C'Était ainsi...

Chapter 7

Chapter 73,752 wordsPublic domain

La foule lui fit une ovation bruyante. Seuls, les mouchards louchaient haineusement. Ils avaient l'air bouffis de venin. Alors, un homme traversa la cohue, marcha droit vers l'orateur, s'arrêta devant lui et se mit à chantonner d'une voix sourde et profonde:

--Oooooooooooo....

C'était Justin-la-Craque abominablement ivre, rauque et puant l'alcool, les yeux aqueux et comme enduits de gélatine, se raidissant pour ne pas tomber à la renverse. Comme toujours, lorsqu'il était pris de boisson, il s'entêtait à chanter _l'O Pepita_.

Le tribun eut un mouvement de recul, mais la foule s'esclaffait de rire et Justin-la-Craque persistait, avec l'opiniâtreté du pochard.

--Pee ... pee ... pee ... peeeeee....

--Qu'est-ce que c'est? demanda l'orateur en fronçant les sourcils.

--Piii ... Pipipipiii ... Pepita, Pepita, Pepita! miaulait Justin-la-Craque sous l'énorme bordée de rires.

Outrés, Leo et Pierken, en le bousculant, vinrent à bout de le repousser et expliquèrent à l'orateur quelle était cette espèce de loufoque, qui lichait. Le tribun hochait la tête d'un air grave et dit:

--Il y a encore beaucoup, beaucoup à faire ici. Il nous faudra souvent revenir.

--Venez! Venez! jubilait Pierken.

Le tribun et sa garde du corps s'écoulèrent avec la foule. Justin-la-Craque, ayant découvert Berzeel, alla se planter devant lui pour offrir à son camarade une séance d'_O Pepita_. Berzeel souriait, baveux et attendri. Ensemble ils disparurent dans _La Belle Promenade_.

IV

Le soir, on se cogna ferme dans plusieurs cabarets du village. Presque partout les mouchards écopèrent, mais Berzeel et Justin-la-Craque, qui toute la nuit firent le tour des estaminets, eux aussi, eurent amplement leur compte.

Le lendemain matin, la fabrique offrait un spectacle inusité. La moitié des presses était sans servants, et, vers neuf heures, lorsque M. de Beule vint faire sa tournée habituelle, il faillit suffoquer de fureur. Frémissant, il demanda à Free et Poeteken ce qui se passait, et pourquoi Pierken, Berzeel, Leo et Feelken n'étaient pas à leur poste; mais ni l'un ni l'autre ne put donner d'explication.

Poeteken, envoyé aux informations, revint au bout d'une heure. Il avait rencontré Pierken et Leo, qui lui avaient dit qu'ils se considéraient comme renvoyés, puisque M. de Beule leur avait fait savoir d'avance, par l'intermédiaire de Sefietje, que ceux qui assisteraient à la réunion seraient mis à la porte. Ensuite il avait trouvé chez lui Fikandouss, qui s'était obstinément refusé à fournir la moindre explication. Il se tenait acagnardé dans un coin près du feu, entouré de ses soeurs dans les gémissements et les larmes, et tout ce que Poeteken avait pu tirer de lui, c'était qu'il ne retournerait pas à la fabrique. Quant à Berzeel, il persévérait, en compagnie de Justin-la-Craque, à faire en titubant la tournée des cabarets: ils avaient eu une nouvelle rencontre avec les mouchards, qui leur avaient administré une sérieuse frottée. Justin-la-Craque avait ses vêtements en lambeaux et Berzeel exhibait une tête ensanglantée.

A ce rapport, M. de Beule brusquement se mit à «partir» comme un fou sur tout ce qui l'entourait. Et, inconséquent comme toujours en ses éclats démesurés, il fit arrêter sur-le-champ la machine à vapeur et congédia tous les ouvriers de la fabrique, y compris les femmes.

Peureusement, la plupart obéirent sans protester; mais Bruun, le chauffeur, s'avançant vers le patron, lui demanda, pâle et tremblant de colère concentrée:

--Mais, monsieur, je voudrais bien savoir quelle est notre faute à nous dans cette affaire?

--Est-ce vous qui êtes le maître ici, ou est ce moi? hurla M. de Beule pour toute réponse.

--Eh bien ... eh bien ... si j'avais su ... j'y serais aussi allé, au meeting! s'écria Bruun hors de lui.

