Part 9
«L'impatience et la curiosité presque inseparables, ne seront pas long-temps dans le lieu du spectacle sans estre satisfaites, puisqu'au mesme moment que les Violons avertissent du commencement de la Piece, on voit le Theatre s'ouvrir par un enlevement de Rideau qui ne cause pas moins de surprise que de plaisir, tant pour la rapidité dont il se dérobe aux yeux des spectateurs, que par l'Invention agréable du Machiniste qui le fait emporter de chaque costé du Theatre dans ses nuages par deux Amours, qui en embrassent chacun une moitié. Cette nouvelle maniere d'ouvrir le lieu de la scene est assez ingenieuse, et semble bien entrer dans l'esprit de l'Autheur, puisque l'amour de Persée et celuy de Phinée pour Andromede sont le sujet de la Piece.»
Le programme comprend la description de la décoration du prologue et de chacun des cinq actes, ainsi que les vers chantés dans la pièce. On verra par la seule description relative au prologue, combien le texte diffère de celui que nous fournit l'édition de 1651.
_Édition de 1651_:
L'ouverture du Theatre presente de front aux yeux des spectateurs une vaste montagne, dont les sommets inégaux, s'eslevant les uns sur les autres, portent le faiste jusque dans les nues. Le pied de cette montagne est percé à jour par une grotte profonde qui laisse voir la mer en esloignement. Les deux costez du Theatre sont occupez par une forest d'arbres touffus et entrelacez les uns dans les autres. Sur un des sommets de la montagne paroist Melpomene, la Muse de la Tragedie, et à l'opposite dans le ciel, on voit le Soleil s'avancer dans un char lumineux, tiré par les quatre chevaux qu'Ovide luy donne.
(La rédaction du _Dessein_ publié en 1650 est un peu différente, mais les variantes ont été relevées par M. Marty-Laveaux.)
_Programme de 1682_:
On voit une Forest épaisse, formée de plusieurs Arbres de differente nature, et groupez differemment par un mélange de monceaux de terre et de Rochers. Dans le fonds il s'éleve une Montagne percée, au travers de laquelle la Mer paroît en éloignement, et sur le Sommet de la Montagne l'oeil découvre une vaste Campagne avec des lointains à perte de veuë. C'est sur cette éminence que paroît Melpomene, la Muse de la Tragedie, et à son opposite le Soleil dans son Char lumineux, tiré par les quatre Chevaux qu'Ovide luy donne. Ces deux Personnages qui font le Prologue à la gloire du Roy, aprés avoir dit tout ce que leur divin langage doit prononcer à l'occasion de ce grand Monarque, s'unissent ensemble de sentimens et de voix, et aprés un vol merveilleux, que Melpomene fait dans le Char du Soleil, il l'enlève rapidement pour aller ensemble publier les mêmes louanges au reste de l'Univers.
Les vers mis en musique méritent encore plus d'être rapportés, car les remaniements que nous allons y signaler sont probablement de Corneille lui-même.
Le vers 79e du Prologue:
Louis est le plus _jeune_ et le plus grand des Rois,
est ainsi modifié:
Louis est le plus _sage_, etc.
Les deux strophes suivantes (vers 80 à 95) ont été remplacées par une seule strophe dont voici le texte:
Par trop de grands exploits l'invincible Louis Semble avoir travaillé contre sa propre gloire, L'Univers n'a point d'yeux qui n'en soient éblouis; Mais quand l'avenir dans l'Histoire Verra tant de faits inouis, L'avenir les pourra-t-il croire?
La description des décorations des cinq actes, si on la rapproche de l'édition de 1651, offre des différences analogues à celles que nous avons signalées pour le Prologue. Quant aux vers chantés, nous en ferons connaître les variantes.
Le vers 332 est devenu plus harmonieux:
Éd. de 1651:
Reyne de _Paphe_ et d'Amathonte,
Progr. de 1682:
Reyne d'_Eryce_ et d'Amathonte.
Les noms des acteurs sont indiqués, à partir du deuxième acte, d'une manière très-curieuse.
