Capitale de la douleur Répétitions; Mourir de ne pas mourir; Les petits justes; Nouveaux poèmes

Part 1

Chapter 13,623 wordsPublic domain

PAUL ELUARD

CAPITALE DE LA DOULEUR

RÉPÉTITIONS--MOURIR DE NE PAS MOURIR LES PETITS JUSTES--NOUVEAUX POÈMES

Quatrième édition

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PARIS

Librairie Gallimard

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3, Rue De Grenelle (VIme)

TABLE DE MATIÈRES

RÉPÉTITIONS

MAX ERNST SUITE L'INVENTION PLUS PRÈS DE NOUS PORTE OUVERTE SUITE LA PAROLE LA RIVIÈRE L'OMBRE AUX SOUPIRS NUL POÈMES LIMITE LES MOUTONS L'UNIQUE LA VIE NUL INTÉRIEUR À CÔTÉ À CÔTÉ L'IMPATIENT SANS MUSIQUE LUIRE LA GRANDE MAISON INHABITABLE LA MORT DANS LA CONVERSATION RAISON DE PLUS LESQUELS? RUBANS L'AMI VOLONTAIREMENT À LA MINUTE PARFAIT RONDE CE N'EST PAS LA POÉSIE QUI ŒIL DE SOURD

MOURIR DE NE PAS MOURIR

L'ÉGALITÉ DES SEXES AU CŒUR DE MON AMOUR POUR SE PRENDRE AU PIÈGE L'AMOUREUSE LE SOURD ET L'AVEUGLE L'HABITUDE DANS LA DANSE LE JEU DE CONSTRUCTION ENTRE AUTRES GIORGIO DE CHIRICO BOUCHE USÉE DANS LE CYLINDRE DES TRIBULATIONS DENISE DISAIT AUX MERVEILLES LA BÉNÉDICTION LA MALÉDICTION SILENCE DE L'ÉVANGILE SANS RANCUNE CELLE QUI N'A PAS LA PAROLE NUDITÉ DE LA VÉRITÉ PERSPECTIVE TA FOI MASCHA RIAIT AUX ANGES

LES PETITS JUSTES

SUR LA MAISON DU RIRE POURQUOI SUIS-JE SI BELLE? AVEC TES YEUX UNE COULEUR MADAME À FAIRE RIRE LA CERTAINE LE MONSTRE DE LA FUITE LA NATURE S'EST PRISE ELLE SE REFUSE TOUJOURS SUR CE CIEL DÉLABRÉ INCONNUE LES HOMMES QUI CHANGENT

NOUVEAUX POÈMES

NE PLUS PARTAGER ABSENCES I ABSENCES II FIN DES CIRCONSTANCES BAIGNEUSE DU CLAIR AU SOMBRE PABLO PICASSO PREMIÈRE DU MONDE SOUS LA MENACE ROUGE CACHÉE L'AS DE TRÈFLE À LA FLAMME DES FOUETS À LA FLAMME DES FOUETS BOIRE ANDRÉ MASSON PAUL KLEE LES GERTRUDE HOFFMANN GIRLS PARIS PENDANT LA GUERRE L'ICÔNE AÉRÉE LE DIAMANT L'HIVER SUR LA PRAIRIE GRANDES CONSPIRATRICES LEURS YEUX TOUJOURS PURS MAX ERNST UNE LE PLUS JEUNE AU HASARD L'ABSOLUE NÉCESSITÉ ENTRE PEU D'AUTRES REVENIR DANS UNE VILLE GEORGES BRAQUE DANS LA BRUME LES NOMS LA NUIT ARP JOAN MIRO JOUR DE TOUT L'IMAGE D'HOMME LE MIROIR D'UN MOMENT TA CHEVELURE D'ORANGES LES LUMIÈRES DICTÉES TA BOUCHE AUX LÈVRES D'OR ELLE EST LE GRAND JOUR LA COURBE DE TES YEUX CELLE DE TOUJOURS, TOUTE

RÉPÉTITIONS

MAX ERNST

Dans un coin l'inceste agile Tourne autour de la virginité d'une petite robe Dans un coin le ciel délivré Aux épines de l'orage laisse des boules blanches.

Dans un coin plus clair de tous les yeux On attend les poissons d'angoisse. Dans un coin la voiture de verdure de l'été Immobile glorieuse et pour toujours.

