normal.

-- Comment? Il n'est pas dans un état normal! Qu'est-ce que tu nous chantes là? s'écria mon oncle.

-- Mais il est ivre...

Et, avant que mon oncle ait eu le temps de rougir, d'ouvrir la bouche, de se troubler, nous connûmes le mot de cette énigme. Dans la porte s'encadra Korovkine en personne; il s'efforçait d'écarter Vidopliassov pour se mieux révéler à la société surprise.

C'était un homme de petite taille, mais râblé, d'une quarantaine d'années, aux cheveux noirs grisonnants et taillés en brosse, au visage rouge et plein, aux petits yeux injectés de sang. Il avait une haute cravate de crin et portait un frac extrêmement usé, déchiré sous l'aisselle et tout couvert de duvet et de foin, un impossible pantalon et une crasseuse casquette qu'il tenait à la main. Il était abominablement ivre. Parvenu au milieu de la pièce, il s'arrêta, vacillant, et parut un instant plongé dans une profonde méditation d'ivrogne; puis sa figure s'épanouit en un large sourire.

-- Excusez, Messieurs et Mesdames! Je crois que je suis un peu... (ici, il s'appliqua une tape sur la tête).

La générale se couvrit d'une expression de dignité offensée. Toujours assis dans son fauteuil, Foma toisait avec ironie l'excentrique visiteur que Bakhtchéiev contemplait avec un étonnement où il y avait de la compassion. La confusion de mon oncle était immense. Il souffrait le martyre pour Korovkine.

-- Korovkine, commença-t-il, écoutez...

-- Attendez que je me présente, interrompit Korovkine. Je me présente, interrompit Korovkine. Je me présente: l'enfant de la nature... Mais que vois-je? Des dames!... Et tu ne dis pas, canaille, que tu as des dames? -- ajouta-t-il en guignant mon oncle avec un sourire malin. --. Ça ne fait rien, courage! On va se présenter aussi au beau sexe... Charmantes dames! -- commença- t-il d'une langue péniblement pâteuse et en s'arrêtant à chaque mot, -- vous voyez devant vous un malheureux qui... en un mot... et cætera... J'aurais peine à dire le reste... Musiciens! une polka!

-- N'auriez-vous pas envie de vous reposer un peu? s'enquit l'aimable Mizintchikov en s'approchant placidement de Korovkine.

-- Me reposer? C'est pour m'insulter que vous dites ça?

-- Nullement, mais ça fait tant de bien après un voyage...

-- Jamais! répondit Korovkine avec indignation. Tu crois que je suis saoul? Eh bien, pas du tout!... Du reste, où est-ce qu'on repose, ici?

-- Venez, je vais vous y conduire.

-- Oui, tu vas me conduire à l'écurie? À d'autres, mon cher! Je viens d'y passer la nuit... Et puis d'ailleurs, mène-moi-z'y... Pourquoi ne pas aller avec un brave homme? Inutile de m'apporter un oreiller! Un militaire n'a pas besoin d'oreiller!... Prépare- moi un canapé... un canapé... Puis, écoute... Je vois que tu n'es pas méchant... Prépare-moi donc aussi... tu comprends?... Du rhum, quoi!... Un tout petit verre, pour chasser la mouche, rien que pour chasser la mouche!

-- Entendu... parfait! répondait Mizintchikov.

-- Bien, mais... attends donc. Il faut que je prenne congé... Adieu, mesdames et mesdemoiselles! Vous m'avez, pour ainsi dire... transpercé le coeur... Mais bon! je ferai ma déclaration plus tard... Réveillez-moi seulement vers le commencement, ne fût-ce que cinq minutes avant le commencement... Mais ne commencez pas sans moi; vous entendez!

Et le joyeux gaillard sortit en compagnie de Mizintchikov.

Tout le monde se taisait. L'étonnement ne se dissipait pas. Enfin, Foma se mit à ricaner doucement et peu à peu, son rire se fit plus franc, ce que voyant, la générale commença à s'égayer aussi, malgré que son visage ne perdit rien de son air de dignité outragée. Le rire gagnait de tous côtés. Mais mon oncle restait sur place, comme assommé, rougissant aux larmes et n'osant plus prononcer un mot.

-- Mon Dieu! fit-il enfin, qui eût pu se douter...? Mais aussi... aussi... cela peut arriver à tout le monde. Foma, je t'assure que c'est un très honnête homme, et très lettré, Foma... tu verras!