Les vers 510 à 533 sont chantés par _M. de Villiers_ (un page), les vers 546 à 569 par _Mlle d'Ennebaut_ (Liriope), et les deux artistes chantent ensemble les vers 570 à 583.
Au troisième acte, _M. de Villiers_ chante les vers suivants, qui manquent à toutes les éditions de Corneille, et qui doivent s'intercaler, croyons-nous, après le vers 785:
Repetez nos tristes accens, Rochers, antres affreux, infortuné rivage; Andromede du Ciel le plus parfait ouvrage, Va perdre la lumière au plus beau de ses ans.
Injustes Dieux, trouppe barbare, Laisserez-vous perir une Beauté si rare? Changez vos claires eaux en pleurs,
Fontaines et Ruisseaux qui coulez dans la plaine, Et vous tendres Zephirs, que vostre douce haleine Fasse monter aux Cieux nos cris et nos douleurs.
Le choeur chante les vers 982 à 985, et les vers 986 à 993 sont remplacés par les vers suivants, que _M. de Villiers_ chante seul:
Quand le danger presse une Belle, Qu'elle craint et languit, Qu'une pâleur mortelle La trouble et l'interdit;
Le peril devient necessaire Tout doit en estre charmant, Et l'Amant le plus temeraire N'est pas le moins heureux Amant.
Vous estes sa digne conqueste, Victoire à son amour, Victoire tous [sic];
C'est luy qui calme la tempeste Et c'est luy qui vous donne enfin l'illustre Epoux Qui seul estoit digne de vous.
Les vers 1356 à 1370, du quatrième acte, ainsi que les vers 1733 à 1740 et 1765 à 1772, du cinquième acte, sont reproduits ici sans variante, à l'exception du vers 1765, qui est ainsi conçu, par suite d'une faute d'impression évidente:
Allez, Amans, sans jalousie,
au lieu de:
Allez, Amans, allez sans jalousie.
Les frères Parfaict (_Histoire du Théatre François_, t. XIIe, p. 321, note _a_) disent, à propos des représentations de 1682: «_Andromede_ fut jouée à cette reprise trente-trois fois de suite, jusqu'au quatriéme jour d'Octobre suivant: on la continua le Vendredi 22. Janvier 1683. jusqu'au 3. Février de la même année, jour de la trente-neuviéme représentation. La quarantiéme est du Samedi 20. Mars, et la quarante-cinquiéme et derniere, le 4. Avril.»
De Vizé, en rendant compte de ces représentations dans le _Mercure galant_ (juillet 1682, pp. 359 sq.), dit qu'une des choses qui intéressèrent le plus le public fut de voir Pégase représenté par un véritable cheval. Les frères Parfaict, qui citent ce passage du _Mercure galant_, racontent comment on s'y prenait pour faire marquer à ce cheval une ardeur guerrière: «Un jeûne austere auquel on le réduisoit lui donnoit un grand appétit; et lorsqu'on le faisoit paroître, un Gagiste étoit dans une coulisse, où il vannoit de l'avoine. Ce Cheval, pressé par la faim, hannissoit, trépignoit des piés, et répondoit ainsi parfaitement au dessein qu'on avoit.» En 1679, on avait représenté un opéra de _Bellérophon_, où l'on voyait le héros combattre la Chimère, monté sur le coursier céleste; il faut croire qu'à cette époque Pégase était encore en carton.
Un troisième exemplaire de ce programme est mentionné dans la _Bibliothèque dramatique de Pont de Veyle_ (Paris, 1847, in-8), no 1819.
XX
60. D. SANCHE || D'ARRAGON, || Comedie heroique. || _Imprimé à Roüen, & se vend || A Paris, || Chez Augustin Courbé, au Palais, en la petite || Salle des Merciers, à la Palme._ || M. DC. L. [1650]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 8 ff. et 116 pp.
Collation des feuillets prélim.: titre sur lequel se voit un fleuron avec le monogramme de _L. Maurry_; 11 pp. pour l'_Epistre_ dédicatoire à M. de Zuylichem; 3 pp. pour l'_Argument_ et les noms des _Acteurs_.
