Caen et Bayeux

Part 5

Chapter 53,796 wordsPublic domain

(6). Sur cette fenêtre et le débat entre Apollon et Marsyas, voir R. Schneider dans Musées et Monuments de France, 1917, n° 2.

Photo Neurdein.

Hôtel d’Ecoville. — La lanterne.

p. 60

lumière. Peut-être aussi y a-t-il dans toute cette décoration un goût pour le symbolisme? il n’est point pour surprendre de la part d’un fervent de l’alchimie, qui est moins une recherche chimique des moyens de faire de l’or, comme le vulgaire se le figure, qu’une recherche profonde de la signification philosophique des choses. Mais avant tout, l’homme, comme son époque, se résume dans ce mot: éclectisme. Et c’est bien aussi ce que l’on retrouve dans le troisième pavillon formant le revers de la façade extérieure. Il n’y a plus là de grands ensembles, mais de jolis détails, des bucrânes, têtes de bœufs décharnées, motif décoratif que l’Italie a mis à la mode, des blasons, des cartouches, des bandelettes.

Éclectisme aussi peut-être dans le choix même des artistes appelés à la décoration de cet édifice. L’œuvre est française et fait honneur à la Renaissance normande et au maître maçon caennais, Blaise Le Prestre qui, certainement, y travailla et en éleva la façade située sur la rue, sinon tout l’édifice (7). Nous avons déjà noté certaines influences italiennes. N’y eut-il pas des Italiens parmi les collaborateurs de Blaise Le Prestre dans son atelier? Le P. Porée a justement rapproché les deux statues de David et de Judith des œuvres d’Antonio Pollajuolo et de Verrochio. Il a fait remarquer l’analogie que présentent les deux socles des statues avec les sarcophages surmontés par des griffes de lion amorties en feuillage que l’on trouve au tombeau des enfants de Charles VIII à Tours, œuvre de Jérôme de Fiesole et de Guillaume Regnault. Le David, avec ses formes allongées, son cou grêle, fait un peu songer au Saint-Georges de Donatello.

Avant de quitter l’hôtel d’Ecoville, pénétrons dans une petite cour voisine qui se trouve à gauche. Au fronton des fenêtres sont sculptées trois têtes de femme, moins remarquables que la sculpture de l’hôtel Le Valois, mais qui témoignent déjà d’une bonne facture. Il y a là comme une première ébauche de l’idée décorative tirée de la tête faisant saillie au-dessus de la lucarne.

L’ensemble des bâtiments qui constituaient l’habitation et on peut dire les magasins de ce grand marchand de blé qu’était Duval de Mondrainville se trouve compris entre les bâtiments qui entourent la cour Le Sens dans la Froide-Rue, le Tripot à blé (café du grand Balcon) et la rue Gémare. La rue de la Monnaie traverse aujourd’hui ces terrains, et on a quelque peine à se représenter l’ensemble des constructions groupées autour d’une

(7). Voir sur cette question H. Prentout. Les Le Prestre, maçons caennais et les monuments de la Renaissance. Bulletin de la Société des Beaux-Arts de Caen, 1905 et 1908 et Congrès archéologique de Caen.

p. 61

cour intérieure qui devait s’étendre largement, entourée de toutes parts de magasins et greniers et dominer des jardins en contre-bas dont on peut encore vers le nord reconnaître la trace.

Duval de Mondrainville a d’abord fait élever ce que l’on appelle l’hôtel de la Monnaie, ce fut véritablement sa demeure d’habitation qu’il commença après la mort de son père en 1531 et termina en 1534. En face, un autre bâtiment moins important que l’on a daté, tantôt de l’époque de Louis XIII, tantôt du XVe siècle, mais que l’on sait être de 1560; les greniers près de la halle au blé furent bâtis en 1561, 1562; enfin une porte près de la halle au blé porte la date de 1534; le casino fut construit en 1549.

