Caen démoli: Recueil de notices sur des monuments détruits ou défigurés, et sur l'ancien port de Caen

Part 2

Chapter 23,895 wordsPublic domain

Il faut croire que le métier de gouverneur de lʼhorloge réservait plus dʼun mécompte à ceux qui sʼétaient chargés de son entretenement; car nous voyons en 1592 un sieur Robert Régnier adresser aux échevins, à plusieurs reprises, une requête dans laquelle il mettait en avant son grand âge et ses infirmités, afin dʼobtenir quʼon lui donnât un successeur. Les échevins eurent pitié de son sort, et, pour se lʼattacher, portèrent ses gages à 30 écus [12], non toutefois sans quelques conditions.

« Sera tenu led. Régnier faire en sorte que lʼhorloge soit toujours bien réglée et que les cadrans de lʼun et de lʼautre côté de lʼhôtel commun de ville marquent certainement les heures; aussi que les globes ou lunes, qui étaient par ci-devant sur lesdits cadrans et qui en sont de présent hors, après quʼelles y auront été remises aux frais et dépens de la ville, seront par après par lui entretenus en usage, pour marquer certainement la nouvelle et pleine lune, décours ou croissant dʼicelle, comme elles faisaient par ci-devant, etc., etc. [13] »

Tous les torts nʼétaient peut-être pas du côté de lʼhorloge, qui se vieillissait, et lʼon peut supposer, sans être accusé de construire trop légèrement des hypothèses, que la vénérable mécanique nʼavait pas reçu les soins délicats quʼexigeait son grand âge. Le gouvernement de lʼhorloge nʼavait, en effet, été confié jusque-là quʼà des serruriers de la ville. Le soupçon, que nous manifestons, dut naître dans lʼesprit des échevins eux-mêmes, puisquʼils se décidèrent, en 1597, à faire venir un horloger du Poitou. Cet horloger, appelé Loys Demarque, passa marché avec la ville « pour faire sonner les quarts et demi-heures à lʼhorloge et sʼengager à fournir huit cloches qui rendront sons et tons différents [14]. » « Loys Demarque, dit M. Auguste Leroy [15], disposa les roues de manière que le remontage des poids ne se fit plus quʼune fois par jour, puis remplaça le carillon de Jean Labbé par huit tinterelles neuves, dont la plus grosse pesait 200 livres. Il leur fit jouer, aux heures, le premier vers de lʼhymne: Veni Creator Spiritus; aux demies: Inviolata, integra et casta es Maria; et aux quarts: O benigna. Demarque employa deux mois à faire ce travail, avec lʼaide de quatre compagnons, et reçut pour solde une somme de 48 écus. Après lui on confia son œuvre aux soins du sieur Dodemare, bourgeois de Caen, qui sʼétait fait recevoir maître horloger. »

Depuis ce travail exécuté en 1597, il nʼest plus trace, dans les anciens registres de lʼHôtel de Ville, de perfectionnements apportés au mécanisme de lʼhorloge. On nʼy trouve que la mention de réparations quelquefois assez importantes, comme celle dont il est question dans la délibération du 1er juin 1624:

« Sur ce que Michel Coquerel, fondeur de cloches, qui a fait alleu de refondre et raccommoder les tinterelles faites pour les demies et quarts de lʼhorloge, a dit quʼil est besoin lui fournir trois ou quatre cents livres de métal, pour ce quʼil fait une petite cloche plus quʼil nʼy en avait. Il a été arrêté que du nombre dʼune pièce de canon, qui fut cassée lors de lʼarrivée du sr maréchal dʼAncre en cette ville, il en sera pris trois ou quatre cents livres, et soixante livres dʼétain, qui sera acheté, pour rendre la besogne parfaite, etc. »

Ainsi, vingt-sept ans seulement après les travaux exécutés par lʼhorloger Poitevin, on était obligé de remplacer les tinterelles quʼil avait posées en 1597. Si les pièces de lʼhorloge sʼusaient en si peu de temps, il est présumable quʼil ne devait rester que bien peu de chose de lʼhorloge primitive lorsquʼon ordonna la démolition du beffroi en 1755.