Le privilége, qui occupe la page 116, est donné à Corneille pour _Andromède et D. Sanche_, dont il lui reconnaît la propriété pendant dix ans. Il est daté du 11 avril 1650. On lit à la fin: _Acheué d'imprimer à Roüen par Laurens Maurry, le quatorziéme de May mil six cens cinquante_.
Après avoir imité Guillen de Castro, Alarcon et Lope de Vega, Corneille crut s'être assez pénétré de l'esprit espagnol pour inventer lui-même un sujet, à la manière des auteurs dramatiques de la Péninsule. «Cette Piéce, dit-il, dans l'_Examen de D. Sanche_, est toute d'invention, mais elle n'est pas toute de la mienne. Ce qu'a de fastüeux le prémier Acte, est tiré d'une Comédie Espagnole intitulée: _El Palacio confuso_, et la double reconnoissance qui finit le cinquième est pris du Roman de _Don Pelage_.» Le poëte indique avec sa franchise ordinaire les sources auxquelles il a puisé; mais on peut dire qu'il ne leur doit que peu de chose. La comédie intitulée _El Palacio confuso_, comédie dont la scène est en Italie et non pas en Espagne, a paru pour la première fois dans la _Parte veynte y ocho de Comedias de varios Autores_; en Huesca, por Pedro Bluson, 1634, in-4. Elle a été réimprimée dans la _Parte veynte y ocho de las Comedias de Lope Felix de Vega Carpio_, Çaragoça, 1639, in-4; dans la _Parte veynte y cuatro de las Comedias de Lope Felix de Vega Carpio_, Madrid, 1640 (?), in-4; dans la _Parte veinte y ocho de Comedias nuevas de los mejores ingenios d'esta corte_, Madrid, Joseph Fernandez de Buendia, 1667, in-4. Dans ce dernier recueil, la pièce est attribuée à Mira de Amescua; mais, comme elle figure dans les oeuvres _authentiques_ de Lope de Vega, il n'est pas douteux qu'elle ne soit de lui.
L'autre livre dont Corneille avoue s'être servi, _Dom Pelage, ou l'Entrée des Maures en Espagne, par le Sieur de Juvenel_ (à Paris, chez Guillaume Macé, 1643, 2 vol. in-8), n'offre que de bien faibles analogies avec _Don Sanche_; M. Marty-Laveaux, qui a pris la peine de le lire, n'a pu en rapprocher que deux courts passages (_OEuvres de Corneille_, t. Ve, pp. 483 et 489).
On remarquera que la pièce est annoncée non pas comme une tragédie, mais comme une comédie héroïque. Le poëte nous en dit lui-même la raison dans son _Épitre_ dédicatoire.
La représentation de _Don Sanche_ dut avoir lieu presque en même temps que celle d'_Andromède_; on a même supposé qu'elle avait précédé celle de l'opéra. Immédiatement après la phrase de l'_Examen_ que nous avons citée plus haut, Corneille dit, en parlant de sa pièce: «Elle eut d'abord grand éclat sur le Théatre, mais une disgrace particuliére fit avorter toute sa bonne fortune. Le refus d'un illustre suffrage dissipa les applaudissemens que le Public lui avoit donnez trop libéralement, et aneantit si bien tous les Arrests que Paris et le reste de la Cour avoient prononcez en sa faveur, qu'au bout de quelque temps elle se trouva reléguée dans les Provinces, où elle conserve encor son prémier lustre.» La Monnoye (_Jugements des Savants sur les principaux ouvrages des Auteurs_ [par Adrien Baillet; Paris, 1722, 7 vol. in-4], t. Ve, p. 354 en note), Joly (_Théatre de P. Corneille_; Paris, 1747, t. Ier, p. xxxix), Voltaire (_Théatre de Corneille_; Genève, 1764, t. Ve, p. 305), Guizot (_Corneille et son temps_; Paris, 1852, in-8, p. 204) et M. Marty-Laveaux (_OEuvres de Corneille_, t. Ve, p. 400), ont cru que l'«illustre suffrage» refusé à _Don Sanche_ était celui du prince de Condé; or, l'arrestation de Condé ayant eu lieu le 18 janvier 1650, il faut de toute nécessité, si l'on admet cette opinion, placer la représentation de _Don Sanche_ avant la fin de l'année 1649. Malgré les autorités sur lesquelles cette explication est appuyée, elle nous paraît peu probable. Condé devait être trop occupé des événements politiques pour s'arrêter à critiquer une pièce de théâtre. Nous avons peine à croire que les comédiens aient donné un ouvrage nouveau alors que la rivalité de Mazarin et de Condé mettait tout Paris en feu. Ce ne fut qu'après l'arrestation du prince que la cour put songer aux fêtes et aux spectacles. Alors sans doute, mais alors seulement, furent joués _Andromède_ et _Don Sanche_. Nous croyons que le suffrage refusé à Corneille fut celui de la reine. Anne d'Autriche avait aimé _le Cid_, qui lui avait montré un véritable héros espagnol; elle ne dut voir dans _Don Sanche_ qu'un héros de roman d'une origine trop humble pour qu'une princesse pût s'éprendre de lui.