À la lueur de la jeunesse Des lampes allumées très tard La première montre ses seins qui tuent des insectes rouges.

SUITE

Pour l'éclat du jour des bonheurs en l'air Pour vivre aisément des goûts des couleurs Pour se régaler des amours pour rire Pour ouvrir les yeux au dernier instant

Elle a toutes les complaisances.

MANIE

Après des années de sagesse Pendant lesquelles le monde était aussi transparent qu'une aiguille Roucouler s'agit-il d'autre chose? Après avoir rivalisé rendu grâces et dilapidé le trésor Plus d'une lèvre rouge avec un point rouge Et plus d'une jambe blanche avec un pied blanc Où nous croyons-nous donc?

L'INVENTION

La droite laisse couler du sable. Toutes les transformations sont possibles.

Loin, le soleil aiguise sur les pierres sa hâte d'en finir. La description du paysage importe peu, Tout juste l'agréable durée des moissons.

Clair avec mes deux yeux, Comme l'eau et le feu.

* * *

Quel est le rôle de la racine? Le désespoir a rompu tous ses liens Et porte les mains à sa tête. Un sept, un quatre, un deux, un un. Cent femmes dans la rue Que je ne verrai plus.

* * *

L'art d'aimer, l'art libéral, l'art de bien mourir, l'art de penser, l'art incohérent, l'art de fumer, l'art de jouir, l'art du moyen-âge, l'art décoratif, l'art de raisonner, l'art de bien raisonner, l'art poétique, l'art mécanique, l'art érotique, l'art d'être grand-père, l'art de la danse, l'art de voir, l'art d'agrément, l'art de caresser, l'art japonais, l'art de jouer, l'art de manger, l'art de torturer.

* * *

Je n'ai pourtant jamais trouvé ce que j'écris dans ce que j'aime.

PLUS PRÈS DE NOUS

Courir et courir délivrance Et tout trouver tout ramasser Délivrance et richesse Courir si vite que le fil casse Au bruit que fait un grand oiseau Un drapeau toujours dépassé.

PORTE OUVERTE

La vie est bien aimable Venez à moi, si je vais à vous c'est un jeu, Les anges des bouquets dont les fleurs changent de couleur.

SUITE

Dormir, la lune dans un œil et le soleil dans l'autre, Un amour dans la bouche, un bel oiseau dans les cheveux, Parée comme les champs, les bois, les routes et la mer, Belle et parée comme le tour du monde.

Fuis à travers le paysage, Parmi les branches de fumée et tous les fruits du vent, Jambes de pierre aux bas de sable, Prise à la taille, à tous les muscles de rivière, Et le dernier souci sur un visage transformé.

LA PAROLE

J'ai la beauté facile et c'est heureux. Je glisse sur le toit des vents Je glisse sur le toit des mers Je suis devenue sentimentale Je ne connais plus le conducteur Je ne bouge plus soie sur les glaces Je suis malade fleurs et cailloux J'aime le plus chinois aux nues J'aime la plus nue aux écarts d'oiseau Je suis vieille mais ici je suis belle Et l'ombre qui descend des fenêtres profondes Épargne chaque soir le cœur noir de mes yeux.

LA RIVIÈRE

La rivière que j'ai sous la langue, L'eau qu'on n'imagine pas, mon petit bateau, Et, les rideaux baissés, parlons.

L'OMBRE AUX SOUPIRS

Sommeil léger, petite hélice, Petite, tiède, cœur à l'air. L'amour de prestidigitateur, Ciel lourd des mains, éclairs des veines,

Courant dans la rue sans couleurs, Pris dans sa traîne de pavés, Il lâche le dernier oiseau De son auréole d'hier-- Dans chaque puits, un seul serpent.

Autant rêver d'ouvrir les portes de la mer.

NUL

Ce qui se dit: J'ai traversé la rue pour ne plus être au soleil. Il fait trop chaud, même à l'ombre. Il y a la rue, quatre étages et ma fenêtre au soleil. Une casquette sur la tête, une casquette à la main, il vient me serrer la main. Voulez-vous ne pas crier comme ça, c'est de la folie!

* * *

Des aveugles invisibles préparent les linges du sommeil. La nuit, la lune et leur cœur se poursuivent.

