Chapter 10
Par un détour il rentra au village et passa devant la demeure cossue des trois demoiselles Dufour. Il songea à l'existence de ces trois vierges revêches qui, elles aussi, menaient une existence incolore et ratée. Elles étaient là, demeuraient là, isolées dans la monotonie mortelle du milieu villageois. Que diraient-elles de moi si elles savaient d'où je viens? pensa-t-il. En imagination, il voyait les lèvres prudes se contracter, et le rouge de la pudeur offensée se répandre sur leurs joues pâles. N'avaient-elles donc jamais une révolte des sens? N'éprouvaient-elles jamais le besoin éperdu d'enlacer un homme, de lui plaquer les lèvres sur la bouche, comme il faisait avec Sidonie? Il resta planté un moment, immobile, les yeux fixés sur la belle maison. Les murs blancs se teintaient vaguement d'une clarté lunaire entre le noir des sapins environnants et, derrière les stores baissés de deux fenêtres, se dessinaient dans la nuit deux rectangles de lumière. M. Triphon se dit que, sans doute, elles se tenaient là, réunies toutes les trois autour d'une table. A quoi faire? Lire? Coudre? Bavarder? Il sentait avec une intensité cuisante l'inutilité totale de ces trois existences dévoyées autant que la sienne. Pourquoi ses parents n'avaient-ils jamais fait une tentative pour le rapprocher de ces jeunes filles? N'étaient-ils pas faits pour se comprendre, dans leur isolement réciproque? Si ses parents s'y étaient pris à temps, la regrettable aventure avec Sidonie ne serait probablement jamais arrivée. A présent c'était trop tard. Elles savaient tout et elles le méprisaient. Elles avaient horreur de lui.
Découragé, M. Triphon poursuivit sa route dans le silence de la rue déserte. Dans la fabrique, tassée comme une bête sombre, les lourds pilons dansaient et bombardaient; la machine à vapeur faisait entendre des gémissements et des soupirs. M. Triphon baissait la tête. C'était comme si tout ce bruit et toute cette tristesse lui retombaient sur le coeur. La silhouette noire de Kaboul, qui le précédait, dessinait sa taille de gnome à la lueur de la lanterne dans la haute remise; et le petit chien s'arrêta une seconde, tourné vers son maître, pour voir s'il entrerait dans la «fosse aux femmes». Elles y chantaient, derrière les vitres troubles, avec des voix nasillardes, de mélancoliques chansons flamandes. M. Triphon n'eut pas la moindre envie d'entrer. Il passa devant l'atelier, sans même y jeter un regard et s'arrêta près de l'écurie, où il entendait le bruit d'une querelle entre Pol et le «Poulet Froid». Pol était pris de boisson, selon son habitude; et, sur un ton menaçant, il rabrouait le «Poulet Froid», qui ne répondait que par monosyllabes, en jetant de la paille fraîche sous les pieds des chevaux.
M. Triphon passa. Ils n'avaient qu'à se débrouiller. Il entra dans le vacarme de la «fosse aux huiliers», où les six hommes, luisants d'huile, se démenaient devant les pilons trépidants. Ils s'amusaient de Feelken, qui faisait «Fikandouss-Fikandouss!» et de Leo, poussant tout à coup son rugissement féroce, son terrible «Oooo ... uuuu ... iiii ...», qui faisait tant enrager M. de Beule, lorsqu'il l'entendait du fond de la maison. La joue gauche d'Ollewaert était bossuée par une chique énorme; et Pee et Miel s'en vinrent en souriant, d'un pas traînant, vers les huiliers: Pee tout blanc de farine comme un saint Nicolas couvert de neige, et Miel, l'air plus bête que nature avec ses cheveux épais bas sur le front, ses petits yeux trop rapprochés et bigles. Free le considéra une seconde d'un oeil fixe, puis lui cria à la face un «espèce de veau!» qui fit rire les autres à se tordre. Berzeel, qui s'était encore battu le dimanche précédent, portait au menton une cicatrice noirâtre, plaquée là comme une sangsue; et Pierken se tenait près de lui, lèvres closes et sourcils froncés, absorbé comme toujours dans les questions sociales et ses idées nourries par son petit journal.
