Cady mariée

Part 10

Chapter 103,903 wordsPublic domain

--Oh! elle pouvait, y avait prétexte... Il paraît qu’elle avait barboté dans mes poches un papier d’un type qui m’en écrivait de toutes les couleurs... Que veux-tu, c’est leur manie... faut qu’ils se répandent sur le papier... et justement, il nommait une boîte qu’on avait sur l’œil...

--Et alors?

--Eh bien, j’ai répondu vite que j’étais désolé, que mon silence s’expliquait de ce que j’étais en voyage, et je lui donnais rendez-vous pour le lendemain.

--Elle y vint?

--Si elle rappliqua!... Mais, ce que tu ne supposerais pas, c’est les comédies qu’elle me joue... Ah! elle n’est pas qu’un peu marteau!

--Enfin quoi?

--C’est une femme qui a des idées de grandeur, et puis aussi un joli solde de rancunes et de rancœurs... Pour arriver à sa situation, elle a dû en avaler des couleuvres!... et elle en conserve le goût, alors elle se venge en imagination... Tour à tour, qu’elle m’appelle d’un nom ou d’un autre, tous les personnages connus de la politique ou autrement, et on voit qu’elle a marché avec, pas pour le plaisir, pour l’ambition, et alors qu’elle me couvre de toutes les injures qu’elle peut se ressouvenir... et elle en a un capital!... Tu peux me croire que j’en ai appris partout où j’ai circulé. Eh bien, je t’affirme qu’elle m’en a remontré!

Attentive, curieuse, Cady demanda:

--Alors, tu joues le rôle de ces personnages?

--Oh! je n’ai pas grand mal... Je ne me déguise pas, je reste au naturel... Je ne dis pas un mot... J’arrive tel que, n’est-ce pas, je l’embrasse, je la prends dans mes bras... C’est elle qui se monte la boussole... et elle en a des idées!... et une tapette!... elle n’arrête pas!... D’abord elle se montre câline, elle me fait du plat tant et plus, toujours en me nommant d’un blaze que je connais ou que je ne reconnais pas... ministre, député, sénateur, magistrat... elle en a une tapée de relations!... Et puis, subitement, elle fait la grimace, sa figure se contorsionne, elle se peint un air mauvais sur le portrait, qu’on dirait qu’elle va jeter du venin, et elle m’agonit de sottises... elle en débagoule de toutes les nuances... Et qu’elle les connaît dans les coins ses types, et qu’ils ont dû la raser et la dégoûter pour qu’elle leur resserve avec cette fidélité leurs ridicules, leurs défauts, leurs vices!... L’œil de poisson de celui-là, le ventre de l’autre, et celui-ci qui bave, et l’autre qui hoquette. Elle en a des mots pointus, cinglants!... Ceux à qui elle s’adresse, s’ils l’entendaient, ils en ressauteraient, je t’en réponds!...

--Et toi, ça ne te fait rien qu’elle te dise tout cela?

--Moi, je m’en fiche... D’abord, je l’écoute ou je ne l’écoute pas. Dans les commencements j’ai trouvé ça rigolo, et je me suis instruit... A présent que je connais ses princes, je ne fais plus bien attention, quoiqu’elle en sorte encore de nouveaux... Mais d’ailleurs, n’est-ce pas, je n’ai pas à m’offenser, c’est pas moi qu’elle voit dans ces instants... Quand elle reprend ses esprits, elle est bien différente et pour moi personnellement, elle est très affectueuse.

--Alors elle ne fait pas que t’injurier?

--Tu penses bien que la comédie ne s’arrête pas là... Je ne dois pas m’occuper de ses paroles ni de ses gestes, et ma foi, si ceux qu’elle interpelle étaient à ma place, ils ne s’embêteraient pas, s’ils aimaient le plaisir et qu’ils seraient sourds.

--Et toi?

Il fit un geste d’insouciance.

--Tu parles!... Au déshabillé, elle est moche, tu sais... Et puis, toutes ces giries, ça ne m’excite pas, je ne suis pas vicieux.

--Tu as beaucoup de numéros comme cela dans tes connaissances?

--Heureusement, non... Mais, les femmes à lubies, c’est plus rare que les hommes... D’ordinaire, elles y vont uniment.

--Et des hommes loufoques, tu en connais?

Il leva les bras.

--Tu penses!... Pour dire vrai, je ne vois guère que ça... Ah! il y en a des timbrés, de par le monde!