Et, avec un violent juron, il flanqua contre le mur un lourd marteau qu'il tenait à la main et sortit furieux de la fabrique. Miel ... cette «espèce de veau!» suivit son père, sans comprendre au juste ce qui se passait; et Poeteken, Free, Ollewaert l'accompagnèrent. Du côté des femmes, ce fut la fuite d'une troupe d'oies effarées, Mietje, toute jaune d'angoisse, et la vieille Natse pleurant à en perdre haleine. Seuls, les charretiers pouvaient rester. A cause des chevaux, M. de Beule n'osait les renvoyer. Jusque dans l'explosion de sa rage, il ne perdait pas de vue tout à fait ses intérêts vitaux.

Toute la journée, la fabrique resta silencieuse et close, comme une maison morte. M. de Beule allait et venait, pareil à un Jupiter tonnant, et M. Triphon se tenait prudemment à distance, accompagné de Kaboul, qui furetait après les taupes dans le jardin. Lorsque Sefietje vint vers six heures porter la goutte du soir à Pol et au «Poulet Froid», ceux-ci remarquèrent qu'elle devait avoir beaucoup pleuré. Ses yeux, naturellement petits, étaient presque entièrement fermés. Mais Sefietje, dressée pendant de longues années à la crainte servile et au respect de M. de Beule, ne mettait jamais les torts du côté de son maître, pas même cette fois-ci. A la façon dont elle sut tourner les choses, c'était tout de même la faute des ouvriers. Il y avait eu des scènes terribles à la maison, dit-elle, et M. de Beule parlait de vendre sa fabrique.

A sept heures, comme la nuit tombait, une députation d'ouvrières se présenta à la maison de M. de Beule. C'étaient «La Blanche» avec Mietje Compostello, accompagnées des femmes de Free et d'Ollewaert et de la soeur aînée de Fikandouss-Fikandouss, en un petit groupe sombre et pitoyable; toutes pleuraient. Ce fut Mme de Beule qui les reçut d'abord dans un petit parloir. Mietje Compostello, qui était la plus âgée et la plus sérieuse, prit la parole; elle venait supplier au nom de toutes, y compris les absentes, de pouvoir rentrer à la fabrique.

M. de Beule, qui les avait entendues du fond de son bureau, ouvrit la porte du petit parloir et parut sur le seuil. Il était cramoisi et gonflé de colère. Mietje répéta sa prière d'une voix tremblante.

--Je ne veux plus rien avoir à faire avec cette sale clique! gronda M. de Beule. Une fois pour toutes, c'est fini! Plus de socialistes à la fabrique!

--Vous avez bien raison, monsieur. Je vous approuve mille fois! répondit Mietje de sa voix grave. Mais, nous n'en sommes pas, monsieur, de ce sale monde, vous le savez pourtant bien!

Légèrement interloqué, M. de Beule eut un instant de silence hésitant. Mme de Beule se hâta d'en profiter pour dire quelques paroles conciliantes.

--Non, non, Mietje, vous êtes toutes de très braves filles; nous le savons bien. Tatata ... Il ne faut pas pleurer ... Vous allez voir ... ça va s'arranger.

--Ils ont affolé notre Free, avec toutes leurs histoires; on ne peut plus vivre avec lui! s'écria brusquement la soeur de Fikandouss, dans une crise de larmes.

Prise de syncope, elle s'affaissa sur une chaise; inquiète, Mme de Beule appela à l'aide Sefietje et Eleken. On donna un verre d'eau à la malheureuse qui reprit ses sens. M. de Beule était assez ému. Sitôt sa fureur tombée, il devenait facilement un coeur sensible et même pitoyable. Il était là comme un gros homme sanguin, trop bien nourri, au milieu de toutes ces malheureuses que sa seule présence terrorisait; un vague sentiment de honte s'emparait de lui.

--Eh bien, dit-il enfin, avec effort, pour cette fois-ci, je veux bien pardonner. Mais, si jamais on ose recommencer, alors c'est bien fini, aussi vrai que vous me voyez en ce moment, je ferme boutique et vous serez tous à la rue.

Il crut de son devoir de se fâcher encore; le coup de poing qu'il asséna sur la table fit sursauter les femmes avec un cri d'effroi, et, en matière de conclusion, il proclama:

--Ce n'est vraiment pas à moi à me gêner pour mes ouvriers! Si ça ne leur plaît plus, ils n'ont qu'à s'en aller! Ce n'est pas moi qui me serrerai le ventre!

