Part 2
Fut-elle digne de sa dilection? Je crains fort qu’elle ne l’ait entortillé par ses gentillesses dévotes. Psychologue d’une vigilance perçante, Bossuet, en pratique, était un cœur naïf, commode à tromper. Son homme d’affaires, son intendant le grugeaient; pour s’en apercevoir, il attendit l’évidence cuisante de leur malhonnêteté. Son neveu, l’abbé Bossuet, le convainquit trop aisément de son innocence après les fredaines qui firent scandale à Rome; cet intrigant l’induisit à de ridicules démarches dans l’espoir de lui succéder à Meaux. Bossuet se laissa éblouir par des métèques douteux comme «le chevalier Tartare», soi-disant fils du prince des Khaïmakites, par le juif converti, de Veil, et bien d’autres. Il s’abusa longtemps sur Fénelon; Mme Guyon elle-même, tout prévenu qu’il demeurait contre elle, sut passagèrement l’amadouer.
Jusqu’où l’intérêt, la vanité attachaient certaines gens à sa fortune, l’a-t-il jamais soupçonné? Il n’admettait dans son entourage que l’hypothèse du bien. Il aimait à donner sa force, comme une fontaine se répand, partout où quelque passage est ouvert à son abondance.
* * * * *
Nous touchons ici un des sommets de son caractère qu’il conviendra d’explorer plus loin. Bossuet fut bon, très au delà de la commune bonté. Il n’atteignit pourtant pas la charité absolue d’un saint. Les ardeurs excessives répugnaient à son naturel. Une modération innée gouvernait tous ses actes. «La modération des personnes heureuses, pensait La Rochefoucauld, est le calme de leur humeur adoucie par la possession du bien.»
La modération de Bossuet eut certes des causes plus nobles qu’une bonne circulation du sang et la continuité du succès. Il la dut aussi à la sagesse héréditaire de sa race, à la droiture de son entendement. Un esprit qui voit les rapports justes des objets tolère mal que des violences en déconcertent l’harmonie. Une formation sociable, la discipline ecclésiastique assouplirent en lui le sens de la mesure. Cependant modération ne signifie point médiocrité. Bossuet aurait pu se donner pour devise celle que Louis XIV, dans ses _Mémoires_, proposait au Dauphin:
«Il ne faut jamais avoir en vue que des grandes choses, et quoiqu’il faille prendre garde exactement aux plus petites, il ne les faut considérer que dans la vue des plus grandes avec lesquelles elles ont relation.»
Comme Louis XIV, comme son siècle éminemment positif, il considérait, en tout ce qu’il pensait ou entreprenait, les _suites_ et la _fin_.
S’il prêchait, ce n’était point pour les creuses voluptés de la parole; il se proposait de conduire son auditoire à vivre selon ce qu’il enseignait. L’idée tend à l’acte, la connaissance à l’amour. Un livre est une façon d’agir dans le temps et l’éternité. Bossuet, contemplatif par les fins divines de ses travaux, lui qui, les derniers mois de sa vieillesse, se fit relire, _soixante fois_ et plus, l’Evangile de saint Jean, ne produisit aucun ouvrage que n’eût déterminé une circonstance, un devoir présent, la nécessité des âmes. Il écrivait pour accomplir sa mission d’apôtre et d’évêque, pour être un témoin de la vérité. En même temps il étendait, dans l’ordre spirituel, ce labeur exact par où les anciens drapiers s’étaient poussés vers des charges judiciaires et fiscales. L’aune des aïeux devenait, entre ses mains plus fines, un sceptre théologique; au besoin, une férule.
Il était né, on l’a souvent dit, avec les qualités d’un homme d’action. Il discernait en face d’un obstacle le meilleur parti; il le prenait sans se précipiter, mais à l’instant voulu.
«La décision, exprimait superbement Louis XIV, a besoin d’un esprit de maître.» Très jeune, Jacques Bénigne se révéla comme un chef. Au collège de Navarre, en 1649, les bacheliers le choisirent pour le procureur et l’économe de leur communauté. Condé assiégeait Paris; la famine menaçait; Bossuet, afin d’assurer la subsistance de ses camarades, cacha dans la ruelle de son lit quatre sacs de farine.
