Cady mariée

Part 9

Chapter 93,950 wordsPublic domain

--Tiens donc!... Avec le peu d’argent que j’avais pour le tout, ça n’aurait pas suffi pour l’installation d’un cabinet chic!

Le jeune homme parut dans l’embrasure de la porte, soulevant la draperie blanche de son bras nu.

--Aussi, ce que je t’en dis, vois-tu, c’est parce que je pense que je pourrai te faire arranger cela tout à fait bien...

Le torse entièrement découvert, d’un blanc mat et chaud, la chair grasse et fine sur l’armature svelte, il avait entouré ses reins d’un kimono de soie citron pâle, noué ainsi qu’un pagne.

Un peu redressée, presque assise, les épaules appuyées aux oreillers, les bras noués derrière la tête, la pose renversée de son buste faisant saillir sa gorge menue aux pointes blondes, la jeune femme eut un appel tendre.

--Viens donc...

Lorsqu’il fut étendu, près d’elle, tous deux blottis l’un contre l’autre, en un instinctif besoin de tendre et pour ainsi dire de chaste intimité, il ramena sur eux les draps et la courtepointe.

Georges reprit, poursuivant son idée:

--Oui, un ami que j’ai, qui est précisément directeur d’une entreprise d’installations de bains, de chauffage, de tout ce fourbi-là... Je lui parlerai, et il nous fera ça à l’œil.

Cady admira avec un petit rire ironique.

--Eh bien, tu as des amis précieux!

Il dit, l’accent pénétré:

--Sûr que je voudrais en avoir beaucoup comme celui-là.

--Jeune?... Vieux?

--Un homme sérieux... mais un type gentil, affectueux, et puis, dans son genre, pas vicieux... Et ce qu’il serait généreux s’il n’avait pas la passion du jeu qui lui emporte tout!...

--Quel jeu?

--Le seul qui compte pour ceux qui l’ont vraiment dans le sang: la roulette.

Cady fit un geste.

--Ah! oui... Monte-Carlo...

Georges rit.

--Oh! jamais mon bonhomme n’a fiché les pieds là-bas!... Néanmoins, il trouve bien à se contenter sur place... Il ne s’agit que de connaître les endroits...

Les doigts de Cady palpaient doucement la place, où, sous le sein gauche du jeune homme, se trouvait un petit tatouage presque imperceptible au toucher. Elle questionna:

--Dis... C’est bien sûr mon nom qu’il y a là, dans ce gribouillis?

--Puisque je te l’affirme... D’ailleurs, en regardant bien, tu peux le vérifier, les lettres y sont toutes.

--Des lettres françaises?...

--Mais oui... malgré que ça soit un Chinois qui m’ait dessiné cela.

--C’était un Chinois?... Alors, c’est pour cela qu’il a fait des lettres si drôles qu’on ne reconnaît pas?

--C’est-à-dire que c’est pour que le chiffre fasse mieux... et aussi que je lui avais recommandé que tout le monde ne puisse pas lire ce qu’il y avait.

Elle le pinça, relevant avec irritation:

--Tout le monde!... Non, mais, tout de même!

Il s’excusa avec modestie.

--Oh! c’est une manière de dire, naturellement!...

Elle s’apaisa.

--Enfin, tu as bien fait... Y en a-t-il, des fois, des gens qui ont deviné?

--Non, jamais... Et pourtant, ça intriguait, je te jure... surtout que c’est joliment exécuté... Et puis, écoute... moi aussi, j’ai appris à écrire ton nom comme cela. Et si tu irais à Venise, à Florence, ou tout bonnement à Monte-Carlo... Oui, sur le mur du Casino, derrière le pavillon de musique, tu verrais ton nom que j’ai gravé, tout pareil à mon tatouage.

Elle se serra contre lui, enchantée.

--Tu as fait cela, vrai?...

--Je te le jure.

--Tu pensais donc à moi souvent?

--Pour te dire vrai, c’était mon occupation dès que je n’en avais pas d’autre.

--Oui, enfin, à tes moments perdus!...

--Comprends donc!... On ne pense pas aux gens à volonté... Ça vous vient tout seul... Eh bien, ton souvenir, ton idée plutôt, elle me surprenait comme cela, brusquement... Oh! à de moments très différents... Quand je m’amusais bien, que, par hasard, je n’avais pas de soucis, pas d’embêtements, de la galette plein mes poches, que je pouvais me payer de la flemme... «Cady»! que je me disais... et ça m’ajoutait comme un rayon de soleil... Et de même, aux minutes où ça tirait dur, où je flanchais, qu’il me paraissait que j’étais à bout... Alors, ta petite figure ancienne, je la revoyais... Il me semblait que tu te penchais sur moi, sérieuse, avec de bons yeux, et que tu me disais comme autrefois: «Pauvre gosse!»... Alors, je sentais que je pouvais durer encore...

