Caillou et Tili

Part 9

Chapter 93,756 wordsPublic domain

Mais bien souvent on s’arrête à la première. Croyez-vous que s’ils pouvaient ressusciter, beaucoup de décapités consentiraient à se laisser couper le cou une seconde fois? De même la plupart des petits opérés se défendent, leur gorge se contracte, on est obligé de remettre le reste de la torture à plus tard, à beaucoup plus tard. Par bonheur, Caillou n’est pas comme eux. Ce n’est pas qu’il soit brave: il est sidéré. Les yeux toujours bandés, il ignore ce qui vient de se passer, il souffre, mais il croit qu’on s’est trompé, qu’il y a eu erreur, qu’on l’a mal badigeonné. Ce qui le confirme dans cette pensée, c’est qu’on lui demande de se gargariser, et il le fait.

--Tu as mal, Caillou, mais ça va passer. Ouvre encore une fois la bouche et ça passera.

Il obéit. Il a si confiance dans ce qu’on lui dit, il subit si ingénument, avec une soumission si attendrissante, l’ascendant des paroles!

C’est de nouveau la même douleur, plus faible toutefois, parce que l’instrument a maintenant plus de place pour passer: il n’y a plus qu’une amygdale... C’est la vraie fin, à cette heure. Caillou se gargarise encore, et voici venir toutes les misères laides qui terminent l’opération, le sang qui coule, descend dans l’estomac, étourdit, endort. Mais il ne faut pas qu’il dorme, il faut voir si l’hémorragie ne continue pas.

--Ne parle pas, Caillou, c’est défendu, mais on va te parler.

Et on lui parle, on lui parle, on lui dit n’importe quoi. On a détaché le bandeau qui voilait son regard, ses beaux yeux bruns suivent les objets qu’on fait danser devant lui, les gestes, les allées et venues; il cherche à s’amuser, puisque c’est le but de sa vie, quand il ne mange pas, quand il ne dort pas. Puis une bonne arrive avec un seau de fer-blanc, un seau monumental, impressionnant.

--Voilà la bombe, Caillou, la bombe glacée qu’on t’avait promise, si tu étais bien sage.

C’est qu’en effet, par une astuce ingénieuse et tendre, pour combattre une hémorragie possible, on lui avait promis une glace, cette friandise dont il goûte si rarement, parce qu’il est presque toujours endormi à l’heure des grands dîners. Et la voilà devant lui! Il ne songe plus qu’à cela; de temps en temps, sans parler, il fait le geste de plonger une petite cuiller dans ce seau précieux. On obéit, on dépose sur sa langue une parcelle de cette bonne neige rose, et il la savoure, les yeux clos. Mais surtout la bombe est pour lui tout seul, c’est sa propriété, il jouit bien plus de la regarder, au pied de son lit, que de la sentir fondre, bribe par bribe, sur son palais encore enflammé. Et quand il ferme les yeux, quand il ne voit plus la bombe glacée, il l’imagine! Donc il est heureux.

Au bout de quelques jours à peine, il est guéri, et quand on lui demande: «As-tu beaucoup souffert, Caillou?» il répond sincèrement: «Moi? quand ça?» Il a déjà tout oublié, tant il est toujours pris par la minute présente. Et cependant, il sait maintenant ce qu’on lui a fait: on raconte son opération, on décrit l’instrument du supplice aux parents, aux amis, à tous ceux qui viennent. Il est très fier d’occuper ainsi le monde de sa personne. Alors il tient à revivre ces minutes désormais pour lui magnifiques. Et l’autre jour, on l’entend qui dit à Lucile:

--Nous allons jouer à l’opération. C’est moi qui suis le médecin... Tiens, voilà une fourchette à dessert...

On a été obligé de lui reprendre la fourchette.

