Bossuet

Part 1

Chapter 13,678 wordsPublic domain

ÉMILE BAUMANN

BOSSUET

PARIS BERNARD GRASSET 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61

DU MÊME AUTEUR

LES GRANDES FORMES DE LA MUSIQUE (Albin Michel, éditeur). L’IMMOLÉ (Bernard Grasset, éditeur). LA FOSSE AUX LIONS (Bernard Grasset, éditeur). TROIS VILLES SAINTES (Bernard Grasset, éditeur). LE BAPTÊME DE PAULINE ARDEL (Bernard Grasset, éditeur). L’ABBÉ CHEVOLEAU, CAPORAL AU 90e D’INFANTERIE (Perrin, éditeur). LA PAIX DU SEPTIÈME JOUR (Perrin, éditeur). LE FER SUR L’ENCLUME (Perrin, éditeur). JOB LE PRÉDESTINÉ (Bernard Grasset, éditeur). L’ANNEAU D’OR DES GRANDS MYSTIQUES (Bernard Grasset, éditeur). SAINT PAUL, édition courante (Bernard Grasset, éditeur). SAINT PAUL, édition illustrée, in-4º couronne (Bernard Grasset, éditeur). LE SIGNE SUR LES MAINS (Bernard Grasset, éditeur). INTERMÈDES (Bernard Grasset, éditeur). MON FRÈRE LE DOMINICAIN (Bernard Grasset, éditeur). LES CHARTREUX (Bernard Grasset, éditeur).

_Hors commerce_

HEURES D’ÉTÉ AU MONT SAINT-MICHEL (avec des gravures sur bois de René Pottier).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: HUIT EXEMPLAIRES SUR PAPIER MADAGASCAR, NUMÉROTÉS MADAGASCAR 1 A 5 ET I à III; CINQUANTE-SIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 50 ET I à VI; DEUX CENT QUARANTE EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ OUTHENIN CHALANDRE, NUMÉROTÉS ALFA 1 A 220 ET I à XX; ET DIX-SEPT EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE, TIRÉS SPÉCIALEMENT POUR LES BIBLIOPHILES DU NORD ET NUMÉROTÉS 1 A 15 ET I et II.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays, y compris la Russie.

_Copyright by Bernard Grasset_, 1929.

A LA MÉMOIRE AUGUSTE DU CARDINAL MERCIER

_AVANT-PROPOS_

_Aujourd’hui donc, mon grand Bossuet, je m’installe en face de vous pour vous peindre. Oh! ce n’est pas le portrait du Louvre que je vise à recommencer. Trop de générations connurent en vous un évêque d’apparat, le porte-parole des pompes royales, le docteur des solennités. Moi-même, dans le vieux temps, écolier à la souple mémoire, quand je récitais sans une faute la bataille de Rocroi, c’est ainsi que je vous voyais, imposant comme la coupole de l’Institut. Vous seriez seulement cela, le plus haut orateur des siècles monarchiques, nous aurions lieu d’être fiers de vous; quelles princesses mortes, quels hommes de guerre ou de loi eurent, en aucun royaume, pour célébrer leur néant, une voix égale à votre voix? Quelle assemblée de prélats s’ouvrit par un discours comparable au vôtre sur l’unité de l’Église?_

_Mais ces gloires officielles ne furent, au long de votre carrière, que des accidents. Dès ma jeunesse, j’ai discerné la puissance intime de votre parole, y prêtant l’oreille comme, dans le calme d’une cathédrale, on écoute le balancier de l’horloge, au rythme égal et fort. Elle rendait pour mon âme un son d’éternité. Votre sagesse maîtrisait mon esprit volage. Vos rigueurs gourmandaient mon indolence. Personne n’a su, comme vous, me faire sentir la contradiction--où je suis encore--de vouloir être au monde et à Dieu._

_Maintenant, après avoir lu et relu votre œuvre, je pénètre mieux que jamais la santé de votre intelligence, l’énergie de votre foi, ce qui dure en vos principes, ce que votre vie eut d’admirable, votre bonté, votre bonhomie._

_Je ne viens pas, néanmoins, mettre à vos pieds un tableau d’apothéose. Si les morts acceptent de nous autre chose que des prières, c’est qu’on dise d’eux la vérité. Vous la serviez, la vérité, par-dessus tout. Vous l’exigiez d’autrui, vous l’exigez mille fois plus, à présent que vous en possédez l’évidence. Si je cachais vos points faibles, vous auriez peine à me pardonner._

