Chapter 11
Accompagné de Kaboul, il avait déjà la main sur le bouton de la porte, quant tout à coup M. de Beule, surgissant de son bureau, lui demanda d'un ton bref:
--Où allez-vous?
M. Triphon perdit la tête. Depuis des mois son père ne lui adressait plus la parole, ne s'occupait pas de lui, répondait à peine, par un grognement hargneux, à son salut matin et soir. M. Triphon fut tellement interloqué par ce changement soudain qu'il resta quelques instants immobile, la main sur le bouton de la porte, sans trouver de réponse.
--Eh bien? Vous n'avez pas compris? Je vous demande où vous allez? répéta M. de Beule d'un ton acerbe.
--Faire un petit tour, dit à la fin M. Triphon en regardant son père d'un air mal assuré.
--Un tour chez les garces! tonna M. de Beule avec fureur.
Et, d'une voix menaçante, autoritaire:
--Vous resterez ici, nom de nom! Ou bien vous ne remettrez plus les pieds à la maison!
--Comme vous voudrez, répondit M. Triphon sans se fâcher ni demander aucune explication.
Et, lentement, il rebroussa chemin.
Mais la colère de M. de Beule ne s'apaisait pas devant pareille humilité; il bouillonnait intérieurement; tout son être frémissait. Sa femme, qui de loin l'avait entendu «partir» en face de son fils, accourut en larmes, avec des gémissements. M. Triphon comprit nettement qu'ils savaient tout et qu'une scène violente devait avoir eu lieu déjà entre les deux époux. M. de Beule, se retournant contre sa femme, à nouveau l'abreuva de violents reproches, comme si elle seule était la cause de tout. C'était elle qui l'avait ainsi élevé; elle qui toujours s'était montrée faible, beaucoup trop faible pour ce fils aux mauvais penchants; elle qui en avait fait un fainéant; elle qui avait introduit dans la fabrique cette fille ... cette ... cette roulure, cause unique de toute leur honte et de tous leurs malheurs. M. de Beule, «partait» comme un dément; il ne se possédait plus; sa femme ne cessait de pleurer et de gémir, tandis que M. Triphon, devant cette violente sortie, demeurait stupéfait de les voir ne rien ignorer, jusqu'aux moindres détails, de ses escapades réitérées. Evidemment, ils étaient renseignés depuis longtemps; et cela avait dû fermenter et bouillonner en eux, alors que lui vivait dans la douce et trompeuse illusion qu'ils ignoraient tout. Le nom de Sidonie ne fut même pas prononcé. C'était du reste bien superflu. Tous comprenaient parfaitement, encore que M. de Beule, eh laissant déborder sa rage et son mépris, employât parfois le pluriel dans ses invectives, comme si son fils se fût compromis avec une ribambelle de femmes perdues. Enfin, en quelques mots secs, hachés, il dicta ses conditions: Rompre sur-le-champ avec cette femme et retourner à une existence convenable, ou quitter la maison immédiatement, sans rémission ni retour. «C'est la fable de toute la commune!» rugit-il. «Je n'ose plus me montrer dans la rue! Les honnêtes gens me tournent le dos!»
M. Triphon sentit comme un froid glacial qui le pénétrait jusqu'aux moëlles, ainsi qu'une faiblesse étrange qui lui coupait les jambes. Il avait bien eu certaines craintes, cette sensation vague et angoissante que l'aventure ne pouvait pas durer ainsi, indéfiniment. Mais il n'aurait jamais cru, non, jamais, en être déjà à ce point d'avoir à choisir sans plus feindre ni tergiverser; choisir, comme on choisit entre la vie et la mort....
Que faire maintenant? Où aller, que devenir, à présent que le fil était si brusquement, si brutalement tranché entre elle et lui? C'était le fil même de l'existence. On venait de lui enlever soudain tout ... tout ce qui valait la peine de vivre. Son esprit chancelait; il était étourdi par ce vide immense, cet abîme de néant qu'il sentait tout à coup en lui, là même où, l'instant auparavant, s'entassaient encore des trésors de joie. Il aurait voulu s'indigner, défendre son bonheur, se révolter avec rage contre les obstacles et il n'en avait plus la force. Il ne sentait plus que sa faiblesse: son infinie, son impuissante et désespérante faiblesse.
