C'Était ainsi...

Chapter 8

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Ce n'était pas la première fois que pareil événement se produisait à la fabrique, et, en pareil cas, M. de Beule se faisait toujours remplacer par sa femme, pour régler l'affaire. Non pas qu'il craignît de s'en occuper lui-même, mais il s'emportait trop, disait-il; il se mettait dans une telle colère qu'il serait capable de faire un malheur si le coupable se rebiffait.

--Voyons, Poeteken, mon garçon, à quoi avez-vous pensé pour faire des choses pareilles! lui reprocha la bonne Mme de Beule, en faisant un effort sur elle-même pour se donner un air sévère.

--Ah! oui, à quoi pense-t-on dans ces moments-là! répondit Poeteken d'un air contrit et niais.

--Vous saviez pourtant bien que ça finirait mal, reprit Mme de Beule.

La question n'était point directe, Poeteken se dispensa d'y répondre.

--Mais comment est-ce arrivé, Poeteken! Où avez-vous fait cela? insista Mme de Beule.

--Au grenier, quand elle allait faire le lit du garçon d'écurie, confessa Poeteken.

Mme de Beule hocha la tête d'un air profondément consterné.

--Oh! Monsieur est si fâché! répéta-t-elle avec un air de terreur.

Poeteken pensa que le patron n'était peut-être pas moins fâché pour l'aventure de M. Triphon avec Sidonie, mais il se garda prudemment d'exprimer cette idée à haute voix. Il regardait Mme de Beule d'un air interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'en réalité elle attendait de lui. Mme de Beule le lui apprit: se marier avec «La Blanche» ou quitter tous deux la fabrique. Les yeux de Poeteken se remplirent de larmes.

--Moi, je ne demande pas mieux, Madame, mais ma mère ne veut pas. Elle dit que nous crèverions de faim avant trois mois, répondit Poeteken d'un air soumis et triste.

--Il _faut_ que votre mère veuille! dit Mme de Beule d'un ton très décidé. Dites à votre mère, Poeteken, que c'est moi qui l'ai dit et venez m'apporter demain matin sa réponse.

--C'est bien, Madame.

Et, penaud, Poeteken quitta le parloir. Il retrouva ses sabots qu'il avait quittés sur la natte devant la porte vitrée; il se regarda un instant dans les carreaux qui miroitaient et lui rendaient son image brouillée, avec les loques graisseuses et luisantes qui le couvraient, comme s'il eût été enduit de savon brun et vert. A travers le jardin dénudé par l'hiver, il rentra en frissonnant à la fabrique.

VIII

Pour M. Triphon et la belle Sidonie, l'événement avait pris une tournure bien différente.

M. de Beule, au comble de la fureur, avait commencé par faire une scène violente à sa femme. C'était une manie chez lui de rendre sa femme responsable de chaque contrariété que leur causait M. Triphon.

--Tout ça, c'est uniquement ta faute! s'écria-t-il. Si tu l'avais autrement élevé, cela ne serait pas arrivé!

Madame de Beule pleurait.

--Qu'y puis-je faire! gémit-elle.

M. de Beule eût été bien en peine de le dire. Et parce qu'il ne trouvait pas de réponse plausible à cette question si simple, il eut un nouvel accès de rage et rugit:

--Je le flanquerai à la porte, ce voyou, ce vaurien! Je ne veux plus le voir ici! Je l'assommerais!

Madame de Beule poussa un cri de désespoir.

--Oh! ne fais pas ça, je t'en supplie! Que dirait le monde! gémit-elle.

Elle touchait là une corde sensible, qu'elle connaissait bien. Ses paroles calmèrent immédiatement la grande colère de M. de Beule. S'il y avait une chose au monde qu'il redoutait par-dessus tout, c'était le qu'en-dira-t-on, l'opinion des gens du village. Pour faire taire les mauvaises langues, il avait imposé le mariage à Poeteken et à «La Blanche»; dans le même but, il résolut, après une délibération plus calme avec sa femme, non pas que M. Triphon épouserait Sidonie, mais que Sidonie serait éloignée de la fabrique, aussi vite que possible, et sans esclandre. Derechef Sefietje fut expédiée vers la «fosse aux femmes», cette fois, pour faire venir Sidonie; et, à la nuit tombante, où personne ne la verrait, elle vint à la maison et fut reçue, de même que pour Poeteken, dans le petit parloir, par Mme de Beule.