_Au reste, que vous importe le jugement d’un homme et des hommes? Vous donniez déjà peu d’estime aux livres profanes; sans doute, là où vous êtes, vous paraissent-ils infiniment misérables. Celui-ci, j’éprouve quelque honte de vous le présenter. Je crains de l’avoir entrepris davantage pour mon plaisir que pour la gloire de Dieu et l’honneur de votre nom; et tenter d’enclore en trois cents pages une expression de votre génie, autant faire tenir le globe d’une mappemonde dans un dé à coudre. Je sais bien que vous avez dit: «C’est l’effet d’un art consommé de réduire en un petit tout un grand ouvrage.» Mon art se gardera d’une telle présomption; mais son audace n’aura pas été vaine s’il dispose à vous comprendre ceux qui vous ignorent ou vous méconnaissent. Et puis, en crayonnant votre portrait, je me sens plus près de vous. Cette raison me dispense d’en chercher d’autres; car je me souviens de votre mot_:

«_J’aime parce que j’aime; j’aime pour aimer._»

I

LE CARACTÈRE DE BOSSUET

L’histoire véridique d’un homme ressemblera toujours à celle d’une maison: pour qu’il soit ce qu’il est, on a dû lui choisir un sol, y creuser des fondations, établir les assises de sa structure. Un récent historien du Pape Pie X consigne ce petit fait précieux dans son ingénuité; quand Giuseppe Sarto devint évêque de Mantoue, il alla voir à Riese sa vieille mère, lui montra son bel anneau pastoral. La bonne femme regarda l’anneau, puis toucha l’alliance d’argent qu’elle portait à la main gauche:

--C’est vrai qu’il est beau, Giuseppe, _mais tu ne l’aurais pas, si moi, je n’avais pas eu celui-ci_.

Dans notre condition terrestre, le spirituel, pour agir, a besoin du temporel. Parce que les germes d’une vie existent, l’âme peut les _informer_.

Mais un homme tel que Bossuet, dont les origines se laissent suivre un peu loin, nous livre en ses ascendances une préparation de lui-même. Comme son œuvre rendra témoignage à la loi de continuité, sa personne achevait les vertus et les meilleures ambitions d’une race.

Il n’est pas superflu d’apprendre que les Boussuet, au XVIe siècle, étaient à Seurre, en Bourgogne, marchands drapiers. Leur logis à combles aigus montre encore l’inscription: _fait en 1555_. Leur devise avait fière allure: Autour d’un cep rugueux, les mots: _Bon bois Bossuet_. L’activité méthodique de Bossuet sera d’une autre étoffe; elle continuera cependant la discipline des ancêtres.

Sa famille s’était élevée d’un mouvement tranquille et sûr, ainsi qu’il convenait à des bourgeois honorables, ayant l’esprit d’épargne et de suite, pieux autant que laborieux. Dès 1517, Etienne Bossuet, échevin, puis _maîeur_ de la ville, se voyait qualifié de «noble homme». Entre la vente du drap et la noblesse de robe, les charges municipales avaient fait la transition. Les Bossuet eurent un blason modeste, d’azur à trois roues d’or.

Vers le milieu du XVIe siècle, Antoine Bossuet, bisaïeul de Jacques Bénigne, quitta Seurre pour Dijon; il y remplit l’office d’auditeur à la chambre des comptes. Lui et son beau-père Claude Bretagne, conseiller au parlement, se maintinrent, pendant la Ligue, loyalement au service du roi. Ils avaient «les fleurs de lys gravées bien avant dans le cœur».

Son grand-père maternel, Claude Mochet, lequel était avocat, prit l’épée au fort des guerres civiles; à la journée d’Arques, il menait une compagnie «de piquiers en cuirasse»; il commanda pour le roi la place de Saint-Jean de Losne. Ensuite, il remit son chaperon et sa robe d’avocat, revint plaider «au pied des bancs fleurdelisés».

Bénigne Bossuet, son aïeul paternel, contraint par ses affaires à des voyages, déclarait dans une lettre à l’un des siens:

«J’aime d’estre dans ma petite famille; je me plais dans mon petit travail: je souffre d’estre si longtemps privé de ces contentements et de celuy de vous revoir.»