Les lèvres dans le cou de son ami, elle songeait, se laissant aller au cours de ses propres ressouvenirs.

Puis, soudain, tout s’effaça; elle ressauta sans transition à leur premier sujet de conversation.

--Tu disais que ton ami nous ferait un cabinet de toilette très chic?...

--Oui.

--Mais, peut-être pas avec une baignoire?

--Si, avec une baignoire, un machin pour chauffer l’eau, et puis un truc pour la douche... et des faïences tout autour et par terre... Quelque chose comme j’ai vu chez lui, c’était très riche.

Elle se trémoussa, ravie.

--Oh! ce sera épatant!... Figure-toi que sur le quai, notre vieille baraque n’a rien de ça, et que jamais Victor n’a voulu entendre parler de m’installer des bains... Il dit que quand on l’a sous la main, on en prend trop, que ce n’est pas sain, et que mon tub, c’est mieux.

--C’est peut-être mieux pour la santé, mais le bain chaud avec du bon parfum, c’est agréable comme de la caresse... Tu verras... Je connais une femme qui a des odeurs étonnantes pour ses bains... Je lui en prendrai pour toi.

Elle réfléchissait.

--Cet ami, tu lui dirais pour qui c’est?

--C’est-à-dire, oui et non... J’arrangerai... Je ne voudrais pas le froisser... Je vais t’expliquer... C’est un homme qui connaît la vie, et puis qui n’est pas exclusif... Il n’est pas sans deviner que j’ai des amies, mais, comme de juste, il n’aime guère que je lui en cause... Donc, comme je sais qu’il serait heureux de me faire plaisir, je lui dirai que le travail est pour une personne qui m’a rendu un service, et que c’est une manière pour moi d’éteindre une dette... Cela ira tout seul.

Les sourcils froncés, la voix brève, Cady demanda:

--Où l’as-tu connu, cet homme?...

--Au cercle.

Elle s’était détachée de lui et avait passé une chemise tombée au pied du lit. Assise, les genoux relevés, qu’elle enserrait de ses deux bras, elle questionna curieusement:

--Explique-moi ce que c’est que ce cercle, et ce que tu y fais?

Il se drapa, lui aussi, dans le kimono citron, et répondit, un peu contraint:

--C’est un cercle comme il y en a beaucoup, et j’en suis le secrétaire.

--Qu’est-ce qu’on y fait?

--On y joue.

--A quoi?

Il lui jeta un coup d’œil gêné. Puis, se décidant:

--A toi, je dis tout... Seulement, comprends bien que c’est sérieux... Faudrait pas d’indiscrétions...

Elle haussa les épaules.

--Dieu, que tu es bête!... A qui veux-tu que je raconte tes confidences?...

--C’est vrai... Eh bien, voilà... C’est une boîte un peu truquée... Tu entrerais, tu verrais un café comme tous les autres, avec des clients bien tranquilles... un billard, des tables de manille, d’échecs, tout cela sans chic, mais convenable... Seulement, après la cour, il y a une salle où n’entrent que les membres du cercle... Il y a une roulette, et je te réponds qu’il se remue de l’argent!... bien que ce soient des types très ordinaires qui y fréquentent.

Cady réfléchissait.

--La roulette, c’est défendu à Paris?

--Pour sûr!... Ah! on n’y couperait pas si on était pincé!... Mais, voilà sept ans que la boîte existe, et il n’y a jamais eu d’embêtements... C’est bien tenu. Le patron a été croupier à Monte-Carlo, il a l’œil, il choisit son monde... Jamais de femmes, pas de types douteux... Tous ceux qui viennent, c’est des commerçants ayant boutique... des Levantins, des Allemands en majorité... Je parle, naturellement, des pontes, parce que, autour, il y a de la jeunesse qui ne marque pas aussi bien... mais c’est nécessaire...

Cady réfléchissait:

--Parce que?...

Il fit un geste.

--Dame!... ça se devine... pour égayer les salles.

--Tu as dit... pas de femmes...