-- Je vois! je vois! répétait Foma en se tordant de rire, très lettré! tout à fait lettré!

-- Et comme il parle sur les chemins de fer! fit à mi-voix le perfide Éjévikine.

-- Foma!... s'écria mon oncle.

Mais un rire général couvrit ses paroles. Foma se tordait et... mon oncle fit tout bonnement comme les autres.

-- Eh bien, quoi! -- reprit-il. -- Tu es généreux, Foma; tu as une grande âme; tu as fait mon bonheur; tu pardonneras aussi à Korovkine!

Seule, Nastenka ne riait pas. Elle couvait son fiancé d'un regard plein d'amour qui disait clairement:

-- Que tu es donc charmant et bon! et quel noble coeur tu es! et que je t'aime!

VI CONCLUSION

Le triomphe de Foma fut aussi complet que définitif car, sans lui, rien ne se fût arrangé et le fait accompli primait toutes les réserves, toutes les objections. Mon oncle et Nastenka lui vouèrent une gratitude illimitée et j'avais beau vouloir leur expliquer les motifs réels de son consentement, ils ne voulaient rien entendre. Sachenka clamait: «Oh! le bon, le bon Foma Fomitch! Je vais lui broder un coussin!» et je crois bien que le nouveau converti, Stépane Alexiévitch, m'eût étranglé à la première parole irrespectueuse envers Foma. Il se tenait constamment auprès de lui, le contemplait avec dévotion et répondait à chaque mot prononcé par le maître: «Tu es le plus brave des hommes, Foma! Tu es un savant, Foma!»

Pour ce qui est d'Éjévikine, il était au septième ciel. Depuis longtemps le vieillard voyait que Nastenka avait tourné la tête à Yégor Ilitch et il n'avait cessé de rêver nuit et jour à ce mariage. Il avait traîné l'affaire tant qu'il avait pu et n'y avait renoncé que lorsqu'il n'y avait plus eu moyen de ne pas y renoncer. Foma avait tout réparé. Quel que fût d'ailleurs son ravissement, le vieillard connaissait à fond son Foma, voyait clairement qu'il avait réussi à s'ancrer pour toujours dans cette maison et que sa tyrannie n'aurait plus de fin.

Tout le monde sait que les gens les plus capricieux et les plus désagréables se calment toujours, ne fût-ce que pour quelque temps, alors qu'ils obtiennent satisfaction. Au contraire, Foma Fomitch n'en devint que plus stupidement arrogant. Avant le dîner, quand il eût changé de linge et de vêtements, il s'assit dans son fauteuil, appela mon oncle et, devant toute la famille, lui entama un nouveau sermon:

-- Colonel! vous allez vous marier. Comprenez-vous le devoir...

Et ainsi de suite. Imaginez-vous un discours tenant dix pages du Journal des Débats, mais dix pages composées avec les plus petits caractères et remplies des plus folles sottises, sans un mot sur ces devoirs, mais débordant de louanges éhontées à l'intelligence, à la bonté, à la magnanimité, au courage et au désintéressement d'un certain Foma Fomitch. Tout le monde mourait de faim et brûlait d'envie de se mettre à table; mais personne n'osait interrompre et on écouta ses bêtises jusqu'à la fin. Il n'y eut pas jusqu'à Bakhtchéiev, qui, malgré son formidable appétit, ne lui prêtât une oreille attentive et déférente.

Enchanté de sa propre faconde, Foma Fomitch donna libre cours à sa gaieté et se grisa même à table en portant les toasts les plus saugrenus. Il en vint à plaisanter les fiancés et certaines de ses plaisanteries furent tellement obscènes et peu voilées que Bakhtchéiev lui-même en fut honteux. Si bien qu'à la fin, Nastenka se leva de table et s'enfuit, ce qui transporta Foma Fomitch. Il se ressaisit aussitôt et, en termes brefs, mais expressifs, il esquissa l'éloge des qualités de l'absente et lui porta un toast. Mon oncle était près de l'embrasser pour ces paroles.

En général, les fiancés semblaient un peu gênés et je remarquai que, depuis l'instant de la bénédiction, ils n'avaient pas échangé un seul mot et qu'ils évitaient de se regarder. Au moment où l'on se leva de table, mon oncle avait subitement disparu. En le cherchant, je passai sur la terrasse où, assis dans un fauteuil devant une tasse de café, Foma pérorait, fortement stimulé par la boisson. Il n'avait autour de lui qu'Éjévikine, Bakhtchéiev et Mizintchikov. Je m'arrêtai pour écouter.