L’AUBE DE L’AGE INGRAT

Je crois vous avoir dit que c’est chez l’oncle de Caillou qu’on va tous les ans à la campagne. Mais c’est Caillou lui-même que vous avez toujours vu, c’est lui qui a perpétuellement attiré votre attention; sans doute connaissez-vous fort mal encore son hôte. Moi-même, pendant bien longtemps, je l’ai presque entièrement ignoré. Je le considérais surtout comme un vieux garçon fantasque et plaisant, qui faisait à l’enfant que j’aime des plaisanteries presque excessives, comme celles de l’œuf de cheval, dont peut-être vous vous souvenez. Il faut du temps, il faut avoir beaucoup vieilli pour savoir que tout homme--et toute femme--a une vie secrète par quoi il est intéressant, attendrissant, digne de respect, ou bien inquiétant et méritant l’horreur. Il faut avoir, pour le comprendre, médité sur beaucoup de choses, principalement sur soi... Et même tout cela, dans l’usage de la vie, ne sert presque jamais à rien: on continue à prendre les ombres humaines qu’on rencontre pour ce qu’elles veulent montrer: parce que c’est plus commode, parce qu’on est paresseux, parce qu’on a besoin d’elles, ou qu’elles sont indifférentes. Parfois un éclair vous montre qu’il y a «autre chose». Mais on met sa main devant ses yeux, on s’aveugle volontairement. S’il fallait prendre tant de souci des âmes autres, soi-même on s’y perdrait, on n’agirait point.

L’oncle de Caillou vit à la campagne, presque toute l’année; il ne vient à Paris que par hasard, et quelquefois ne dit pas quand il y vient. C’est un assez vieil homme, qui a dépassé la soixantaine, et d’après le premier jugement que portent les gens sur lui, il semble un original assez égoïste, «comme tous les vieux garçons». Ce sont là des qualifications qu’on obtient au moindre prix; l’oncle est original parce que, bien que favorisé des dons de la fortune, il s’habille assez mal et semble mettre à ce mal un soin particulier; en d’autres termes, il accommode son vêtement à ses goûts et le déforme d’une manière qui est toujours la même; parce qu’il ne fait pas de visites, parce que, lorsqu’il entend une dame chanter dans un salon, la seule opinion qu’il exprime, c’est: «Ça doit bien vous fatiguer!» Il est égoïste parce que les trois quarts de l’année il vit seul et que, _a priori_, dans l’opinion du monde, un homme qui vit seul doit être un égoïste; parce qu’il a un serin, comme une vieille fille, et qu’il se plaît à l’écouter siffler; parce qu’il garde la même cuisinière depuis vingt ans, qu’elle est excellente, qu’il le sait et qu’il le dit. Voilà qui est suffisant: il est classé.

Mais c’est plus compliqué qu’il ne paraît. _Tout_ est toujours plus compliqué qu’il n’y paraît! Il est curieux de voir combien cet homme vieilli, très lourd, avec des tavelures aux mains, des poches sous les yeux et des souliers difformes, des souliers de goutteux, aime la société de certaines jeunes femmes. Il ne les recherche pas; on dirait même qu’elles lui font peur. Mais une fois que la glace est brisée, l’oncle manifeste un intérêt d’autant plus incroyable qu’il est désintéressé. Parfois il est devant elles comme un spectateur muet, on croit qu’il s’ennuie; et dans le temps le plus court il revient, et recommence à écouter, les mains sur les genoux. Parfois au contraire il prend part aux conversations les moins faites pour son âge et pour son sexe, il entend parler toilette et il exprime sur ce sujet frivole des opinions passionnées. On découvre même qu’il a le «vocabulaire» de la toilette, ce vocabulaire qui change d’année en année et peut-être de mois en mois. Et si alors on s’en étonne, il répond qu’il ne trouve pas cela plus ridicule ni plus difficile que de savoir le nom des fleurs, et qu’il sait le nom de toutes les fleurs, étant jardinier. De fait, il trouve pour définir et caractériser la beauté féminine et tout ce qui s’y rapporte des expressions très singulières qui lui sont personnelles, empruntées à des catégories d’objets bien différentes--des expressions de solitaire, de sauvage ou d’agriculteur. Cela séduit, ou cela surprend; il est aimé comme un vieil ami spirituel et sûr, ou bien dédaigné comme une vieille bête. Le plus étrange, c’est qu’aucune des femmes qui ont ainsi gagné l’affection de l’oncle ne l’a perdue; et il en est pourtant qui après avoir passé une fois ou deux sous ses regards attentifs n’ont point reparu. Il persiste cependant à en parler, leur mémoire en lui demeure toute fraîche. C’est comme, pour un paysan, une année où il y aurait eu beaucoup de pommes, ou une belle vendange, ou des blés à foison. Il sait la date où il les rencontra, et le lieu, et le son de leur voix, le caractère particulier de leur grâce ou de leur beauté. Il demande de leurs nouvelles; il en est qui lui écrivent.