Cady se détourna, songeuse, les sourcils froncés, perdue en on ne sait quelles visions pénibles. Georges se coula près d’elle et l’enlaça tendrement.

--Tu m’en veux?... Pourquoi me fais-tu parler, si ce que je te dis te cause de la peine?... Je ne te raconterai plus ces choses-là... c’est vrai qu’elles ne sont guère pour une femme comme toi...

Elle tressaillit, et se serra contre lui.

--Non, non, je veux que tu me dises toujours tout!

--Et tu m’aimeras quand même?

Elle resta silencieuse pendant quelques instants; puis elle se dégagea et se redressa, montrant un visage rasséréné, des yeux pleins de tendresse et d’insouciance.

--Pardi oui, que je t’aimerai quand même!... Au fond, ma vie n’est pas tellement différente de la tienne... et vois-tu, je sais bien que tout ça ne marque pas, et n’a guère d’importance!

XVI

Un jour, Cady avait trouvé un chat à la porte de l’appartement. Il avait le poil gris, court, mais épais et soyeux. L’œil brillant, il s’était dressé avec empressement, ronronnant, offrant son échine aux caresses, sollicitant l’entrée du logis, d’un air mystérieux et informé. Elle le fit entrer, enchantée, le bourra de gâteaux secs qu’il acceptait d’une lèvre délicate, la mine condescendante, le gava de baisers qu’il accueillait, ravi et voluptueux.

Il devint l’hôte assidu du nid amoureux, contemplant les amants d’un œil sérieux, amical et approbatif, dormant avec délices au creux des oreillers, ou se livrant avec Cady à des parties folles. Ses cabrioles étaient insensées; il mimait des colères terribles, griffes avancées, moustaches hérissées, le dos en bosse de chameau, une oreille collée à la tête, l’autre dressée, s’avançant vers l’index pointant, menaçant de la jeune femme, avec des contorsions d’ataxique; puis bondissant tout d’un coup sur son bras nu qu’il feignait de dévorer et de labourer de ses griffes, bien qu’en réalité il épargnât adroitement son amie. Ou alors, c’était elle qui le chatouillait, fourrageait dans son ventre sursautant, l’étranglait, le boulait, le roulait, en criant:

--Au chat!... A la bête féroce!...

D’où venait-il? On n’en savait rien. La concierge, interrogée, avait déclaré qu’aucun locataire ne possédait d’animal semblable. Et comment avait-il l’intuition des jours et des heures où Cady et Georges venaient au petit appartement?...

Vis-à-vis du jeune homme, il se montrait simplement poli, très réservé, sans jamais accepter de jouer avec lui.

Un après-midi, Cady le trouva piteusement collé contre la porte du palier, mouillé, sali, diminué, grelottant de fièvre. Il ne put se soulever et miaula d’une voix étouffée. Elle le prit.

--Oh! mais, il est tout sanglant!...

Quelque chien avait dû le saisir par la nuque, où une large plaie s’ouvrait.

Ce jour-là, Cady et Georges passèrent leur temps à panser et à consoler leur ami, qui râlait d’émotion et de reconnaissance.

Comme il dormait, encore frissonnant, dans les bras de Cady, qui n’osait bouger de peur de l’éveiller, Georges eut un petit rire.

--On dirait un enfant que tu as!

Elle ne répondit pas, et se pencha pour effleurer de petits baisers le front du chat,--de ces baisers légers qui ne troublent point le sommeil des nourrissons.

Georges reprit au bout de quelques instants, suivant une idée:

--Tu n’as jamais désiré des enfants, Cady?

Elle secoua la tête négativement, et prononça avec lenteur:

--Non.

--Pourquoi?

Elle réfléchit pour exprimer sa pensée.

--Eh bien, je vais te dire... Si j’avais des enfants, sûr que je ne voudrais pas les élever comme j’ai été élevée, moi...

--Tu t’en occuperais?

--Oui.

--Tu ne les laisserais pas à des bonnes?

--Jamais!

Il médita:

--Évidemment qu’on est bien malheureux quand on est petit... et ça ne serait pas si la mère vous aimait et vous gardait près d’elle.

Cady fit un geste bref.

--Oui, mais d’un autre côté, ça m’embêterait beaucoup de faire tout ce que je ferais sûrement pour eux...

--Ça ne t’embêterait peut-être pas?

--Oh! si, c’est toujours ennuyeux de se dévouer... Tiens, tu vois ce chat... Eh bien, j’ai une crampe de le garder comme cela sur moi... Et il est comme un enfant, il se fiche pas mal de me fatiguer.