Mme de Beule avait pris une figure de circonstance, sévère et attristée.

--Sidonie, commença-t-elle froidement, nous avons reçu des plaintes extrêmement graves sur votre compte.

La jolie fille, à moitié morte de honte, baissa les yeux et ne trouva rien à répondre.

--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, Sidonie, continua Mme de Beule sur le même ton, qu'il nous est maintenant impossible de vous garder plus longtemps à la fabrique.

Sidonie eut une crise de larmes violentes. Ses épaules étaient secouées par des hoquets.

--Comment est-il possible, Sidonie, que vous ayez fait pareille chose? Vous deviez pourtant savoir qu'un mariage était impossible. Pourquoi n'êtes-vous pas restée avec les gens de votre monde?

Sidonie sanglotait ... sanglotait ... sans pouvoir rien répondre.

--Dès demain, vous resterez chez vous, Sidonie, conclut Mme de Beule. Mais, par pitié, nous nous occuperons de vous. Voici déjà quelque chose pour commencer.

Et Mme de Beule lui glissa dans la main un billet de vingt francs.

--Merci, Madame, dit Sidonie d'une voix éteinte, en faisant un mouvement vers la porte.

--Sidonie ... ajouta Mme de Beule à voix basse, vous ne ferez pas d'esclandre, n'est-ce pas? Vous n'ennuyerez pas M. Triphon ... Vous ne l'accosterez pas dans la rue ... ni rien de semblable?

Muette, Sidonie secoua la tête.

--Voici, ajouta plus doucement Mme de Beule, il ne faut pas que vous retourniez par la fabrique, sortez par ici, par la porte de la maison.

--Bonsoir, Madame, murmura Sidonie.

--Bonsoir, Sidonie, répondit Mme de Beule, après qu'elle eut regardé avec précaution de chaque côté de la rue sombre et déserte.

Dans l'obscurité les sabots légers de la jeune fille clapotèrent un instant sur les pavés raboteux. Puis le bruit s'éteignit peu à peu et la silhouette indécise se fondit dans la nuit. M. de Beule qui, pendant la séance, s'était tenu enfermé dans son bureau, parut dans le couloir et demanda à mi-voix à sa femme comment l'entrevue s'était passée.

IX

Un silence inaccoutumé, pendant plusieurs jours, s'appesantit sur la fabrique....

Depuis l'événement comme un voile invisible semblait s'étendre sur les êtres et les choses. Les visages avaient une expression grave et concentrée; plus aucun éclat de gaîté. On eût dit que tout cédait à l'unique préoccupation du travail; et les poulies ronflaient, les meules tournaient, les pilons rebondissaient, du matin au soir, sans que la moindre variation vînt apporter d'autres impressions, d'autres idées.

De même, dans la «fosse aux femmes» régnaient oppression et découragement. C'était comme s'il y avait eu, on ne savait où dans l'atelier, une morte qui avait emporté toute animation, toute joie de vivre. Les femmes restaient penchées sur leur ouvrage, sans plus chanter; lorsqu'elles devisaient encore, c'était à voix basse, avec des regards apeurés, comme si elles racontaient des choses qu'il valait mieux ne pas entendre. Ce qu'elles disaient était d'ailleurs dénué d'intérêt, des allusions vagues, des banalités. Elles terminaient d'habitude par une réflexion qui pouvait s'appliquer à tout et à rien: le monde était «une drôle de paroisse» et on n'était jamais sûr la veille de ce qui vous attendait le lendemain. Surtout la jeune fille qui avait remplacé Sidonie se sentait mal à l'aise dans ce milieu. On eût dit qu'en prenant sa place, elle avait pris une part de la faute de celle qui l'avait précédée. C'était une enfant aux cheveux blonds et aux joues roses, toute fraîche venue de la nature, maintenant emprisonnée dans la fabrique sombre comme un oiseau dans une cage. Elle s'appelait Liezeken. Mme de Beule, très sévère, lui avait notifié que, sous peine de renvoi immédiat, elle ne devait avoir les moindres rapports avec les ouvriers; cette menace la rendait si timide, si craintive, qu'elle n'osait même regarder les «huiliers» et moins encore M. Triphon, dont elle savait l'aventure avec la belle Sidonie, sans que Mme de Beule lui en eût rien dit. Quant à «La Blanche», elle était plutôt réconfortée. Poeteken avait fini par vaincre l'opposition de sa mère et le mariage aurait lieu au commencement de janvier.