Et puis il se fait en lui, à mesure qu’il avance en âge, une espèce de retour à la soumission, à la déférence, et aussi à la puérilité de sa jeunesse. Il a besoin de famille, et toutes les choses de la famille l’intéressent. Il est devenu, à son jugement personnel, l’inférieur, le second de sa sœur qui est plus jeune, mais qui a eu des enfants. Avoir eu des enfants lui paraît une chose extraordinaire et attendrissante. Cette déviation de l’instinct paternel prend chez lui les aspects du jeu. Or un enfant ne joue pas tout le temps à la poupée. L’oncle ne saurait pas davantage élever Caillou, le nourrir ni le morigéner. Il a seulement besoin de le voir de temps en temps pour jouer à l’aimer; alors il l’aime à la folie et à l’enfantillage. C’est sa toute première enfance qui revient. Voilà pourquoi il lui fait faire des farces de frère très peu aîné, et pourquoi Caillou lui en fait qui l’amusent aux larmes. Mais il ne faut pas que l’ébat dure trop longtemps, parce qu’il est vieux. Cette famille, cette jeunesse qu’il adore ne sont pour lui qu’un spectacle: et si fort que vous aimiez le spectacle, vous ne voudriez point qu’il durât toute la journée. L’oncle, au bout de quelques semaines ou de quelques jours, éprouve, sans même le savoir, le désir de se retrouver solitaire, de chasser, de pêcher, de se promener librement derrière son chien, d’entendre tranquillement chanter l’oiseau qui est dans la cage, et de causer avec la cuisinière. Il cause avec elle de Caillou, du reste, de la maman de Caillou, et de tout ce qui touche à Caillou. Son âge le porte à aimer le souvenir plus que l’action, et même à craindre l’avenir. C’est ce qu’il appelle «aimer les siens», et c’est peut-être en cela qu’il est un égoïste, comme on le dit. Quand il se retrouve avec son chien, son oiseau et sa cuisinière, il éprouve du plaisir à songer que Caillou aime la bête, le serin et la servante; il ne veut pas s’avouer, ce qui serait la vérité même, que c’est le contraire et qu’il aime Caillou d’avoir ajouté quelque chose à l’intérêt profond qu’il porte à ces objets habituels, et de les avoir enrichis de représentations nouvelles qui augmentent leur valeur à ses yeux. Et puis ni Caillou ni sa mère ne sont gênants. La maman de Caillou connaît bien son frère et respecte ses habitudes, Caillou a été jusqu’ici un bon petit garçon qui suit fidèlement son vieux grand ami. Le vieux grand ami croit que ce sera toujours comme ça; il est heureux, d’une manière un peu pâle, et qui lui convient. Davantage, il en serait désorienté et mal à son aise: il vient un âge où il ne faut plus à l’estomac que des légumes et des bouillies. L’âme est de même.