--Pas une!... Ce n’est pas dans les idées du patron, ni des clients... D’ailleurs, rien que par prudence, on les écarterait... Avec ces chameaux-là, on a toujours la rousse derrière soi.

Alors, très bas, Cady posa des questions à l’oreille de Georges qui répondait par monosyllabes ennuyés.

Enfin, il l’éloigna de lui doucement; et, ses yeux bleus cernés la contemplant avec affection et gravité, il affirma:

--Voyons, Cady, tu comprends bien que, dans la vie, pour ceux qui sont nés en pleine mouise, il faut se faire une raison, mais ce n’est pas des choses qu’on fait pour son plaisir, je t’assure.

XII

Cet après-midi-là, le jour avait fui sans qu’ils songeassent à allumer. Ils étaient étendus sur le lit, et causaient enlacés, dans ce bien-être indicible que leur procurait leur intimité, la certitude de leur oubli, momentané mais absolu, de tout ce qu’ils venaient de quitter pour se réunir, et la sensation sans prix de leur communion suprême en l’heure présente.

Les persiennes de la fenêtre étaient restées ouvertes; il venait un peu, très peu de clarté du passage, où les magasins s’allumaient chichement, et toute la gaieté douce provenait de la lueur émanant des carreaux de verre du sol. Une forte chaleur régnait en ces petites pièces, saturées du parfum des œillets et des roses garnissant les tubes de cristal que Cady ne laissait jamais vides.

Elle dit subitement:

--Georges!... Si tu étais malade, qui te soignerait?... Où irais-tu?

--Mais, ma chérie, ça ne ferait pas un pli... à l’hôpital... Ça m’est déjà arrivé.

--Tu as été gravement malade?

--Ma foi, jamais souvent... Et c’est même épatant que dans ma situation je n’aie jamais écopé de la prison ni la... enfin, du mauvais mal... Non, je n’ai jamais entré dans la boîte à mourir que deux fois... Une typhoïde que j’avais attrapée en Suisse... Quatre mois que j’ai passés dans ce sale patelin, dont trois à l’hôpital... Tu parles si ça m’a dégoûté de l’endroit!...

--Et l’autre fois?

--Pas grand’chose... Une entorse, à cause d’un brutal qui m’avait fait descendre l’escalier plus vite que je n’aurais voulu...

--Et la cicatrice que tu as là, à la lèvre, qu’est-ce qui te l’a faite?

Il se troubla et répondit évasivement:

--Oh! ça, ce n’est rien...

Cady n’insista pas, poursuivant son idée.

--Tu serais bien souffrant, à présent, tu n’aurais personne pour te garder chez toi?

--Certainement non... Et puis, tu sais, je n’ai pour ainsi dire pas de chez moi...

Elle rêvait.

--Ce doit être triste d’être seul, tout seul dans la vie... de n’avoir pas un coin à soi où se réfugier...

Puis elle se reprit avec amertume:

--Que je suis sotte!... Avec cela, quand on a un tas de monde autour de soi que l’on n’est pas seul tout de même!... Et est-on chez soi dans la maison que l’on partage avec ceux que l’on n’aime pas!...

--Tu ne l’aimes pas un peu, ta famille, Cady?

Elle répondit, sombre, froidement, pleine de rancunes profondes, de ressouvenirs obscurs et douloureux.

--Non.

--Pourtant, ton mari paraît un brave type?...

Elle reconnut plus doucement:

--Lui, oui, il est aussi bon que possible... et il n’y a pas longtemps, je croyais l’aimer assez... Seulement, tu comprends qu’on n’éprouve pas une vraie affection pour quelqu’un auquel on ne peut rien avouer de soi... sinon des niaiseries... Et puis, que veux-tu, depuis que je t’ai retrouvé, je ne me sens plus pareille à tous ces gens-là!...

Et brusquement, se serrant contre lui, elle implora:

--Pourquoi ne veux-tu pas que je quitte tout pour toi?... Si tu le permettais, mon Georges, je ne retournerais plus jamais là-bas... Ils ne sauraient pas ce que je suis devenue... et nous serions tout l’un pour l’autre.

Les yeux clos, il la pressa sur sa poitrine.

--Dis comment tu rêves qu’on vivrait si l’on était ensemble tout à fait?...

Et, pendant de longues minutes, ils bâtirent des projets dorés, absurdes, captivants, emportés bien au delà des réalités, négligeant celles-ci résolument pour s’envoler dans le songe lumineux... redevenus enfants, plus enfants encore que jadis... singulièrement chastes et simples dans leurs imaginations, malgré tous les germes impurs que la vie avait déposés en eux.