L’hôtel de la Monnaie n’est en somme qu’une jolie maison du XVe siècle où ne triomphe pas encore dans toute sa splendeur décorative le style de la Renaissance. C’est la maison d’un marchand cossu, mais modeste, qui ne s’éloigne pas des traditions de simplicité du XVe siècle. Duval avait gardé dans son costume l’austérité des temps de Louis XII louée par le bon De Bras. Il en va ainsi de sa maison. A l’angle, deux tourelles rondes accolées, de dimension inégale; au milieu de la façade, une troisième tourelle à trois pans, surmontée d’une coupole couronnée d’un petit temple comme ceux que l’on éleva plus tard à la lanterne de l’hôtel d’Ecoville. Le temple porte une statuette; un enfant nu s’appuie

Photo Neurdein

Hôtel d’Ecoville. — Le péristyle.

p. 62

sur un bouclier. Sur deux des trois faces de cette tourelle, se trouvent à droite et à gauche, deux médaillons représentant une tête d’homme et une tête de femme; sur la face médiane, entre les deux médaillons, cette inscription: Ne vitam silentio praetereant. N’est-il pas permis de voir là les portraits de Duval de Mondrainville et de sa femme Louise de Malherbe? Sur le support de cette tourelle, on pouvait lire autrefois cette pensée très spiritualiste, Cœlum non solum, et qui, coïncidence non remarquée jusqu’alors, est l’épigraphe d’un sonnet italien dans une édition du songe de Polyphile. La toiture est ornée de fenêtres terminées par un fronton dans le centre duquel s’épanouit une large coquille caractéristique du temps. Une longue légende en grandes capitales régnait sur la frise de la corniche de la grosse tourelle, mais il y a soixante ans, elle était déjà trop dégradée pour qu’on pût la lire. A la tourelle du centre, remarquons encore des arabesques, des rinceaux et des vases en ciboire.

Si nous traversons la rue de la Monnaie, c’est-à-dire la cour intérieure de Duval de Mondrainville. que nous déblayions tout cet espace des bâtiments modernes et qu’à la place de l’édifice ruiné, dégradé, lavé par la pluie, nous ressuscitions par la pensée, en attendant une restauration qu’il serait si intéressant d’entreprendre, le casino de Duval de Mondrainville, nous nous trouvons en présence d’un édifice d’un tout autre caractère. Quinze ans ont passé. Duval a été anobli en 1549, il est au faîte de la puissance et au comble de la richesse. Il affirme sa noblesse récente et la prospérité de ses affaires, la faveur royale et la protection divine à laquelle il croit en bon catholique. Il élève « en salut d’envie» à ses contemporains jaloux et ennemis ce pavillon de plaisance. Trois grandes arcades, celle du milieu plus vaste que ses sœurs, séparées par quatre colonnes d’ordre composite, forment le rez-de-chaussée. Au-dessus de ces trois arcades se trouve un attique percé de petites fenêtres jumelles. A l’extrémité de cette façade une tour carrée en saillie contient l’escalier qui monte à l’attique. Une lanterne encore surmonte cet escalier. Une riche lucarne couronne le monument, elle se détache sur un toit énorme, dans le goût du temps. qui donne un caractère français à cette œuvre, mais ne s’accorde guère avec l’aspect antique, italien du casino, avec les larges baies et les pilastres du rez-de-chaussée; l’alliance des deux styles est ici moins heureuse qu’à l’hôtel d’Ecoville. Au milieu du fronton de la lucarne est sculpté l’écusson de Duval de Mondrainville. Dans toute cette bâtisse, il y a comme un rappel des arcs de triomphe. Ce rapprochement que suggère l’édifice, l’une des

p. 63

inscriptions même le souligne: DE SVDORE QVIES ET DE MOERORE VOLUPTAS. Il faut connaître toute la vie si agitée du grand négociant caennais pour comprendre tout le sens d’une autre inscription qui contient cette pensée plus philosophique: QUID OPTES AVT QVID FUGIAS? Au soubassement

Photo Neurdein.

Hôtel de la Monnaie.

des quatre pilastres du grand pavillon, on pouvait distinguer jadis les quatre cavaliers de l’Apocalypse que décrit ainsi la légende d’une tapisserie de la cathédrale d’Angers: « Le seigneur sur un cheval blanc, un arc à la main droite; le diable monté sur un cheval noir et armé d’un grand glaive; le seigneur sur un cheval noir avec des balances; la mort sur un cheval pâle. » Ils nous font songer au Grand Cheval qui ornait le tympan de la grande porte de l’hôtel d’Ecoville, et c’est

p. 64

peut-être un argument de plus pour ceux qui rapprochent les deux hôtels, si divers d’ailleurs, et les attribuent à un même architecte, Sohier pour les uns, l’architecte inconnu pour Palustre, et qui serait pour nous Blaise Le Prestre, mais ici il faut reconnaître qu’il n’y a point de texte qui permette d’attribuer formellement aux Le Prestre l’hôtel de Duval de Mondrainville.