-- Pourquoi, criait Foma, pourquoi suis-je prêt à aller sur le bûcher pour mes opinions? Et pourquoi personne de vous n'est-il capable d'en faire autant? Pourquoi? Pourquoi?

-- Mais il serait fort inutile de monter sur le bûcher, Foma Fomitch, raillait Éjévikine. Quelle utilité? D'abord, ça fait souffrir, et puis on serait brûlé; que resterait-il?

-- Ce qu'il resterait? Des cendres sacrées! Mais, comment peux-tu me comprendre? Comment peux-tu m'apprécier? Pour vous, il n'est pas de grands hommes hors certains Césars et autres Alexandres de Macédoine. Qu'ont-ils fait, tes Césars? Qui ont-ils rendu heureux? Qu'a-t-il fait, ton fameux Alexandre de Macédoine! Il a conquis toute la terre? Bon! donne-moi une armée comme la sienne et j'en ferai autant, et toi aussi, et lui aussi... Mais il a assassiné le vertueux Clitus, tandis que moi, je ne l'ai pas assassiné... Quel voyou! quelle canaille! Il n'a guère mérité que les verges et non la gloire que dispense l'histoire universelle... Je n'en dirai pas moins de César!

-- Épargnez au moins César, Foma Fomitch!

-- Certes non! je n'épargnerai pas cet imbécile! criait Foma.

-- Tu as raison, ne les épargne pas! appuyait ardemment Stépane Alexiévitch, fanatisé par des libations trop abondantes; il ne faut pas les rater! Tous ce gens-là ne sont que des sauteurs qui ne pensent qu'à tourner à cloche-pied! Tas de mangeurs de saucisses! Il y en a un qui voulait fonder une bourse! Qu'est-ce que ça signifie? Le diable le sait. Mais je parie que c'est encore quelque cochonnerie! Et l'autre qui vient tituber dans une société choisie et y réclamer du rhum! Je dis ceci: pourquoi ne pas boire? Le tout est de savoir s'arrêter à temps... À quoi bon les épargner? Ce sont tous des canailles! Toi seul, Foma, es un savant!

Quand Bakhtchéiev se donnait à quelqu'un, il se donnait tout entier, sans restrictions, sans arrière-pensée.

Je trouvai mon oncle au fond du parc, au bord de l'étang, dans l'endroit le plus isolé. Il était en compagnie de Nastenka. À ma vue elle s'enfuit dans les taillis comme une coupable. Tout rayonnant, mon oncle vint à ma rencontre; ses yeux brillaient de larmes joyeuses. Il me prit les deux mains et les pressa avec force.

-- Mon ami, dit-il, je ne puis encore croire à mon bonheur... et Nastia est comme moi. Nous restons stupéfaits et nous louons le Très-Haut. Nous pleurions tout à l'heure. Me croiras-tu si je te dis que je ne puis encore revenir à moi? je suis tout troublé: je crois et je ne crois pas. Pourquoi m'arrive-t-il un tel bonheur? Qu'ai-je fait pour le mériter?

-- Si quelqu'un l'a mérité, mon bon oncle, lui dis-je avec chaleur, c'est bien vous. Vous êtes l'homme le plus honnête, le plus noble, le meilleur que j'aie jamais vu.

-- Non, Sérioja, non; c'est trop, -- fit-il avec une sorte de regret -- le malheur est justement que nous ne sommes bons (c'est- à-dire, je ne parle que de moi!) que dans le bonheur en dehors duquel nous ne voulons rien entendre. Nous en causions avec Nastia, il n'y a qu'un instant. Ainsi, Foma avait beau étinceler devant mes yeux, le croirais-tu? jusqu'à ce jour, je n'avais qu'une faible confiance en sa perfection, malgré que je cherchasse à m'en persuader. Hier même, je ne croyais pas en lui quand il refusait cette grosse somme. Je le dis à ma grande honte et mon coeur tremble encore au souvenir de ce qui s'est passé. Mais je ne me contenais plus!...

-- Il me semble, mon oncle, que votre conduite était toute naturelle!

D'un geste, mon oncle m'imposa silence.