M. Triphon s'empressa de filer par une porte de communication intérieure. Il y surprit Bruun, le chauffeur, qui espionnait par une fente; mais, sans faire autrement attention à l'incorrigible mouchard, il passa et, par le jardin sombre, rentra à la maison. Lorsqu'il ouvrit la porte du vestibule il entendit les pilons se ralentir et la machine à vapeur expirer dans un dernier soupir.
Le souper était prêt. M. de Beule, l'air maussade, déjà se dirigeait vers la salle à manger, suivi de sa femme, qui l'observait d'un air inquiet. Eleken vint servir et ils prirent leur repas en échangeant de rares paroles.
Encore un jour qui s'achevait, semblable à tant d'autres jours en leur invariable monotonie.
XII
Cela devint très vite une habitude.... D'abord deux fois par semaine, puis trois fois et bientôt quatre à cinq fois, M. Triphon se rendait le soir, dans l'obscurité, à la maisonnette du jardinier.
Il y trouvait un chaleureux accueil, un bien-être, dont la douceur lui manquait tant à la maison. Il avait sa place désignée, à la petite table des dentellières, à côté de Sidonie; il y était tout à fait à l'aise, reçu par tous comme s'il était de la famille. De temps en temps il régalait la mère et les jeunes filles de punch ou de limonade, qu'il apportait enfouis dans les poches de son pardessus. Alors la joie était grande, les joues s'empourpraient, les yeux brillaient. Parfois, il avait envie d'être seul un moment avec Sidonie; mais, comme il y avait là ses soeurs, il allait quelques instants avec elle dans la petite chambre à coucher près de la cuisine. D'abord, la mère s'y était résolument opposée. S'ils désiraient être seuls, ils n'avaient qu'à sortir. Ce qu'ils firent au début; mais Kaboul les gênait, en jappant et donnant la chasse au chat; ou bien il pleuvait ou neigeait; ils avaient peur aussi d'être vus par les voisins. En vérité, c'était presque impossible par ce temps d'hiver; et en fin de compte la mère se résigna, bien qu'à contre-coeur, à leur céder la petite chambre. Dès lors ce fut réglé: dès qu'il entrait, Sidonie quittait sa chaise et son coussin et le suivait dans la chambrette. Les petites soeurs continuaient à travailler avec diligence: on entendait sans interruption tambouriner les petites bobines sur le papier glacé des coussins. Sitôt qu'elles s'arrêtaient, ne fût-ce qu'une seconde, la maman, bourrue, leur ordonnait de continuer. Elle était fort irascible dans ces moments-là, et quand M. Triphon et Sidonie s'attardaient un peu trop à son gré, elle se mettait à faire du tintamarre avec les pelles et pincettes et ses casseroles autour de l'âtre. Même après qu'ils étaient rentrés dans la cuisine, sa mauvaise humeur persistait quelque temps; elle allait et venait à pas fébriles qui maugréaient. Les petites soeurs alors n'osaient plus lever la tête et s'absorbaient, les yeux brillants et fixes, dans leur besogne. Lorsque le père ou Maurice se trouvaient par hasard à la maison, les visites à la chambrette n'avaient pas lieu.
Quant à ses projets d'avenir, M. Triphon n'en parlait pas, et personne, du reste, ne l'interrogeait là-dessus. De part et d'autre, on paraissait satisfait de la situation présente; plus tard elle se dénouerait d'elle-même. Il y avait entre eux une sorte d'accord tacite: M. Triphon continuerait à venir chez eux et s'occuperait de Sidonie et plus tard de l'enfant. Savoir s'il l'épouserait, cela demeurait dans le vague. Il fallait voir, attendre. Tout ce qu'il avait promis, solennellement, un soir de vive effusion et de tendresse, c'est qu'il n'en épouserait jamais d'autre. Cela suffisait. Ils étaient contents. Ils acceptaient la chose. La mère n'y avait mis qu'une seule condition: pas d'autre enfant, avant de l'avoir épousée. Il en avait fait la promesse formelle.