C’est encore aux Le Prestre, mais cette fois-ci avec certitude, à Abel Le Prestre, le fils, qu’est due une construction de la rue de Geôle (n° 17) qui paraît à première vue de modeste apparence. La porte et les fenêtres de ses deux étages offrent, ainsi que la maison même, la marque incontestable de la Renaissance caennaise: un encadrement formé de losanges et de ronds alternés. De chaque côté des fenêtres se font face, deux à deux, quatre médaillons: deux têtes d’homme, deux têtes de femme, celles-ci mieux conservées; elles ont dû être finement ciselées. Chaque médaillon est accompagné d’une inscription empruntée aux Triomphes de Pétrarque, que le sculpteur commenta si éloquemment à l’hôtel Bourgtheroulde de Rouen.

PVDICICIA VINCIT AMOREM.

AMOR VINCIT MONDUM.

AMOR VINCIT PUDICICIAM.

FAMA VINCIT MORTEM.

Au linteau de la porte, une jolie frise qu’admirait Remy Rosel, architecte de Paris; un singe y joue avec un dauphin, au milieu d’enroulements d’un dessin aussi ferme que ceux qui ornent les balustrades de Saint-Pierre. Cette maison, une tradition l’a appelée la maison des quatre fils Aymon. Elle a aussi passé pour être la demeure de Jean Marot le poète, père de Clément. Elle fut en réalité construite pour le médecin Pierre de Cahaignes, père de l’humaniste et médecin Jacques de Cahaignes qui l’avait acquise vers 1548.

On a justement remarqué l’analogie que présentent ces médaillons avec ceux du manoir des Nollent, plus connu sous le nom de Tour des Gendarmes. Ce sont mêmes inscriptions, mêmes physionomies. Bourgeois du quartier Saint-Pierre où ils ont leur hôtel, les Nollent ont ici leur manoir. C’en est bien un, au sens anglais du mot: une exploitation rurale. Quel en était l’aspect général? Un plan de Caen du XVIIe siècle, aujourd’hui fort rare, accompagné de petits dessins, nous le montre avec quatre tours d’angle, au lieu que l’édifice actuel n’en a que deux. Mais des vestiges de constructions assez importantes se trouvent encore dans la cour du

p. 65

manoir. Avec sa fenêtre grillagée, la grosse tour a un aspect guerrier; deux gendarmes de pierre — ils étaient plus nombreux autrefois — surveillent l’arrivée des navires qui remontent le fleuve. L’Orne venait en effet dans un de ses méandres passer près de la tour. Vauquelin de la

Photo Magron.

Maison de Pierre de Cahaignes. — Rue de Geôle.

Fresnaye errant dans les prairies qui appartenaient à la Trinité s’amusait à les contempler.

Me pourmenant par la belle prairie

Je voy souvent cette gendarmerie

Qui fait la garde en votre beau Calis

Où les soldats ne sont point défaillis

Depuis le temps que les Nolents donnèrent

Charge à ceux-là qui le guet ordonnèrent.

p. 66

Ce qui donne son cachet artistique à cette construction, ce sont les médaillons dont elle est ornée: quinze médaillons à la grosse tour, quatorze sur la courtine, quatre autres encore sur la petite tour et deux sur la maison d’habitation. Ils ont exercé la curiosité des archéologues. Les uns ont cru reconnaître des figures d’empereurs, de personnages historiques. D’autres ont vu là le long développement

Photo Neurdein.