Cependant le réveil--un réveil neuf, intact, celui-là,--vint sans pitié les arracher à leur songe, leur rappeler qu’il fallait une fois encore se séparer, reprendre chacun son masque.

Cady étreignit son ami; et, de nouveau, plus sérieusement qu’auparavant, offrant vraiment toute son existence, elle proposa:

--Veux-tu que je reste?

Il eut un petit frisson intérieur, saisissant la gravité de leur dialogue. Ils demeurèrent pendant quelques instants en un silence plein d’anxiété.

Puis, il secoua la tête, deux larmes parurent sous ses cils baissés, il prononça avec une infinie désolation:

--Non, Cady, tu ne dois pas... Je ne vaux pas cher, et je finirai mal, c’est certain... Il faut que tu puisses m’oublier... me renier le jour où ça deviendra nécessaire.

Elle posa ses deux mains sur les épaules du jeune homme et approche son visage. Il sentit son haleine tiède sur son front.

--Tu crois qu’un jour viendra où je t’oublierai?

Il répondit faiblement:

--Je ne sais pas... Je l’espère.

XIII

Ce jour-là, ils étaient encore ensemble.

Couchée sur le ventre, le buste relevé, les coudes enfonçant dans l’oreiller, le menton dans ses mains, Cady demanda soudain:

--Tu as volé souvent, Georges?

Les paupières du jeune homme battirent. Il coula un regard sournois vers son amie, la scrutant pour savoir ce qu’il pouvait avouer et ce qu’il fallait taire.

--Volé, quoi?... Mais non, je n’ai jamais volé, dit-il mollement, pour gagner du temps.

Elle s’impatienta.

--Je t’ai défendu de mentir avec moi!... Réponds, tu as volé?

Il répondit alors avec indifférence:

--Oui.

--Plusieurs fois?

--Oui.

--Quand?... et combien?

Il fit un geste, s’abandonnant.

--Oh! bien, si tu crois que j’ai compté!

Elle s’étonna naïvement.

--Tant que cela?... Et quoi?... des choses importantes?

Il mentit avec précipitation.

--Du tout!... des broutilles.

--Quelles?

--Je ne sais plus... Une fois, un porte-cigares... C’était quand j’étais groom à Alexandrie... Un Anglais qui pose l’objet sur la table où il buvait... En passant, je l’ai fait tomber sous sa chaise... Il n’y a plus repensé, et lorsqu’il est parti du café, j’ai raflé la chose.

--Et puis?...

--Un autre jour, le sac d’une femme, dans une voiture arrêtée... Elle visitait un monument à Gênes, le cocher dormait... J’ai pris la valise sur la banquette, et je m’en suis allé tranquillement... Il y en avait des choses là dedans!... Tiens, je crois bien que la bague que j’ai là y était...

Les yeux dans le vide, Cady songeait. Elle reconstituait à présent nettement les passages jusqu’alors obscurs pour elle de la vie de son ami.

Quand il avait quitté brusquement l’explorateur qui lui montrait tant d’affection... puis, lors de son expulsion du grand hôtel de Florence où il était interprète... et sa fuite d’auprès de ce couple de grands personnages italiens chez qui il était simultanément l’homme de confiance, le favori du mari et de la femme... Vols, évidemment, après lesquels, par ennui des poursuites à exercer, crainte du scandale, on s’était contenté de l’envoyer se faire pendre ailleurs...

Cette constatation n’apprenait rien d’absolument neuf à Cady. Elle avait l’intuition de ces choses dont elle obtenait aujourd’hui la certitude. Tout de suite, dès la première minute de leur rencontre, la silhouette du jeune homme s’était dressée devant elle accompagnée de toutes ses tares.

Cela n’éveillait en elle aucune répulsion, pas la moindre indignation.

Le vol, en soi, ne lui inspirait aucune révolte. Elle ne l’eût pas accompli elle-même parce que les conséquences probables lui eussent été désagréables; mais, si elle avait été sûre de l’impunité, sa sourde animosité contre le genre humain se fût contentée en ce geste, aussi bien que le fond primitif et sauvage de sa nature y eût goûté une satisfaction pour ainsi dire naïve.

De plus, un fait la dominait. Quels que fussent les actes de Georges, elle les admettait en bloc, les yeux ouverts, sans l’ombre d’une défaillance; il était comme cela.