--Vous avez bien raison, monsieur; vous avez bien raison! répétait d'un ton triste et sourd le choeur des femmes.

Et elles s'en allèrent comme un troupeau apeuré, après avoir humblement remercié M. et Mme de Beule pour leur grande miséricorde et leur généreuse bonté.

Le lendemain, la machine à vapeur se remettait à tourner et les six pilons rebondissaient avec leur vacarme assourdissant, comme si rien ne s'était passé.

V

L'hiver fut marqué par deux événements d'importance à la fabrique. Le premier regardait Poeteken «l'huilier», le deuxième, M. Triphon.

Ce chétif, ce silencieux Poeteken, qui avait la réputation de courtiser «La Blanche», mais vraiment semblait par trop timide et insignifiant pour être pris au sérieux, s'il s'agissait des femmes et de l'amour; ce Poeteken nul, infime, inapte et incapable, avait tout de même, en fin de compte, fait oeuvre d'homme. Un soir, lorsque Sefietje vint faire sa ronde habituelle avec la bouteille, elle trouva la «fosse aux femmes» en proie à la consternation la plus profonde et «La Blanche» pleurant à chaudes larmes.

--Qu'y a-t-il? s'écria Sefietje interdite.

Aucune ne parut empressée de répondre. La vieille Natse en pleurant leva les bras au ciel, comme pour dire que, cette fois-ci, c'était la fin de tout. Lotje, Sidonie et Victorine restaient muettes, les joues brûlantes, la tête penchée sur leur ouvrage; seule, Mietje Compostello déclara de sa voix profonde et caverneuse que le monde était bien perverti et qu'on ne pouvait plus avoir confiance en personne. Enfin, l'une d'elles avoua: Poeteken, l'infâme hypocrite, que toutes croyaient l'innocence même, avait séduit «La Blanche» et «La Blanche» allait avoir un gosse.

--Eh bien, c'est du propre! Eh bien, c'est du propre! s'exclama Sefietje, étourdie de stupéfaction.

«La Blanche» fut prise d'une crise de larmes, comme si tout entière elle allait fondre.

--Qui l'aurait jamais pensé! Qui l'aurait jamais pensé! gémissait-elle.

--Mais, voyons, Zulma, s'écria Sefietje rouge d'indignation et de honte, tu pouvais bien penser que ça finirait mal, en te conduisant ainsi!

Toute sa vie, Sefietje était restée une vierge austère et revêche; la rupture de ses fiançailles avec Bruteyn, jadis, l'avait aigrie pour toujours. Elle était l'ennemie de l'amour, l'ennemie de la reproduction et de tout ce qui s'y rapportait, de près ou de loin. A ses yeux, ce qui arrivait à «La Blanche» était une abomination. Elle en rejetait la faute entièrement sur «La Blanche», parce que, déclarait-elle avec une rage haineuse et sourde, tous les hommes sont des coquins; il n'en existe peut-être pas cent dans le monde entier qui ne chercheraient pas à tromper une femme, autant de fois qu'ils en ont l'occasion, ce que «La Blanche» savait aussi bien qu'elle-même.

--Est-ce qu'il parle au moins de mariage? demanda-t-elle sur un ton un peu moins vindicatif.

«La Blanche» fut secouée d'une nouvelle crise.

--Il voudrait bien, mais sa mère s'y oppose, répondit-elle à travers ses sanglots. Sefietje leva les bras au ciel.

--Alors vous êtes perdus tous les deux! annonça-t-elle. Jamais M. de Beule ne tolérera pareil scandale dans sa fabrique!

Brusquement, de gros sanglots s'entendirent derrière le dos de Sefietje. Toutes les femmes se retournèrent et virent avec effroi et stupéfaction la belle Sidonie pleurant à chaudes larmes. Elle était là, affaissée, comme sous le poids d'une douleur effrayante, soudaine, et les pleurs coulaient sur ses mains crispées dans le tissu rugueux du sac qu'elle ravaudait.

--Mon Dieu! Sidonie! Qu'as-tu donc? s'écriaient les femmes.

Sidonie semblait incapable de répondre. Elle gémissait et se tordait, comme en proie à une douleur physique lancinante; ses jolies épaules étaient secouées par des hoquets et elle se cachait la tête dans ses mains.

--Sidonie ... t'est-il arrivé quelque chose! demanda Lotje, compatissante.

Sans répondre, à travers ses sanglots et ses hoquets, Sidonie fit oui de la tête.