--C'est bien, dit-il soumis; c'est bien.
Et il le répéta encore comme si, dans sa noire désolation, il ne trouvait plus d'autres mots: «C'est bien; c'est bien!» Tout de même, en une révolte soudaine, il se fâcha. Il lança un regard mauvais à son père et gronda, tout frémissant:
--Pas besoin de faire tant de boucan.
M. de Beule ne répondit pas. Sans doute estimait-il en avoir assez dit. Les épaules gonflées, il rentra dans son bureau, pendant que sa femme, les mains jointes, implorait des yeux M. Triphon. Sefietje, les pommettes rouges d'agitation, parut dans le couloir pour demander un détail à Mme de Beule concernant le souper; le bout de la jupe d'Eleken disparut en coup de vent derrière une porte. Kaboul, surpris que son maître n'eût pas ouvert la porte d'entrée, d'impatience se mit à bailler tout haut. Muche, qui était resté dans le couloir, vint flairer méticuleusement son collègue, comme si c'était un chien étranger qu'il rencontrait là pour la première fois. Rassuré par son examen, il se mit à gratter à la porte du bureau de M. de Beule. Celui-ci l'entr'ouvrit, le petit chien se faufila par l'ouverture en frétillant de la queue et la porte se referma avec un bruit sec, au son hostile dans l'oppressant silence.
On eût dit que la maison même grondait, menaçante et hargneuse.
XVII
Les jours qui suivirent furent sinistres. M. Triphon avait l'impression qu'il était surveillé, espionné, suivi, partout où il allait. Il n'avait plus confiance en personne; et sa haine contre le petit teilleur était féroce, car il ne doutait pas un seul instant que celui-ci n'eût tout ébruité.
Il n'avait plus revu Sidonie. Il n'osait y retourner. Mais il lui avait tout expliqué dans une lettre et, surexcité par tant d'obstacles, fait le serment solennel que jamais, quoiqu'il arrivât, il ne la quitterait. Il jurait de la revoir malgré tout, de même que rien au monde ne l'empêcherait de s'occuper d'elle et de l'enfant qui allait naître; seulement, il lui fallait prendre patience, attendre que les circonstances devinssent plus favorables. Il lui disait comme il était désolé de ne plus aller chez elle, de ne plus avoir de ses nouvelles; mais cela aussi reviendrait, avec le temps, quand l'orage se serait peu à peu apaisé.
Dans l'usine, sur les physionomies et dans la façon d'être des ouvriers à son égard, il pouvait observer, et presque lire, l'effet produit par la scène à la maison. Évidemment, ils étaient au courant de tout et ils le narguaient en silence, parfois avec de vagues allusions, le plus souvent d'un simple regard ou d'un sourire et toujours avec une joie maligne. Feelken, par exemple, avait maintenant un petit ton spécial et agaçant pour prononcer son «Fikandouss-Fikandouss», lorsqu'il apercevait M. Triphon; de même que Leo mettait on ne sait quel insupportable sous-entendu moqueur et sournois lorsqu'il lançait, en nuance quelque peu atténuée, son odieux «Oooo ... uuuu ... iiii». Il supportait mal le regard fixe et le sourire muet de Free, Berzeel et Ollewaert; et, un jour, sa fureur éclata devant la face stupide de Miel, qui était là à bayer devant lui, immobile, comme s'il considérait une bête curieuse.
--Espèce de veau! Qu'est-ce que tu as à me bayer ainsi à la figure! s'écria-t-il d'une voix tonnante, avec des yeux furibonds.
--Ha ... ha ... sais pas, moi! s'effara Miel, abasourdi.
--Occupe-toi de ton travail, nom de Dieu! grogna M. Triphon en lui tournant le dos.