Ce fut peut-être pour consoler le poëte du chagrin que lui causa le mauvais succès de sa pièce que la reine, profitant d'un voyage de la cour à Rouen, le fit nommer procureur des états de Normandie (15 février 1650).
Corneille fait hommage de _Don Sanche_ à Huyghens, seigneur de Zuilychem, homme d'État hollandais, né en 1596. Ce personnage, qui a laissé divers ouvrages, était un homme fort lettré; il professait une estime particulière pour l'auteur du _Cid_, et nous aurons l'occasion de citer, dans notre chapitre VIIe, les deux pièces de vers ajoutées par lui à l'édition elzévirienne du _Menteur_. M. Éd. Fournier a publié, dans la _Revue des Provinces_ du 15 février 1865, deux lettres de Corneille à Huyghens qui viennent fort heureusement compléter la dédicace imprimée. Nous y voyons que l'_Argument_ ajouté à _Don Sanche_ et à _Andromède_ est une concession faite aux idées du savant hollandais.
Corneille répète dans la dernière édition de ses oeuvres, publiée en 1682, la phrase qu'il écrivait en 1660, que _Don Sanche_ est «relégué dans les provinces». On peut en conclure que les théâtres parisiens ne reprirent pas _Don Sanche_ avant 1682, mais à cette date, sinon un peu plus tôt, la pièce fut remise à la scène. Un manuscrit de la Bibliothèque nationale (msc. franç. no 24.330) nous fournit une liste des pièces qui composèrent le répertoire du théâtre du Faubourg Saint-Germain de 1673 à 1685, et l'on y voit figurer _Don Sanche_. Cependant cette pièce n'est pas mentionnée dans le manuscrit du Dauphin (voy. ci-dessus no 9).
De 1680 à 1715, la Comédie française en donna 14 représentations à la ville et 3 à la cour. Sous Louis XV, _Racot de Grandval_ interpréta _Don Sanche_ avec un grand succès (1753); la pièce de Corneille eut alors 35 représentations, dont 4 à la cour.
En 1833, la Comédie française a donné un arrangement de _Don Sanche_ dû à M. Planat (voy. notre chapitre XIIe). C'est sous cette forme réduite que _Mlle Rachel_ l'a joué en 1844.
61. D. SANCHE || D'ARRAGON, || Comedie heroique. || _Imprimé à Roüen, & se vend || A Paris, || Chez Augustin Courbé, au || Palais, en la petite Salle || des Merciers, à la Palme._ || M. DC. L. [1650]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 8 ff. et 83 pp.
Collation des feuillets prélim.: titre; 5 ff. pour l'épître dédicatoire; 2 ff. pour l'_Argument_ et les noms des _Acteurs_.
Le privilége occupe les pp. 82 et 83; il contient les mêmes mentions que le texte contenu dans l'édition in-4o. L'achevé d'imprimer est du 14 mai 1650, _à Rouen par Laurens Maurry_.
62. D. SANCHE || D'ARRAGON, || Comedie heroique. || _A Paris, Chez Augustin Courbé, au Palais, en la Salle des Merciers, à la Palme_; [ou _Chez Guillaume de Luyne, || au Palais, en la Gallerie des || Merciers, sous la montée de || la Cour des Aydes_]. || M. DC. LIII. [1653]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. prél. sign. ê, et 72 pp. sign. A-F.
