Chapter 1
LES MEMES, MORIN
MORIN, entrant
Bonjour. (A Hélène qui vient vers lui) Bonjour, madame.
HELENE
Bonjour, monsieur Morin. (Un peu embarrassée) Je vous remercie d'avoir bien voulu vous charger de cette démarche auprès des patrons de mon pauvre mari. J'étais capable de rien. Je suis encore si bouleversée...
MORIN
Je comprends...
HELENE
Mais vous avez bien dit à ces Messieurs que je ne comptais pas tirer profit de l'accident arrivé à mon homme. Si je demande quelque chose, ce n'est pas pour vivre de ce malheur mais parce que je suis sans ressource... J'ai notre petit à élever et je n'ai pas d'ouvrage: il faut que j'en trouve... jusqu'alors je ne travaillais pas au dehors... le père vivait!... Vous leur avez bien expliqué tout ça, n'est-ce pas? Et ils ont compris?... Ils savent bien, eux qui ont de l'instruction!
MORIN, gêné
Oui, je leur ai dit tout ça.
HELENE
Qu'est-ce qu'ils ont répondu?... (Morin se tait, embarrassé. Sans s'en apercevoir, très simplement:) Vous ont-ils chargé de me remettre une petite somme provisoire pour que je puisse me tirer d'affaire en attendant que tout soit en règle et que j'aie trouvé du travail.
MORIN
Non... Je n'ai rien à vous remettre.
DUPONT
Quelle misère! Encore des formalités par là! Ils n'attendent pas pour manger, eux!
MORIN, à Dupont
Ce n'est pas ça... Tout aurait été réglé de suite si les circonstances l'avaient permis... mais voilà... (à Hélène) J'ai parlé pour vous, ma pauvre femme, j'ai bien expliqué quelle était votre situation: malgré toute ma bonne volonté, je n'ai pu rien obtenir...
HELENE, surprise
Parce que?
MORIN
Parce que vous n'étiez pas mariée avec Charbonnier.
HELENE, très bas
Oh!
DUPONT
Qu'est-ce que ça fait? Elle était sa femme tout de même.
MORIN
Il paraît que ça a une grande importance.
HELENE
Parce que je ne suis pas mariée?
MORIN
Oui... légalement, vous ne comptez pas et les patrons n'ont pas à vous connaître. Ils disent que dans ce malheureux accident, vous n'êtes rien, vous!
DUPONT
Ah, les bandits!
HELENE, suffoquée
Rien! Je ne suis rien, moi!... On ne se connaît pas!... Ah!
MADAME PREVOST
Eh bien, en voilà du nouveau!
HELENE, outrée puis s'échauffant
On ne me connaît pas! Mais depuis sept ans, qu'est-ce qui le soignait mon homme? Qu'est-ce qui lui tenait sa maison, lui préparait ses repas, lui raccommodait ses effets, veillait à tout pour qu'il n'eût aucun souci quand il était à son ouvrage?... Ses patrons disent qu'ils n'ont pas à me connaître! Mais s'il partait vaillant au travail, n'est-ce donc pas parce qu'il était tranquille et heureux avec moi?... Sa force et sa bonne volonté leur servaient à ces gens-là et c'est moi qui les lui donnais par mes soins et mes encouragements... (En se frappant la poitrine). Devant la tâche souvent accablante du travail journalier, c'est nous, les femmes d'ouvriers, qui sommes leur joie, leur vigueur et leur soutien! Autant que nos hommes, nous travaillons pour les patrons.
MADAME PREVOST
Ca, c'est vrai! Elle a raison!
HELENE
Hier, encore, au cimetière, dans leurs discours, ils vantaient sa bonne conduite et sa régularité au travail, mais n'était-ce pas moi qui l'empêchais de fréquenter les cabarets en sachant l'attirer et le retenir à la maison?... Mariée légalement ou non, j'ai rempli mes devoirs envers lui, envers son travail, et pendant sept ans, il a vécu heureux entre son fils et moi! (S'attendrissant) Oh, mon petit Charlot, comme on était content de faire de toi un bon ouvrier comme ton père! Les patrons auraient été heureux de te trouver plus tard, d'utiliser les qualités que je t'aurais données tout petit, et ils viennent dire que je ne suis rien!... Ah! malheur!! (Elle tombe assise, près de la table et s'accoude la tête dans ses mains).
DUPONT
Si c'est point une honte!
MADAME PREVOST, à part, à Dupont
Je m'absente, mais je vais revenir dans un moment.
DUPONT
Bon!
Elle sort.
HELENE, les yeux fixes
Ils disent que je ne suis rien! que je ne compte pas!... Ah, les sans-coeur!!
MORIN, s'avançant vers elle, très doux
Ma pauvre femme!... je suis vraiment désolé... mais écoutez-moi. Votre douleur vous égare! Il ne faut pas en vouloir aux patrons et les accuser de mauvaise volonté. Ils ont bien compris que vous étiez quasiment la femme à ce pauvre Charbonnier... ils en ont parlé longtemps ensemble et votre sort les apitoyait bien... même ils ont décidé de payer de leur poche, votre compte chez le boulanger et chez la fruitière...
DUPONT
La belle affaire! On ne leur demande pas l'aumône mais son dû.
MORIN, à Dupont
Ils ne peuvent pas faire plus! Tous les autres ont donné leur livret de mariage... leurs femmes ou leurs ayants droit sont assurés contre les suites d'un accident possible et en cas de malheur, ils toucheraient sans difficultés. (Il montre Hélène) C'est pas la même chose, c'est malheureux! mais elle n'a pas droit, elle!
DUPONT, élevant la voix
Eh bien, et le petit?... le petit Charlot?