Bien quʼelle eût été pour ainsi dire complètement remplacée, par suite de réparations fréquentes, la vieille machine ainsi renouvelée avait conservé tout son prestige aux yeux de certains esprits, qui ont le goût et le respect des choses dʼautrefois. Voici par exemple un contemporain, lʼavocat Mauger, qui nous a fait parvenir, dans une note manuscrite, comme un écho de son indignation: « Le misérable carillon de lʼhorloge, dit-il [16], chanta pour la dernière fois le Regina cœli le 15 mai 1755, à six heures du matin, et le quart avant sept heures. Cette horloge a duré 441 ans en état de servir; et lʼédifice, qui est sur le pont, va aussi être démoli, au grand regret de toute la ville.

Épitaphe de lʼhorloge:

CY GIST QUI PAR SON SERVICE

MÉRITOIT UN MEILLEUR SORT.

CʼEN EST FAIT; VICTIME DU CAPRICE

DARNETAL NE VIT PLUS, IL EST MORT!

JUIN 1755. »

On avait cependant conservé le bronze qui servait de timbre pour lʼhorloge et de cloche communale. Cette cloche avait mêlé sa voix au bruit des événements heureux ou malheureux qui, durant quatre siècles et demi, avaient agité la ville. Si nous avions son histoire, nous aurions en même temps celle de Caen; mais il nous reste là-dessus peu de documents. En voici un, toutefois, qui ne manque pas dʼintérêt.

« A été fait venir en ladite maison de ville, dit un procès-verbal de février 1562, Robert Regnier, du métier de serrurier, demeurant près le pont et maison de ville, pour savoir de quelle autorité il avait cejourdʼhui mis un battail à lʼhorloge de cette ville. Lui juré de dire vérité et interrogé, a dit que, pour les troubles que lʼon ventile être préparés, il se peut être que lʼon pourrait commander être sonné une alarme, qui est accoutumé être fait et sonné par lad. cloche de lʼhorloge, et pour éviter que sonnant lad. alarme il ne fût offensé de quelque coup dʼarquebuse, il avait demandé un battail de lad. maison de ville et de ce avait parlé à M. Dumoulin, lʼun des gouverneurs, et pour cette occasion avait pendu led. battail en lad. cloche, disant quʼil ne voudrait avoir entrepris aucune chose contre le bien de lad. ville et était prêt descendre led. battail. »

Le sieur Regnier, malgré ses protestations, dut sembler quelque peu suspect, puisque nous voyons quʼun an après environ [17] on fit « défense, sous peine de la vie, dʼouvrir ou faire ouvrir à personne lʼhuis de la porte de lʼhorloge, sans exprès commandement des gouverneurs. »

Dʼailleurs, quand les troubles religieux ou civils se prolongeaient, les gouverneurs de Caen, sʼils se défiaient des sentiments des gens de la commune, mettaient en interdit lʼhorloger et la cloche elle-même du beffroi. Et au nom du roi, représenté par son lieutenant, la sonnerie de lʼéglise St-Pierre était priée de faire lʼintérim. Cʼest du moins ce qui ressort de ce passage des anciens registres de la ville, à la date du 26 juin 1593: « Arrête quʼil sera fait ordonnance à M. Richard de La Brousse, prêtre, custos de lʼéglise de St-Pierre, de la somme de six écus, pour son salaire dʼavoir sonné la cloche pour la retraite des bourgeois, afin quʼils ne divaguent et soient trouvés par les rues, après neuf heures sonnées, suivant quʼil a été ordonné par M. de La Verune, et qui est à raison dʼun écu par mois. »

Outre les suspensions dont il était menacé pendant les troubles, lʼinfortuné gouverneur de lʼhorloge se voyait quelquefois exposé, dans des temps paisibles, à payer des dommages-intérêts quand la vieille machine, dont il avait la direction, venait à commettre quelque bévue bien excusable à son âge. Cʼest ainsi quʼon trouve dans les archives municipales, à la date de 1579, « une plainte contre le gouverneur de lʼhorloge, attendu que laditte horloge ayant sonné sept heures quand il nʼen était que cinq, des maçons et des couvreurs quittèrent leur travail, ce qui causa un préjudice à celui qui employait ces ouvriers. »

Plus tard, lorsque les guerres, religieuses ou civiles, eurent cessé, le « gouvernement et entretenement » de lʼhorloge furent moins onéreux. Pour quelques soins dʼentretien, lʼhorlogeur, comme disent les archives municipales à la date du 9 juin 1732, était exempté du logement des gens de guerre, ce qui équivalait pour le temps à un traitement très-acceptable. La cloche quʼil sonnait dʼailleurs ne jetait que rarement lʼalarme dans la ville; elle retentissait surtout pour annoncer des fêtes; et cʼétait du beffroi de lʼHôtel de Ville que partait le signal qui mettait en branle toutes les cloches des couvents et des églises [18].