Lui aussi dut se battre en 1630, réprimer l’émeute des Lanturelus, des vignerons furieux au bruit que les _aides_ seraient imposées à la Bourgogne, vociférant: Vive l’empereur! Il sauva du pillage et des incendiaires le quartier de Saint-Jean où les Bossuet avaient leur maison.

Hérédités chicanières. Hérédités batailleuses. Fidélité royaliste. Douceur des liens familiaux. Attachement pur à la foi catholique. Patrimoine de braves gens accru d’âge en âge. Quand Bossuet, louant Michel le Tellier, définit le magistrat exemplaire, ferme, digne, équitable, soucieux du bien public, attentif aux gémissements des plaideurs, bon plutôt qu’inflexible, il se souvient de ses proches, d’Antoine de Bretagne, premier président au parlement de Metz, de son père qui siégeait là comme conseiller.

Dans l’intérieur des Bossuet, le ton devait être grave, éclairci par la gaillardise bourguignonne, mais avec une piété sérieuse. Le jour où vint au monde Jacques Bénigne, septième enfant de Marguerite Mochet, le 27 septembre 1627, Bénigne Bossuet, l’aïeul paternel, sur le registre où il notait en latin les événements domestiques, inscrivit, par une intuition étonnante, ce verset du Deutéronome:

«Le Seigneur l’a conduit partout; il l’a instruit, il l’a gardé comme la pupille de son œil.»

Elle paraît fort humble, dénuée d’apparence, la maison natale de Bossuet, au coin d’une longue place, vis-à-vis la muraille enfumée de l’église Saint-Jean. Mais fut-ce vain pour lui d’avoir ouvert ses yeux sur le fenestrage à meneaux d’un vitrail, d’avoir été réveillé par des carillons, dans des odeurs d’encens?

Cette église, refaite au XVe siècle, abrite des tombeaux d’évêques singulièrement vénérables, celui de son fondateur, saint Urbain, sixième évêque de Langres, mort en 375, celui de saint Grégoire, seizième évêque de Langres, vers 506, qui fonda l’abbaye de Saint-Bénigne à Dijon. Avant de s’initier à la tradition chrétienne, Bossuet en reçut le contact obscur, comme un souffle venu du fond des temps.

La ville aussi fut son éducatrice inconsciente. Il devait, jusqu’à sa quinzième année, en respirer l’air vif, d’une légèreté piquante, pour ainsi dire, intellectuelle. La richesse flamande de l’art bourguignon, tempérée par le goût français, ne serait pas difficile à retrouver dans son éloquence. Il aimera les métaphores inspirées de l’eau; n’est-ce pas une réminiscence d’un pays nourricier d’eaux jaillissantes où les rivières courent même souterraines?

Ces traits génériques, ces harmonies enveloppantes, on les délimite sans effort. Quelque chose de plus immédiat nous échappe: la physionomie personnelle du père et de la mère de Bossuet.

L’un et l’autre sont mystérieux comme, sur les volets d’un triptyque, ces donateurs qu’on voit de profil, à genoux, les paumes jointes, les lèvres closes, absorbés, presque absents. Bénigne Bossuet, substitut au Parlement de Dijon, accepta d’être conseiller à celui de Metz, où «il blanchit dessus les fleurs de lys et vieillit dedans l’escarlate». Après y avoir siégé trente ans, ses dix enfants établis ou morts, il entra dans les Ordres, sans toutefois quitter sa charge, succéda même à son fils comme grand archidiacre. Bossuet n’a jamais parlé de lui, non plus que de sa mère. Il semble pourtant l’avoir évoqué, en son panégyrique de saint François de Sales, lorsqu’il dépeint le père qui rentre du Palais:

L’homme de loi a laissé l’emphase du barreau. «Ce ton de voix magnifique s’est changé en un bégaiement. Ce visage, naguère si grave, a pris tout à coup un air enfantin; une troupe d’enfants l’environne, auxquels il est ravi de céder; et ils ont tant de pouvoir sur ses volontés qu’il ne peut rien leur refuser que ce qui leur nuit.»

Les premiers triomphes de Bossuet prêchant à Paris et devant le roi lui donnèrent de naïves jouissances. Peut-être vint-il suivre ses sermons. On imagine son allégresse à recevoir la lettre où Louis XIV le faisait complimenter «d’avoir un tel fils». Bénigne portait bien son nom. Mais nous savons trop peu sur lui, moins encore sur son épouse. Détail qui me touche, Marguerite Mochet appartenait, c’est probable, au tiers-ordre dominicain; elle voulut, comme son mari, être enterrée à Metz, dans l’église des _Prescheresses_.