* * *

À son tour un cri: «l'empreinte, l'empreinte, je ne vois plus l'empreinte. À la fin, je ne puis plus compter sur vous!»

POÈMES

Le cœur sur l'arbre vous n'aviez qu'à le cueillir, Sourire et rire, rire et douceur d'outre-sens. Vaincu, vainqueur et lumineux, pur comme un ange, Haut vers le ciel, avec les arbres.

Au loin, geint une belle qui voudrait lutter Et qui ne peut, couchée au pied de la colline. Et que le ciel soit misérable ou transparent On ne peut la voir sans l'aimer.

Les jours comme des doigts repliant leurs phalanges. Les fleurs sont desséchées, les graines sont perdues, La canicule attend les grandes gelées blanches.

À l'œil du pauvre mort. Peindre des porcelaines. Une musique, bras blancs tout nus. Les vents et les oiseaux s'unissent--le ciel change.

LIMITE

Songe aux souffrances taillées sous des voiles fautifs Aux petits amateurs de rivières tournantes Où promenade pour noyade Nous irons sans plaisir Nous irons ramer Dans le cou des eaux

Nous aurons un bateau.

LES MOUTONS

Ferme les yeux visage noir Ferme les jardins de la rue L'intelligence et la hardiesse L'ennui et la tranquillité Ces tristes soirs à tout moment Le verre et la porte vitrée Confortable et sensible Légère et l'arbre à fruits L'arbre à fleurs l'arbre à fruits Fuient.

L'UNIQUE

Elle avait dans la tranquillité de son corps Une petite boule de neige couleur d'œil Elle avait sur les épaules Une tache de silence une tache de rose Couvercle de son auréole Ses mains et des arcs souples et chanteurs Brisaient la lumière

Elle chantait les minutes sans s'endormir.

LA VIE

Sourire aux visiteurs Qui sortent de leur cachette Quand elle sort elle dort.

Chaque jour plus matinale Chaque saison plus nue Plus fraîche

Pour suivre ses regards Elle se balance.

NUL

Il pose un oiseau sur la table et ferme les volets. Il se coiffe, ses cheveux dans ses mains sont plus doux qu'un oiseau.

* * *

Elle dit l'avenir. Et je suis chargé de le vérifier.

* * *

Le cœur meurtri, l'âme endolorie, les mains brisées, les cheveux blancs, les prisonniers, l'eau tout entière est sur moi comme une plaie à nu.

INTÉRIEUR

Dans quelques secondes Le peintre et son modèle Prendront la fuite.

Plus de vertus Ou moins de malheurs J'aperçois une statue

Une sorte d'amande Une médaille vernie Pour le plus grand ennui.

À CÔTÉ

La nuit plus longue et la route plus blanche. Lampes je suis plus près de vous que la lumière. Un papillon l'oiseau d'habitude Roue brisée de ma fatigue De bonne humeur place Signal vide et signal À l'éventail d'horloge.

À CÔTÉ

Soleil tremblant Signal vide et signal à l'éventail d'horloge Aux caresses unies d'une main sur le ciel Aux oiseaux entr'ouvrant le livre des aveugles Et d'une aile après l'autre entre cette heure et l'autre Dessinant l'horizon faisant tourner les ombres Qui limitent le monde quand j'ai les yeux baissés.

L'IMPATIENT

Si triste de ses faux calculs Qu'il inscrit ses nombres à l'envers Et s'endort.

Une femme plus belle Et n'a jamais trouvé, Cherché les idées roses des quinze ans à peine, Ri sans le savoir, sans un compliment Aux jeunesses du temps.

À la rencontre De ce qui passait à côté L'autre jour,

De la femme qui s'ennuyait, Les mains à terre, Sous un nuage.

La lampe s'allumait aux méfaits de l'orage Aux beaux jours d'Août sans défaillances, La caressante embrassait Pair, les joues de sa compagne, Fermait les yeux Et comme les feuilles le soir Se perdait à l'horizon.

SANS MUSIQUE

Les muets sont des menteurs, parle. Je suis vraiment en colère de parler seul Et ma parole Éveille des erreurs,

Mon petit cœur.