--Tout de même pas comme ... à Zulma? insista Lotje avec des yeux de terreur.

Pour toute réponse les larmes de Sidonie redoublèrent.

--Oh! s'écrièrent-elles toutes, le poing devant la bouche.

Sidonie gémissait, se cramponnait.

--Et l'auteur? demanda Lotje doucement, avec bonté.

Pas de réponse.

--Est-ce ... M. Triphon? demanda Lotje tout bas.

Sidonie fit un signe de tête affirmatif.

Immobiles, les yeux fixes, comme figées d'effroi, les femmes se regardèrent. On eût dit qu'une aile invisible et sombre venait de les effleurer. L'émotion de Sefietje fut si violente qu'elle en devint blême et dut s'asseoir pour ne pas tomber. Mietje Compostello lui enleva bien vite des mains la bouteille de genièvre, qui faillit rouler à terre.

Soudain toutes furent prises d'une véritable épouvante. Dans la cour, sous leurs fenêtres, venait de passer en trottinant d'un pas allègre, Muche, comme toujours suivi à courte distance de M. de Beule. Le patron avait la face gonflée et cramoisie, comme s'il venait de «partir» et s'il se préparait à recommencer. Les femmes étouffèrent un cri d'angoisse et Sefietje tomba en syncope. La porte s'ouvrit et l'odieux cabot entra avec son maître.

--Qu'est-ce que c'est? Que se passe-t-il ici? demanda M. de Beule, fronçant le sourcil d'un air sévère.

--C'est Sefietje, Monsieur, qui a une syncope, répondit Lotje, les joues en feu.

M. de Beule, avec ses apparences d'homme rude, vigoureux et dur, était complètement désemparé en présence de maux auxquels il n'était pas sujet lui-même; c'était le cas avec Sefietje.

--Sapristi! Sapristi! répétait-il tout ahuri et ne sachant quelle attitude prendre. Sapristi! Qu'allons-nous faire?

--Vite, Victorine, vite, va chercher un verre d'eau! dit Lotje, rassurée parce que M. de Beule n'en demandait pas davantage.

Victorine s'empressa et Sefietje, ouvrant faiblement les yeux, revint à elle peu à peu.

--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira-t-elle.

Mais elle eut une terreur folle lorsqu'elle vit son maître devant elle; ses yeux se refermèrent et sa tête retomba en arrière.

--Sefie! Sefie! Tu ne peux pas!... s'écria Lotje comme si la vieille servante le faisait exprès.

Bouleversé, M. de Beule ne savait plus à quel saint se vouer. On eût dit qu'il avait peur de Sefietje.

--Il faut la faire tenir tranquille, bien tranquille, bégaya-t-il.

Et, tout inquiet, il prit la porte, pendant que Victorine revenait à pas précipités avec une gamelle d'eau. Sefietje reprit ses sens. Elle but une gorgée d'eau fraîche et regarda autour d'elle d'un air égaré.

--Ça va mieux, Sefietje? demanda Lotje d'une voix douce.

Sefietje fit un signe de tête affirmatif. Oui, cela allait un petit peu mieux. M. de Beule la regarda encore un instant avec des yeux pleins d'inquiétude, puis il partit sur la pointe du pied en fermant avec précaution la porte derrière lui.

Juste devant les fenêtres, il rencontra M. Triphon avec Kaboul, et les femmes, à peine délivrées, éprouvèrent de nouveau une terrible angoisse. Sans savoir pourquoi, elles s'attendaient à une scène épouvantable entre le père et le fils, là devant elles. Il n'en fut rien, heureusement. M. de Beule, faisant de la main un geste dans la direction de la «fosse aux femmes», parut dire quelque chose à M. Triphon, qui, à son tour, regarda d'un air alarmé du côté de l'atelier. Sans doute M. de Beule l'avertissait-il de n'y pas entrer en ce moment. Le père et le fils restèrent là un instant immobiles, pendant que les deux chiens s'entreflairaient comme des étrangers. Puis chacun s'en fut de son côté.

Alors, dans leur «fosse», les femmes purent respirer.