Manoir des Gens d’armes.

d’une allégorie amoureuse, commentée par les inscriptions empruntées aux Triomphes de Pétrarque. Aurions-nous ici une série de portraits de famille? Rappelons que des médaillons de ce genre se trouvent au manoir de Saint-Contest qui appartenait aux Nollent, à un tombeau situé dans une des chapelles de Saint-Pierre où les Nollent, paroissiens de cette église, avaient leur sépulture. Il est aussi possible que quelques médaillons soient des reproductions ou des imitations de modèles italiens. Un médaillon beaucoup plus grand que les autres nous présente une tête de femme vue de face; deux hommes vus de profil et un peu plus bas allongent le cou... pour l’embrasser.

p. 67

Autour de ce singulier médaillon, cette inscription plus singulière encore:

C’EST MA

NORICHE ET AMIE

L’archéologue anglais Ducarel qui avait d’honnêtes explications,

Maison Quatrans. — La tour.

Photo Neurdein.

voyait là deux hommes saluant poliment une dame. M. Rêver qui avait de l’érudition lut DORICHE pour NORICHE, retrouva sous ce nom une célèbre courtisane de l’antiquité... et s’exclama sur le pédantisme des gens du XVIe siècle. Veut-on une autre explication presque aussi honnête que celle de Ducarel? La dame, qui a l’air bien revêche pour une courtisane, serait la science, la philosophie, l’Alumna, la Mère nourricière, peut-être

p. 68

l’Université, celle de Caen. Girard de Nollent s’y fit immatriculer en l’an 1498, son fils Jean en 1539, un Louis de Nollent en 1547, un Gilles en 1554.

Et des médaillons, des médaillons toujours, nous en trouvons sur la façade d’une maison de la rue Saint-Jean, n° 133. Ce sont deux femmes, l’une de face, l’autre de profil. Les fenêtres étaient jadis ornées d’accolades et de feuillages frisés.

Plus d’une construction de l’époque antérieure a été terminée par la Renaissance. La maison de la rue Segrais dite des Templiers a les caractères du XVe siècle avec sa tourelle d’angle, mais sa grande lucarne à fronton triangulaire avec deux petites lucarnes à couronnement cintré annoncent une date déjà avancée du XVIe siècle. Le manoir Quatrans présente à l’intérieur une belle tour octogonale en pierre. Les fenêtres que l’on aperçoit de la venelle Quatrans portent le caractère de la Renaissance; la date de 1541 se lit sur la tour avec ces mots: Sapientia nostra ab altissimo Fondamentum non est aliud.

Cette inscription religieuse et sentencieuse annonce déjà l’esprit de la Réforme: ceci devait tuer cela.

Photo Neurdein.

Le Lycée. — Le réfectoire.

CHAPITRE V

LES TEMPS CLASSIQUES

Caen et la Réforme. — Les constructions privées de 1502 à 1600. — La place Royale et le Cours-la-Reine. — Les congrégations religieuses et leurs édifices: les Visitandines; les Jésuites et Notre-Dame; les Eudistes et l’Hôtel de Ville; les Bénédictins de Saint-Maur et le Lycée. — Les hôtels du XVIIIe siècle. — La transformation de Caen. — Le port et les cours.

Suivant le mot très juste d’un historien, au début la Renaissance et la Réforme ne font qu’un. Caen, qui fut, avec son Université et ses imprimeurs, un des principaux centres intellectuels de la Renaissance en Normandie et peut-être en France, a été aussi un des berceaux de la Réforme, et précisément, ses professeurs, ses imprimeurs, ses architectes trop peu connus, les Le Prestre, et aussi les magistrats, membres du Présidial, officiers du roi furent protestants. Une église s’y constitua, semble-t-il, en 1550; mais il y avait déjà quinze ans que la ville et l’Université étaient dénoncées comme des foyers d’hérésie. Amis de la nouveauté

p. 70

dans la littérature et dans l’art, s’étant mis à l’école des humanistes, ces Caennais furent en grande majorité, au moins pour la partie cultivée de la population, des amis de la Renaissance en matière religieuse, des Réformés.