Cette cloche, qui avait joué un rôle si important dans lʼhistoire de Caen, ce précieux souvenir subsistait encore en 1808. Mais le premier empire, se souciant peu sans doute de conserver un bronze qui rappelait les franchises communales de lʼancienne France, ordonna de fondre la cloche historique, sous prétexte dʼoffrir à [19] lʼéglise St-Pierre une sonnerie plus à la mode.

Nous avons dit précédemment quʼà partir de la seconde moitié du XVIe siècle, il avait été souvent question de remplacer la maison commune du pont St-Pierre par une autre construction plus vaste et plus solide. Mais, avant que ce projet eût été réalisé, les échevins durent abandonner plusieurs fois, malgré eux, le second Hôtel de Ville. Ce premier exil leur fut imposé par le maréchal de Brissac à la suite des troubles religieux qui avaient éclaté à Caen en 1562. Quoique le calme fût depuis longtemps rétabli dans la ville, le Maréchal donna aux échevins lʼordre de lui céder la maison commune pour y établir un corps de garde. On était au 8 septembre 1563; le corps de ville se réunit, délibère et arrête « quʼune députation sera envoyée au Maréchal pour lui remontrer lʼinconvénient de transporter les meubles et un nombre infini dʼécritures, touchant le bien et revenu de la ville, et la difficulté de trouver une autre maison... » Le maréchal de Brissac ne se laissant pas toucher par de si bonnes raisons, les échevins déclarent à M. de Bourgueville, lieutenant particulier, quʼils ne quitteront la maison commune quʼaprès avoir fait un inventaire en présence du bailli ou de son lieutenant. LʼHôtel de Ville servait, en effet, tout à la fois dʼarsenal et de magasin de dépôt. Peu de mois auparavant, à lʼépoque du sac de la ville par les Protestants, le commis des administrateurs de lʼHôtel-Dieu y avait apporté un calice en argent, deux calices en vermeil et une croix en argent avec le crucifix; dʼautres ornements dʼéglise, provenant de St-Étienne et de St-Pierre, y avaient été déposés vers le même temps; et toute une salle contenait le plomb que les Protestants, suivant un rapport erroné de M. de Bras, auraient arraché aux toitures de lʼabbaye de St-Étienne [20]. On y trouvait aussi des armes diverses, des fusils [21] et deux canons pacifiques qui ne faisaient entendre leur voix que dans les cérémonies publiques, fêtes anniversaires, entrées de princes et de souverains [22].

Dès quʼils eurent appris ce qui se passait à lʼHôtel de Ville, le prieur de lʼabbaye de St-Étienne et les trésoriers de St-Pierre accoururent et réclamèrent leurs ornements dʼéglise. On proposa à lʼun des échevins de recueillir chez lui les autres objets; mais, comme il refusait dʼaccepter la responsabilité dʼun tel dépôt, M. de Bourgueville, sieur de Bras, qui présidait à lʼinventaire du mobilier, remit les clefs « au mestre de camp des vieilles bandes de Piémont, à ce commis par M. de Brissac, le requiérant de nʼôter, ni transporter aucune chose dʼicelle maison de ville. »

Le conseil était bon à donner, mais difficile à suivre, pour des soldats qui devaient être portés à considérer comme des rebelles les magistrats dont ils prenaient la place. Ils furent probablement contenus dʼabord par le maréchal de Brissac, qui était aussi juste que brave; malheureusement le duc de Bouillon, en prenant le commandement après la mort de Brissac, apporta un esprit dʼintolérance qui pouvait servir dʼexcuse aux excès des gens de guerre placés sous ses ordres. Voici, en effet, dans quels termes le duc de Bouillon sʼadressa aux échevins dès quʼil fut arrivé à Caen:

« Il est enjoint et commandé aux échevins de la ville de Caen de fournir et bailler au corps de garde du pont St-Pierre le nombre de six bûches, six fagots, douze chandelles de trois deniers pièce et tel nombre de tourbes qui puisse garder le feu pour allumer les mèches jour et nuit, le tout par chacun jour, à commencer le 1er oct. et finir le 31 mars. Et le reste de lʼannée, sera réduit à la moitié.