Elle affirma, certaine de ne pas se tromper:

--Mais tu n’as tué personne.

Il confirma, avec une vivacité sincère:

--Oh! cela, je te le jure!...

Elle le regarda en souriant.

--Tu n’as pas besoin de jurer, je sais que c’est vrai.

Il rougit légèrement.

--Tu me crois très lâche, pas?...

Elle chercha un terme qui lui parût plus juste. Ce mot lâche impliquait un blâme, et elle ne blâmait point Georges.

--Non, pas lâche, mais...

Il dit doucement:

--Si, je suis lâche... Que veux-tu, ce n’est pas ma faute... Jusqu’à seize ans, j’ai été tant battu!...

XIV

Des jours avaient passé; ils se retrouvaient fréquemment. A ce moment, il était l’heure de se séparer. Georges était déjà rhabillé, mais il s’attardait, sans courage pour partir, grave, les yeux attachés sur Cady, assise au bord du lit, les cheveux défaits, mettant ses bas avec distraction et nonchalance.

--Cady, pourquoi m’aimes-tu? fit-il, soudain.

Elle leva la tête et le considéra, pénétrée par l’angoisse indicible de cette question qu’elle comprenait bien n’être point banale, verbiage quelconque d’amoureux.

Sans répondre, réfléchissant, elle se dressa, glissa ses pieds dans les souliers découverts qu’elle mettait pour ses visites à l’appartement clandestin, par paresse de boutonner elle-même des bottines ou de lacer des souliers.

--Pourquoi je t’aime? répéta-t-elle enfin, lentement. Tu pourrais aussi bien me demander pourquoi je vis... Sûrement, il y a des raisons, mais elles sont si loin, si emmêlées...

Les mains dans les poches de son pantalon, il hocha la tête.

--Moi, je sais pourquoi je t’aime... Tu es tout ce qui est bon et beau, presque pas vrai dans ma vie... Mais moi?... Qu’est-ce que je suis pour toi?... Si je n’étais que ton vice, ça me ferait de la peine.

Elle rattachait ses cheveux, les bras levés, frêles, mais délicatement arrondis. Et, sous les frisons, les ondulations de la chevelure qui rabattait sur son front, ses yeux paraissaient plus sombres, son épiderme plus fin, un rien ambré par l’éclairage spécial de la pièce. Elle dit sans hâte, s’interrogeant:

--Non, ce n’est pas cela... Il y a de cela, mais ce n’est pas tout... Et encore, peut-être même que ce n’est pas du tout cela... tu sais?... Si tu étais un autre qui aurait tous tes défauts, cela me choquerait, tu me déplairais sûrement... C’est parce que c’est toi que j’admets tout.

Il la considérait attentivement, cherchant sur ses traits au delà de ce qu’elle disait.

--Mais, ce «moi» là, pourquoi l’aimes-tu?

--Je pense, à cause de l’ancien temps... On n’avait personne pour s’occuper de nous... On était comme frère et sœur... On s’est habitué l’un à l’autre.

--C’est de l’amitié, ça, ce n’est pas de l’amour... Pourtant, tu m’aimes d’amour?

--Je ne sais pas... Oui... Peut-être que non, après tout... C’est plus fort, plus profond que l’amour comment je t’aime, Georges.

--Cependant, si on disait qu’on ne se caresserait plus, ça te ferait quelque chose?...

Elle haussa les épaules, subitement impatientée.

--Ah! tu m’embêtes, tu dis des inepties!

--Mais non, je voudrais savoir...

--Savoir quoi?... Tu es stupide... On ne sait jamais rien dans l’existence... On a beau réfléchir, comparer, juger... tout cela est faux... On croit avoir deviné des mobiles, des raisons, et un beau jour on s’aperçoit que tout cela fiche le camp, et qu’il y a au fond de vous quelque chose d’invisible, qu’on ne peut définir et qui vous pousse.

--Est-ce que tu crois en Dieu, Cady?...

--Non!... personne n’y croit.

--Oh! si, je t’assure!...

--Peut-être des pauvres... des gens très simples... les autres, non... Il y a ceux qui font semblant d’y croire par pose, et ceux qui prennent la pose contraire... La religion, c’est une attitude et un moyen, voilà tout...

--Tu ne penses pas que ce serait bon si c’était vrai?

--Quoi?

--Eh bien, des saints, des Vierges... des choses à qui on ferait des vœux, et qui vous accorderaient tout ce qu’on demanderait, par gentillesse, en ne réclamant rien d’embêtant en échange.