Cette sortie inattendue ne manqua pas de faire impression. Les visages des ouvriers devinrent tout à coup sérieux et ils n'eurent plus d'attention que pour leur besogne. Un bref instant M. Triphon sentit en lui la force et le prestige d'une victoire remportée. Tout plein de lui-même, fier, il quitta la «fosse aux huiliers» et s'achemina à travers la cour vers la «fosse aux femmes». Mais avant d'en atteindre la porte, il s'arrêta, l'oreille tendue, les sourcils froncés de colère. Derrière son dos, dans l'huilerie, retentissait un vacarme de possédés. Leo rugissait à tue-tête son abominable «Oooo ... uuuu ... iiiii ...» et le «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss» de Feelken faisait rage, pendant que les autres riaient, gueulaient, chahutaient, comme en une folie d'émeute.
--Nom de nom de nom de Dieu! répétait M. Triphon en trépignant de fureur.
Dans la cour arrivait Justin-la-Craque avec une barre de fer, suivi de son aide Komèl, qui portait une pince et un marteau. Tous deux étaient visiblement sous l'influence de la boisson. Justin se planta devant M. Triphon, le regarda fixement de ses yeux vitreux, et commença à fredonner en sourdine son obsédant _O Pepita_. Il s'arrêta net, grinça des dents et, comme en un accès de rage concentrée:
--Ooooo ... Monsieur Triphon! Oooo ... monsieur Triphon, si vous saviez ce que moi je sais!
--Qu'est-ce que vous savez, Justin? demanda M. Triphon agacé.
--Oooo ... Pepita! Pepita! Pepita! gronda l'ivrogne en sourdine.
Puis, brusquement, très haut, avec une petite voix d'enfant:
--Ooooo ... Pepita! Pepita! Pepita!
--Et puis, qu'est-ce que vous savez? insista M. Triphon impatienté.
Justin-la-Craque secoua la tête avec véhémence et ne dit plus rien. Il se hâta vers la fabrique, comme s'il n'avait plus une minute à perdre; et Komèl le suivit, hochant la tête en souriant, avec un drôle de frétillement de son long nez rouge, qui faisait penser à un bec de dindon. Tous deux disparurent dans le vacarme assourdissant de la «fosse aux huiliers».
Soudain apparut la queue en trompette de Muche, suivi de M. de Beule, gonflé, cramoisi, terrible. Il fronça comme un ouragan dans l'huilerie et aussitôt M. Triphon l'entendit «partir» avec frénésie; les perturbateurs avaient leur compte. Le bruit de ses éclats de voix dominait le tonnerre trépidant des pilons. Il hurlait, comme toujours, qu'il flanquerait tout le monde à la porte, et, hoquetant de rage, il revint avec Muche dans la cour, bouscula M. Triphon en jurant et se précipita dans la «fosse aux femmes», où il recommença à «partir» avec ardeur, bien qu'elles ne fussent pour rien dans l'affaire.
M. Triphon s'en alla prudemment avec Kaboul faire un tour au jardin.
XVIII
Le cher printemps allait venir....
Les derniers vestiges de la neige, qui traînaient encore, des semaines après le dégel, ça et là sur l'herbe des prés, comme des loques blanches oubliées, avaient enfin fondu. Toute la terre délicieusement reverdissait, dégageait ses arômes grisants au tiède soleil d'avril. Les coucous jaunes et les anémones blanches fleurissaient déjà le long des ruisseaux redevenus limpides; et l'herbe, par places encore mouillée et imbibée comme une éponge, s'étoilait d'innombrables pâquerettes. Le ciel, devenu bleu, paraissait très haut, très haut; et les alouettes, invisibles ou pas plus grosses en apparence que des moucherons, y chantaient ... chantaient, partout ... partout ... comme si la terre et le ciel se mettaient à chanter. Aux branches des peupliers se gonflaient les bourgeons; de loin on eût dit de grandes perruques blondes, avec des papillottes. Et déjà on voyait des papillons, blancs ou jaune-citron, avec des ailes toutes fraîches, toutes neuves, dépliées pour la première fois.