Par elle, dès sa naissance, Jacques Bénigne avait été voué à Dieu et à l’Église. Elle le consacrait comme le prédestiné, l’élu. Cette divination de la mère après celle de l’aïeul n’explique point, malgré tout, le prodige d’un enfant de génie surgissant d’une famille de moyenne cuvée. Car personne, parmi ses frères et ses sœurs, ne paraît avoir brillé de dons très éminents. Antoine, son aîné, se contenta d’être un juriste et un trésorier, un Bourguignon gourmet, malicieux, un bourgeois de bonne compagnie; sa femme le trompa d’une manière scandaleuse, au point qu’il dut s’en séparer. Il eut pour fils ce fougueux drôle d’abbé Bossuet que nous retrouverons, dans la bataille du quiétisme, servant son oncle à Rome avec un zèle intéressé.

Une des sœurs cadettes de Bossuet, Madeleine, après avoir été une vierge sage jusqu’à soixante ans, épousa M. Foucault, conseiller secrétaire du roi. Leurs humeurs ne purent s’accommoder; elle aussi se sépara. M. de Meaux la recueillit à l’évêché. Ledieu, relatant sa mort (18 juin 1703) fait de son caractère un croquis charmant. La goutte, des rhumatismes la clouaient dans sa chambre:

«Elle se soutenait un peu sur ses béquilles, se mettait à genoux sur son fauteuil pour prendre l’air à la fenêtre. Jamais elle ne se plaignait, tant elle était morte à tout. Elle lisait l’Evangile et les Psaumes. Sa chambre était le rendez-vous de toutes les personnes qui venaient voir M. de Meaux, tant on trouvait chez elle de douceur, d’honnêteté et de bonne conversation.»

Son heureux tour d’esprit, son aménité fortifiée par de saintes lectures, lui furent sans doute communs avec des milliers d’autres vieilles dames, dans la saine France d’autrefois.

Pour dépeindre Bossuet, ces voisinages ne sont que des touches accessoires: il ne faudrait pas cependant les négliger. Un premier signe, en effet, de sa complexion est une santé merveilleuse. De corps et d’intelligence, on le croirait presque trop bien portant. Sa rectitude nous déconcerte. Pascal, morbide, anxieux, parle à l’inquiétude moderne un langage plus incisif.

Au physique, la santé de Bossuet défiait toute lassitude. Il vivait, d’ailleurs, si régulièrement qu’il n’excédait jamais ses forces. Il n’eut, dans toute sa vie, que trois maladies à subir: une crise de paludisme (en 1676) causée, semble-t-il, par le mauvais air de Versailles; une poussée d’herpès, lorsque sa querelle avec M. de Cambrai lui échauffa le sang, et enfin, la pierre qui, faute d’une opération, devait l’emporter.

Son état corporel lui rendait le travail et la joie faciles, le disposait à la patience, à l’affabilité. Ses «promptitudes», comme on disait alors, vinrent de sa vivacité bourguignonne; il supportait mal qu’on lui résistât, lorsqu’il tenait, chez autrui, la certitude d’une erreur flagrante.

Mais, si toute vie d’homme est un drame, le drame, dans la sienne, resta plus extérieur qu’intime. Les agitations des événements passèrent sur l’avant-scène de son âme; rien n’en troubla le fond. Des fées radieuses, pour le combler, s’étaient donné rendez-vous autour de son berceau. Il parvint comme sans effort à toutes les plénitudes: celle de la souffrance lui manqua. Sauf les derniers mois, on chercherait en vain sur son front les stigmates d’une couronne d’épines.

Regardons-le d’abord tel qu’il est ou paraît être.

De Bossuet tout jeune, nous n’avons aucun portrait. Celui de Mignard, la gravure de Nanteuil, datent de l’époque où il était évêque déjà et précepteur du Dauphin. On est frappé d’un air de jeunesse, de la franchise et de la vigueur sanguine des accents. C’est le visage d’un homme fait à commander et à entraîner les autres. Mais point d’essor vers l’invisible. Sans le rabat et la croix pectorale, l’expression pourrait désigner un artiste, un capitaine, encore mieux qu’un prélat.