Prévoyant, moins pour lui-même que pour autrui; car les soucis temporels l’incommodaient; il négligea, autant qu’il le croyait licite, les questions d’argent; il avait horreur de compter. Quand le roi lui eut donné l’abbaye de Saint-Lucien de Beauvais (laquelle valait vingt-deux à vingt-cinq mille livres de revenu), il avouait au maréchal de Bellefonds: «Je n’ai, que je sache, aucun attachement aux richesses; et je puis peut-être me passer de beaucoup de commodités; mais... je perdrais plus de la moitié de mon esprit, si j’étais à l’étroit dans mon domestique.»
Il avait beau ne pas vouloir penser à l’argent, l’argent l’y contraignait par son absence ou sa fuite:
«A l’oreille, prévenait-il Daniel Huet (23 novembre 1675), je n’ai pas touché un sol (de ses honoraires de précepteur, douze mille livres par an).»
Abbé commendataire, il se fera un devoir de défendre son bien, se décidera même à des poursuites contre un garde-chasse indélicat, contre des paysans pillards qui venaient, la nuit, abattre de gros chênes dans ses bois.
A Meaux, lors de ses démêlés avec l’abbaye de Jouarre, il s’obstinera dans un procès pour dix-huit muids de grain que l’abbaye payait depuis des siècles à l’évêché, qu’elle refusait maintenant de payer. L’affaire était mauvaise; il fut débouté comme de juste. Mais il sollicita ses juges, plaida autant qu’un Chicaneau; car, disait-il, «je ne puis pas donner le bien d’autrui ni faire perdre à mes receveurs ce qui leur est dû».
Pour lui-même, il aima la pauvreté; il se déchargea sur son intendant du soin de ses revenus; il lui confiait jusqu’aux sommes mises en réserve pour les charités qu’il faisait. Ce fripon les lui rognait, sous prétexte que le nécessaire manquerait à l’évêché. Le prélat se résignait ordinairement; mais si l’hôpital de Meaux était en cause, il se rebiffait: «J’aimerais mieux tout vendre», se récriait-il.
Avant de tout vendre, il laissait acheter des meubles, des tapisseries. Il se plaisait à embellir ses jardins; l’orangerie, à sa mort, logeait soixante-neuf orangers, trois grenadiers, vingt-quatre caisses de jasmins, seize lauriers-roses. Dans le parc de Germigny, par une méthode savante qu’il tenait du fontenier de Condé, les jets d’eau se multipliaient.
Qu’on ne recherche pas en ces opulences l’élément de fantaisie propre à toute âme d’artiste. Son rang lui semblait l’exiger. Il sied à un évêque d’avoir de beaux parterres, comme de porter un beau rochet. Sa table, qui paraîtrait aujourd’hui d’une folle profusion, restait, pour son époque, simplement honnête. Bourguignon de vieille souche, pouvait-il ne pas discerner les bons vins? Ceux qu’il préférait étaient des vins nerveux et forts, parce qu’il en recevait pour son travail une chaleur exaltante: «Si vous vous portez bien, nous nous portons bien aussi, moyennant les huîtres en écaille, le Volnay et le Saint-Laurent.»
Il suivait son goût natif en tant que les convenances le justifiaient. Chacun de ses actes se rangeait à son juste plan. La souplesse de ses aptitudes lui permettait de concilier des occupations très distantes.
Pendant son séjour à Metz, n’allons pas le croire tout absorbé par ses disputes avec les ministres huguenots ou les rabbins. Il s’employait à mettre de l’ordre dans le chapitre en discorde, dans des couvents en désarroi. Condé, maître de Stenay, exigeait des Messins, pour ne pas les rançonner, dix mille livres de sauvegarde. Voici le grand archidiacre qui s’en va, précédé d’un tambour, muni de passeports comme en une ville ennemie, négocier avec le prince un accommodement; et il rapporte une réponse qui contentera l’assemblée des trois Ordres.
Il organise à Metz une mission. Ces messieurs de Saint-Lazare vont arriver en plein hiver lorrain. M. Bossuet doit réunir pour eux des lits, des matelas, des draps, des couvertures, du linge de table, des plats, de la batterie de cuisine. Il en trouve; il trouve des cuisiniers; mais ceux-ci demandent «quarante sols par jour», prix excessif pour Metz, ce dont il se plaint avec simplicité (lettre du 1er février 1658).