MORIN
Hélas!
DUPONT, croisant les bras
Il n'est rien non plus, lui, alors?
MORIN a un geste d'impuissance. Après un silence
Ce pauvre Charbonnier n'y a pas pensé pour après lui... excusez-moi... pour personne c'est son fils. La loi ne le veut pas. Sans cela les patrons... mais ils ne savent pas, eux! Ils ne peuvent pas savoir que c'est à lui, ce pauvre gosse. Qu'est-ce qui le prouve?
DUPONT, violemment
Ils ne veulent pas savoir mais ils savent bien! Ca les embête de sortir l'argent de leur poche! Pourtant ils gagnent assez pour soutenir la veuve et l'orphelin de l'ouvrier.
MORIN
La veuve et l'orphelin! mais tout est là! Légalement, Charbonnier n'a laissé ni veuve, ni orphelin... C'est la Loi, vous le savez bien!
DUPONT
Il n'y a pas de loi dans la misère! il n'y a que des malheureux et quand la loi est incomplète, quand elle augmente la misère, les hommes doivent abolir la loi ou la compléter!... Est-ce qu'à côté du droit légal à une indemnité ne devrait pas s'ajouter le droit moral?... Voici sept ans qu'ils sont ensemble: c'est pas un mariage ça?... Quand des gens mariés se sont quittés pendant trois ans, la loi les divorce de plein droit et quand deux braves gens ont vécu heureux l'un par l'autre, pendant sept ans, la loi ne pourrait pas en principe les marier?--légaliser leur union?
MORIN
Mais pourquoi aussi Charbonnier n'a-t-il pas régularisé sa situation et reconnu son enfant?
DUPONT
Bah! il était heureux, puis il y a pensé trop tard: c'est bien excusable. Si la loi était faite pour tout le monde avec humanité, elle devrait prévoir ces négligences-là et garantir les malheureux qui ont pu se tromper. Le devoir de la société est de protéger tous ses membres sans en excepter aucun. Elle doit compter avec les ignorants et les négligents de façon à les empêcher de devenir leur propre victime. Est-ce qu'il devrait être possible que des gens s'abritent derrière la loi pour escamoter leurs responsabilités!
MORIN
Hélas!... Dans bien des circonstances, la loi est peu juste et ne protège pas l'individu. L'organisation actuelle de la société n'offre pas à chacun la même sécurité et très souvent, ce sont les plus malheureux qui sont sacrifiés aux principes sur lesquels elle s'appuie.
DUPONT
Mais la société est coupable qui permet ça. Si les lois sont mal faites, qu'on les refasse! Qu'elles deviennent justes et équitables! qu'elles protègent au moins les petits contre la voracité des grands! Au lieu de la permettre, qu'elles empêchent l'injustice qui se commet aujourd'hui!... Je ne suis qu'un pauvre ouvrier sans instruction, mais il me semble qu'avec du bon sens, du raisonnement et du coeur, tous ces beaux messieurs qui nous dirigent pourraient faire de meilleures lois!
(Tremblant d'indignation, il donne un grand coup de poing sur la table, Hélène se dresse en sursaut. Elle parle d'une voix triste dont la douceur doit contraster avec la violence des répliques précédentes).
HELENE
Calmez-vous, Dupont, je vous en prie. Tout ce que vous pourrez dire ne servira de rien...
DUPONT, plus calme
Malheureusement!
(Madame Prévost rentre quelques provisions dans les bras, notamment un grand paquet de charbon de bois. En silence elle allume le réchaud et prépare du café).
HELENE
Je comprends, maintenant, quoique ça me révolte encore... La loi est la loi!... Parce que pour aimer un homme, pour le rendre heureux, pour avoir voulu écarter de lui tous les soucis, j'ai négligé de passer par la mairie, cette loi se dresse, aujourd'hui, implacable et sans pitié devant moi... Elle ne pardonne même pas à mon petit gosse, la négligence de son pauvre père. Tous les deux, elle nous condamne sans indulgence et d'autant plus durement qu'on n'a aucun recours contre elle. (Un temps) Mais ça ne m'empêchera pas de faire mon devoir de mère... Je travaillerai. Je chercherai du travail: le monde sera peut-être moins méchant que la loi et moins injuste que les patrons... (à Dupont) Vous m'aiderez, n'est-ce pas, mon brave Dupont, à trouver de l'ouvrage.
DUPONT, ému
Oui sûrement, madame Charbonnier, vous pouvez compter sur moi... On n'est pas riches nous autres, mais on a du coeur.
HELENE, allant à Morin
Et vous, monsieur Morin, je vous remercie encore du mal que vous vous êtes donné... Je vous demande pardon de ma colère de tout à l'heure: dans mon indignation, j'ai peut-être bien dit des choses que je n'aurais pas dû dire.
MORIN, également ému
Ne vous excusez pas, madame. Votre surprise était toute naturelle... Au fond, je pense comme vous. Vous aviez, tout autant qu'une femme légitime, des droits à une indemnité (Il a un geste d'impuissance). Enfin... (après un temps) Je vais vous quitter maintenant.
DUPONT
Vous retournez à l'usine, Morin?
MORIN
Oui, je n'ai pas terminé ma journée.
DUPONT
Je vais vous accompagner un petit bout de chemin, alors.
MORIN
Volontiers!
DUPONT, à Hélène
Je reviens tout de suite Madame Charbonnier.
HELENE
Au revoir, monsieur Morin.
MORIN
Au revoir, (saluant Mme Prévost) Madame Prévost...
Ils sortent. Pendant quelques instant, Hélène garde une attitude accablée. Mme Prévost, en travaillant, la regarde avec pitié.