Une fierté robuste en relève la douceur. La chevelure bouffante jette autour une sorte d’envol glorieux. La courbe des sourcils, comme la ligne du nez, est parfaite. Les yeux, saillants, sont des yeux de peintre, tournés vers l’extérieur des choses, regardant de haut, dominateurs, mais avec une bonté expansive, un fond spirituel et tendre. Les narines un peu renflées, les lèvres ombrées d’un duvet, charnues, sinueuses et gourmandes, avouent la richesse des appétits; le menton plein achève l’ovale régulier. L’ensemble respire une confiance épanouie, lumineuse, un ferme équilibre entre l’intelligence et les sentiments, entre la volonté et la force instinctive.

La figure de Fénelon, sèche, pointue, est toute en angles; celle de Bossuet tend aux rondeurs. Largillierre, un peu plus tard, a portraituré Bossuet déjà grisonnant, une main sur l’épaule du Dauphin, portant une soutane noire avec un grand rabat. La grâce déliée, molle du jeune prince met en relief la figure sévère et forte, presque plébéienne du pédagogue. Les yeux de Bossuet ne considèrent pas son élève; ils regardent ailleurs, méditatifs, prophétiques, comme s’ils plongeaient dans l’avenir que ses soins préparent à la monarchie. La main étalée sur la soutane est robuste, non sans élégance.

Le portrait de Rigaud, exécuté, pour l’offrir au grand-duc de Toscane, en 1698, marque une bonhomie plus souriante et grasse, détendue. La rudesse des pommettes s’est atténuée; le double menton, élargi. Supposons le personnage inconnu. On y reconnaîtrait quelque chanoine bien renté, ami de La Fontaine et des vins friands, délicieux causeur, habile directeur de conscience, théologien discret. Rien de livresque, rien non plus qui sente l’ascète ou le rigoriste; nulle hauteur épiscopale. Chez Bossuet, l’_honnête homme_ couvre la science de l’apologiste et les vertus du prêtre. Ses portraits ne démentent pas son âme; ils la décrivent incomplètement.

Une révélation plus immédiate sera peut-être donnée par son écriture, à différents âges.

Elle surprend. La fermeté de sa prose ne s’y retrouve guère. Pointue, puis arrondie, nette, mais inégalé et changeante, elle accuse de l’insouciance dans l’élan. Sans rigueur logique, les lettres montent, descendent; les mots s’écartent ou s’agglutinent les uns aux autres. Elle trahit une sensibilité en émoi, un perpétuel état lyrique, des passions généreuses, plus impatientes que réfléchies. Son écriture contredit-elle le Bossuet que nous connaissons? Il fut beaucoup moins simple qu’on ne le juge ordinairement. Les gens qui flairent partout du romantisme pourraient suivre, en lui, plus d’une piste.

S’arrêter, pour le connaître, à l’ordre magistral de sa vie, c’est en voir mieux que la façade; mais ce n’est pas tout voir. S’il eut, en agissant, du caractère--moins parfois que les conjonctures ne l’exigeaient--il l’appliquait aussi à brider son imagination, à s’empêcher de trop vivement sentir.

Malgré les apparences, il dut guerroyer contre lui-même pour demeurer fidèle à sa voie. L’orgueil, l’ambition, d’autres convoitises le tentèrent. Dès son adolescence, il se vit célèbre (son improvisation nocturne à l’hôtel de Rambouillet fit, sur l’heure, un bruit considérable). Rien ne lui manquait, s’il avait voulu plaire ou être séduit: il possédait une prestance avantageuse, une voix sonore, persuasive, un regard de feu, la beauté d’une jeunesse puissante et candide. Les cœurs volaient au-devant du sien; il n’aurait eu qu’à se baisser pour les prendre. Dans ces temps désordonnés de la Fronde, il pouvait, comme son camarade au collège de Navarre, Bouthillier de Rance, s’égarer vers les folies mondaines. Qui donc lui en aurait voulu?

D’autre part, son étonnante facilité annihilait devant sa force la sensation d’une résistance et d’une limite. Les avenues lointaines de la gloire s’amplifiaient sans barre d’horizon.

Quand même ses visées furent plus hautes, les grandeurs d’ici-bas le sollicitaient. Il se serait aisément fait applaudir dans les salons; la cour l’aurait fêté. Plus tard, les trompettes dorées des flatteurs vibrèrent à ses oreilles; il était en passe d’espérer l’archevêché de Paris, un chapeau de cardinal. Si le chapeau s’était posé sur sa tête, il ne l’eût certes point repoussé. Mais il ne s’infligea, en vue de l’obtenir, aucune plate concession. Le Saint-Siège l’estimait, sans oublier la part qu’il avait prise aux quatre articles de 1682; Bossuet n’essaya point de la faire oublier.