Une brèche s’est faite dans la digue de Wadrineau. Un des bras de la Moselle est à sec; les moulins, à l’intérieur de la ville, ne tournent plus. L’assemblée des trois Ordres charge le grand archidiacre d’examiner le plan de réfection, de répartir le surcroît d’impôts exigé par la dépense, de surveiller les travaux.
Se mettre à tout, c’est un apanage de l’intelligence française. Devant aucune tâche, Bossuet ne se trahira inférieur, si loin qu’elle paraisse de son œuvre essentielle.
A Meaux, il conseillera financièrement la Mère le Picart aux abois, réduite, pour sauver la Visitation, à des emprunts scabreux, certaine de ne pouvoir jamais rembourser.
Il exposera au Roi que la trésorerie serait plus à son aise, s’il faisait percevoir lui-même, et non par les fermiers, les impôts indirects.
Sa modération le préserva d’être en rien l’homme d’une secte ou d’une cabale. Il n’a jamais été janséniste; les cinq propositions fameuses, il les reconnaissait dans le livre des Jansénius et déclarait qu’elles en sont «l’âme»; mais le laisser-aller des casuistes l’indignait: «Ceux-là, opinera-t-il, ferment la porte du Ciel qui la font trop large; et ceux-là aussi qui augmentent les difficultés et les fardeaux et dont la dureté rend la piété sèche et odieuse.»
Cependant il aimait les _Provinciales_ (c’est un des rares livres français qu’il recommande). Sa morale ferme et carrée le mettait plus près de Port-Royal que des laxistes.
Lorsque la vieille Mère Angélique Arnauld, en 1665, après huit ans de résistance au formulaire, fut arrêtée, l’archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, l’engagea fortement à s’entretenir avec l’abbé Bossuet: «Voyez-le; c’est un homme savant, le plus doux du monde et entièrement comme il vous faut; car _il n’est d’aucun parti_.»
S’il eut prise sur les protestants, il le dut à cette bénignité engageante, non moins qu’à sa vigueur de controverse. Au lieu de leur faire sentir en d’âpres chocs par quoi l’orthodoxie les repoussait, il leur expliquait ce qui devait les en rapprocher. Dans ses débats avec eux, il ne s’écarta jamais de cette méthode sincère: une discussion entre honnêtes gens sur le terrain du sens commun et de principes incontestables. Sa charité nous livrera, mais non toute seule, le secret de sa pondération. Il répugnait à la violence, parce qu’il la jugeait stérile. Il voyait trop nettement les complexités humaines pour croire qu’en tuant les hérétiques on extermine l’hérésie. Une réflexion capitale, dans une lettre à Mme d’Albert (26 décembre 1691) ouvre le fond de cette prudence: «C’est une des conditions de l’homme de mêler les choses certainement bonnes avec d’autres qui peuvent être suspectes, douteuses, mauvaises même, si l’on veut. Si, par la crainte de ce mal, on voulait ôter le bien, on renverserait tout, et on ferait aussi mal que celui qui, voulant faucher l’ivraie, emporterait le bon grain avec elle.»
Evangélique dans sa source, la sagesse de Bossuet s’est affermie par la soumission à l’expérience. Quand les problèmes sont embrouillés, il veut qu’on tienne avec force «les deux bouts de la chaîne», autrement dit, qu’on ne perde jamais de vue d’où part la certitude, où elle se termine. Le libre arbitre est une évidence interne, irréfutable; Dieu, d’autre part, est tout-puissant. En quel nœud sont jointes ces deux vérités, la raison s’y perd; nous n’en sommes pas moins assurés qu’elles se joignent.
Le Saint-Siège a des suprématies primordiales, d’ordre divin; en même temps, l’Église gallicane jouit de privilèges que justifient une possession séculaire et tous les services rendus par la France aux Souverains Pontifes. Bossuet ne sera ni ultramontain, ni gallican fanatique; il met sur les deux plateaux de la balance les droits, tout inégaux qu’ils peuvent être, de l’un et de l’autre, et il entend conserver l’équilibre.