-- Non, non, mon cher, ne dis rien! Tout cela ne provient que de ma nature vicieuse, de ce que je suis un ténébreux égoïste et que je lâche la bride à mes passions. D'ailleurs, Foma le dit aussi. (Qu'aurais-je pu répondre à cela!) Tu ne peux t'imaginer, Sérioja, combien de fois je fus grincheux, impitoyable, injuste, arrogant, et non pas seulement avec Foma. Tout cela m'est revenu en tête et j'ai honte de n'avoir rien fait jusqu'ici qui me rende digne d'un pareil bonheur. Nastia le disait aussi tout à l'heure, mais, en vérité, je vois pas les péchés qu'elle peut bien avoir commis, car c'est un ange. Elle vient de me dire que nous sommes de grands débiteurs devant Dieu, qu'il nous faut tâcher de devenir meilleurs, de faire beaucoup de bien. Si tu avais entendu avec quelle chaleur, en quels termes elle disait tout cela. Mon Dieu! Quelle délicieuse jeune fille!

Il s'arrêta un instant sous le coup de l'émotion. Puis il reprit:

-- Nous avons décidé d'être aux petits soins pour Foma, pour ma mère et pour Tatiana Ivanovna. Quelle noble créature aussi que celle-là! Oh! je suis coupable envers tous; je suis coupable envers toi!... Malheur à celui qui oserait faire du tort à Tatiana Ivanovna... oh! alors!... Bon! Mais il faudrait aussi faire quelque chose pour Mizintchikov.

-- Mon oncle, j'ai changé d'opinion sur le compte de Tatiana Ivanovna. Il est impossible de ne pas l'estimer et de ne pas compatir à ses agitations.

-- Précisément! précisément! reprit mon oncle avec chaleur, on ne peut pas ne pas l'estimer... Un autre exemple de ce cas est Korovkine. Bien sûr que tu te moques de lui? -- et il me regarda timidement. -- Tout le monde rit de lui et je sais bien que son attitude n'était guère pardonnable... C'est peut-être un des meilleurs hommes qui existent, mais... la destinée... les malheurs... Tu ne me crois pas et, pourtant, il en peut être ainsi.

-- Mais, mon oncle, pourquoi ne vous croirais-je pas?

Et je me mis à proclamer fougueusement que, les plus nobles sentiments humains peuvent se conserver en tout être déchu, que la profondeur de notre âme est insondable et que l'on n'a pas le droit de mépriser ceux qui sont tombés. Au contraire, il faut les rechercher pour les relever; la mesure admise du bien et de la morale n'est pas équitable... etc., etc.; en un mot, je m'enflammai jusqu'à lui parler de l'école réaliste et j'en vins à déclamer la célèbre poésie:

Quand, des ténèbres du péché...

Mon oncle fut transporté, ravi.

-- Mon ami, mon ami! -- s'écria-t-il avec émotion -- tu me comprends admirablement et tu m'as dit tout ce que j'aurais voulu dire, mais mieux que je ne l'eusse fait. Oui! oui! Dieu! pourquoi l'homme est-il méchant? Pourquoi suis-je si souvent méchant quand il est si beau, si bien d'être bon? Nastia le disait aussi... Mais regarde, quel coin charmant, ajouta-t-il en jetant autour de lui un regard enchanté. Quelle nature! Cet arbre, c'est à peine si un homme pourrait l'entourer de ses bras. Quelle sève! quel feuillage! Quel beau soleil! Comme tout est devenu frais et riant après l'orage!... Quand je pense qu'il se peut que les arbres aient une conscience, qu'ils sentent et qu'ils jouissent de l'existence... Ne le crois-tu pas? Qu'en penses-tu?

-- Cela se peut fort bien, mon oncle. Mais ils sentiraient à leur manière, naturellement.

-- Bien sûr! Oh! l'admirable, l'admirable Créateur!... Tu dois bien te rappeler ce jardin, Sérioja, où tu courais, où tu jouais, étant petit. Je me souviens du temps où tu étais petit. -- (Il me regarda avec amour, avec bonheur) -- On te défendait seulement de t'approcher par trop de l'étang. As-tu oublié que la défunte Katia t'appela un soir et qu'elle te caressait... Tu avais couru toute la journée et tu étais tout rose avec tes cheveux blonds et bouclés... Elle joua avec tes boucles et me dit: «Nous avons bien fait de prendre chez nous cet orphelin». T'en souviens-tu?

-- À peine, mon oncle.

-- C'était vers le soir; le soleil vous baignait tous deux, et moi, dans un coin, je fumais ma pipe en vous regardant... Je visite sa tombe chaque mois (et sa voix se fit plus basse et tremblante de sanglots refoulés). J'en ai parlé à Nastia qui m'a répondu que nous irions tous les deux.