Le père et Maurice non plus ne voyaient pas d'inconvénients graves à ses visites répétées. Le père avait bien dit qu'il fallait se tenir sur ses gardes, se méfier des voisins jaloux et de leurs commérages; mais il n'avait pas autrement insisté. Il ne comptait pas pour beaucoup dans la maison, le père. Généralement, on le mettait au courant des choses après qu'elles étaient arrivées; et il s'en arrangeait. Maurice signifiait moins encore. D'habitude on ne lui disait rien et il n'en demandait pas plus. On lui laissait simplement le loisir de constater le fait accompli, si ça l'intéressait. En fait, les deux hommes ne savaient pas que M. Triphon venait si fréquemment chez eux. Par ces longues soirées d'hiver, il pouvait arriver de bonne heure et être reparti avant l'heure de leur retour. Et, lorsqu'ils ne trouvaient pas M. Triphon chez eux en rentrant, la plupart du temps ils ne s'informaient pas de sa visite; les femmes, de leur côté, s'étaient entendues pour n'en rien dire, si les hommes ne posaient aucune question. Lorsque M. Triphon y était encore au moment où père et fils rentraient, les choses se passaient à peu près comme la première fois: on se saluait avec un peu de gêne; on échangeait quelques banalités sur le temps et la prochaine moisson; puis, distribution généreuse de cigares, qui étaient toujours acceptés avec le plus vif empressement. Après quoi, M. Triphon prenait bien vite congé, pour ne pas les gêner pendant qu'ils prenaient leur modeste repas. Père et fils étaient résignés aussi bien que la mère et les soeurs; ils se sentaient trop las pour se tourmenter l'esprit à des histoires. Le mal était fait. Évidemment, il eût mieux valu que cela ne fût pas arrivé; mais elle n'était ni la première ni la dernière qui se trouvait dans le même cas. Et il y avait du moins une consolation: il serait riche plus tard et toujours à même de prendre généreusement soin d'elle et de l'enfant. Du reste, il avait déjà fait preuve de grande générosité. Il donnait à Sidonie et à sa mère à peu près tout l'argent dont il disposait. Vraiment, il ne pouvait pas faire mieux pour le moment. L'accident qui arrivait à Sidonie aurait pu tout aussi bien être l'oeuvre d'un garçon sans le sou, et alors les conséquences auraient été infiniment plus graves. Cette idée était plutôt réconfortante. Et, sans en convenir entre eux, le père et le fils souhaitaient parfois que M. Triphon vînt un peu plus fréquemment les voir, à cause des bons cigares....
XIII
Ainsi se passa l'hiver. Il y eut d'abord des jours sombres, avec de lourds nuages, qui flottaient bas, comme s'ils étaient chargés de boue; puis vinrent la neige et la gelée; puis le dégel, puis encore de très fortes gelées, suivies d'une neige abondante par un vent glacial. Toute la contrée était ensevelie sous l'immense nappe blanche, les maisonnettes semblaient plus petites et prenaient des tons décolorés au milieu de tout ce blanc. La fumée des cheminées était fauve et bistre dans le gris opaque du ciel.
Les gens restaient chez eux, s'acagnardaient aux coins de l'âtre, dans un besoin d'intimité et de bien-être. Les grandes chambres des maisons cossues restaient glacées et sombres; la bonne chaleur vivifiante se gardait sous les solives basses et enfumées des humbles chaumines; et chaque fois que M. Triphon entrait dans la maisonnette de Sidonie, il y goûtait une sorte d'intimité douillette qui n'existait pas chez ses parents et qui l'y retenait comme une longue et douce caresse. Il aurait bien voulu y rester toujours, la pipe aux lèvres, Kaboul roulé en boule à ses pieds, les jambes allongées vers la flamme dansante de l'âtre, où ses yeux suivaient des pensées pleines de charme, l'esprit bercé par le tambourinage léger des bobines, qui rebondissaient sur le carton glacé des coussins de dentellière. Il eût voulu y vivre, toujours, toujours, simplement et humblement, comme eux vivaient; il eût voulu partager leur frugal repas du soir, s'amuser doucement au bavardage des jolies filles, puis y dormir devant le feu, avec Sidonie dans ses bras. Pourquoi cela ne se pouvait-il pas? Pourquoi ne pouvait-il rester là, simplement et naturellement, comme Kaboul et Minou, d'abord des ennemis farouches, et maintenant des amis inséparables, enroulés ensemble sur les dalles, devant la bonne chaleur du feu? Ils s'y endormaient comme des êtres humains et M. Triphon contemplait ce spectacle en souriant, presque avec une pointe de jalousie.