VI

Le lendemain matin, toute la fabrique savait l'histoire. La veille au soir, les femmes entre elles avaient fait le serment solennel de n'en rien dire à personne; et nul ne comprenait comment elle avait pu s'ébruiter. Mais dès huit heures, au moment où les hommes prenaient leur déjeuner dans la cour, tous connaissaient le passionnant secret. Les «huiliers» le savaient, les «cabris» des meules verticales le savaient, Bruun, le chauffeur, le savait; jusqu'à Pee, le meunier, qui turbinait toujours, comme un grand hanneton saupoudré de farine, dans un coin de la fabrique et par là même souvent exclu des confidences, n'ignorait rien. Un peu avant la demie apparurent dans la cour Justin-la-Craque et son aide Komèl portant une barre de fer; ils le savaient aussi. Et, lorsque vers midi Pol et le «Poulet Froid» rentrèrent avec leurs attelages, ils le savaient également.

Tout le monde le savait, on eût dit que cela flottait dans l'atmosphère même de la fabrique, qu'on le respirait, présent partout. Cela tournait avec les lourdes meules verticales, qui écrasaient la graine luisante et menue; cela cliquetait et ronronnait dans les moulins à farine de Pee; cela dansait et bondissait dans le vacarme infernal des pilons.

Les ouvriers, pour la plupart, prenaient «l'histoire» à la blague et s'en amusaient. Ils tourmentèrent avec férocité Poeteken qui d'ailleurs faisait semblant de ne pas comprendre. «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» criait Feelken à tout instant, par pur besoin de faire du bruit; et il était impossible de demander à Leo la plus petite chose, sans qu'il lançât aussitôt un «Oooo ... uuuu ... iiii ...» qui faisait trembler les vitres et devait, bien sûr, faire sursauter M. de Beule à son bureau, dans la maison. C'était comme une folie contagieuse: Free s'approcha de Miel et, sans raison, lui hurla un retentissant «espèce de veau!» en pleine figure. Miel, ébahi, en ouvrit la bouche toute grande, sans rien répondre, tandis que tous les autres se payaient une bosse de rire. C'était du délire, ce matin-là.

Obstinément, pendant toute la journée, les femmes se tinrent à l'écart des hommes. Ni à huit heures, ni à quatre heures, aucune ne se montra dans la cour pour le casse-croûte en commun avec les hommes. Ceux-ci, désireux de connaître des détails, étaient extrêmement vexés. A quatre heure et quart, Ollewaert, ne voyant pas arriver sa fille, se fâcha tout rouge et se dirigea vers la «fosse aux femmes», pour contraindre au besoin Victorine par la force.

--Ici! lui cria-t-il à travers les fenêtres, comme à un chien.

Victorine obéit, bien à contre-coeur; mais, malgré toutes les instances du petit bossu, elle ne lâcha pas un mot de l'affaire. Cet entêtement le rendit si furieux, qu'il menaça de la battre. Aussitôt Pierken s'interposa, indigné.

--Tu ne vas pas frapper cette enfant parce qu'elle refuse de jaser! grogna-t-il.

--C'est mon affaire! répondit Ollewaert d'un ton mordant, très féru de ses droits paternels.

Pierken se tut et tous considérèrent avec étonnement le petit bossu d'ordinaire si bonasse. Qu'est-ce qui lui prenait tout à coup? Ce n'était plus lui. Victorine, en larmes, refusa d'achever sa tartine et retourna en maugréant vers la «fosse aux femmes». Bruun, le chauffeur, était également dans un état de surexcitation extrême. L'histoire de M. Triphon avec Sidonie l'intéressait médiocrement; cela n'éveillait en lui qu'un mépris profond. Mais il suivait Poeteken avec des yeux féroces; et, à tout instant, il arrêtait l'un ou l'autre, pour lui demander:

--Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ça? Peut-on imaginer une monstruosité pareille! Une si belle femme avec ce mal foutu!

«La Blanche» était loin d'être belle femme; mais Bruun la trouvait telle parce qu'il n'avait jamais pu l'avoir. Tous les autres, qui étaient au courant, s'amusaient énormément de sa disgrâce et abondaient sournoisement dans son sens. «Fikandouss-Fikandouss!» criait Feelken. Et Leo mugissait un « Oooo ... uuu ... iii ...» qui dominait le fracas des pilons.

Le matin, à dix heures, ce fut Eleken, la deuxième servante de M. de Beule, qui vint, à la place de Sefietje, avec la bouteille de genièvre; mais le soir, à six heures, Sefietje, à peu près remise, reprit ses fonctions accoutumées.

Les hommes ricanaient.

--Rien de neuf, Sefietje? demanda Berzeel à brûle-pourpoint.

--Je n'ai pas à m'occuper de ce qui ne me regarde pas, répondit Sefietje en rougissant.