M. Triphon était d'humeur mélancolique. Son état d'âme et le renouveau accusaient la discordance. Il pensait à Sidonie et une émotion attristée le serrait à la gorge. Il songeait aussi à l'amour en général et sentait lui peser sa solitude. Cela aurait été si bon, dans ces premiers beaux jours de printemps, d'avoir à côté de soi une femme aimée. Si bon de ne pas aller son chemin tout seul et perdu de par le monde, alors que tous les êtres vivants se rejoignaient irrésistiblement dans l'amour. Si bon, à l'heure douce et mystérieuse du crépuscule, où la terre s'estompait en gris-fauve et le ciel prenait des teintes verdâtres, d'être assis auprès de Sidonie devant sa petite porte à regarder les étoiles naissantes et à respirer l'odeur des champs. Et il eût été bon aussi, sans doute, de se promener dans le beau grand jardin familial avec Joséphine Dufour en faisant ensemble de beaux projets d'avenir: longs voyages en des pays lointains et fabuleux, ou calme bonheur au foyer, dans le confort et le bien-être. Le printemps, c'était quelque chose de riche et de bienheureux, quelque chose qui voulait jouir, et jubiler, et chanter, voulait palpiter, étreindre! Le printemps était comme une porte étincelante et sublime, toute large ouverte sur un horizon de féerie où rutilait la grande fête de l'existence: la longue et riche fête du voluptueux été, dont chacun devait avoir goûté avant de pouvoir dire qu'il avait réellement vécu.
M. Triphon n'avait pas vécu et ne vivait pas. Il le sentait avec une si vive amertume à cette heure! Il sentait la veulerie de son existence, seul au monde dans la monotonie de sa jeunesse, à côté d'un père tyran et d'une mère tyrannisée. Il sentait cet esseulement avec une acuité torturante; il en souffrait jusqu'à la démence; et il lui faisait horreur, comme à un égaré ou un aveugle à qui l'on dirait de retrouver sa route dans un désert sans bornes. Le cher printemps, qui devait rendre les gens heureux, lui faisait mal et il fuyait son douloureux enchantement. Il aimait encore mieux la lugubre fabrique, où d'autres malheureux passaient les radieuses journées; sa lourde tristesse y était en harmonie avec l'atmosphère ambiante, tel un oiseau habitué à sa cage.
Un jour qu'il y rôdait ainsi, contrôlant machinalement l'ouvrage, le rectangle de soleil qu'y dessinait la porte d'entrée s'obscurcit brusquement comme au passage d'un nuage, et il vit la silhouette d'un homme, debout sur le seuil, qui lentement s'avança vers lui, un sac plié en deux sous le bras. M. Triphon allait déjà à sa rencontre pour lui demander ce qu'il désirait, quand tout à coup ses sourcils se froncèrent, et il se retint à peine de le chasser d'un geste catégorique. L'homme devant lequel il se trouvait n'était autre qu'Ivo, le petit teilleur de lin, voisin des Neirynck, celui que M. Triphon accusait d'avoir jasé.
Le petit bonhomme, cependant, ne semblait nullement se douter du sentiment qu'il éveillait. Souriant d'un air mystérieux il s'approcha de M. Triphon, avec un bonjour aimable, et lui demanda s'il pourrait avoir un petit sac de farine. M. Triphon, haineux et vindicatif, fit signe à Pee le meunier de s'en occuper, tourna les talons et s'en alla sans faire autrement attention à l'individu. Ivo, un moment interloqué, le suivit d'un pas hésitant; et, brusquement dans le tapage des pilons, pendant que Pee remplissait le sac, il chuchota à l'oreille de M. Triphon ces mots qui le firent frissonner:
--J'ai des nouvelles pour vous, monsieur Triphon; une lettre.
--Ah! dit machinalement M. Triphon, pendant qu'il considérait le petit homme d'un regard stupéfait.
Et, lorsqu' Ivo eût pris le petit sac rempli des mains de Pee, il le suivit dehors, à travers la cour, jusque sous la grande porte charretière.
--Voilà, dit Ivo, dans un coin sombre, en lui mettant vivement l'enveloppe dans les mains.
M. Triphon dit merci à voix basse, donna un pourboire à l'homme et s'en fut à grands pas vers le jardin. A l'écart, à l'ombre des sapins soupirants sous la brise, il déchira le pli, le coeur battant à grands coups précipités. D'un rapide regard il parcourut les lignes, qui lui semblaient incohérentes et troubles. Il retourna le papier d'une main fébrile et lut la signature tracée d'une main hésitante et inexpérimentée:
Votre dévouée Élisa NEIRYNCK.