La vieille horloge, droite et raide comme une aïeule desséchée dans son coin, comptait de son tic-tac lent et monotone ces instants de reposant bonheur qui s'égrenaient dans le néant. Le rouge de la flamme se reflétait en danses capricieuses sur les cuivres luisants et les étains ternis le long des murs; le plafond bas aux solives brunes était comme une cuirasse de protection et de sécurité, qui ne laissait rien entrer de l'inclémence du dehors, ne laissait rien échapper du charme et des délices du dedans. Parfois il se sentait là comme sur une île bienheureuse, seule au milieu d'une mer mauvaise, gonflée de périls.
Car, chaque fois, il y avait risque pour lui à s'y rendre, et risque aussi à s'en retourner. La neige rendait les nuits trop claires; chaque silhouette se détachait avec une inquiétante netteté. Il était presque impossible qu'on ne l'aperçût pas quelque soir. Avec les jours plus longs, le danger grandissait. Comment s'arrangerait-il lorsque, le printemps et l'été venus, les gens restaient parfois, jusque tard dans la nuit, à prendre le frais devant leur porte? Problème qui lui paraissait insoluble et auquel il préférait ne pas penser encore.
XIV
Un soir qu'il était assis là, comme de coutume à fumer sa pipe, auprès des dentellières, des pas lents résonnèrent au dehors, sur le dallage de briques le long du mur. Puis quelqu'un secoua la neige de ses sabots et des doigts discrets frappèrent doucement à la porte.
--Mon Dieu! Qui ça peut-il être! s'écrièrent les jeunes filles inquiètes.
Bien sûr, ni le père, ni Maurice. Ce n'était pas encore leur heure et ils ne frappaient pas à la porte pour entrer.
--Continuez votre travail; j'irai voir, dit la mère, elle-même troublée.
Elle alla vers la porte. Les bobines, un instant arrêtées, recommençaient à tambouriner tout doucement.
--Qui est là? cria-t-elle d'une voix aigre.
--C'est moi, Ivo, répondit du dehors une voix enjouée.
--Mon Dieu! C'est Ivo, notre voisin. Vite, M. Triphon, cachez-vous dans la chambre! dit Sidonie à voix basse.
M. Triphon se leva d'un bond, entra dans là chambre. Mais il en ressortit aussitôt, pour prendre Kaboul, qui était resté endormi devant le feu. Au même moment, la mère ouvrait la porte et Ivo, en entrant, se trouva nez à nez avec M. Triphon. Les yeux de la mère s'écarquillèrent d'angoisse et les jeunes filles ne purent réprimer un léger cri.
Ivo, qui entrait en souriant, était le petit teilleur de lin d'à côté, que M. Triphon voyait chaque soir en passant, dans son réduit poussiéreux, en train de se démener sur sa planche à bascule en fredonnant une chanson, comme s'il ne travaillait que pour son plaisir. Ainsi que tout le monde au village, il connaissait bien M. Triphon, et une stupéfaction profonde, mêlée de gêne, parut sur ses traits, quand il le vit là, d'une façon aussi soudaine et inattendue. Un instant, il se figea dans une immobilité complète, bouche bée et les yeux ronds, puis il eut un mouvement comme pour déguerpir. Il se ressaisit néanmoins, prononça d'une voix timide un «Je ne dérange pas», puis s'avança d'un pas hésitant. Des flocons de neige restaient collés à sa casquette et ses épaules; et, à le voir là, saupoudré de blanc par-dessus la couche de poussière jaunâtre qui le couvrait des pieds à la tête, avec ses petits yeux bleus rieurs et sa barbe jaune où la neige fondante faisait scintiller de menues étoiles d'argent, il faisait penser à un drôle de bon petit saint Nicolas pour rire, descendu, au grand plaisir des enfants, des froids nuages sur la terre. Après un «Bonsoir, tout le monde», il refusa de s'asseoir, parce qu'il n'avait pas le temps. Il sortit une petite bouteille de sa poche et demanda à la mère Neirynck si elle ne voulait pas lui prêter un peu d'huile. Il n'en avait plus et il lui fallait absolument teiller ce soir encore une ou deux bottes de lin.
--Mais oui, mon gars Ivo, mais oui, répondit la mère Neirynck, contente de pouvoir lui rendre service et d'acheter peut-être ainsi sa discrétion.