Il maîtrisa son ambition; il contint la vigueur bouillante de sa jeunesse, cette fougue des vingt-deux ans, qu’il comparait, en célébrant Saint-Bernard, «à un vin fumeux», et qui «ne permet rien de rassis». L’hymne à la chasteté, dans son panégyrique de Saint-Sulpice: «O sainte chasteté, fleur de la vertu, ornement immortel des corps mortels, marque assurée d’une âme bien faite» ne doit pas être pris pour un morceau de rhétorique. Ses contemporains les plus graves certifient la dignité de ses mœurs. Lorsque Mme de Montespan s’enquit par sa police si elle ne pourrait le tenir à sa merci en éventant quelque honte secrète, on ne trouva rien. Comme il prêchait, il voulut vivre.

Cependant, il apparaît bien que son tempérament, s’il l’eût subi, l’aurait porté aux passions amoureuses. Ce sont elles qu’il a scrutées peut-être le plus à fond; elles qu’il incrimine avec le plus d’âpreté; car il sait où mène «la douceur d’un tendre engagement», et ce qu’il en coûte de rester vertueux. «La tentation, écrivait-il à Mme Cornuau, veuve et tourmentée par le regret charnel de son mari, va quelquefois si loin qu’il semble que nous y goûtions le péché tout pur.» Il met autre chose qu’un ressouvenir de Lucrèce en cette phrase des _Méditations sur l’Evangile_, si audacieuse par sa candeur: «Dans le transport de l’amour humain, qui ne sait qu’on se mange, qu’on se dévore, qu’on voudrait s’incorporer en toutes manières, et comme disait ce poète, enlever jusqu’avec les dents ce qu’on aime pour le posséder, pour s’en nourrir, pour s’y unir, pour en vivre?»

Sans avoir eu besoin d’une expérience humiliante, Bossuet a senti la réalité furieuse des plaisirs; l’idée suffisait.

Ses ennemis,--les protestants surtout--insinuèrent qu’étant jeune, avant de se lier à Dieu, il aurait songé au mariage, signé même une promesse. La personne de son choix était une certaine Catherine Gary, fille d’un honorable fripier, qui se fit, dans la suite, appeler Mlle de Mauléon. En réalité, Bossuet, déjà prêtre, vers 1664, connut Catherine Gary quand elle avait vingt ou vingt-cinq ans. Il habitait, comme elle, près de Saint-Thomas du Louvre, et dans la même maison, où logeait aussi son frère Antoine, une des maisons du Doyenné. Elle avait peu d’argent, mais un grand besoin d’en dépenser, de l’esprit, du charme, du manège. Comment elle capta sa confiance, nous l’ignorons. Une chose certaine, c’est qu’elle gagna son amitié.

Il lui donna «son grand portrait avec bordure» (par testament, elle le lui rendait, mais elle mourut dix ans après lui). Il lui prêtait pour ses courses, son carrosse et son laquais. Il se porta caution pour elle--d’où la légende du contrat--de quarante-cinq mille livres dans un procès qu’elle soutint au sujet d’une halle au poisson dont elle voulait être propriétaire, rue de la Cossonnerie. Malgré les tracas qu’elle lui suscitait, jamais il ne lui retira son affection. Ledieu consigne que M. de Meaux lui envoyait par son valet de chambre, tel jour cinq mille francs, tel autre, trois mille. Elle venait familièrement à Meaux et à Germigny. Elle offrait au prélat, pour sa fête, un pâté de pigeons. Recommandé par elle, un faiseur d’odes latines plus que médiocre, l’abbé Boutard, trouvait auprès de lui un accueil profitable.

Pendant sa dernière maladie, elle vint le voir plusieurs fois, l’engageait à boire de son «eau divine». Le 26 mars, les neveux du moribond étant sortis, elle fut encore introduite dans sa chambre; de onze heures à une heure, elle l’entretint.

Le 11 avril, Ledieu note sans malice:

«Après avoir dit: «Demandons pardon à Dieu de nos péchés», il m’a chargé d’assurer Mlle de Mauléon de son souvenir _jusqu’à la fin_.»

Cet aveu d’une fidélité suprême prouverait à lui seul qu’au moment de comparaître devant son Juge, nul souvenir gênant ne le séparait de sa vieille amie.