LUIRE

Terre irréprochablement cultivée, Miel d'aube, soleil en fleurs, Coureur tenant encore par un fil au dormeur (Nœud par intelligences) Et le jetant sur son épaule: «Il n'a jamais été plus neuf, Il n'a jamais été si lourd.» Usure, il sera plus léger, Utile. Clair soleil d'été avec: Sa chaleur, sa douceur, sa tranquillité Et, vite, Les porteurs de fleurs en l'air touchent de la terre.

LA GRANDE MAISON INHABITABLE

Au milieu d'une île étonnante Que ses membres traversent Elle vit d'un monde ébloui.

La chair que l'on montre aux curieux Attend là comme les récoltes La chute sur les rives.

En attendant pour voir plus loin Les yeux plus grands ouverts sous le vent de ses mains Elle imagine que l'horizon a pour elle dénoué sa ceinture.

LA MORT DANS LA CONVERSATION

Qui a votre visage? La bonne et la mauvaise La belle imaginable Gymnastique à l'infini Dépassant en mouvements Les couleurs et les baisers Les grands gestes la nuit.

RAISON DE PLUS

Les lumières en l'air, L'air sur un tour moitié passé, moitié brillant, Faites entrer les enfants, Tous les saluts, tous les baisers, tous les remerciements.

Autour de la bouche Son rire est toujours différent, C'est un plaisir, c'est un désir, c'est un tourment, C'est une folle, c'est la fleur, une créole qui passe.

La nudité, jamais la même. Je suis bien laid. Au temps des soins, des neiges, herbes en soins, Neiges en foule, Au temps en heures fixes, Des souples satins des statues. Le temple est devenu fontaine Et la main remplace le cœur.

Il faut m'avoir connu à cette époque pour m'aimer, sûr du lendemain.

LESQUELS?

Pendant qu'il est facile Et pendant qu'elle est gaie Allons nous habiller et nous déshabiller.

RUBANS

L'alarme matérielle où, sans excuse, apparaît la douleur future.

C'est bien: presque insensible. C'est un signe de plus de dignité.

Aucun étonnement, une femme ou un gracieux enfant de toile fine et de paille, idées de grandeur, Leurs yeux se sont levés plus tôt que le soleil.

* * *

Les sacrifiés font un geste qui ne dit rien parmi la dentelle de tous les autres gestes, imaginaires, à cinq ou six, vers le lieu de repos où il n'y a personne.

Constaté qu'ils se sont réfugiés dans les branches nues d'une politesse désespérée, d'une couronne taillée à coups de vent.

Prendre, cordes de la vie. Pouviez-vous prendre plus de libertés?

* * *

De petits instruments,

Et les mains qui pétrissent un ballon pour le faire éclater, pour que le sang de l'homme lui jaillisse au visage.

Et les ailes qui sont attachées comme la terre et la mer.

L'AMI

La photographie: un groupe. Si le soleil passait, Si tu bouges.

Fards. À l'intérieur, blanche et vernie, Dans le tunnel. «Au temps des étincelles On débouchait la lumière.»

Postérité, mentalité des gens. La bien belle peinture. L'épreuve, s'entendre. L'espoir des cantharides Est un bien bel espoir.

VOLONTAIREMENT

Aveugle maladroit, ignorant et léger, Aujourd'hui pour oublier, Le mois prochain pour dessiner, Les coins de rue, les allées à perte de vue. Je les imite pour m'étendre Dans une nuit profonde et large de mon âge.

À LA MINUTE

L'instrument Comme tu le vois. Espérons Et Espérons Adieu Ne t'avise pas Que les yeux Comme tu le vois Le jour et la nuit ont bien réussi. Je le regarde je le vois.

PARFAIT

Un miracle de sable fin Transperce les feuilles les fleurs Éclôt dans les fruits Et comble les ombres.

Tout est enfin divisé Tout se déforme et se perd Tout se brise et disparaît La mort sans conséquences.

Enfin La lumière n'a plus la nature Ventilateur gourmand étoile de chaleur Elle abandonne les couleurs Elle abandonne son visage

Aveugle silencieuse Elle est partout semblable et vide.

RONDE

Sous un soleil ressort du paysage Une femme s'emballe Frise son ombre avec ses jambes Et d'elle seule espère les espoirs les plus mystérieux.

Je la trouve sans soupçons sans aucun doute amoureuse Au lieu des chemins assemblés De la lumière en un point diminuée Et des mouvements impossibles La grande porte de la face Aux plans discutés adoptés Aux émotions de pensée Le voyage déguisé et l'arrivée de réconciliation

La grande porte de la face La vue des pierres précieuses Le jeu du plus faible en plus fort.