La ferveur religieuse bouillonna chez ces hommes jusqu’alors paisibles. En 1562, lorsque se déchaînèrent les guerres civiles, dans toute la Normandie même, comme s’il y eût eu une sorte de mot d’ordre, les monuments catholiques furent partout attaqués et mutilés; une sorte de rage iconoclaste s’empara d’une partie de la population qui, conduite par quelques exaltés, alla piller les trésors des abbayes, et profana les restes de Guillaume et de Mathilde. Il faut lire dans les Recherches et Antiquitez de De Bras le pitoyable récit de ces destructions, si on veut mesurer tout ce que la ville perdit alors de chefs-d’œuvre artistiques et aussi toute l’indignation que soulevèrent de tels actes, de tels attentats contre la religion traditionnelle et contre l’art. Ces journées de mai 1562 ont eu plus de conséquences peut-être qu’on ne l’a dit.

Avec 1562 commence vraiment pour Caen une ère nouvelle. Non pas que la ville en elle-même ait précisément beaucoup souffert des guerres de religion. Revenus très vite à un sentiment de mutuelle tolérance et de concorde qui leur fait honneur, les bourgeois surent soustraire presque toujours leur cité aux grandes commotions de la guerre, l’armée de Coligny dans son expédition de Normandie séjourna à Caen au printemps de 1563, Théodore de Bèze, le grand théologien, le grand esprit de la Réforme, prêcha à Saint-Jean. Mais après 1568 les troubles furent terminés et l’activité économique se réveilla.

Caen a eu de tout temps des industries qui ont fait sa réputation. C’est une industrie artistique que celle de ses toiles de haute lice, fondée au XVIe siècle par la dynastie des Graindorge. Les grands acceptaient volontiers comme cadeaux un de ces services de toile de Caen. Il en fut commandé pour Elisabeth d’Angleterre, pour le duc de Joyeuse. Caen avait aussi ses bourses, autre objet de cadeaux, si renommées que le médecin Etienne de Cahaignes en portait une en Hollande pour l’érudit Scaliger. Au commencement du XVIIe siècle, les métiers s’étaient multipliés, la draperie devenait florissante. Caen allait redevenir, comme avant la guerre de Cent ans, comme au XVIe siècle et plus qu’à aucune autre époque de son histoire, une ville industrielle.

Les habitations privées si nombreuses, construites entre 1568 et l’avènement de Louis XIV sont là pour l’attester. Quelques-unes portent encore leur date inscrite généralement aux lucarnes. Beaucoup sont de

p. 71

très simples habitations bourgeoises. d’autres sont encore de vastes hôtels aussi importants par leurs dimensions que l’hôtel d’Ecoville et l’hôtel de Than. Sur un grand nombre d’entre elles des inscriptions morales ou religieuses montrent bien que l’humanisme et aussi la Réforme catholique ou protestante ont mis leur empreinte sur l’âme des habitants avant de la mettre sur leurs demeures: rue des Croisiers, n° 14, un grand fronton triangulaire surmonté d’un vase en pierre porte cette inscription et cette date: DAMNIS SVM PERFECTA MEIS. 1052. Rue Saint-Sauveur, n° 47, on lit: SI DIEV EST POVR NOVS QVI SERA CONTRE.

Les belles constructions de la grande époque de la Renaissance se sont surtout groupées au centre de la ville, autour de Saint-Pierre et de l’ancien Hôtel de Ville, puis la ville se rebâtit par un mouvement qui parti du centre gagne peu à peu les extrémités, en attendant qu’il franchisse la vieille enceinte et fonde des quartiers neufs. C’est dans le quartier de l’Université qu’apparaissent surtout les hôtels du temps de Henri IV et de Louis XIII: place Saint-Sauveur et coin de la rue Formage un corps de logis du XVIe et du XVIIe siècle; rue Pémagnie n° 10. dans la cour, un manoir du XVIe siècle. Au n° 6 de la rue des Cordeliers se dresse l’hôtel de Colomby. La façade est complètement nue: plus d’arabesques, plus de vases, plus de fleurons, plus de masques, plus de têtes de lion, une construction sévère qui annonce déjà le grand siècle, mais une jolie tourelle carrée en

Photo Neurdein.

Manoir du Pont-Créon.

p. 72

encorbellement accuse sur l’étroite et sombre rue une saillie prononcée et offre un aspect pittoresque.