--Mets-le sur le lit.

--Non, ça lui ferait de la peine... et je ne veux pas... Mais, il m’embête tout de même.

A cet instant, comme s’il eût compris ces paroles, le chat sauta à terre et s’en fut, l’air offensé et digne, se coucher au milieu des coussins de la chambre arabe.

Georges et Cady éclatèrent de rire.

--Non, mais, as-tu vu? s’écria la jeune femme... Crois-tu qu’il ait entendu?

Georges hocha la tête.

--Oh! les bêtes!... C’est plus malin que ça en a l’air, tu sais!...

XVII

--Cady!... Comment aurais-tu voulu vivre pour être tout à fait heureuse?... Je dis, en imagination, pas des choses possibles, naturellement.

Elle répondit immédiatement:

--Quand j’étais petite--et depuis je n’ai rien trouvé de mieux--j’aurais voulu naître toute seule sur une île déserte, où il aurait toujours fait chaud, où le soleil aurait lui sans discontinuer... où il y aurait eu beaucoup de très grands arbres, une quantité d’animaux pas méchants et de petits ruisseaux clairs courant très vite, avec, au fond, des cailloux de couleur, sans jamais de mousse verte dessus, et qui restent luisants quand on les tire de l’eau.

--Mais personne?... Tout à fait personne?

--Pas un être humain, oui... C’est surtout cela qui serait nécessaire.

--Des personnes désagréables, je comprends, mais des personnes bonnes, qu’on aimerait?...

--Tu me dis: «Pour être tout à fait heureuse». Eh bien, je n’imagine pas le bonheur parfait, inaltérable, si l’on a d’autres êtres autour de soi.

--Dans ton île déserte, tu n’aurais même pas voulu de moi?

Elle hésita.

--C’est-à-dire que, naturellement, te connaissant, je n’aurais pas eu le courage de te renvoyer, mais alors ça n’aurait pas été le bonheur fixe, certain...

--Pourquoi?

--Parce que l’on a toujours du chagrin quand on aime vraiment quelqu’un... On se préoccupe trop de ce qu’il pense, de ce qu’il souffre, de ce qu’il désire...

--Tu ne te serais pas ennuyée, toute seule?

--Je ne sais pas... Je ne crois pas... Je n’aurais pas du tout pensé... J’aurais beaucoup rêvé...

--Rêver et penser, est-ce que ce n’est pas la même chose?

--Oh! non!... Penser, c’est réfléchir à des choses nettes, c’est raisonner... c’est presque toujours triste, ou alors c’est banal... Rêver, c’est se laisser aller à des impressions vagues, en dehors de soi... Cela vous apporte le charme imprévu, la perpétuelle nouveauté de ce qui vient de l’extérieur... On se fatigue en pensant, on se repose en rêvant.

Georges songeait.

--Moi, j’ai une idée du bonheur tout autre... J’aurais voulu rester toujours enfant... avec une mère qui m’aurait tendrement aimé, et puis toi qui ne me quitterais jamais... Dans ces conditions, ça me serait égal n’importe où je vivrais, n’importe comment je serais, riche ou pauvre.

Cady se récria avec vivacité:

--Pourquoi une mère? Je ne t’aurais pas suffi?

Il hésita, s’interrogea.

--Eh bien, non... il me semble pour que ça soit tout à fait bien qu’il aurait fallu aussi auprès de moi une femme âgée, très douce, très respectable, que je saurais m’aimer infiniment... qui s’occuperait de moi, qui penserait à moi... qui serait contente de m’aimer même si elle savait que je l’aimerais moins qu’elle ne m’aimerait, elle...

XVIII

--Cady, tu me trouves très voyou, n’est-ce pas?

--Oui et non. Il y a un mélange en toi. On voit que tu as fréquenté tous les mondes.

--Ah! pour sûr! Je te choque, avoue-le?

--Non... Tu m’étonnes quelquefois, voilà tout... et puis, ce qu’il y a de bon en toi, c’est que tu es souvent un peu vulgaire dans les mots que tu emploies, mais jamais dans tes façons. Sûrement, les gens qui se dénomment vertueux diraient que tu as des manières cyniques, sans pudeur... Moi, je ne trouve pas, parce que tu n’es jamais grossier, ni indélicat, ni maladroit. Il y a des hommes très honnêtes, très bien élevés... Eh bien! on sent quand même que dans l’intimité, ils doivent être révoltants...

Il fit un geste.