Il n’est pas naturel, quand on y réfléchit, que l’oncle soit ainsi. Une des dames pour lesquelles il a de l’affection a dit un jour que le malheur et l’isolement de sa vie viennent très probablement de ce que quelqu’un «l’a mal commencé». En tout cas, il ne finit pas très bien, il finit tristement, comme presque tous les vieux garçons. La maman de Caillou sait très probablement ce qu’a été ce mauvais commencement, mais elle ne m’en a jamais rien dit; elle est très discrète à cet égard. Je ne suis jamais arrivé à deviner s’il aime les enfants par instinct, parce qu’il n’en a jamais eu, et qu’il devrait en posséder, comme tout le monde, ou s’il en est un quelque part, qui est à lui, et qu’il ne peut pas voir, et qu’il ne verra jamais. Quoi qu’il en soit, maintenant, il ne saurait plus avoir le désintéressement qu’il faut pour voir «grandir la poupée»; il aime les enfants, c’est bien sûr, mais il ne sait pas ce que c’est. Il est très bon, l’oncle, mais il est détaché, plus détaché encore qu’il ne le sent lui-même. A l’automne, il veut être seul, sans personne près de lui, les jambes près du premier feu qu’on allume. Ce n’est pas gai. Mais autre chose ne l’égayerait plus... Il a vu le spectre. On lui avait bien dit qu’il viendrait.

On le dit à tous les hommes, depuis les premiers jours de leur enfance; et ils ne le croient jamais. Au fond, on ne croit sérieusement, absolument, qu’à ce qui fut l’objet d’une expérience personnelle, d’un petit commencement, à tout le moins, d’expérience personnelle. J’ai rencontré jadis, dans une maison de fous, un pauvre homme qui se croyait immortel. Le plus étrange, c’est qu’il avait été médecin; nul dans sa vie n’avait, je pense, vu mourir plus de monde. N’importe. Il disait: «Suis-je jamais mort? Non, n’est-ce pas? Comment donc puis-je être certain que je mourrai? Je ne mourrai point.» Vous me dites qu’il était fou. Mais vous-même, si vous êtes jeune, croyez-vous que vous vieillirez? Certes, vous avez vu vieillir autour de vous, vous savez qu’on vieillit, que c’est une loi inéluctable. Et toutefois, n’en ayant aucune expérience, ne pouvant d’avance vous rendre compte de quelle manière vous vieillirez, vous n’êtes pas sûr. Si vous osiez, vous avoueriez un certain scepticisme. Un jour cependant le spectre de la vieillesse apparaît: et il surprend.

Pourtant il ne s’est pas conduit avec vous d’une façon brutale, on n’a rien à lui reprocher. Il ne vous a arraché les cheveux ni broyé les dents. Vous êtes toujours le même en apparence, et le signe qu’il fait aujourd’hui, vous vous souvenez maintenant que parfois déjà il l’avait fait; seulement vous n’aviez pas compris. Vous aviez moins d’appétit; vous vous êtes contenté de vous enorgueillir d’une vertu nouvelle nommée sobriété. Vous étiez plus sensible au froid; vous vous êtes ingénument applaudi de votre prudence. Vous éprouviez moins de joie devant la nouveauté inattendue des faits et des apparences, ou bien moins d’étonnement et d’indignation; vous appeliez cette froideur sagesse. Et cependant quelque chose aurait pu vous avertir: la diminution du plaisir conscient qu’on a de voir chaque année se renouveler les saisons, naître une feuille sur un arbre,--une feuille verte, vivante, heureuse, amoureuse du vent, de la pluie ou du soleil,--mûrir un fruit qui rougit ou se dore, jaunir la cime des arbres ou tomber la première neige, qui vous fait dire: «Quel bonheur! Elle est toute blanche, sortons bien vite pour marcher dessus!» Et voilà que ces événements immenses ne vous font plus rien! On aurait dû frémir d’inquiétude: on n’y a pas pensé.