CE N'EST PAS LA POÉSIE QUI

Avec des yeux pareils Que tout est semblable École de nu. Tranquillement Dans un visage délié Nous avons pris des garanties Un coup de main aux cheveux rapides La bouche de voluptueux inférieur joue et tombe Et nous lançons le menton qui tourne comme une toupie.

ŒIL DE SOURD

Faites mon portrait. Il se modifiera pour remplir tous les vides. Faites mon portrait sans bruit, seul le silence À moins que--s'il--sauf--excepté-- Je ne vous entends pas.

Il s'agit, il ne s'agit plus. Je voudrais ressembler-- Fâcheuse coïncidence, entre autres grandes affaires. Sans fatigue, têtes nouées Aux mains de mon activité.

MOURIR DE NE PAS MOURIR

_à André Breton_

L'ÉGALITÉ DES SEXES

Tes yeux sont revenus d'un pays arbitraire Où nul n'a jamais su ce que c'est qu'un regard Ni connu la beauté des yeux, beauté des pierres, Celle des gouttes d'eau, des perles en placards,

Des pierres nues et sans squelette, ô ma statue, Le soleil aveuglant te tient lieu de miroir Et s'il semble obéir aux puissances du soir C'est que ta tête est close, ô statue abattue

Par mon amour et par mes ruses de sauvage. Mon désir immobile est ton dernier soutien Et je t'emporte sans bataille, ô mon image, Rompue à ma faiblesse et prise dans mes liens.

AU CŒUR DE MON AMOUR

Un bel oiseau me montre la lumière Elle est dans ses yeux, bien en vue. Il chante sur une boule de gui Au milieu du soleil.

* * *

Les yeux des animaux chanteurs Et leurs chants de colère ou d'ennui M'ont interdit de sortir de ce lit. J'y passerai ma vie.

L'aube dans des pays sans grâce Prend l'apparence de l'oubli. Et qu'une femme émue s'endorme, à l'aube, La tête la première, sa chute l'illumine.

Constellations, Vous connaissez la forme de sa tête. Ici, tout s'obscurcit: Le paysage se complète, sang aux joues, Les masses diminuent et coulent dans mon cœur Avec le sommeil. Et qui donc veut me prendre le cœur?

* * *

Je n'ai jamais rêvé d'une si belle nuit. Les femmes du jardin cherchent à m'embrasser-- Soutiens du ciel, les arbres immobiles Embrassent bien l'ombre qui les soutient.

Une femme au cœur pâle Met la nuit dans ses habits. L'amour a découvert la nuit Sur ses seins impalpables.

Comment prendre plaisir à tout? Plutôt tout effacer. L'homme de tous les mouvements, De tous les sacrifices et de toutes les conquêtes Dort. Il dort, il dort, il dort. Il raye de ses soupirs la nuit minuscule, invisible.

Il n'a ni froid, ni chaud. Son prisonnier s'est évadé--pour dormir. Il n'est pas mort, il dort.

Quand il s'est endormi Tout l'étonnait, Il jouait avec ardeur, Il regardait, Il entendait. Sa dernière parole:«Si c'était à recommencer, je te rencontrerais sans te chercher.»

Il dort, il dort, il dort. L'aube a eu beau lever la tête, Il dort.

POUR SE PRENDRE AU PIÈGE

C'est un restaurant comme les autres. Faut-il croire que je ne ressemble à personne? Une grande femme, à côté de moi, bat des œufs avec ses doigts. Un voyageur pose ses vêtements sur une table et me tient tête. Il a tort, je ne connais aucun mystère, je ne sais même pas la signification du mot: mystère, je n'ai jamais rien cherché, rien trouvé, il a tort d'insister.

L'orage qui, par instants, sort de la brume me tourne les yeux et les épaules. L'espace a alors des portes et des fenêtres. Le voyageur me déclare que je ne suis plus le même. Plus le même! Je ramasse les débris de toutes mes merveilles. C'est la grande femme qui m'a dit que ce sont des débris de merveilles, ces débris. Je les jette aux ruisseaux vivaces et pleins d'oiseaux. La mer, la calme mer est entre eux comme le ciel dans la lumière. Les couleurs aussi, si l'on me parle des couleurs, je ne regarde plus. Parlez-moi des formes, j'ai grand besoin d'inquiétude.