M. Triphon, lui, était loin de se sentir à l'aise. Durant les premiers jours on l'avait à peine aperçu à la fabrique. Il se promenait beaucoup dans le jardin, avec Kaboul, à qui il faisait faire des tours. Si quelqu'un le surprenait à ce jeu innocent, aussitôt il cessait et s'en allait un peu plus loin. Il essayait autant que possible d'éviter son père; en réalité, il ne le voyait qu'aux repas, qui étaient lugubres de silence haineux et concentré. M. de Beule, chargé de rancune, mettait une obstination farouche à ne pas adresser la parole à son fils. S'il avait besoin de lui communiquer telle chose concernant les affaires, il le faisait par l'intermédiaire de sa femme ou de Sefietje, et même par des billets crayonnés, brefs comme des ordres, qu'il épinglait sur son pupitre. Et toute sa conversation, pour autant qu'il parlât, était semée d'allusions désobligeantes et fielleuses, qui ne visaient personne, paraît-il, mais, en réalité, étaient dirigées uniquement contre son fils.

L'heure la plus pénible était celle où l'on montait se coucher. M. Triphon essayait toujours de s'en tirer en profitant de la présence d'un tiers, Sefietje ou Eleken, pour souhaiter bonne nuit. Il se levait alors avec hésitation, disait «bonsoir papa, bonsoir maman» et se dirigeait vers la porte. La bonne Mme de Beule répondait toujours d'un ton aimable, quoique peu enjoué, «bonne nuit, Triphon», mais M. de Beule, sans lever les yeux de son journal, se contentait d'un grognement indistinct, ou même ne répondait pas, lorsque son humeur était par trop massacrante. La rancune persistait, sourde, invincible.

X

C'étaient ainsi des jours bien tristes et qui semblaient interminables à M. Triphon: doublement tristes et sans issue en cette saison d'hiver où, avant quatre heures, le soir tombait. Il n'avait jamais eu grand'chose à faire à la fabrique, mais à présent, depuis que son père le boudait, c'était l'absolu désoeuvrement. Le peu de prestige qu'il avait eu jusque-là aux yeux des ouvriers, il le sentait et voyait complètement perdu; aussi ne se montrait-il plus que très rarement dans la «fosse aux huiliers», où des regards moqueurs et méprisants s'attachaient à lui; et dans la «fosse aux femmes» il ne paraissait plus du tout. On eût dit que sa vie y courait des dangers.

Les premiers jours qui suivirent la malheureuse aventure, il ne se risqua pas davantage à paraître au coin de la rue, pour voir passer les demoiselles Dufour, lorsqu'elles se rendaient à l'église. Il n'osait pas. Elles devaient tout savoir et il redoutait leur mépris. Il ne s'y aventura qu'après plus d'une semaine, dans l'espoir vague que, peut-être, elles ne savaient rien, ou ne croiraient ce qu'on racontait, ou encore qu'elles n'y attacheraient pas une telle importance.

Il les vit venir toutes les trois, raides comme des échalas, sur le trottoir, le long des maisons. Il s'effaça derrière l'angle du mur; puis, quand il perçut le bruit de leurs pas, réapparut. Il les salua d'un coup de chapeau. Les trois vierges sèches en devinrent toutes rouges. Mlle Pharaïlde et Mlle Caroline baissèrent les yeux subitement et inclinèrent légèrement la tête, droit devant elles, comme si elles saluaient les pavés; mais Mlle Joséphine pinça ses lèvres prudes et détourna si ostensiblement la tête que M. Triphon en eut froid dans le dos. Elles savaient donc; elles savaient tout; et elles le méprisaient pour son dévergondage, avec toute l'horreur, l'aversion que des vierges impeccables et pieuses devaient ressentir pour le péché. Sa seule vue désormais était une offense à leur pudeur.