Brusquement, il y a une petite maladie qui vous prend. Rien de grave. Un fiacre qui vous heurte dans la rue, et vous froisse un muscle; ou bien un rhume qui vous fait tousser; ou bien un accès de fièvre, vieux rappel de vieux voyages. Toutes choses qui vous sont arrivées vingt fois. Ah! le goût qu’avaient les maladies dans la jeunesse! Comme on voudrait encore le sentir, comme on était abattu, écrasé, brûlant, puis glacé; et comme on réagissait! Le mal vous faisait l’effet d’un accident ridicule, d’une irrégularité passagère, d’une espèce d’injustice qui n’aurait qu’un temps. Et on ne se trompait pas, ça n’avait qu’un temps. On se retrouvait ensuite le même, et souvent mieux, comme purifié, purgé, entraîné, plus maigre, plus sec, plus vivant. Et d’ailleurs on n’avait jamais pensé qu’il en pût être autrement. Il faut de ces maux terribles, qui ne pardonnent pas et qui vieillissent précisément avant l’âge, pour qu’un jeune homme se dise: «Je ne serai plus ce que j’ai été.» Il s’indigne seulement d’être arrêté pour quelques minutes dans sa course. En vérité, le type de toutes les maladies de jeunesse est le mal de dents, atrocement douloureux, irritant à vous faire perdre toute patience, et humiliant parce qu’on sait, de toute son intelligence et de tout son instinct, qu’il n’a aucune importance. On se sent momentanément déchu, on se refuse à cette déchéance, et aussitôt qu’on en est sorti, on se promène pour dire: «Ce n’était pas vrai. Me voilà, moi! Vous pouvez regarder, je suis le même.»

Mais au contraire, cette fois, le spectre de la vieillesse est venu jusqu’à la porte. Il l’a entr’ouverte, on a vu sa laide figure. Tout de suite il est parti; mais on sait qu’il est dans l’escalier, et qu’il y restera toujours.

On le sait, précisément parce qu’on n’est pas du tout en colère contre le mal subitement survenu. Un état de lâcheté qu’on savoure. Une basse soumission aux soins qu’on vous donne. Une diminution, qu’on sait devoir être perpétuelle, de la puissance vitale: voilà ce qu’on ressent. Et enfin, ce qui est beaucoup plus grave que tout le reste, on n’est pas étonné le moins du monde que le mal dure longtemps. On le supporte! L’affaiblissement du besoin d’activité mentale est si grand que, pour la première fois, on ne s’émeut pas de rester à ne rien faire. Chose d’autant plus étonnante qu’on s’était dit: «Me voilà immobile: que de besogne je vais abattre!» La journée passe, et il se trouve qu’elle s’est écoulée, inutile, inoccupée et sans ennui; elle a été comme si elle n’était pas. C’est comme si on se sentait éternel, au moment même où l’on vient d’apprendre qu’on est dans le grand fleuve qui emporte tout, et qui coule plus vite maintenant, plus près de son aboutissement... cet océan morne, sans fond, sans rives, où nul être n’a plus son nom.

Mais tout de même, tout de même, cela n’est pas sans douceur! Dans les années de force et d’ignorance, on a l’impression qu’on pourrait vivre seul, tant les hommes et les femmes ne vous apparaissent que comme une émanation et un jeu de votre propre puissance; et s’ils s’écartent de votre route, on leur en veut d’abord de leur incompréhensible ingratitude, puis on les oublie. Mais dès que la nature, au contraire, vous a fait ce signe mystérieux, on conçoit avec une résignation délicieuse que ces humains existent par eux-mêmes, qu’ils sont en dehors de vous, qu’ils continueront peut-être à durer quand vous aurez disparu; et on leur est alors profondément reconnaissant de tout ce qu’ils vous donnent, même sans le savoir; on les trouve généreux. Jadis, on vivait en avant. Voici qu’on apprend à goûter le charme de la minute présente, on ne la laisse fuir qu’avec peine, on porte à la perfection l’art de la prolonger. On l’avait regardé venir, on le regarde s’en aller. C’est que l’angle sous lequel on considérait l’univers a changé. C’est en vain qu’il y a quelques années la réflexion vous disait qu’on y occupe moins de place qu’une fourmi sur une montagne; on ne le savait que par l’intelligence, on ne le croyait pas. A cette heure, on en a conscience comme de la chaleur ou du froid, sans effort, sans que la volonté y soit pour rien. J’ai éprouvé une sensation analogue--car c’est une sensation, ce n’est pas un raisonnement--après mon premier grand voyage autour de la terre; j’eus physiquement l’impression que la terre était ronde et qu’il me serait désormais impossible de la concevoir autrement. Auparavant, on me l’avait bien dit, mais je consentais seulement à l’admettre, et après je n’y pensais plus: cela fait une grande différence.