Au verso du titre, l'extrait du privilége accordé pour dix ans au Sieur de Corneille, à la date du 11 avril 1650. Il n'y est pas fait mention des libraires à qui l'auteur l'a cédé. On lit au-dessous: _Acheué d'imprimer à Paris le 15. Septembre 1653_. Les 5 ff. suivants sont occupés par l'épître dédicatoire, l'_Argument_ et les noms des _Acteurs_.
63. D. SANCHE || D'ARRAGON, || Comedie heroique. || _A Paris, || Chez Antoine de Sommauille, || au Palais, en la Gallerie des Merciers, || à l'Escu de France_; [ou _Chez Edme Pepingué, en || la grand'Salle du Palais, du Costé || de la Cour des Aydes_; ou _Chez Loüys Chamhoudry, || au Palais, deuaint la Saincte || Chappelle_]. || M. DC. LV. [1655] || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. et 72 pp.
Au verso du titre, l'extrait du privilége, comme dans l'édition précédente, mais sans achevé d'imprimer. Les caractères sont un peu plus petits, et l'impression est plus nette que dans l'édition de 1653. Le nombre des pages est le même, bien qu'il y ait souvent un nombre de vers différent dans les pages qui se correspondent. Quant au texte, nous n'y avons relevé que de légères variantes orthographiques, par exemple, p. 13:
_Éd. de 1653_:
Et bien, seigneur Marquis, qu'est-il besoin qu'on _face_?
_Éd. de 1655_:
. . . . . . . . qu'est-il besoin qu'on _fasse_?
64. D. SANCHE D'ARRAGON, Comedie heroïque. Par P. Corneille. _A Paris, Au Palais. Chez Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers, sous la montée de la Cour des Aydes à la Justice. Estienne Loyson, au premier Pillier de la grand'Salle proche les Consultations, au Nom de Jesus. Pierre Traboüillet, dans la Galerie des Prisonniers, à l'Image S. Hubert, & à la Fortune proche le Greffe des Eaux & Forests._ M. DC. LXXXII [1682]. In-12.
Nous n'avons pas vu cette édition, qui doit se composer de 2 ff., 69 pp. et 1 f. Cf. ci-dessus, no 25.
XXI
65. NICOMEDE || Tragedie. || _A Roüen, || Chez Laurens Maurry, prés le Palais._ || Auec Priuilege du Roy. || M. DC. LI [1651]. || _Et se vend A Paris, || Chez Charles de Sercy, au Palais, dans la Salle || Dauphine, à la bonne Foy Couronnée._ In-4 de 4 ff. et 124 pp.
Collation des feuillets prélim.: titre; 2 ff. pour l'avis _Au Lecteur_; 1 f. pour l'_Extrait du Privilége_ et les noms des _Acteurs_.
Le privilége, daté du 12 mars 1651, est celui dont nous avons déjà parlé à la fin de l'édition originale in-4o d'Andromède (no 51). Il n'y est pas fait mention du libraire ou des libraires à qui Corneille en a fait cession.
On remarquera que l'édition in-12, que nous décrivons ci-après, parle d'une cession faite, non pas à _Charles de Sercy_, mais à _Guillaume de Luyne_. On lit à la fin: _Achevé d'imprimer le vingt-neufiéme de Nouembre mil six cent cinquante & un_.
Le faible succès qu'avait eu _Don Sanche_ décida Corneille à s'éloigner des Espagnols et à revenir à l'antiquité. Un court passage de Justin lui fournit le sujet d'une tragédie qui doit être comptée parmi ses plus beaux ouvrages. Ainsi qu'il le déclare lui-même dans l'_Examen de Nicomède_, il a voulu faire une pièce dans laquelle «la tendresse et les passions» ne tinssent aucune place. «Mon principal but, ajoute-t-il, a été de peindre la Politique des Romains au dehors, et comme ils agissoient impérieusement avec les Rois leurs alliez; leurs Maximes pour les empescher de s'accroistre, et les soins qu'ils prenoient de traverser leur grandeur, quand elle commençoit à devenir suspecte, à force de s'augmenter, et de se rendre considérable par de nouvelles conquestes.»