Ce n’est pas qu’il incline aux compromis, aux mezzo-termine. Dès que l’intégrité de la foi, de la tradition et de la morale lui semble en péril, plus de ménagement. Il n’hésitera pas, contre son intérêt, à requérir du Pape la censure d’un livre du Cardinal Sfondrate, dont la thèse sur les enfants morts sans baptême démentait la terrible doctrine de saint Augustin.
Il avait fréquenté, dans sa jeunesse, les théâtres; peut-être les tirades amoureuses des tragédies à la mode l’avaient-elles troublé quelquefois. Un écrit du théatin Caffaro, timide défense de l’art profane, tombe sous ses yeux rigoristes; il le bouscule durement.
Déchaîné contre Fénelon, il presse l’adversaire jusqu’à ce qu’il le voie hors de combat. Si M. de Cambrai n’était condamné, même (ce qu’il n’obtint pas) noté comme hérétique, tout serait perdu. Dans cet emportement, il croyait servir la pure ardeur de sa foi; quelle part y prenaient son imagination, sa véhémence guerrière, il n’en avait aucune idée.
Evêque, il sut défendre, à l’occasion, son autorité par la rigueur. L’abbesse de Jouarre, Henriette de Lorraine, acharnée à maintenir son «exemption», était en révolte contre lui. Ayant épuisé «les voies douces et amiables», M. de Meaux se présente, mitre sur la tête, crosse à la main, devant la porte close de l’abbaye. On verbalise, on résiste. Il recourt au bras séculier, n’hésite pas à faire crocheter le couvent. Les ouvriers commencent leur travail; on ouvre enfin; la cloche, sur son ordre, sonne le chapitre. La plupart des religieuses, sauf la Prieure (l’abbesse était absente) viennent se jeter à ses pieds, lui demandent protection et bénédiction.
Mais voici où la bonhomie de son caractère suit de nouveau sa pente. Fénelon une fois déconfit, Bossuet aurait voulu se réconcilier; des ouvertures discrètes furent tentées; M. de Cambrai les repoussa.
Au surplus, les bienséances de la cour l’engageaient en de soudaines concessions. Le Dauphin l’entraîna, un soir, au spectacle d’un opéra. Cinq ans après avoir frappé Molière d’un anathème en déclarant que ses pièces «sont pleines d’impiétés et d’infamies»..., que la corruption s’y voit toujours défendue et plaisante, et la pudeur toujours offensée ou en crainte d’être violée par les derniers attentats, il consentit à voir jouer, chez le duc du Maine, le _Misanthrope_; en 1703, à Clagny, chez la Duchesse du Maine, il vit jouer _Tartuffe_; et l’on n’imagine guère qu’il bouda contre les acteurs, faisant grise mine en ascète morose; il avait beau «ne rien tant détester que l’esprit de moquerie», il dut rire de bon cœur aux endroits risibles.
Comment ne pas le reconnaître? L’entregent d’une société polie, l’air du monde dont Bossuet, dès son adolescence, respira la mollesse, devait, sans énerver ses principes, restreindre sa liberté de contradiction. Il l’avait dans la chaire, beaucoup moins à Versailles et en face des grands.
Son naturel, d’ailleurs, n’était pas exempt de contrastes. Cet homme si raisonnable, d’une humeur si parfaitement égale, cédait parfois aux défaillances de sa sensibilité. Lorsqu’il s’agenouilla auprès d’Henriette agonisante, il sanglota, s’évanouit. Ce fut la princesse elle-même qui dut rendre au prêtre son sang-froid: «Je vous ai, Monsieur, dit-elle, envoyé quérir, non pour m’attendrir, mais pour me consoler dans l’état où je suis.» Quand elle eut expiré, après lui avoir fermé les yeux, il fut encore pris d’une syncope.
Un an avant de mourir lui-même, torturé, depuis plusieurs mois, par la pierre, au moment où il se vit menacé d’une opération cruelle, il s’affola.
Ces faiblesses peuvent, en apparence, le diminuer; elles le mettent plus près de nos vies contradictoires; elles expliquent pourquoi il pénétra, d’un regard incisif, dans l’abîme des communes misères.