Chose curieuse, il ne résulte pas de ce nouvel état d’esprit une diminution de l’idée qu’on se fait de sa propre valeur: c’est comme une sécurité singulière qui vous vient. Je ne sais quoi vous a révélé que toute action avait son résultat, à l’instant même où, personnellement, on constatait une certaine insensibilité à la volupté de l’action. De là à concevoir quelque mépris pour _la manière_, à perdre la timidité dont on était pénétré toutes les fois qu’il fallait agir ou exprimer une pensée, dans la crainte qu’il y eût peut-être mieux, comme action ou comme pensée, il n’y a qu’un pas. On le franchit; on s’exprime ou on marche sans songer comment on s’exprime et comment on marche. On est ce qu’on est, pour la première fois. Et c’est ce qu’on appellerait vieillir? On préfère bénir la destinée, on s’habitue... L’oncle a vu le spectre, et il s’habitue.

* * * * *

Cette nouvelle année, quand Caillou est revenu chez lui il l’a retrouvé qui l’attendait parmi ses roses d’automne et ses fruits mûrissants, entre son chien, son serin qui gazouillait dans la cage peinte en vert, et sa cuisinière précieuse; et l’oncle Jules, l’oncle Jules lui-même a eu un cri:

--Mais Caillou, tu n’es plus le même!

Il en était déjà triste, parce que les vieux n’aiment pas que les objets et les êtres changent autour de leur personne; cela les vieillit encore davantage; et il ne savait pas pourtant à quel point ses paroles étaient vraies. Il est arrivé deux choses à Caillou: ce n’est plus un enfant, c’est un petit homme, un petit mâle qui a dépassé sept ans; et il sait lire! Alors, voilà: il n’a plus rien de commun avec le Caillou qu’on a connu. Toute cette grâce, toute cette douce mollesse, toutes ces rondeurs de la petite enfance ont disparu. Il a des mains sèches, allongées, solides déjà; des bras maigres, mais très nerveux; un corps grêle et fluet, «où on peut compter les côtes», dit sa mère qui s’inquiète un peu, mais souple et dont il fait tout ce qui lui plaît--ce qui lui plaît étant le plus souvent cent sottises à la minute,--des yeux plus clairs que tendres sous ses cheveux coupés courts; d’autres dents, qui n’ont pas encore fini de remplacer toutes celles qui sont tombées, ce qui le rend assez laid, et des pieds disproportionnés, des pieds qui ont grandi plus vite que tout le reste. Enfin, comme je vous l’ai dit, il sait lire.

Hélas! il fallait bien qu’il apprît à lire; mais ainsi l’univers, tel que l’ont conçu les hommes, et principalement ceux qui écrivent pour la jeunesse, a remplacé celui qu’imaginait toute seule sa petite âme simple. Sa tête est pleine de dangereuses billevesées; des rêveries trop vastes, des imaginations passionnées et délirantes le dégoûtent à chaque instant de la réalité. Une sorte de pernicieuse fatigue mentale augmente ce désarroi. A genoux, trois ou quatre heures durant, devant un livre à images posé sur une chaise: _Vingt mille lieues sous les mers_, ou _l’Ile mystérieuse_, ou _Un bon petit diable_, il sort de sa lecture les yeux vagues, le cerveau tourbillonnant, une étrange bouderie peinte sur ses traits. Littéralement, il ne sait plus où il est. On ne peut lui tirer une parole.