A la même époque appartenait aussi une jolie maison située rue du Gaillon n° 1. La tour carrée qui la surplombait lui donnait tout son caractère. Sur la lucarne, beaucoup plus simple que celles de la belle époque se lisait la date de 1582. Ce manoir servit de résidence à Louis XIII lorsqu’il vint assiéger le château en 1620. Le souvenir de cette visite du roi avait été consacré par une statue avec une inscription commémorative élevée en 1623, dans la cour de ce manoir. Statue et inscriptions disparurent d’abord, puis le manoir lui-même, et il ne nous est plus connu que par les lithographies du Dr Pépin et de Bouet.

Adam Cavelier, père de toute une dynastie d’imprimeurs de l’Université, dont les presses livraient aux professeurs quantité de petits traités sur l’antiquité, fait bâtir sa maison rue Saint-Etienne, aujourd’hui rue de Caumont. Un médaillon représente un cavalier armé de toutes pièces et portant sur la poitrine le monogramme du nom de Jésus, avec cette légende: IN NOMINE TVO SPERNEMUS INSVRGENTES IN NOBIS. C’est la marque même de l’imprimeur. A l’angle de la rue Saint-Pierre et de la rue de l’Odon, le poète François Malherbe a rebâti sa demeure sur l’emplacement de la maison paternelle où il était né. Une inscription gravée sur la partie la plus élevée des lucarnes nous l’apprend: Franciscus Malherbeus 1582 Civitatis ornamento Memoriae.

Au n° 71 de la rue Saint-Pierre, la date de 1047 se lit sur l’une des trois belles lucarnes qui surmontent la maison; au n° 49, un bas-relief représente un cheval avec la date 1660. Dans la rue du Moulin, s’élève dans une cour intérieure l’hôtel Du Quesnay de Thon, construction de la fin du XVIe siècle ou du commencement du XVIIe, sans grand caractère. Dans la rue de l’Oratoire, qui fut alors percée, se trouve l’hôtel Patrix. Le cadran solaire porte la date, 1623. Plus de hautes façades, plus de toits aigus, plus de tourelles: une tour d’angle carrée sur la cour, une ornementation qui fait encore quelque effet, si on ne la compare pas aux beaux édifices de la Renaissance. Dans la rue Saint-Jean, au n° 100, on peut voir dans une cour l’hôtel d’Aubigny ou des de Novince, trésoriers de France. Le peu qui en reste montre une construction de même style que l’hôtel Patrix. Au n° 214, la façade de l’hôtel de Beuvron, aujourd’hui bureau de l’octroi. annonce la deuxième moitié du XVIe siècle ou les débuts du XVIIe.

Enfin, presque en dehors de la ville, il faut noter un joli manoir de la fin du XVIe siècle, avec une belle porte d’entrée, un pavillon à toit

p. 73

pyramidal, un colombier carré, vaste et élevé, une belle grange. C’est aujourd’hui une ferme, et, au reste, il est bien probable que le manoir du Pont-Créon n’a pas changé de destination depuis qu’il a été créé en 1599. C’est bien là un de ces manoirs à usage d’exploitation rurale tels que les aimaient les bons gentilshommes campagnards du XVIe et du XVIIe siècle que nous a décrits Pierre de Vaissière dans un joli livre et dont le type le plus saisissant, je ne dis pas le plus parfait, a été le normand Gilles de Gouberville.

A la même époque, au temps de la contre-réforme catholique, les établissements religieux pullulent. Les Jésuites s’installent à Caen en 1609, non sans rencontrer de vives résistances. Le Père Eudes, leur rival, y fonda, en 1643, la Mission; les Carmélites s’installent en 1616, les Pères de l’Oratoire en 1622, les Ursulines en 1624, les Bénédictines du Saint-Sacrement en 1643, les Visitandines en 1631. Les Carmes refont leur église en 1677, les Jacobins font rebâtir tout leur couvent qui « était ruineux », dit un annaliste, et transforment tout le quartier proche des murs, le long du canal Robert, vers 1663. Dans le quartier Saint-Jean, on construit l’hôpital Saint-Louis en 1678. N’oublions pas qu’à Caen fleurit la Confrérie du Saint-Sacrement, alors si puissante en France, dont on connaît l’activité religieuse et charitable.

Les plus importantes constructions qui témoignent aujourd’hui de la renaissance des congrégations religieuses sont celles des Visitandines, des

Photo Neurdein.

Notre-Dame ou La Gloriette.

p. 74