Il s'arrêta oppressé, le regard trouble, comme si un voile flottait devant ses yeux. D'un geste machinal de la main à son front il essaya d'éloigner quelque chose. Puis il reprit la lettre aux premières lignes et lut ces mots, qui furent comme autant de soufflets: «Un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout à fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit nom comme nom de baptême».
Effaré, ahuri, M. Triphon regarda autour de lui. Était-ce un rêve, ou y avait-il là, caché quelque part, un esprit moqueur qui s'amusait de lui? Comment! Un enfant était né dont il était le père et qui porterait son nom! Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Comment ne l'avait-on pas prévenu, consulté! Était-ce possible de donner à un enfant le nom de quelqu'un sans autorisation préalable! M. Triphon avait l'impression qu'on se jouait de lui: l'impatience et la colère l'envahissaient. La lettre à la main, il marcha quelques instants d'un pas agité sous les sapins murmurants, dans un piétinement farouche de bête en cage. Il agirait, il lui fallait agir, empêcher cela; mais que faire? Ce qu'il avait tenu secret durant de longs mois se trouvait brusquement jeté en pâture à la curiosité malsaine et à la malveillance publique.... «Ah! non! Ah! non!» dit-il tout haut en se démenant sous les sapins. «Ah! non! pas ça, pas ça!» Mais d'abord il fallait lire la lettre en entier; et, le dos contre un sapin, les sourcils froncés et les nerfs tendus, il lut:
«MONSIEUR TRIPHON,
«Je prends la plume en main pour vous faire savoir que cette nuit Sidonie a mis au monde un enfant et que tout s'est très bien passé. C'est un petit garçon et un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout à fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit nom comme nom de baptême. Il sera déjà baptisé quand vous recevrez cette lettre et Maurice sera parrain et moi marraine. Et maintenant, monsieur Triphon, c'est le plus grand désir de Sidonie que vous venez voir le plus vite possible votre joli petit bébé et la consoler. Elle désire tellement vous voir, monsieur Triphon, vous ne pouvez pas vous figurer ça et vous pouvez avoir entière confiance en Ivo; nous lui avons donné un bon pourboire et il a promis de ne pas bavarder et il montera la garde pendant que vous êtes chez nous et il viendra nous prévenir s'il y avait quelque chose. Venez donc aussi vite que possible, monsieur Triphon, vous pouvez très bien le faire car il fait encore sombre d'assez bonne heure et vous serez très fier de votre beau bébé quand vous le verrez.
«Dans l'attente de votre visite, avec bien des compliments de Sidonie et de nous tous, je signe
Votre dévouée «ÉLISA NEIRYNCK, soeur de Sidonie».
M. Triphon respira profondément, avec effort. Un poids immense semblait l'oppresser et lui couper la respiration. Ses mains étaient moites ainsi que son front. Il eut l'impression d'avoir beaucoup vieilli tout à coup, accablé qu'il était d'une responsabilité jusque-là inconnue. Il était pris entre les mailles d'un filet, il essayait en vain de se dégager.
Glissant la lettre dans sa poche il recommença à marcher de long en large sous les sapins. Sa colère était tombée, mais toute son angoisse demeurait. Il étouffait sous les arbres, ce murmure l'exaspérait. L'envoûtement des branches noires lui devenait insupportable; il avait besoin de mouvement et d'espace, de recueillement solitaire, pour réfléchir à ce qui lui arrivait, se tracer une ligne de conduite ferme et inébranlable.
Il passa le petit pont jeté sur le ruisseau, la porte dans la haie, et se trouva avec Kaboul dans les champs. Comme tout y était divinement calme et reposant! Comme tout y semblait bon, tout au bonheur d'exister, exempt de soucis! Les paysans étaient occupés à leur saine besogne et dans le ciel léger les alouettes chantaient avec allégresse la douceur bénie du printemps. Une fraîche odeur de sève et de renouveau montait de la terre.