Free demanda en rigolant si on voudrait de lui comme parrain. Sefietje ne répondit rien et poursuivit sa tournée. Elle injuria Fikandouss parce qu'il n'en finissait pas de vider son verre; et lorsque Ollewaert, qui avait repris sa bonne humeur, lui demanda d'un air narquois si elle n'avait jamais songé aux garçons, elle devint brusquement furibonde et hurla d'une voix stridente, dans le tonnerre des pilons, qu'ils étaient tous des voyous et des fripouilles: cette fois-ci, M. de Beule ne manquerait pas de faire un nettoyage à fond parmi le personnel de sa fabrique. Conspuée par les ouvriers, elle gagna la porte sous leurs clameurs de colère et de menace.

Un peu avant l'heure de la fermeture, M. Triphon fit son apparition dans la «fosse aux huiliers». Ils ne l'avaient aperçu de toute la journée et ils furent frappés de sa face congestionnée et rouge. «Il a soufflé le feu», se chuchotèrent les hommes à l'oreille. Et Ollewaert dit à Fikandouss:

--Si on lui faisait payer une tournée pour la circonstance?

Fikandouss ne demandait pas mieux. Il s'approcha délibérément de M. Triphon et lui demanda:

--M'sieu Triphon, est-ce qu'on peut aller chercher un kilo?

Ils ne disaient jamais «un litre», toujours «un kilo» de genièvre.

--Pourquoi ça? demanda M. Triphon, vaguement méfiant.

--Mais ... vous savez bien ... pour l'affaire ... Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! répondit Feelken en riant.

Les hommes glapissaient de joie, dans l'assourdissant vacarme des pilons.

--Vous rigolez, je crois, dit M. Triphon en riant jaune.

--Mais oui, nous rigolons. Et vous, est-ce que vous n'avez peut-être pas rigolé? demanda Free.

Les hommes riaient toujours plus haut et Leo rugit à tue-tête, dans le bruit: «Oooo ... uuuu ... iiii ...» Kaboul, qui comme toujours accompagnait son maître, se mit à aboyer d'une voix aiguë. Sur le seuil de la porte, entre l'huilerie et la chambre de la machine se montra le visage inquisiteur de Bruun; et son fils Miel qui, selon son habitude, ne comprenait rien à ce qui se passait, quitta un moment son travail aux meules verticales pour s'approcher des «huiliers», un sourire benêt sur les lèvres. «Espèce de veau!» lui hurla en riant Ollewaert à la face.

Soudain, tout le monde se tut. Muche venait d'entrer dans l'huilerie, immédiatement suivi de M. de Beule, gonflé et rouge à éclater.

--Qui fait ici ce bruit! hurla-t-il, les yeux flamboyants.

Silence de mort. Seuls, les pilons tapaient.

--Le premier que j'entends encore, je le fous à la rue! rugit M. de Beule.

Et brusquement, se tournant vers son fils, d'un ton autoritaire:

--Suivez-moi, j'ai à vous parler.

--A moi! demanda M. Triphon surpris.

--Oui, à vous! gronda M. de Beule d'un air mauvais.

Et il partit, gonflé et cramoisi, suivi, avec une répugnance visible, de son fils.

«Il le sait! Il le sait!» murmurèrent les hommes. Et Feelken, avec une drôle de grimace et d'une voix à peine intelligible, ajouta: «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» «Oooo ... uuuu ... iiii ...» susurra, du même ton, Leo.

Dans la chambre des machines la sonnette tinta; lentement les mécaniques s'arrêtèrent. Et dans un claquement de sabots, la troupe des ouvriers quitta la boîte.

VII

M. de Beule savait ... Il savait l'histoire de «La Blanche» avec Poeteken; et il savait aussi l'histoire de son fils avec Sidonie.

Il y avait eu des scènes d'une violence extrême, à la maison. Pour le cas de «La Blanche» et Poeteken, M. de Beule s'était montré catégorique: ou bien le mariage, dans le plus bref délai légalement possible, ou bien le renvoi immédiat de la fabrique. M. de Beule ne tolèrerait pas une minute que sa fabrique, tant au point de vue moral que commercial, acquît un fâcheux renom. Sefietje fut expédiée vers la «fosse aux huiliers», avec la mission de ramener incontinent Poeteken; dès qu'il fut à la maison, sale et graisseux, en tenue de travail, elle l'introduisit dans le petit parloir auprès de Mme de Beule, qui le reçut avec un visage chagrin et ennuyé.