Et ne semblons pas oublier que Bossuet, par un don splendide, mais dangereux, en raison aussi de son ministère apostolique, fut constamment un orateur. L’orateur, pour exercer sa puissance de persuasion, s’adapte au milieu qui va l’entendre. L’orateur politique s’adapte même jusqu’à s’asservir aux préjugés de la foule; il la conduit en se laissant mener par elle. Le prédicateur peut dominer son auditoire. Cependant, Bossuet confesse dans un sermon: «Ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs.» Il sent la limite passé laquelle une admonition révolterait «les oreilles délicates» de la cour. Saint Jean-Baptiste, dans le désert, était libre d’apostropher les Pharisiens, de leur crier: «Race de vipères!» Chez le roi Hérode son: _Non licet_ devait suffire à le rendre intolérable; on est peu surpris qu’Hérodiade ait exigé la tête de ce fâcheux. Telle allusion voilée de Bossuet aux désordres de Louis XIV suppose autant de courage peut-être que les clameurs du prophète Nathan contre David adultère. Mais, à contraindre sans cesse la franchise d’un sentiment, on l’amoindrit. On en ferait quelque chose de semblable à ces arbres du Japon, forcés de vieillir, comme des nains, dans un pot. Un ordre social trop bien réglé favorise mal l’expansion des grands caractères. Celui de Bossuet atteignit la grandeur permise à son époque; il se garda de la dépasser.
Enfin, étant par-dessus tout homme d’Église, il participa aux bons et aux médiocres effets de la discipline ecclésiastique. Elle est une merveilleuse formatrice des vertus intimes; mais elle habitue davantage à l’obéissance qu’aux hardiesses des énergies. Etablis au pouvoir, des évêques, des moines ont été des politiques intrépides; mais, trop souvent, le prêtre, vis-à-vis des puissances régnantes est désarmé par le pli de la soumission. Bossuet fut atteint de cette timidité; il n’osait pas discuter, même intérieurement, les décisions souveraines du Roi. Il se tut, quand Louis XIV révoqua l’édit de Nantes; avec toute la France, il accepta une mesure qui renversait pourtant sa méthode de conversion. En conscience, il approuva, incapable d’opposer une voix discordante aux louanges unanimes.
Ces petitesses-là sont nécessaires à évoquer, si nous voulons le bien définir; car nous n’avons qu’esquissé les contours de sa physionomie; nous sommes à peine entrés dans son âme qui est une âme grande assurément.
II
SA FOI
Je me suis, un instant, demandé si, dans la pénétration graduelle du personnage, il fallait mettre son génie avant sa foi ou plutôt sa foi avant son génie. Son génie semble plus congénital, plus adhérent à son être; la foi étant une pure largesse divine, je peux supposer un enfant qui aurait apporté en ce monde les facultés de Bossuet, mais qui n’aurait pas eu la foi. Néanmoins, appliquée à Bossuet tel qu’il fut, l’hypothèse recule aussitôt dans les régions de l’absurde: sa foi commande son génie, elle en pénètre toutes les puissances; elle est le sang de ses veines, la moelle de ses os. Bossuet, non catholique, ne serait plus Bossuet.
De même, il est licite de l’imaginer, s’il avait manqué sa vocation, en robe écarlate de conseiller au parlement, rubicond et gai sous une perruque luxuriante; ou, comme son aïeul paternel, la poitrine bombée d’une cuirasse, et tenant, au lieu d’une crosse, une pique. Mais, si peu qu’on ait vécu avec M. de Meaux, l’idée paraît carnavalesque. Bossuet fut de ceux qui naissent invisiblement enveloppés d’un surplis; destiné à la cléricature et au sacerdoce, dès la minute où sa mère le conçut. Sa mère, en le vouant à Dieu, son grand-père en l’accueillant sous la devise d’un verset prophétique, ne faisaient que transcrire un appel d’éternité. Une mission impérative exigeait sa venue en son siècle, sa parole d’apologiste, ses exemples d’évêque.
Toute mystérieuse que peut être la foi--dans une famille croyante, des enfants élevés d’une manière identique l’ont très inégalement--Jacques Bénigne tint la sienne comme un héritage de la double lignée qu’il glorifiait. Une foi simple, absolue, sérieuse et lucide, gouvernant l’intime de la vie quotidienne; une foi non abstraite, mais parlante dans les images du Christ, de la bienheureuse Vierge et des Saints.