A _La Pomme_ où, depuis la fâcheuse histoire, il n'avait non plus remis les pieds, l'accueil, lorsqu'il y revint, fut différent, mais guère plus agréable. La jolie Fietje était seule derrière son comptoir quand il entra; et tout de suite elle feignit d'éprouver une folle gaîté. Les yeux brillants, elle lui demanda ce qu'il avait bien pu faire pendant tout ce temps: peut-être avait-il été malade, ou en voyage. Elle fut impitoyable au point que M. Triphon, désemparé, ne savait que répondre. Il essaya de riposter par des plaisanteries, mais il le faisait bêtement, avec un rire lourd et gêné. Agacé et allumé, il la rejoignit derrière le comptoir, où il essaya de l'embrasser, comme il faisait autrefois, lorsque l'occasion était propice. Mais il tombait mal. Fietje, prenant soudain son expression la plus sérieuse, revêtue d'une dignité calme et froide, lui dit sur un ton glacial:

--Vous vous trompez, M. Triphon, vous vous trompez. Ce n'est pas ici, c'est chez Sidonie qu'il faut aller.

Ses anciens camarades, le jeune notaire, le jeune médecin, le fils du brasseur, d'autres encore entrèrent; tous le saluaient d'un petit sourire narquois et risquaient quelque allusion grivoise qui les faisait se tordre, ainsi que Fietje, qui roucoulait derrière son comptoir et excitait leur verve par sa malice pointue et nourrie. M. Triphon les sentait unanimement ligués contre lui: sa grosse tête rouge suait sous les efforts impuissants qu'il faisait pour riposter et se défendre; mais, il n'y arrivait pas. Il était littéralement débordé, et il finit par s'enfuir sous une bordée de rires et de huées, qui lui partait dans le dos. Il n'alla plus à _La Pomme_. Et dès lors, son existence fut d'une monotonie végétative d'animal ou de plante en proie à la torpeur de l'hiver.

La vieille pendule peu confortable de la salle à manger égrenait avec une lenteur d'agonie toutes les longues, lourdes heures de cette vie morne et incolore. Les jours avaient encore diminué; sous la lampe, sa mère s'occupait à un ouvrage de couture ou de broderie, tandis que son père travaillait avec mauvaise humeur à son bureau, de l'autre côté du couloir. Tristement accoudé à la table, M. Triphon parcourait d'un oeil distrait un journal ou un livre. La maison entière était plongée dans le silence. Sefietje et Eleken besognaient sans bruit dans la cuisine et, au dehors, on n'entendait que le tapage cadencé et assourdi des lourds pilons dans la fabrique. Une impression d'esseulement et de mélancolie envahissait M. Triphon. Il se sentait là comme le pécheur, le coupable, repoussé et abandonné de tous. L'été, il aurait fait des promenades avec Kaboul dans le jardin ou dans les champs. Mais que faire de ces désespérantes soirées d'hiver, dans cette brume glaciale, le long de ces noirs chemins boueux, où les cimes dépouillées des arbres laissaient tomber leurs gouttes tristes comme des pleurs!

Alors, il se remettait à penser à la pauvre jolie fille abandonnée et à tout ce qui s'était passé entre eux. Ces jours si heureux d'autrefois, ces moments de passion ardente, qui avaient fait leur malheur à tous deux, comme tout cela semblait lointain, évanoui.... Son coeur en était tout oppressé et des larmes lui mouillaient les yeux. Où était-elle à cette heure? Que faisait-elle? Depuis qu'elle avait été ignominieusement chassée de la fabrique, il ne l'avait pas revue. Il avait promis à ses parents qu'il ne la reverrait point. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser toujours à elle. Une pitié torturante et un grand désir de la revoir l'obsédaient. L'ardeur sensuelle de jadis devenait en lui amour profond et véritable.

Où était-elle? Que faisait-elle? A mesure que les longues journées désespérantes traînaient leur monotonie par les tristesses de l'hiver, cette incertitude et ce grand désir de savoir tournaient à l'obsession. Il savait bien où elle habitait: là-bas, cette petite maison dans les champs, au sortir du village, non loin du vieux moulin de bois. Son père était jardinier, et l'été il y avait toujours de si jolies fleurs sous leurs petites fenêtres: de magnifiques roses mousseuses, des lis blancs, des pieds-d'alouette d'un bleu intense. A présent tout cela était mort, autant que sa joie à lui. A présent elle était peut-être assise près d'une petite lampe, tristement penchée sur son coussin de dentellière, la pécheresse et l'ennemie dans la maison de ses parents, comme lui était l'ennemi et le coupable dans la sienne.