Mon oncle se tut, combattant son émotion. À ce moment, Vidopliassov s'approcha de nous.

-- Vidopliassov! -- cria mon oncle avec animation. -- Tu viens de la part de Foma Fomitch?

-- Non; je viens plutôt pour mon propre compte.

-- C'est parfait, en tout cas, car tu vas nous donner des nouvelles de Korovkine. Je voulais lui en demander ce tantôt, car je l'ai chargé de surveiller le dormeur. De quoi s'agit-il, Vidopliassov?

-- De mon changement de nom. Vous m'avez promis votre haute protection contre les insultes dont on ne cesse de m'abreuver chaque jour.

-- Encore ce nom! fit mon oncle, effrayé.

-- Que faire? Ce sont des insultes de toutes les heures...

-- Ah! Vidopliassov! Vidopliassov! Je ne sais que devenir avec toi, gémit mon oncle avec tristesse. Voyons, quels torts peux-tu avoir à supporter? Tu vas devenir fou et tu finiras tes jours dans une maison d'aliénés.

-- Il me semble cependant que mon intelligence... -- commença Vidopliassov.

-- Bon! bon! mon cher, répartit mon oncle. Je ne dis cela que pour ton bien et non pour te faire de la peine. Raconte-moi donc tes griefs: je parie que ce ne sont que bagatelles.

-- La vie m'est devenue impossible.

-- Par la faute de qui?

-- Par celle de tout le monde, mais spécialement de Matriona, qui fait le malheur de mon existence. Toutes les personnes de marque qui ont pu me voir depuis mon enfance, ont toujours dit que j'avais l'air d'un étranger, surtout par les traits de mon visage, c'est connu. Et voilà, Monsieur, que je ne puis plus faire un pas sans que tout le monde me crie toutes sortes de vilains mots. Tenez, comme je me rendais près de vous, on m'en a crié encore. Je n'en peux plus! Protégez-moi, Monsieur, de par votre haute autorité.

-- Voyons, Vidopliassov; qu'est-ce qu'on te dit donc? Sans doute quelque bêtise à laquelle il ne faut pas faire attention.

-- Il serait indécent de vous le dire.

-- Mais quoi donc?

-- J'aurais honte de le prononcer.

-- Dis quand même!

-- Voici: Grichka le Hollandais a mangé une orange!

-- Hou! quel homme tu fais! Je me figurais Dieu sait quoi! N'y fais pas attention et poursuis ton chemin.

-- J'ai essayé, mais ils ne crient que de plus belle.

-- Écoutez, mon oncle; il se plaint qu'on ne veut pas le laisser tranquille dans cette maison, renvoyez-le donc pour quelque temps à Moscou, chez son calligraphe, puisqu'il était au service d'un calligraphe.

-- Hélas! mon cher, le calligraphe aussi a fini tragiquement.

-- Et comment?

-- Il eut le malheur de s'approprier ce qui ne lui appartenait pas. C'est pourquoi il fut mis en prison malgré tout son talent et il est irrémédiablement perdu.

Puis, s'adressant au valet:

-- C'est bien, c'est bien, Vidopliassov, calme-toi; je te promets d'arranger tout cela... Voyons, que fait Korovkine? Il dort?

-- Non, il vient de partir; je venais seulement pour vous l'annoncer.

-- Comment? Il vient de partir! Pourquoi l'as-tu laissé faire?

-- Par pure bonté de coeur. Il faisait peine à voir. Une fois réveillé, quand il se rappela tout ce qui s'est passé, il se bourra la tête de coups et se mit à hurler.

-- À hurler?

-- Pour m'exprimer avec plus de respect, je dirai qu'il se mit à pousser des gémissements variés. Il criait: «Comment pourrai-je me présenter désormais au beau sexe?» Puis il ajouta: «Je suis la honte de l'humanité!» Il disait tout cela avec tant de tristesse et en des termes si heureusement choisis!

-- Je te le disais que c'est un homme distingué, Serge... Mais, pourquoi l'as-tu laissé partir, puisque je te l'avais confié? ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!

-- Par sensibilité. Il m'avait prié de ne rien dire. Son cocher avait donné à manger aux chevaux et les avait attelés. Quant à la somme que vous lui avez prêtée il y a trois jours, il m'a ordonné de vous en remercier respectueusement et de vous dire qu'il vous l'enverrait par un des prochains courriers.

-- Quelle somme, mon oncle?