A huit ans, la tonsure faisait déjà de lui un clerc; son père, quittant Dijon pour Metz, l’avait confié, ainsi qu’Antoine, aux bons soins de l’oncle Claude. Mais Jacques Bénigne, à treize ans, se vit pourvu d’une prébende, d’un canonicat au chapitre de Metz. Le voilà donc, à l’âge où d’autres reçoivent encore le fouet, dignitaire clérical en herbe. Quoi d’étonnant, puisque les chanoines de Metz, cédant au désir d’Henri IV, avaient élu tout d’une voix pour évêque un enfant de six ans, Henri de Bourbon, fils naturel du roi!
Mais Jacques Bénigne considérait en son avenir ecclésiastique autre chose qu’une prébende et des honneurs précoces. Tandis qu’il faisait, chez les Jésuites, ses humanités, il trouva dans le cabinet de son oncle une Bible. Il osa l’ouvrir et rencontra une page d’Isaïe; ce qu’il lut le transporta; il eut la révélation d’un monde.
Quand même il restera fidèle à l’antiquité profane, sachant par cœur jusqu’en sa vieillesse des chants de l’Iliade et des odes d’Horace (les comédies d’Aristophane sont indiquées sur l’inventaire de sa bibliothèque), la Bible sera son livre nourricier, le livre unique.
Il la lut d’abord en poète; des images fortes et sublimes, des essors d’éloquence, c’est ce qu’il en dut retenir. La couleur fondamentale des métaphores, chez ce Français du XVIIe siècle, vient des prophètes de la Judée. Son imagination transpose tout ce qui est moderne en le confrontant avec des faits ou des sentences bibliques. Bien que les livres sacrés fussent alors mêlés, comme ils ne le sont plus, au courant des pensées familières, Bossuet manifeste une sorte de dédoublement anormal: il vit à la fois avec son temps et avec le temps d’Abraham ou de Judas Macchabée; il se réfère aux hommes et aux femmes de la Bible comme s’il les avait connus. L’Ancien Testament lui est aussi proche que le Nouveau. Ces réminiscences et ces analogies s’insèrent dans ses sermons, sans qu’il les cherche, presque à son insu. Un livre, à cet égard, surprenant, c’est la _Politique tirée de l’Écriture Sainte_. Pour avoir, durant trois cents pages, soutenu avec une telle aisance le parallèlisme des exemples tirés de l’histoire juive et des leçons modernes qu’ils impliquent, il fallait un prodigieux maniement des textes scripturaires, mais surtout la foi visuelle à leur permanente efficacité.
Bossuet ne s’arrêtera pas à lire les Psaumes en chrétien dévot, ni en hébraïsant, ni en exégète; c’est le Verbe de vie qu’il boit à la source; le Christ est l’Alpha, l’Oméga du passé comme de l’avenir humain. Pas un verset, pas un mot de l’Ancien Testament qui ne préfigure le Christ; et s’il ouvre l’Evangile, c’est le Christ même qu’il écoute à genoux:
«Une seule parole de l’Evangile a plus de pouvoir sur nos âmes que toute la véhémence et toutes les inventions de l’éloquence profane.»
Mais l’homme qui s’enivre de la Bible à l’aventure s’expose aux égarements visionnaires ou aux folles interprétations. Bossuet ne semble jamais avoir couru ce danger. Malgré son intimité avec les Prophètes, sa foi restera médiocrement apocalyptique; elle sera moins encore conjecturale, car elle ne s’avance qu’appuyée sur l’autorité de la tradition, sur le sens commun, sur la scolastique. Un élément intellectuel y pondère les élans du cœur; et c’est ainsi qu’elle devait être pour se conformer à son objet:
«La vie de Dieu, déclare-t-il, n’est que raison et intelligence; le Fils de Dieu procédant de cette vie et de cette intelligence, il est lui-même vie et intelligence.»
Nous reconnaissons ici le principe de saint Thomas: «L’acte d’intelligence, en Dieu, est identique à sa substance.» Comprendre est donc la fin de l’homme, puisqu’il tend à Dieu.