« Davantage ordonnons quʼil sera baillé aux soldats de la garnison de cette ville vingt chambres près et à lʼentour du pont St-Pierre pour les loger, parce que ceux qui fourniront lesd. chambres ne bailleront aucune chose, mais sera le linge, vaisselle et lits, fourni par égalité par les autres bourgeois et habitants de lad. ville [23]. »

Tel était le langage que tenaient les représentants de lʼordre aux bons bourgeois quʼon venait sauver malgré eux. Les actes ne le cédèrent pas aux paroles. Huit jours après lʼordonnance du duc de Bouillon, le conseil de la commune était obligé de prendre des mesures pour réparer les dégâts commis par les soldats, chargés de protéger la ville contre ses passions subversives.

« Il a été avisé sur ce qui a été ventilé et averti que les soldats, faisant la garde sur le pont St-Pierre, font grandes démolitions en la maison sur led. pont, tant aux planchers quʼaux couvertures de lad. maison, que M. de Laguo, gouverneur en cette ville et château, sera de ce averti, même que le lieu sera vu et visité par les gouverneurs, présence de M. le Lieutenant, pour, ce fait et le procès-verbal vu, être ordonné sur les réparations qui seront trouvées nécessaires, ainsi quʼil appartiendra. »

Tandis que ces défenseurs de la propriété démolissaient les planchers et les charpentes de lʼédifice du pont St-Pierre pour les vendre ou en faire du feu, les élus de la cité, chassés du lieu ordinaire de leurs séances, délibéraient à tour de rôle les uns chez les autres, en attendant quʼils eussent trouvé un Hôtel de Ville provisoire. Ils sʼinstallèrent enfin, vers le milieu de lʼannée 1565, dans une maison appelée Parc-le-Roi et qui était bâtie sur des terrains voisins de lʼendroit où se trouve aujourdʼhui le passage Bellivet. Ils y restèrent exilés jusquʼau 15 mai 1572. A cette date, une ordonnance du maréchal de Montmorency ordonna « que la maison de ville serait rendue aux maire et échevins... pour en jouir comme ils faisaient auparavant les troubles. »

Malgré cette promesse, lʼHôtel de Ville fut de nouveau occupé par les soldats du roi, en 1574: on permit toutefois aux « bourgeois habitants de la ville de continuer à y tenir leurs assemblées. » Les échevins acceptèrent cette communauté dʼhabitation, mais avec certaines précautions. Sʼils consentirent à risquer leurs personnes, ils eurent soin de laisser leurs papiers, registres, vaisselles et argenterie dans la maison du Parc-le-Roi, quʼils avaient confiée à la garde du greffier de lʼHôtel de Ville. Ils avaient oublié malheureusement que leur greffier était lui-même sous la garde des défenseurs de lʼordre, venus pour protéger les habitants contre leurs propres égarements. Or, il arriva quʼun beau matin le greffier et son fils furent assaillis dans leur lit par « des gens de guerre, soldats ou autres, comme il est écrit dans les anciens registres de lʼHôtel de Ville [24], ayant lʼarquebuse et feu à mèche, lesquels se sont efforcés de rompre lʼhuis du dépensier pour avoir, comme ils disaient, de la vaisselle, afin de la porter « en une taverne pour leur servir à dîner. »

Une troisième fois, les maire et échevins de Caen eurent le privilège dʼêtre protégés dʼune façon analogue en 1589, pendant les troubles de la Ligue. Cette fois, ils furent tout à fait mis à la porte de la maison commune et obligés de délibérer chez des particuliers jusquʼà leur rentrée, à la date du 12 janvier 1590. Mais, avec le temps, le Gouvernement se poliça et apprit lʼart de commettre sans brutalité des violences dites légales. Dès lʼannée 1610, nous voyons le pouvoir central remplacer à Caen les représentants élus de la cité par des créatures du Gouvernement [25]. Cʼest ce que nous appelons aujourdʼhui une commission municipale, procédé que lʼon pourrait croire dʼinvention toute moderne et qui devrait, au contraire, figurer dans lʼinventaire du vieux-neuf si spirituellement dressé par M. Fournier.