--Ah! tu parles s’il y en a à vomir!... Et le malheur, c’est qu’on ne s’en doute pas soi-même. Alors, on ne peut guère se changer.

--C’est comme ceux qui ne savent ni marcher ni s’asseoir, ni sortir, ni entrer, qui sont gauches en tout ce qu’ils font; c’est une affaire de tact, d’intuition, d’équilibre...

--Cady, qu’est-ce que tu penses de ce qu’on appelle la vertu?

--Dame! ce sont des conventions... qui dépendent du moment, des sociétés... et qui, même quand elles sont soi-disant acceptées n’existent que pour la montre, le dessus... et qui n’empêchent point les gens en dessous de se conduire comme il leur plaît.

--J’ai lu un livre, une fois, qui m’avait paru très bien... En vérité, je crois que si tout le monde vivait comme il disait que ce serait pour le mieux, chacun serait plus heureux.

--Oh! en théorie, ça ne fait pas de doute!... Seulement, vois-tu, en pratique, ce n’est plus ça...

--En somme, ça ne devrait pas être... Oui, je comprends pour ceux qui naissent au hasard, dans la mouise, avec rien autour d’eux que de la fripouille... Des idées honorables, ça ne serait pas juste de leur demander d’en avoir... Où est-ce qu’ils les auraient prises?... Mais, quand c’est du monde d’un milieu propre, pourquoi sont-ils aussi cochons que les autres?

Cady haussa les épaules.

--Mon petit, tu crois que ça foisonne les milieux vraiment propres?... Oh! naturellement, tu verras des dehors, des apparences épatantes, mais au fond!... Les façades, évidemment, on les soigne, mais par derrière!... Il y a plus d’apaches que tu ne penses dans le monde, va!... Alors, qu’est-ce que tu veux?... Les enfants grandissent avec ces idées-là... ils imitent forcément ce qu’ils ont vu faire... et, à leur tour, ils forment d’autres petits à leur image.

--Pourtant, il y a des gens vraiment honnêtes à tous les points de vue.

--Cela, sûrement, ça serait absurde de dire le contraire... Seulement, ils ne sont pas faciles à trouver.

Georges rêvait.

--Une fois... j’ai vu une famille vraiment bien... C’était au bord de la mer. Il y avait une jeune femme avec trois petits enfants qu’elle ne quittait presque pas... Une vieille mère à l’air aimable... Le mari venait chaque samedi... Ils ne fréquentaient personne... Et ce qu’ils avaient l’air contents ensemble!... et liés, et sûrs d’eux... Certainement c’étaient des gens très honnêtes et très heureux.

Cady souriait ironiquement.

--Ça pouvait être une exception, je l’admets... Mais, tu sais, tu aurais peut-être eu des désillusions si tu avais étudié ces gens de plus près... Chez nous autres, dès qu’on est en public, on est tellement habitué à se faire une silhouette irréprochable!

XIX

Cady attendait Georges depuis près d’une heure. Et, lorsqu’il entra, pâle, la démarche incertaine, une gêne indicible sur ses traits défaits, une angoisse l’étreignit.

--Quoi? Qu’y a-t-il? Qu’as-tu? balbutia-t-elle, bouleversée.

Il répondit, contraint, essayant de sourire:

--Mais rien du tout, je te jure...

Il s’assit. Immobile, les bras abandonnés, toute menue en son large kimono de satin rose pâle, elle l’interrogeait anxieusement du regard.

Jamais encore il ne lui était apparu si jeune, si faible, si enfant... si empli d’une détresse inconnue... si mystérieux aussi...

Lentement elle enleva sa robe, s’allongea dans le grand lit toujours ouvert et tendit les bras:

--Viens! dit-elle avec douceur.

Il se dressa, approcha.

--Cady, fit-il suppliant, je t’en prie, ne me demande rien, ne t’étonne de rien... Je te jure que je ne puis pas te dire... qu’il ne faut pas que je te dise...

Elle l’appela de nouveau avec une tendresse infinie.

--Viens...

Il se déshabilla avec précaution, et, avec un affreux sursaut au cœur, Cady aperçut, à la hauteur de la poitrine de Georges, sur la chemise blanche, des maculatures sanglantes...

--Tu es blessé? murmura-t-elle défaillante.

Il jeta vivement:

--Presque rien! N’aie pas peur!... Ce n’est rien, je te l’affirme... Le sang, c’est si voyant... mais j’ai à peine la peau entamée...