Il songeait, songeait.... Ses pensées l'entraînaient vers elle; en imagination il se levait et se dirigeait vers la petite maison. Pourquoi pas? Serait-ce donc un crime s'il allait un jour errer par là, s'il allait voir, ne fût-ce que de loin, la petite maison?... Pourquoi pas?... Oh! la tentation se faisait parfois si forte! Il y avait en lui une force, qui le poussait et l'attirait irrésistiblement; quelque chose qui lui faisait souffrir le martyre! Un soir, enfin, n'y tenant plus de nostalgie et de douleur, il s'en alla....

C'était un soir brumeux et froid de fin novembre. La rue était déserte; les rares lanternes se nimbaient d'un brouillard laiteux, autour d'une méchante petite flamme, qui n'éclairait presque rien. Il n'entendit que l'écho d'un passant solitaire dans le lointain, entre les maisons sombres. Il ne vit qu'une vieille femme, encapuchonnée de noir, comme une ombre, qui rentrait chez elle, dans un bruit caverneux de sabots. A la fabrique les pilons retombaient en cadence. Six heures sonnaient.

Il se glissa sous la remise et attendit que Sefietje eût passé avec sa bouteille. Si par hasard quelqu'un à la maison demandait après lui, Sefietje pourrait dire qu'elle l'avait vu à la fabrique. Kaboul l'accompagnait, comme toujours, mais il n'avait nulle envie de l'emmener. Aussitôt qu'il eût vu Sefietje disparaître avec sa bouteille dans la trépidante «fosse aux huiliers», il se tourna vers le petit chien, agita un doigt menaçant et à mi-voix:

--Non ... Non!

Kaboul, tout prêt à accompagner son maître, le regarda fixement, de ses yeux bruns intelligents. Il ne bougeait pas. Il comprenait. Il demandait. Il attendait. «Non ... non...», répéta M. Triphon à voix basse, comme en réponse à une question posée, pendant qu'il reculait pas à pas, intimant l'ordre d'un geste catégorique. Kaboul, les oreilles dressées, demeurait immobile. On eût dit un petit chien de granit noir. M. Triphon continuait de marcher à reculons, jusqu'à ce qu'il fût hors de la remise. Mais le petit chien, tout seul dans le grand espace vide sous la lueur d'une lanterne pendue à une poutre, de loin attirait tellement le regard que son maître eut peur et, d'un léger sifflement, le rappela près de lui. Fou de joie, Kaboul bondit, les oreilles couchées et la queue tournoyante. «Non ... non ...», reprit aussitôt M. Triphon. Et il répéta son geste sévère. Kaboul, interdit, se pétrifia. M. Triphon partit à vive allure.

En face du chemin d'accès à la fabrique, de l'autre côté de la grand'rue, s'ouvrait une ruelle noire, entre deux pans de murs sombres. Quelques maisons ouvrières et tout de suite il fut dans les champs.

Il marchait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, il avait des ailes. L'air piquant du soir lui gonflait les poumons et sa fraîcheur le réconfortait. Il se sentait vigoureux et brave. Il ne comprenait pas comment il avait pu hésiter si longtemps. La route, pleine d'ornières, montait en pente douce à travers les champs nus. Il avait peine à éviter les flaques de boue et dut ralentir le pas. Soudain, il eut un sursaut et s'arrêta net, le coeur martelé de grands coups. Quelque chose avait remué derrière lui, comme si on le suivait. M. Triphon était jeune et fort, mais nullement bravache, surtout le soir, dans l'obscurité et la solitude. Pris de peur, il fut sur le point de fuir éperdûment. Ses genoux fléchissaient, ses jambes se dérobaient sous lui. Brusquement il vit l'objet de sa terreur. C'était Kaboul qui, malgré la défense, l'avait suivi, par fidèle habitude. Il était là, petit et noir, vaguement visible dans la brume, comme un gnome, avec ses oreilles pointées, qui semblaient demander avec instance d'être de la promenade. «Sale bête!» gronda M. Triphon, furieux surtout d'avoir été effrayé pour si peu. Il se baissa, ramassa une motte de terre et la lança, avec un juron, vers le petit chien: Kaboul coucha ses oreilles et disparut dans l'ombre.