Quand on leur laissait la libre possession de leur Hôtel de Ville, les échevins nʼétaient pas encore à lʼabri des tracasseries du Gouvernement. Il y avait souvent assez dʼennuis attachés à leurs fonctions pour quʼils préférassent lʼobscurité de la vie privée au relief décevant de la vie publique. Aussi arrivait-il quelquefois quʼon les obligeât à exercer leur charge malgré eux. En 1563, par exemple, une sentence du bailliage condamne « les sieurs Lebrethon et Anger, élus, à exercer la charge dʼéchevins, malgré leur refus, et à prêter serment, ce à quoi ils seront contraints par la prise de leurs corps et biens [26]. » Même dans des temps moins troublés, comme dans la période du XVIIe siècle, il sʼélevait à tout instant des conflits entre le pouvoir central, qui imposait exceptionnellement une ville écrasée déjà par les taxes ordinaires, et les représentants de la cité, qui défendaient leur caisse avec lʼénergie du désespoir.

Les échevins ne perdaient dʼailleurs jamais une occasion de se plaindre. Ainsi, en 1602, le Roi eut la maladresse de leur adresser des lettres closes, pour leur demander conseil sur le fait des monnaies. « Elle leur ordonne, disaient ces lettres, écrites à Poitiers le 25 mai, donner avis de ce qui se pourrait faire pour empêcher la rareté quʼon voit en ce royaume des monnaies dʼor et dʼargent au coin et armes de France, et sʼil est expédient donner cours en son dit roy. aux monnaies étrangères. » Les échevins sʼempressent de convoquer les notables habitants de la ville pour leur lire les lettres du Roi en présence du procureur de Sa Majesté. Et quand cette formalité est accomplie, ils rédigent, séance tenante, une réponse où la critique la plus vive des actes du Gouvernement se cache sous les apparences du plus profond respect. « Ouï sur ce plusieurs propositions et avis des assistants, disaient les échevins [27], a été trouvé bon quʼil soit remontré à Sa Majesté, avec leur humilité et obéissance, que la rareté dʼor et dʼargent, qui est si grande entre ses sujets, vient de ce quʼils sont contraints en fournir plus quʼils ne peuvent pour les nécessités des affaires de Sa Majesté, pour lesquelles, comme il est vraisemblable, lʼor et lʼargent au coin et armes de France est transporté aux étrangers, qui le retiennent comme le meilleur; et sont les choses venues à ce point quʼentre les plus aisés, y en a si grande rareté que, pour leurs menues affaires, ils sont contraints stipuler de payer ceux desquels ils se servent en blé, cidre, bestiaux ou quelques autres denrées, quʼils peuvent avoir de leur cru ou industrie. Occasion de quoi Sa Majesté est très-humblement suppliée que, pour éviter quʼils ne soient encore réduits en plus grande extrémité, il lui plaise leur donner quelque diminution des levées de deniers de toute sorte, qui se font sur eux, et cependant continuer le cours en son royaume de toutes espèces dʼor et dʼargent quelles quʼelles soient, pour leur juste et légitime valeur... »

Avec leur finesse normande, les administrateurs de Caen avaient deviné quʼon ne les consultait si poliment aujourdʼhui sur la question des monnaies que pour leur en réclamer demain impérieusement. Et, sans doute, tout en donnant une leçon spirituelle au pouvoir, ils avaient espéré éloigner cette menaçante échéance.