Grande femme, parle-moi des formes, ou bien je m'endors et je mène la grande vie, les mains prises dans la tête et la tête dans la bouche, dans la bouche bien close, langage intérieur.

L'AMOUREUSE

Elle est debout sur mes paupières Et ses cheveux sont dans les miens, Elle a la forme de mes mains, Elle a la couleur de mes yeux, Elle s'engloutit dans mon ombre Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts Et ne me laisse pas dormir. Ses rêves en pleine lumière Font s'évaporer les soleils, Me font rire, pleurer et rire, Parler sans avoir rien à dire.

LE SOURD ET L'AVEUGLE

Gagnerons-nous la mer avec des cloches Dans nos poches, avec le bruit de la mer Dans la mer, ou bien serons-nous les porteurs D'une eau plus pure et silencieuse?

L'eau se frottant les mains aiguise des couteaux Les guerriers ont trouvé leurs armes dans les flots Et le bruit de leurs coups est semblable à celui Des rochers défonçant dans la nuit les bateaux.

C'est la tempête et le tonnerre. Pourquoi pas le silence Du déluge, car nous avons en nous tout l'espace rêvé Pour le plus grand silence et nous respirerons Comme le vent des mers terribles, comme le vent

Qui rampe lentement sur tous les horizons.

L'HABITUDE

Toutes mes petites amies sont bossues: Elles aiment leur mère. Tous mes animaux sont obligatoires, Ils ont des pieds de meuble Et des mains de fenêtre. Le vent se déforme, Il lui faut un habit sur mesure, Démesuré. Voilà pourquoi Je dis la vérité sans la dire.

DANS LA DANSE

Petite table enfantine, il y a des femmes dont les yeux sont comme des morceaux de sucre, il y a des femmes graves comme les mouvements de l'amour qu'on ne surprend pas il y a des femmes au visage pâle d'autres comme le ciel à la veille du vent. Petite table dorée des jours de fête, il y a des femmes de bois vert et sombre: celles qui pleurent, de bois sombre et vert: celles qui rient.

Petite table trop basse ou trop haute, il y a des femmes grasses avec des ombres légères, il y a des robes creuses, des robes sèches, des robes que l'on porte chez soi et que l'amour ne fait jamais sortir. Petite table, je n'aime pas les tables sur lesquelles je danse, je ne m'en doutais pas.

LE JEU DE CONSTRUCTION

_À Raymond Roussel._

L'homme s'enfuit, le cheval tombe, La porte ne peut pas s'ouvrir, L'oiseau se tait, creusez sa tombe, Le silence le fait mourir.

Un papillon sur une branche Attend patiemment l'hiver, Son cœur est lourd, la branche penche, La branche se plie comme un ver.

Pourquoi pleurer la fleur séchée Et pourquoi pleurer les lilas? Pourquoi pleurer la rose d'ambre?

Pourquoi pleurer la pensée tendre? Pourquoi chercher la fleur cachée Si l'on n'a pas de récompense?

--Mais pour ça, ça et ça.

ENTRE AUTRES

À l'ombre des arbres Comme au temps des miracles,

Au milieu des hommes Comme la plus belle femme

Sans regrets, sans honte, J'ai quitté le monde.

--Qu'avez-vous vu?

--Une femme jeune, grande et belle En robe noire très décolletée.

GIORGIO DE CHIRICO

Un mur dénonce un autre mur Et l'ombre me défend de mon ombre peureuse. Ô tour de mon amour autour de mon amour, Tous les murs filaient blanc autour de mon silence.

Toi, que défendais-tu? Ciel insensible et pur Tremblant tu m'abritais. La lumière en relief Sur le ciel qui n'est plus le miroir du soleil, Les étoiles de jour parmi les feuilles vertes,

Le souvenir de ceux qui parlaient sans savoir, Maîtres de ma faiblesse et je suis à leur place Avec des yeux d'amour et des mains trop fidèles Pour dépeupler un monde dont je suis absent.

BOUCHE USÉE

Le rire tenait sa bouteille À la bouche riait la mort Dans tous les lits où l'on dort Le ciel sous tous les corps sommeille