M. Triphon secoua énergiquement la tête, comme pour se débarrasser d'un joug insupportable. «Je n'irai pas! Je n'irai pas!» se dit-il à voix haute, à lui-même. Non; il n'irait pas voir Sidonie et son enfant. Il ne voulait pas; cela ne se pouvait pas. Il en prévoyait les suites inévitables: l'orage violent à la maison, le scandale public, son existence désormais impossible au village. Comme un trait de feu, l'image de la pudibonde Joséphine Dufour passa dans son esprit et il rougit de honte. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait l'événement! Que ferait-elle lorsqu'elle le rencontrerait? A cette heure il devait être tombé si bas dans son estime qu'en réalité il n'existait plus pour elle; cette pensée humiliante le faisait horriblement souffrir. De nouveau, il secoua violemment la tête pour écarter cette idée intolérable. Ne plus songer à tout cela. C'était mort. C'était une chose que de ses propres mains il avait tuée.
Mais alors quoi? Que lui restait-il dans l'avenir? Rien. Il n'y avait plus d'avenir pour lui. Plus d'illusion, d'idéal, d'espoir: plus rien que la monotonie rampante des années, avec le fantôme de sa faute, qui lui fermait toutes les issues. Alors c'était là son seul recours? Plus que ça, Sidonie et rien d'autre, comme unique et suprême refuge? Il ne savait pas, sa tête bourdonnante se perdait, ses mains tremblaient, il se sentait faible et désemparé comme un petit enfant. Brusquement, il s'affaissa par terre et éclata en larmes de désespoir. Les pleurs le soulagèrent. Un peu de clarté se fit dans son esprit et quelque apaisement dans son âme. Il s'essuya les yeux et se remit debout. La terre féconde que son corps venait de presser exhalait une si bonne odeur et le chant des alouettes tant de bonheur, comme s'il n'y avait que joie et bonté généreuse ici-bas. Serait-ce donc un tel crime d'aller la voir? N'était-ce pas, au contraire, tout naturel? N'était-ce pas un devoir, oui, un devoir pour lui, ne fût-ce que pour consoler Sidonie, comme la petite Élisa lui avait demandé dans sa lettre?... Il pouvait le faire!... Il pouvait, s'il voulait. Surtout maintenant, sans retard, avant que la nouvelle sensationnelle se fût répandue dans le village. Jusque-là il avait obéi; après la scène violente avec son père, il n'avait plus essayé de revoir Sidonie, et l'active surveillance qui le persécutait s'était peu à peu relâchée. L'atmosphère semblait moins hostile à la maison, ces derniers temps. Il pouvait se risquer une fois, en tout cas.
Cette pensée le réconforta, lui rendit quelque courage. Lentement, il revint à travers champs vers la fabrique, mûrissant son plan.... Eh bien, oui, il irait. Tout au moins il le tenterait, ce soir même. Sitôt après le souper. La journée promettait une belle soirée printanière; il y aurait un peu de lune; cela pourrait sembler tout naturel qu'il fît un petit tour au jardin avec Kaboul, avant de monter se coucher. Il filerait par le jardin et, en faisant un détour, pour éviter le village, il arriverait chez elle. Il ne resterait qu'un tout petit moment, quelques minutes à peine, tout juste le temps d'embrasser Sidonie et de lui donner courage. On ne s'apercevrait de rien à la maison.
Il regarda sa montre. Six heures. Le soleil s'inclinait sur l'horizon, rouge dans des buées oranges, derrière le feuillage des arbres qui ressemblait à de fines dentelles d'un vert transparent et tendre. Silencieuses les alouettes redescendaient de l'azur vers leurs nids; les paysans rentraient avec leurs attelages; à la cime d'un peuplier, petite tache noire dans la verdure légère, chantait un merle, le bec tourné vers l'occident, qui racontait sans fin, de sa voix monotone et un peu rauque, toutes les merveilles qu'il voyait de là-haut.
M. Triphon rentra dans la fabrique. Une agitation sourde faisait battre plus rapidement son coeur. Déjà le plan lui semblait moins facile. La petite porte du jardin était fermée à clef, la nuit, et la clef restait à la maison. Il eût été risqué de la mettre dans sa poche sans rien dire. Mieux valait se glisser par une brèche de la haie. Il retourna au jardin, inspecta les lieux, découvrit la brèche qu'il cherchait, derrière des buissons, dans un coin, près du ruisseau. C'était parfait. Il se sentait ragaillardi. Derechef, le plan lui apparut d'une exécution facile.