Elle lui prit des mains la petite bouteille et fut la remplir à la jarre, dans l'arrière-cuisine.
--Je crois qu'il neige, dit M. Triphon, sentant qu'il devait dire quelque chose. Je crains que ça ne recommence à tomber dru, ajouta-t-il avec un regard inquiet vers les volets fermés.
--Oui, n'est-ce pas, m'sieu Triphon, répondit aussitôt le petit teilleur. C'est trop, pas vrai? Faudrait du temps sec à présent.
Les jeunes filles, les joues en feu et agitant fiévreusement leurs bobines, se mêlèrent à la conversation.
--Le pire, c'est pour les labours de printemps, dit Sidonie.
--Oui, surenchérit M. Triphon; et les charretiers donc, avec leurs gros chariots le long des routes. Chaque jour je suis étonné de voir rentrer les nôtres.
--Oui mais, et quand le dégel viendra!... ajouta Ivo d'un ton important.
Les petites soeurs hochaient la tête d'un air grave et tout le monde était d'accord qu'un temps pareil, s'il durait, c'était la ruine. La conversation tournait aux plus sombres pronostics, comme de vieilles gens avec leur crainte enfantine de malheurs imaginaires. On eût dit que M. Triphon était venu chez les Neirynck uniquement pour épiloguer sur ce chapitre sans fin et que tout le reste était sans intérêt pour lui. La mère rentra avec la fiole remplie et la tendit au petit teilleur. Il sourit largement dans sa barbe blonde et se confondit en remerciements, promettant de rendre l'huile sous peu. Ça ne pressait pas, assura la mère Neirynck; et M. Triphon, sortant son étui, lui demanda s'il désirait fumer un cigare.
--Ah! m'sieu Triphon, ça n'est pas de refus, vous savez! répondit le petit teilleur, dont toute la physionomie s'épanouit d'une joie gourmande.
Il riait d'aise, comme un tournesol radieux, dans sa barbe blanche, M. Triphon lui donna trois beaux cigares, avec lesquels il disparut dans la nuit neigeuse, riant tout haut et titubant de joie.
--Il ira raconter qu'il vous a vu; c'est un petit bavard, dit la mère d'un air anxieux en revenant de fermer la porte.
--Je le crains aussi, répondit M. Triphon, la mine très abattue.
Les jeunes filles n'étaient pas aussi pessimistes.
--Il se taira à cause des cigares, pour en avoir encore à l'occasion, dit Sidonie.
Ses petites soeurs étaient du même avis. Il avait intérêt à se taire. Mais la mère demeurait méfiante. «C'est un tel petit bavard!» répétait-elle en hochant la tête; et, pour la première fois depuis qu'il venait là, M. Triphon, inquiet, eut l'impression d'un grand danger immédiat qui menaçait son tranquille et doux bonheur. Il ne s'attarda pas ce soir-là. Il ne se sentait plus en sécurité. Ses adieux à Sidonie eurent quelque chose de triste et d'oppressé, comme s'il ne devait plus la revoir.
Il neigeait à gros flocons quand il se retrouva dehors; et aussitôt il entendit, dans le ronron de l'écoussoir, fredonner le petit teilleur qui s'était déjà remis à l'ouvrage. Un instant il s'arrêta, se demandant s'il ne ferait pas bien d'entrer dire un mot au bonhomme. Après une minute d'hésitation, il résolut de n'en rien faire. Moins on le voyait, mieux cela valait. Il passa sur la pointe du pied, en risquant un regard furtif dans la petite baraque où Ivo, sur la planche à bascule, se démenait dans le bruit et la poussière, en chantant comme s'il trépignait de joie. M. Triphon sourit. Les flocons de neige avaient l'air de voltiger comme des papillons blancs vers la lumière de la grangette; il eut l'impression que là-haut, dans le ciel sombre, travaillaient d'autres teilleurs innombrables. Ils étaient animés par la chanson d'Ivo; et tout cela se fondait en une harmonie étrange, où il y avait de l'allégresse et aussi de la douleur.