Les dents serrées, livide, elle dit:

--Approche... Montre...

Et, la chemise, le tricot de soie enlevés, deux mouchoirs fins déchirés, en tampon, pleins de sang, tombés à terre, Cady aperçut le torse de Georges labouré de plaies... les unes superficielles, les autres creuses et sinistrement violacées...

Elle dit seulement, la voix saccadée:

--Qu’est-ce qu’on peut faire? Comment te soigner?

Énervement, douleur, rappel d’on ne sait quelle scène tragique; d’on ne sait quel attentat mystérieux, ou accident louche, il tremblait de tout son corps, son épiderme traversé de frissons. Cady l’attira, sans essayer de le questionner, appréhendant un trop écœurant secret.

--Couche-toi... Tu as froid... Je vais aller chez le pharmacien... Il faut mettre quelque chose...

Il se glissa sous les couvertures, grelottant, retenant les mains de la jeune femme avec désespoir.

--Ne me quitte pas!... Je n’ai besoin de rien, que de toi!... Et puis, il ne faut pas éveiller l’attention... Je t’en prie, ne dis rien, reste ici... Viens près de moi, tout près!...

--Attends... petit, mon cher petit...

Courant à la commode, elle en tira une chemise de batiste qu’elle déchira en morceaux qu’elle vint placer sur la poitrine sanglante.

--Remets ton jersey pour que cela tienne... et aussi mon kimono, pour te réchauffer...

Il balbutiait, ses yeux l’implorant:

--Toi, toi... je veux toi... Viens près de moi...

Avec d’infinies précautions elle s’étendit près de lui, tremblante elle aussi, et passa son bras sous les épaules du jeune homme.

--Je ne te fais pas mal?

Il se blottit contre elle.

--Non, non... Oh! non!

Les yeux clos, le visage appuyé au creux de l’aisselle de son amie, il murmurait tout bas, peu à peu calmé:

--Je suis bien... Oh! je suis bien... Ne me quitte pas...

Les prunelles fixes, toute palpitante d’émotion, Cady prononça d’un ton de pitié et d’amour indicibles, tandis que de grosses larmes se formaient au bord de ses paupières:

--Pauvre gosse!

XX

--Cady, depuis que tu m’as, tu ne vas plus avec ton mari?

Elle répondit la vérité, sans hésiter.

--Si... J’aurais trop d’embêtements.

--Et avec tes amis?

Elle repoussa le drap, se souleva, se détira, les bras nus, les seins arrondis sous la batiste et les dentelles froissées de la chemise, encore anéantie par la douceur du demi-sommeil dans les bras de Georges.

--Mes amis? D’abord, je n’en ai pas.

--Quelle blague!

--Mais non... Avec Montaux, c’est fini il y a beau temps.

--Et Laumière?

Cady songea longuement.

--Jacques n’est pas un amant.

--Tu m’as pourtant dit que si...

Elle branla la tête, et, relevant les genoux, prit ses deux pieds dans ses mains:

--Si tu veux, oui... Et, pourtant, c’est tout de même non... Je ne sais pas comment te faire comprendre... Enfin, il est beaucoup dans ma vie, et il n’y compte pas... C’est plutôt une espèce de camarade.

--Cependant, tu le revois?

Elle chercha.

--Je le revois, évidemment, très souvent dans le monde, chez moi... Mais comme tu l’entends... je ne me souviens plus...

Il l’étudiait curieusement.

--Tu es drôle!... Je sens bien que tu ne mens pas... et pourtant, ce serait bizarre que tu ne saches vraiment pas...

--Mais non, cela a si peu d’importance... Tiens, si, cela me revient, j’ai été le voir il y a peut-être trois semaines... Il m’a grondée parce que j’étais pressée de m’en aller et parce que je ne venais plus... Dame! je n’ai plus le temps...

Il insista.

--C’est bien vrai que tu ne vas plus chez lui?

--Oui, c’est vrai.

--Est-ce réellement parce que tu n’as plus le temps ou si c’est que le goût t’en manque?

--Les deux... Oui, je pense bien que si je ne trouve plus le moyen de le retrouver, c’est que je n’en ai plus le désir... Je préfère te voir, toi, ou même demeurer seule ici, à penser à toi.

Et, comme Georges restait préoccupé, elle demanda en souriant:

--Est-ce que tu es jaloux de Jacques?

Il avoua:

--Peut-être oui, parce que, celui-là, c’est plus pareil à moi que tu l’aimes.

Elle se récria:

--Quelle bêtise!...