Malheureusement, lorsquʼil nʼosait plus réclamer de la ville des secours en argent, le Gouvernement les exigeait en nature. En 1626, peu de temps avant le siége de La Rochelle, le sieur du Carlo, ingénieur de Sa Majesté, est envoyé à Caen pour obliger les échevins à « acheter trois vieux vaisseaux et les faire conduire à leurs dépens à lʼîle de Ré pour le service de Sa Majesté et pour lʼutilité du public... [28]. »

Ce public arrivait bien là comme des excuses après le coup de bâton qui vous a assommé! En 1626, on demandait de vieux vaisseaux; au mois dʼoctobre 1647, on exige des habits neufs. « Il a été apporté, disent les anciens registres de lʼHôtel de Ville, des lettres de cachet, données à Fontainebleau le 13 de ce mois, par lesquelles Sa Majesté mande et ordonne aux sieurs Echevins de lʼassister de 500 paires dʼhabits complets, consistant en pourpoint long en forme de justaucorps, haut et bas de chausses, de drap le plus propre à résister à lʼinjure du temps, avec des bonnets et autant de paires de souliers, et de faire que ces habillemens et chaussures soient de trois grandeurs, un quart pour des hommes de la plus grande taille, autant pour des plus petits et la moitié pour des moyens, et que le tout soit fourni dans la fin du présent mois ès mains de ceux qui en auront ordre de Sa Majesté, pour les faire transporter en ses armées. Arrêté quʼaprès les publications dʼusage, il sera fait adjudication au rabais de la fourniture de 250 paires dʼhabits et que remontrances seront faites au Roi et à Nosseigneurs de son Conseil pour être la ville déchargée de la fourniture des autres 250 paires, attendu sa grande misère et surcharge de lad. taxe. »

Ce fut surtout en 1659 que les échevins durent repousser, avec lʼéternel argument tiré des malheurs de la ville, un des plus terribles assauts que la caisse municipale ait jamais eu à soutenir. Il sʼagissait dʼun don gratuit à lʼoccasion du mariage du Roi. Les archives de la ville, à la date du 12 septembre 1659, nous apprennent ce que Louis XIV entendait par un don gratuit.

« Sur la lecture faite en cet Hôtel commun de Lettres de cachet du Roi, du 6 août dernier, mises ce matin ès mains des sieurs Echevins par M. du Boullay Favier, intendant en cette généralité, par lesquelles Sa Majesté demande à cette ville, en don gratuit, la somme de 50,000 liv. pour les frais du mariage du Roi; après avoir envoyé lʼhuissier de la ville vers M. le Lieutenant général, pour le convier de se trouver en cet Hôtel commun, lequel a rapporté que led. sr était absent, il a été arrêté quʼil sera écrit par lʼordinaire de ce jour à Son Altesse, pour a supplier de vouloir interposer son autorité pour faire réduire et modérer lad. somme de 50,000 liv. à quelque somme modique, vu les grandes charges de cette ville et de lʼimpuissance où elle est de fournir lad. somme. »

Trop heureux encore les échevins quand on leur permettait de marchander ainsi avec le pouvoir; celui-ci imposait le plus souvent sans discussion, et, quand il nʼy avait plus rien à prendre dans les caisses vides, il jetait en prison le receveur de la ville, comme nous lʼapprend une délibération du 17 novembre 1640, où lʼon voit que lʼaprès-midi sʼest passée à la poursuite de la délivrance de M. du Taillis, emprisonné au Château pour le paiement de la subsistance des gens de guerre du présent quartier dʼhiver. »

Pour apitoyer ces bourreaux dʼargent, les échevins mettaient quelquefois en action le proverbe, qui prétend que les petits cadeaux entretiennent lʼamitié. « Il a esté conclu, disent les anciens registres au 1er avril 1567, quʼils (les échevins) se présenteront vers M. de Brunville, lieutenant général, pour lui parler des priviléges de la ville..., et que, en faveur du mariage de la fille dudit sieur lieutenant, il sera délivré aux nopces une pièce de vin doux... » Ces sortes de dépenses étaient même portées régulièrement sur le budget de la ville; ainsi, dans lʼétat des finances du 1er mai 1679, on trouve inscrits par estimation 300 livres « pour vins et confitures de présent », avec cette condition toutefois « quʼil ne pourra être donné à chaque personne plus de deux douzaines de bouteilles de vin et deux douzaines de boîtes de confitures. »

Lʼimportance des cadeaux variait cependant suivant le rang des personnages et la protection que la ville pouvait en attendre. Cʼest ainsi que, lors du mariage de M. du Quesnay Le Blais, lieutenant général, on remplaça le vin ou les confitures par des présents plus sérieux.