M. Triphon poursuivit sa route. Ses yeux s'habituaient peu à peu à l'obscurité; et, à travers le voile du brouillard, il vit vers la droite, au delà des champs, à peu de distance, vaguement scintiller de petites lumières. C'était là, dans une de ces maisonnettes. De l'endroit où il se trouvait, impossible de reconnaître parmi les habitations celle des parents de Sidonie, mais s'il avait coupé tout droit à travers champs, peut-être se serait-il trouvé devant sa porte. La tentation était violente; pourtant il résista. Il marcha jusqu'à la butte du vieux moulin, où le chemin bifurquait à angle aigu et passait devant les maisonnettes.

Son coeur battait nerveusement, à coups précipités. Oserait-il ..., si près de chez elle? Et que ferait-il si quelqu'un le voyait, si par hasard une porte s'ouvrait juste au moment où il passerait! Il hésitait. Machinalement, il gravit la butte du moulin et s'y arrêta un instant, immobile sous l'énorme carcasse avec l'ossature de ses ailes croisées, dont les extrémités se perdaient dans la ténèbre nébuleuse. Il tendait l'oreille, perplexe et agite. La face tournée vers le village, il y vit de loin clignoter quelques lumières. Il perçut le cahotement lourd d'une charrette sur le pavé et la danse tumultueuse des pilons dans la fabrique. Il entendit aussi plus près, venant d'une des maisonnettes, le ronron monotone d'une roue d'écoussoir. Peut-être le père de Sidonie, qui teillait encore du lin après sa journée de travail, afin de pourvoir à l'entretien de sa nombreuse famille, privée du salaire que Sidonie gagnait jadis à la fabrique. Un sentiment profond d'injustice et de remords le pénétra vivement dans ce pesant silence du soir d'hiver, au sein de cette morne et mélancolique solitude. La dure existence des pauvres gens lui apparut, et il sentit douloureusement sa part de culpabilité. C'était sa faute à lui. S'il avait laissé Sidonie en paix, son père n'aurait pas eu à fournir ce rude labeur. Il se mordait les lèvres en y songeant et son désir de la revoir s'en aviva. Oui, il irait; il voulait savoir! Et d'un pas décidé, il descendit la butte du moulin, quand, pour la deuxième fois, un bruit mystérieux le fit tressauter d'angoisse. «Nom de Dieu!» ragea-t-il. C'était encore Kaboul.... Il se tenait là, au pied de la butte, à peine distinct dans la brume, immobile et les oreilles pointées. M. Triphon frémissait de colère et en même temps se sentait touché par une fidélité si tenace. Il comprit l'inutilité de le renvoyer désormais et l'appela; fou de joie, le petit chien accourut et fit des cabrioles devant lui. Précédant son maître dans le chemin de terre, il avait l'air de le guider vers l'endroit où il désirait aller; et M. Triphon le suivit, sans plus lutter ni hésiter.

Il se trouva bien vite près des petites maisons. La roue d'écoussoir ronflait plus fort, comme un bourdon puissant; et M. Triphon se rendit compte que le bruit ne venait pas de chez Sidonie, mais d'à côté. Ceci le consola un peu et il sentit moins lourdement le poids de sa faute. Il lui sembla qu'ils étaient moins pauvres et malheureux qu'il n'avait cru. Il s'était arrêté, haletant d'émotion, dans le chemin sombre, devant la petite grille entr'ouverte. Immobile, il regardait, écoutait. En des contours imprécis il voyait la maisonnette, avec son pignon pointu, crépi à la chaux blanche. Devant, il y avait une haie basse et, derrière, un petit verger; la porte d'entrée était sur le côté, entre deux petites fenêtres aux volets clos.

Il regardait, écoutait. Kaboul s'était arrêté avec lui, satisfait et tranquille maintenant qu'il avait rejoint son maître. Que faire? Entrer? Passer? La tentation était presque surhumaine. Il se sentait attiré comme par des câbles et ses pieds restaient cloués au sol. Des rais de lumière filtraient, comme des flèches d'or, par les fentes des volets et, à l'intérieur il percevait une vague rumeur de besogne ménagère.