Et elle tenta d’expliquer.

--Certainement, autrefois, avant que je te retrouve, Jacques était plus près d’être ce que j’appelle «mon amant» que les autres... Mais, depuis que je t’ai, c’est fini, il m’est devenu indifférent.

Georges songea longuement; puis, il dit avec timidité:

--Cady, si je te demandais d’être, à partir de maintenant, comme une étrangère avec lui, est-ce que tu voudrais me le promettre?

Elle balança.

--Si je le voudrais?... Oui, je le voudrais... mais, je n’ose pas.

--Pourquoi?

--Parce que je ne serais pas sûre de tenir ma promesse.

--Ah!

--Ne te chagrine pas, Georges, je te jure qu’il n’y a pas de quoi. Mon amitié pour Jacques est si pâle auprès de celle que j’ai pour toi.

--Tu lui as parlé de moi?

--Un peu, oui.

--Qu’a-t-il dit?

--Oh! il a fait tout ce qu’il a pu pour me détacher de toi... Il est jaloux, lui aussi, quoiqu’il ne l’avoue pas... Et puis, il a sincèrement peur de toi pour moi... du scandale possible...

Georges releva avec aigreur:

--Eh bien, et lui?... Est-ce qu’il ne te compromet pas bien plus que moi, que tout le monde ignore, qui ne vis pas auprès de toi?... Qu’est-ce que tu risques avec moi?... Rien du tout!...

Les yeux de Cady s’attachèrent, profonds et graves, sur ceux de son ami, et elle prononça avec lenteur, ardemment, d’un accent qui mit soudain un frisson d’indicible émoi sous l’épiderme du jeune homme:

--Oh! si, Georges, je risque beaucoup avec toi... Mais, cela m’est égal.

XXI

Avril touchait à sa fin. Après une quinzaine glaciale qui avait conservé l’aspect hivernal dans Paris, retardé l’éclosion des toilettes claires, des chapeaux fleuris qui sont comme la végétation vespérale prématurément éclose de la ville, trois journées splendides avaient brusquement instauré l’été.

Ce dimanche matin, Cady fut réveillée de bonne heure par le départ de son mari, qu’une affaire criminelle réclamait inopinément. Elle se leva, séduite par le soleil radieux, l’air doux et léger qui envahissaient la chambre par les fenêtres ouvertes sur cette subite naissance du printemps.

Un kimono sur ses épaules nues, elle s’accouda au balcon, et, les paupières closes, elle rêva, se laissant aller à l’espèce d’étourdissement qu’apportait en elle ce bain d’air et de clarté.

Sans doute, cette caresse des choses serait sa meilleure impression de toute cette journée qui s’annonçait assez morne pour elle.

Les dimanches lui étaient une lourde corvée: et, évidemment, celui-ci ne vaudrait guère mieux que les autres, bien que l’absence de Renaudin la délivrât de la sempiternelle promenade conjugale qui était pour l’époux la joie la plus attendue et la plus précieuse après la semaine laborieuse.

Elle ne sortirait point ce matin; ensuite, elle assisterait à l’obligatoire déjeuner dominical chez Mme Darquet; puis, probablement, elle accompagnerait sa mère et sa sœur dans quelques visites ennuyeuses.

Elle soupira. Ah! si Georges avait été libre!... Mais, ses dimanches à lui aussi appartenaient à on ne sait quel devoir mystérieux et inéluctable.

La voix de Joséphine, sa silhouette dans l’embrasure de la porte-fenêtre la firent tressaillir.

--Madame, c’est des Galeries.

Elle tendait une enveloppe close.

Cady observa, surprise:

--Des Galeries?... Mais, je n’ai rien commandé.

--Je ne sais pas, madame. C’est un garçon du magasin qui m’a remis cela pour madame.

Machinalement, Cady tournait et retournait l’enveloppe sans l’ouvrir, avec un vague pressentiment.

Soudain, relevant les yeux, elle saisit l’attitude curieuse, presque impertinente de la femme de chambre.

--Eh bien, fit-elle avec irritation, qu’est-ce que vous attendez?

L’autre se déconcerta.

--Mais rien, madame... Les ordres de madame.

Cady commençait à décacheter lentement l’enveloppe.

--Il n’y en a pas... Je vous sonnerai.

Joséphine se retira en grommelant à la dérobée.

Pâle de joie, avec un frémissement de tout son être, Cady lisait ces mots, griffonnés à la hâte sur une feuille de papier de café: