Part 3
« Pour triompher de la joie que la ville reçoit dud. mariage le jour dʼhier célébré, disent les anciens registres de juillet 1637, il a été arrêté que le sr de Bretteville Rouxel, échevin, et de Bauches, syndic, assistés de Beaussieu, greffier, iront saluer led. sr lieutenant général et dame son épouse, à laquelle ils porteront, de la part de la ville, une table de linge fin à haute lisse.
« Cette conclusion a été exécutée led. jour après midi et consistait lad. table de linge en un grand doublier de cinq aunes, en un petit de trois aunes et deux aunes de large chacun, en deux douzaines de serviettes et deux serviettes à laver, qui fut acheté chez M. Graindorge, me façonneur de haute lisse le plus expert de cette ville, et coûta 300 liv., de laquelle lesd. sr et dame furent grandement contents et en remercièrent la ville. »
Nous avons essayé de reconstituer, à lʼaide de dessins originaux et dʼanciens manuscrits, la vue extérieure du second Hôtel de Ville de Caen, et indiqué rapidement les exils et les tribulations que les échevins eurent à subir depuis la construction de cet édifice jusquʼà sa démolition en 1755. Nous allons, avec les mêmes guides, entrer dans lʼintérieur de la maison commune du pont St-Pierre. Voici dʼabord sur la cheminée de la salle des délibérations un buste du souverain régnant, usage que notre siècle a conservé et qui semble remonter assez loin dans le passé. Les anciens registres disent en effet, à la date du 11 septembre 1679: « Il a été accordé à Jean Postel, sculpteur de cette ville, lʼexemption de tout logement de gens de guerre et contributions dʼustensile, en considération des services par lui rendus à la ville et notamment de ce quʼil a fait un buste représentant la personne du Roi, à présent régnant, pour placer sur la corniche de la cheminée de cet Hôtel commun; pour lequel il sʼest seulement contenté des frais par lui faits, ayant remis volontairement à la ville ses peines et travaux. »
De la salle des délibérations le regard sʼétendait de deux côtés sur une vue ravissante. « Et, dit M. de Bras dans ses Recherches et antiquitez de Caen, de la haute salle de ceste maison où se font les assemblées et conventions publiques, lʼon voit au droict de la rivière, vers lʼOrient, arriver les navires venans de la mer, chargez de précieuses et rares marchandises que lʼon descend à lʼendroit de dix grands quaiz du quartier de lʼIsle... Et par les fenestres et croisées de lʼautre costé, lʼon a un plaisant regard sur les prais, et une perspective et veuës des plus plaisans et agréables paisages quʼon puisse voir. »
La maison commune de Caen ressemblait un peu trop malheureusement à ces petits appartements que lʼon montre aux locataires, en les conduisant aux fenêtres qui sʼouvrent sur de vastes squares, ou sur les jardins des grands hôtels du voisinage. Son unique salle, qui devait servir tant aux réunions du conseil quʼaux réceptions officielles, ne pouvait contenir les quarante convives du dîner du mercredi des cendres, que lʼon donnait aux notables qui avaient assisté à lʼélection des administrateurs de la ville [29]; aussi les échevins en étaient-ils réduits souvent à offrir une simple collation, comme cela se fit le 23 juin 1652 pour les comtes de Dunois et de Saint-Pol, qui avaient accepté lʼinvitation de mettre le feu au bûcher de la St-Jean sur la place St-Pierre. « Quelque peu de temps après, disent les anciens registres de la ville [30], leurs d. Altesses ayant témoigné être prêts de se mettre à table pour faire collation, laquelle était préparée dans led. Hôtel de Ville, il leur avait été présenté par les srs de Rotot et de Sannerville, 1er et 2e échevin, deux serviettes mouillées pour laver leurs mains, et après se seraient mis à la table dans deux chaires où il y avait des carreaux de velours cramoisi, ayant devant eux leurs cadenas et couverts ordinaires; et parce quʼil nʼavait été mis sur lad. table que quatre couverts, pour M. de Chamboy et ceux auxquels Son Altesse ordonnerait de sʼasseoir, MM. de la ville ayant fait dessein de ne sʼy mettre pas afin de faire mieux les honneurs de la ville et témoigner plus de respect à leurs Altesses, M. le comte de Dunois aurait pris la parole et dit quʼabsolument il ne mangerait point si lesd. sieurs ne se faisaient apporter des couverts et des siéges pour se mettre à table et faire collation avec lui. A quoi ayant été résisté longtemps par led. sr de Tilly, échevins et officiers de lʼHôtel de Ville, enfin Son Altesse leur aurait dit quʼelle désirait que cela fût et quʼelle était venue pour boire avec eux: à quoi ayant obéi ils auraient pris leurs places et M. le comte de Dunois, après avoir mangé quelque temps, avait dit hautement quʼil fallait boire la santé du Roi, et sʼétant fait donner du vin et de lʼeau et à M. le comte de Saint-Pol, son frère, ils se seraient levés debout dans leurs chaires et mis lʼépée nue à la main, et, en cette position, auraient bu la santé de Sa Majesté et cassé leurs verres, témoignant un grand zèle et affection à son service, ayant même fait tirer du château à cet effet plusieurs coups de canon; en quoi ils avaient été invités par M. Lejeune, fils de M. de Chamboy, qui avait accompagné leurs Altesses, et ensuite M. de Chamboy avait aussi bu la santé de Sa Majesté, ainsi que toute la Compagnie. »
Le petit édifice du pont St-Pierre était si étroit que le greffier lui-même ne pouvait y demeurer et quʼil emportait à son domicile la plupart des registres, pièces, clefs et cachets qui nʼauraient jamais dû sortir de lʼHôtel de Ville [31]. Lʼhuissier de la ville seul y avait un logement. Plusieurs pièces servaient, comme nous lʼavons déjà vu, dʼarsenal et de magasins. Dans une des quatre tours, qui flanquaient les angles de lʼédifice, se trouvaient des cachots destinés aux gens arrêtés le soir par le guet, et où lʼon devait « les mettre jusques au Jour, dit M. de Bras, et les rendre à la justice sans en prendre aucune congnoissance, et par le juge ordinaire en est faict le procez et ordonné de telle punition qui appartient au cas. »
M. de Bras nous dorme encore quelques détails intéressants sur le corps de garde qui était placé sous le pont St-Pierre. « Le sieur capitaine dudict Caen, écrit-il, pour garder les habitans en patience la nuict, doibt commettre un mareschal de guet pour obvier aux bruits de nuict, et quʼil ne se commette aucuns larcins ny insolences. Lequel mareschal convoque à ceste fin les Bordiers, cʼest-à-dire locataires qui nʼont maison et ne sont bourgeois, en nombre suffisant; et estans soubs le pont sainct Pierre, dict de Dernetal, qui est la maison de ville, et en temps dʼhyver doibt avoir du feu et chandelle en une lanterne haut eslevée, et sʼil se faict quelque bruit, ledict mareschal et aucuns des siens sʼy doibt transporter, et se saisir de tels mutins... »
Malgré lʼexiguïté de leur Hôtel de Ville, les échevins trouvaient encore le moyen de sʼy entourer de quelques locataires. Ainsi nous voyons, dans les anciens registres, un cordonnier « requérir lui être baillé et délaissé une petite place vide entre lʼune des tours du pont St-Pierre et le coin de la muraille tendant aux Carmes, en laquelle place soullait avoir un appentif servant dʼouvroir... » [32]; en 1075, cʼest une demande de permission « pour establir de la mercerie sur le pont St-Pierre »; en 1577, une autre demande « pour y establir des fruitages »; en 1578, une requête dʼun sieur Charles de Bourgueville (était-ce un parent de M. de Bras?) pour « étaler sa marchandise sur le même pont. » Les échevins retiraient souvent plus dʼennuis que de profit des autorisations quʼils accordaient, comme cela est prouvé par une délibération du 21 mai 1580, qui mentionne quʼil « était advenu grand désordre et scandale par deux femmes, lʼune lingère et lʼautre rubannière, auxquelles avait été par ci-devant permis prendre place sur le pont St-Pierre, sous cette maison de ville, pour vendre les ouvrages de leurs métiers, sous espoir quʼelles sʼy comporteraient en tout honneur et modestie... »
La description de lʼancien Hôtel de Ville de Caen serait incomplète si, après avoir montré ce quʼil était en temps ordinaire, nous nʼessayions pas de donner une idée de la physionomie quʼil prenait pendant les jours de fête.
Lorsquʼun nouveau gouverneur de la ville et du château faisait son entrée à Caen, on plaçait aux fenêtres de la maison commune quatre armoiries, savoir: celles du roi, du gouverneur, de la province et de la ville. Le corps de ville allait le saluer à lʼhôtel où il était descendu. Le premier échevin lui faisait le compliment dʼusage avant de lui présenter les clefs de la ville, que le gouverneur acceptait et renvoyait par son écuyer. Si le gouverneur était marié, le corps de ville se présentait de nouveau à son hôtel pour saluer sa femme, et, après le départ des échevins, lʼhuissier de la ville présentait à la femme du gouverneur le vin, deux douzaines de boîtes de confitures, avec une corbeille garnie de quantité de rubans et remplie de six bourses. Le lendemain ou surlendemain de lʼentrée du gouverneur, le corps de ville, assemblé pour le recevoir, sortait de la maison commune, « précédé de lʼhuissier ordinaire avec sa toque de velours, et des six sergents royaux et sergent général avec leurs écharpes, ayant un trompette à la tête » pour se rendre en lʼhôtel du gouverneur. Après lʼavoir salué, il lʼaccompagnait à la maison commune, où le gouverneur prenait séance au bout de la table, « dans un fauteuil dans lequel il y avait un carreau de velours. »
Cʼest ainsi, du moins, que les choses se passèrent le 1er avril 1680, lors de lʼarrivée du comte de Coigny, récemment nommé gouverneur des ville et château de Caen.
On se mettait naturellement en frais lorsquʼil sʼagissait dʼun souverain ou dʼun prince de lʼÉglise, surtout quand le roi, comme il le fit lors de lʼentrée du cardinal de Farnèse, se donnait la peine dʼécrire « par ses lettres missives aux échevins de la ville quʼils eussent à lui faire en icelle réception honorable [33]. »
Alors on faisait peindre des emblèmes, des écussons et des tableaux allégoriques quʼon suspendait aux murs de lʼHôtel de Ville, tant du côté de St-Pierre que du côté de la rue St-Jean. Puis, cʼétaient des illuminations et le vin qui, pendant plusieurs heures, coulait abondamment par les fenêtres pour le peuple.
Le 16 janvier 1679, à lʼoccasion de la paix qui venait dʼêtre signée entre le roi de France et le roi dʼEspagne, « pour marquer la joie publique, le beffroi était orné de tapis et dʼun étendard avec plusieurs branches de laurier, dont on sonna la grosse cloche dès 4 heures du matin, et lʼHôtel de Ville, dʼun grand tableau de chaque côté avec plusieurs écussons, éclairés de plusieurs flambeaux, dont lʼun représentait sa Mté à cheval, couronnée par un ange, foulant aux pieds et terrassant la Guerre, la Discorde et lʼEnvie; et lʼautre, la Paix descendant du ciel en terre, dans un char de triomphe, tiré par des amours, précédé de la Renommée et y apportant lʼabondance. »
Le sujet des tableaux variait suivant la circonstance qui donnait lieu à la fête. Le 11 août 1659, « pour le mariage du roi, disent les anciens registres, le vin de lʼHôtel de Ville coula, du côté de St-Pierre, par deux canaux faits exprès dans le tableau du Dieu dʼHyménée. » Et, quelque deux ans après, lorsquʼon fit des réjouissances publiques pour la naissance du Dauphin, il y eut une distribution de vin au peuple par une fontaine qui sortait dʼun dauphin, figuré à lʼune des fenêtres de lʼHôtel de Ville [34].
On croirait volontiers que ces peintures décoratives, appropriées aux circonstances, devaient entraîner pour la ville des dépenses considérables; mais un Mémoire des dépenses faites pour lʼentrée du duc de Joyeuse [35] nous montre que les nécessités du budget avaient créé à Caen un genre nouveau quʼon pourrait appeler la peinture économique: « des tableaux de 12 pieds sur 8 nʼy sont cotés que 6, 8 et 10 écus. » La place, comme on le voit, ne manquait pas aux artistes pour se mettre en frais dʼimagination; mais il est probable quʼils en donnaient à la ville pour son argent.
LʼANCIEN PORT DE CAEN
LʼANCIEN PORT DE CAEN
NOTICE HISTORIQUE
SUR LES TRAVAUX AUXQUELS IL A DONNÉ LIEU
LE port de Caen est aussi ancien que la ville. Dès lʼan 1026, il avait assez dʼimportance pour que la dîme des produits de sa douane fût attribuée par Richard II, comme une donation sérieuse, à lʼabbaye de Fécamp. Au temps du duc Guillaume, sa prospérité fut encore augmentée par la conquête de lʼAngleterre, qui amena nécessairement un échange de productions entre la Normandie et le royaume nouvellement conquis.
Jusque-là, les navires nʼavaient eu pour principale station que le cours du Grand-Odon, depuis lʼendroit où cette rivière se jetait dans lʼOrne, cʼest-à-dire vers le point où est actuellement le pont des Abattoirs, jusquʼau pont de Darnetal, appelé plus tard pont St-Pierre.
La première amélioration du port fut entreprise par le duc Robert, fils de Guillaume le Conquérant, vers lʼannée 1104. Après avoir renforcé lʼOdon dʼune branche de lʼOrne, à laquelle la postérité reconnaissante a conservé le nom de canal du duc Robert, le duc fit creuser à lʼOdon un nouveau lit dans la prairie St-Gilles, pour lʼélargir et le rejeter un peu plus haut dans lʼOrne, vers le lieu quʼon appelle encore le rond-point. Grâce à ces travaux, des bâtiments plus forts purent remonter jusquʼau pont St-Pierre.
Ils y vinrent en si grand nombre que, quelque dix ans après cette première amélioration, la vue du mouvement du port excitait lʼadmiration dʼun certain Raoul Tortaire, moine de lʼabbaye de St-Benoît-de-Fleuri (Loiret), qui nous a laissé une curieuse relation en vers latins du voyage quʼil avait fait en Normandie, à une date quʼon peut fixer dʼune manière certaine entre les années 1107 et 1113.
« Le port, dit-il dans son poëme, donne asile à quelques gros vaisseaux que lui envoie la mer, dont les ondes, dans leur flux, suspendent presque entièrement le cours de la rivière. Ce sol, fécond en moissons, ne connaît pas lʼombrage des forêts; la noix gauloise, le raisin, la figue et lʼolive lui manquent; mais lʼîle Britannique lʼenrichit des produits divers du commerce et de ce quʼenfantent les terres baignées par la mer dʼOccident. »
Ébloui et tenté par le nombre et lʼéclat des étoffes de laine de diverses couleurs, des tissus de lin dʼune rare finesse, des soies moelleuses à trame serrée, et des autres marchandises quʼon débarque sur le quai, le bon moine sʼécrie naïvement: « A la vue de tant de richesses apportées des pays les plus divers par des hommes, dont les vêtements sont si disparates, je me sens tout agité et horriblement malheureux de ne pas avoir dʼargent! ».
Ces brillants produits de lʼOrient, qui faisaient regretter au bon religieux ses vœux de pauvreté, étaient échangés contre le blé, lʼorge, le hareng salé qui servait à lʼapprovisionnement des places fortes, et aussi contre les pierres à bâtir tirées des carrières de Vaucelles et de St-Julien.
Au XIIIe siècle, lʼaffluence des « navires chargés de toute sorte de marchandises » est encore affirmée en vers latins, par Guillaume Le Breton [36], historiographe de Philippe-Auguste. Mais le mouvement du port dut singulièrement se ralentir pendant les malheurs de la guerre de Cent-Ans, les troubles de la Ligue du bien public et les dévastations des guerres de religion. Durant cette longue période de désastres, aucune amélioration nouvelle ne fut, on le comprend, apportée à la situation du port.
Cependant, il en eût exigé dʼurgentes; car, tandis que le pays commençait à se débarrasser de ses ennemis, le port de Caen subissait un autre genre dʼinvasion qui devait compromettre sa fortune et le menacer dʼune ruine prochaine. Lʼhistoire du port, à partir du XVIe siècle, ne se compose guère, en effet, que de la relation des envasements successifs de lʼOrne, des projets quʼon proposa et des travaux qui furent tentés pour remédier à cet état périlleux pour la navigation. Ces envasements redoutables tenaient à la nature des terrains où lʼOrne sʼétait creusé son lit capricieux. Le sol des prairies de Caen jusquʼà la mer nʼest, en effet, que le produit des matières que lʼeau de la rivière et le flux des marées avaient successivement déposées dans lʼancienne baie. Des fouilles, exécutées à la fin du XVIIIe siècle pour creuser le nouveau canal de lʼOrne, ont donné lieu à des découvertes qui sembleraient prouver que cette alluvion ne sʼest pas accomplie avec la lenteur que met habituellement la nature dans son patient travail des siècles. Telle est, du moins, lʼopinion dʼun observateur du temps, qui pense que le sol de lʼancienne baie de Caen se serait exhaussé de 6 mètres environ depuis la fin du IIe siècle de notre ère [37]. On comprendra aisément, après cette explication, que dans un terrain si mobile, composé de tangue, de coquilles, de sable et de bois pourris, le double mouvement des eaux de la rivière et du flux de la mer ait formé dans le lit de lʼOrne, dʼailleurs trop sinueux, les atterrissements qui ont fait, jusquʼà nos jours, le désespoir des navigateurs. Les plaintes répétées des marins et des négociants de Caen qui réclamaient des travaux dʼamélioration, les fins de non-recevoir des maire et échevins de la ville, qui approuvaient les lamentations de leurs administrés sans pouvoir cependant trouver dans leur caisse vide les moyens efficaces de les consoler, les nombreux projets et plans proposés, tant par des particuliers que par des ingénieurs, pour porter remède au mal, la mauvaise volonté du Gouvernement qui, la plupart du temps, faisait la sourde oreille, quelques commencements dʼexécution, trop souvent interrompus par la guerre ou par le manque de fonds, formeraient un chapitre intéressant de lʼhistoire administrative du temps. Nous allons essayer de lʼécrire.
La seconde amélioration qui fut apportée à la rivière dʼOrne, depuis les travaux du duc Robert, date du règne de François Ier. Profitant de la présence du grand sénéchal, lieutenant du Roy dans la ville, les officiers et gouverneurs de Caen « luy firent entendre, dit M. de Bras [38], que la rivière dʼOurne, qui flue par ceste ville, estoit fort sineuse et tortue depuis le havre dʼOistreham jusques en ceste ville, et que les navires qui flottoyent par icelle estoyent fort retardez, et les matelos en peine dʼattendre le changement de vent et marée, devant quʼils abordassent les quaiz de ceste ville qui estoit une grande incommodité pour les marchands. Toutefois quʼil y avoit un endroit en la prairie, au bas du hamel de Longueval, lequel nʼestoit pas de grande longueur, et que si lʼon y faisait une tranchée on abrégeroit le cours de la rivière de plus dʼune grande lieuë, et que cʼestoit lʼendroit auquel les navires commençaient dʼalonger leur chemin et en peine dʼattendre changement de vent ou marée. Ayant ledict seigneur entendu ces remontrances, il sʼy transporte et gens experts et maritimes, et ayant trouvé par leur advis que une trenchée se pouvait aisément faire en cest endroit, et que elle estoit bien nécessaire pour la commodité des habitans et marchands forains, il en fut fait faire un devis. »
Le Roi autorisa le travail par des lettres patentes du 4 mai 1531, et un canal, long de 640 toises, fut achevé avec un plein succès au mois dʼoctobre de la même année. Le 29 juin 1564, le trésorier général de Caen proposa au conseil de la commune un ingénieur « nommé le capitaine Foullon, lequel pourrait entreprendre faire la rivière dʼOrne navigable... » Ce nʼétaient pas les ingénieurs qui manquaient, mais les fonds; et la ville refusa.
Il y avait décidément abondance dʼingénieurs sur la place; car, sous le règne de Henri III, le 26 mars 1580, le lieutenant général François dʼO écrit aux échevins quʼil leur envoie un nommé Louis de Foix, ingénieur expérimenté qui a conduit les travaux du havre de Bayonne, pour voir sʼil serait possible de créer un port à Caen, et, si cela nʼétait pas praticable à Caen, de visiter le littoral pour choisir un autre emplacement.
Les échevins répondent (30 mars) que, dʼaprès lʼavis du sr de Foix, « il se pourra faire commodément en cette d. ville un des plus beaux havres de France... et quʼil sera trop mieux pour le bien et utilité de tout le pays en cette d. ville que en nul autre lieu de votre Gouvernement. »
Mais entre lʼacceptation dʼun projet, dont une ville doit tirer avantage, et le paiement des dépenses quʼil entraînera, il y a plus loin quʼentre la coupe et les lèvres. Dès le 4 avril, cʼest-à-dire quatre jours après leur lettre de remercîment à M. dʼO, les échevins envoient au gouverneur de Caen un délégué chargé de lui dire, entre autres choses, que « lʼentreprise de faire un havre en lad. ville est œuvre royale, et digne dʼun grand roi tel que le nôtre et non par des habitans de lad. ville et gens du pays, pour la pauvreté et peu de moyens dʼicelui. »
Nous ne savons si les échevins fondaient de grandes espérances sur lʼefficacité de ces flatteries, et sʼils pensaient obtenir à si peu de frais la réalisation des vœux quʼils formaient pour lʼétablissement dʼun port. Toutefois, ils crurent nécessaire dʼajouter à leurs injonctions verbales des recommandations écrites, que nous trouvons dans une lettre du 29 avril.
« Pour le fait du havre, disaient-ils à M. dʼO, nous vous supplions, si cʼest votre plaisir, que la confection dud. havre vint de la volonté et mouvement du Roi, plutôt que nous baillassions requête par écrit, car nous craindrions que, le port étant commencé à notre requête, sʼil advenait que les États ne consentissent faire la levée des deniers et quʼil ne plût à Sa Mté les faire lever, quʼon ne nous contraignît à le faire achever à nos dépens, chose à quoi toute la ville ne pourrait satisfaire, comme étant chose hors notre pouvoir, sans lʼassurance que nous avons de la bonne volonté que portez à cette votre ville et à tout le pays. »
Les échevins avaient une si grande confiance dans la bonne volonté des représentants du pouvoir central, quʼils nʼosaient accepter leurs bienfaits que sous bénéfice dʼinventaire. La lettre que leur répondit, à ce sujet, M. dʼO montrera si leur défiance était justifiée.
« Messieurs, leur répondit le lieutenant du Roi, après avoir trempé sa plume dans une encre légèrement mélangée de vinaigre, jʼai vu par votre lettre les doutes que vous faites dʼacheminer la construction du havre et vous trouve tellement refroidis que je connais assez que vous nʼen avez guère envie; mais, ne lʼayant désiré que pour votre bien et de toute la patrie, si vous ne vous en souciez guère, je mʼen veux encore moins mettre en peine et ne vous en parlerai plus à lʼavenir. »
La mauvaise humeur souligne chaque mot de cette réponse. On y voit le dépit quʼéprouve un fonctionnaire qui nʼeût pas été fâché dʼoffrir au Roi un nouveau port, créé aux frais dʼune population que ruinaient les taxes de guerre. Mais les échevins de Caen devinèrent le but quʼon poursuivait et, avec toute la politesse imaginable, ils surent faire à leur gouverneur lʼapplication du vieux dicton qui dit: « A Normand Normand et demi. »