Cady sourit, sceptique.

--Peuh! il faudrait toujours payer, va!... Les bons dieux, c’est dans son genre encore plus exigeant que le monde, tu peux en être sûr... Et, si cela vous donnait quelque chose gratis par hasard, j’ai idée que cela ne serait pas ce qu’on voudrait... Tous les gens charitables et bons sont comme cela... jamais ils ne s’occupent de vos goûts ni de vos vrais besoins... Les uns vous offrent ce dont ils ne voudraient pas... Les meilleurs vous imposent ce qui leur ferait plaisir à eux, mais ça n’est pas une raison pour que ça fasse votre bonheur à vous.

Georges hocha la tête, et déclara:

--Alors, le mieux c’est de dire zut à tout, et de ne s’occuper que de nous deux?...

Cady acheva avec mélancolie:

--Et surtout, il faut ne pas penser, ne jamais penser à l’avenir, vois-tu... parce que, c’est le noir...

XV

Après le thé qu’ils venaient de prendre, Cady rangeait minutieusement les ustensiles, avec la joie puérile et profonde que lui causaient les soins de ce ménage pour rire. Un mot de Georges la fit sursauter de surprise, et s’écrier:

--Comment, tu connais Fernande Voisin?

Georges, la cigarette aux lèvres, souriait.

--Un peu!... Tiens, justement, je sortais de chez Rumpelmayer, où j’avais rendez-vous avec elle, le jour où je t’ai rencontrée, rue de Rivoli.

La jeune femme vint se rasseoir à côté de lui, dans le petit coin de serre à la fraîche senteur de plantes humides, où ils faisaient leurs dînettes.

--Raconte...

--Quoi?

--Tout ce que tu sais de Fernande.

--Oh! ça serait long!... Vois-tu, je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un qui la connaisse aussi bien que moi.

--Tu es son amant?

--Oui, et mieux encore que cela.

--Qu’est-ce que cela veut dire?...

--Je vais t’expliquer... C’est assez curieux... D’abord, que je te dise, elle n’est pas à moitié louf, ton amie...

Cady se récria:

--Oh! ce n’est pas mon amie, sûr!... Elle et sa mère sont les amies de maman, pas les miennes!

--Peu importe.

--Comment l’as-tu connue?

--Oh! bien simple!... A un thé, je ne sais plus lequel... J’étais là, bien tranquille, elle s’est assise à une table auprès de moi, avec une autre femme... Et, tout de suite, elles se sont mises à me dévisager... Moi, naturellement, j’ai répondu de l’œil avec complaisance, je ne risquais rien, on voyait que c’était des gonzesses cossues... A la sortie, l’amie a filé en riant... moi, comme de juste, j’ai accosté la personne... Et ça n’a pas traîné... On a été de suite à l’hôtel.

Cady hochait la tête.

--Non, vrai?... Je n’aurais tout de même pas cru cela d’elle!...

--Tu peux être sûre qu’elle n’en était pas à son coup d’essai... De la désinvolture, et puis, du jugement... Car, n’est-ce pas, je lui avais raconté que j’étais étudiant, mais si tu crois qu’elle y a coupé... Elle a souri, et en se séparant de moi, elle m’a gentiment glissé un billet de cent francs...

Les yeux sur Georges, Cady questionna:

--Et puis, quoi, tu l’as revue?

--Bien sûr!... Elle m’avait demandé où elle pourrait m’écrire au cas où elle aurait envie de me retrouver... Je lui avais donné une adresse poste restante... et, ma foi, j’ai été plus de quinze jours sans aller y voir... Je n’avais pas dans l’idée qu’elle aurait repensé à moi... Une drôle de bonne femme!... Elle n’avait pas paru plus enthousiasmée que ça de moi, et je supposais que ça serait la première et la dernière fois que je la verrais... Ah! bien, j’étais loin de compte!... Si tu croirais qu’à la poste, j’ai trouvé six lettres!... Et quelles lettres!... passionnées, impérieuses... Elle se fâchait de mon silence, elle faisait cent promesses, mille menaces... Et puis, crâne avec cela, me disant son nom, et tout... Et, en même temps qu’elle avait confiance, et aussi que je ferais bien de marcher droit, autrement, elle me faisait coffrer sans raffut, amie qu’elle était avec le préfet de police.

--Coffrer?... A propos de quoi?... Si tu ne voulais pas coucher avec elle, ça ne regarde tout de même pas M. Lesévère!...

Georges rit.