XV
Ce fut peu de jours après cette aventure que M. Triphon crut remarquer un changement dans l'attitude des ouvriers de la fabrique à son égard. Ils l'observaient parfois avec un sourire bizarre, énigmatique et Feelken prit pour habitude, chaque fois qu'il l'apercevait, de lancer son «Fikandouss-Fikandouss», à quoi Leo répondait par un «Oooo ... uuuu ... iiii» rugissant. Les autres riaient: Free, immobile, perdu dans ses pensées, devant les pilons rebondissants; Berzeel, parfois bruyant et violent. Ollewaert s'enfonçait dans la bouche une chique énorme, comme s'il allait l'avaler; et même ce Poeteken, d'ordinaire si tranquille et si timide et qui avait fini par épouser «La Blanche», s'oubliait à regarder M. Triphon avec des yeux brillants et vifs, qui semblaient receler un monde de sensations intimes. Pee, tout blanc comme un bonhomme de neige, quittait volontiers ses meules cliquetantes pour se mêler aux choses mystérieuses qui se manigançaient près des pilons et Bruun était constamment derrière l'une ou l'autre porte, à écouter et espionner. Seul, Pierken, comme toujours absorbé par les graves problèmes sociaux qu'il étudiait dans son petit journal, ne s'occupait de rien; et Miel, cette espèce de veau, qui ne comprenait goutte à ce qui se passait, restait là, bouche bée et immobile, à regarder auprès des autres.
M. Triphon devenait chaque jour plus méfiant. Il avait l'impression qu'il se tramait quelque chose contre lui et s'inquiétait de ne rien découvrir. Son instinct l'avertissait de bien se tenir sur ses gardes. Le petit teilleur avait-il bavardé, comme le craignait la mère Neirynck? Savait-on, à la fabrique, qu'il continuait à fréquenter Sidonie et allait chez elle? M. Triphon, désespérant d'élucider le mystère dans la «fosse aux huiliers», chercha à s'enquérir dans la «fosse aux femmes». Il y apprendrait peut-être davantage. Mais là aussi lui fut opposée une attitude à laquelle il ne s'attendait pas. Dès que les ouvrières apercevaient seulement le bout de la queue de Kaboul, les conversations, qui allaient grand train jusqu'à ce moment-là, s'arrêtaient net. Au moment où il entrait, plus un mot; ou bien, ce qu'elles disaient alors était d'une telle banalité que l'on n'aurait pas eu l'idée d'écouter ou de se mêler à la conversation dans le fallacieux espoir d'apprendre rien de sérieux. De même, la façon d'être des charretiers avait changé. Pol faisait de drôles d'allusions lorsqu'il était ivre; et le «Poulet Froid» parlait avec une emphase bruyante de toutes sortes de bonnes choses que pouvaient se permettre les gens riches dans ce monde. Assez souvent Justin-la-Craque et son aide Komèl venaient se mêler à l'entretien; et alors cela devenait fou. Justin racontait des histoires à tomber à la renverse; Komèl y ajoutait un mot de temps en temps, avec ses yeux aqueux d'ivrogne fixés avec un intérêt étrange sur M. Triphon, et son long nez rouge qui semblait rire tout seul dans sa face de suie.
Enfin, à la maison aussi, M. Triphon put s'apercevoir d'un changement, qui y rendait l'atmosphère encore beaucoup plus pesante qu'elle n'était déjà. M. de Beule rôdait par les couloirs et les pièces, gros de rage concentrée, et on voyait bien que sa femme était dans l'abattement et souvent ne savait comment s'y prendre pour n'être pas rabrouée méchamment par son mari. Une sourde irritation suintait des murs; et Sefietje qui, tel un baromètre, annonçait toujours avec exactitude les variations d'humeur de la famille, allait et venait en silence avec des soupirs. Quant à la deuxième servante, Eleken, on ne la voyait presque plus. Dès que son ouvrage était fini, elle allait se cacher on ne savait où; c'est à peine si on entrevoyait parfois un bout de sa jupe, en fuite derrière un mur ou une porte. Quelque chose de très angoissant couvait partout; et, sans rien savoir de précis, M. Triphon ne doutait pas que l'orage ne fût près d'éclater sur sa tête.
XVI
Il éclata, et, bien qu'attendu, plus brusquement et avec plus de violence que M. Triphon n'eût pensé. Il éclata un dimanche soir, au moment où M. Triphon sortait pour aller voir Sidonie.