On ne sait rien ni des acteurs qui jouèrent _Nicomède_ à l'origine, ni même du théâtre sur lequel la pièce fut donnée. Jolly (_Théatre de Corneille_; Paris, 1738, t. Ier, p. LII; Paris, 1747, t. Ier, p. XL) rapporte seulement que la représentation eut lieu avant que le prince de Condé et son frère eussent été remis en liberté (13 février 1651); quelques-uns donnèrent ainsi matière à des allusions qui en augmentèrent le succès.
Les troupes qui parcouraient les provinces, la troupe de Molière en particulier, jouèrent à leur tour _Nicomède_. Dans l'avertissement placé par Lagrange en tête de l'édition des _OEuvres de Monsieur Moliere_ (Paris, Denis Thierry, 1682, 8 vol. in-12), on trouve des détails très-curieux sur une représentation qui décida du sort de Molière et de ses camarades. «Le 24. Octobre 1658, dit Lagrange, cette Troupe commença de paroistre devant Leurs Majestez et toute la Cour, sur un Théatre que le Roy avait fait dresser dans la Salle des Gardes du vieux Louvre. _Nicomede_, Tragedie de Monsieur de Corneille l'aisné, fut la Piece qu'elle choisit pour cet éclatant debut. Ces nouveaux Acteurs ne déplurent point, et l'on fut surtout fort satisfait de l'agrément et du jeu des Femmes.» Molière remercia le Roi de sa bienveillance, et fit ingénieusement l'éloge de la troupe royale, ce qui ne l'empêcha pas de la tourner en ridicule, cinq ans après, à propos de cette même pièce de _Nicomède_.
«J'avois songé, dit Molière, dans l'_Impromptu_ de Versailles, une Comedie, où il y auroit eu un Poëte que j'aurois représenté moy-mesme, qui seroit venu pour offrir une Piece à une Trouppe de Comediens nouvellement arrivez de la campagne. Avez-vous, auroit-il dit, des Acteurs et des Actrices, qui soyent capables de bien faire valoir un Ouvrage, car ma piece est une piece... Eh! Monsieur, auroient répondu les Comediens, nous avons des Hommes et des Femmes qui ont esté trouvé raisonnables par tout où nous avons passé. Et qui fait les Roys parmy vous? voilà un Acteur qui s'en démesle par fois. Qui! ce jeune Homme bien fait? vous mocquez-vous! Il faut un Roy qui soit gros et gras comme quatre. Un Roy, morbleu, qui soit entripaillé comme il faut! un Roy d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un Throsne de la belle manière! La belle chose qu'un Roy d'une taille galante! voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende un peu réciter une douzaine de Vers. Là-dessus le Comedien auroit récité, par exemple, quelques Vers du Roy de _Nicomede_:
Te le diray-je Araspe, il m'a trop bien servy, Augmentant mon pouvoir....
Le plus naturellement qui luy auroit esté possible. Et le Poëte: Comment vous appelez cela reciter? C'est se railler; il faut dire les choses avec emphase. Ecoutez-moy:
Te le diray-je, Araspe, etc.
_Imitant Monfleury excellent Acteur de l'Hostel de Bourgogne._ Voyez-vous cette posture? remarquez bien cela, là appuyez comme il faut le dernier Vers. Voilà ce qui attire l'approbation, et fait faire le brouhaha, etc.»
Le Registre de Lagrange ne mentionne que cinq représentations de _Nicomède_, deux en 1660: le 13 avril et le 30 mai, et trois en 1661: les 29 et 31 juillet et le 21 août. A chacune de ces représentations, Molière ajouta une de ses comédies: _les Précieuses ridicules_, _le Cocu imaginaire_ et _l'École des maris_. Cette addition, qui assurait la recette, est un indice que la tragédie n'avait plus beaucoup de vogue auprès du public. Peut-être la foule se pressait-elle à l'hôtel de Bourgogne, où régnait l'emphatique Montfleury.
Dans sa _Lettre en vers à Madame_, du 17 novembre 1668, Robinet nous rend compte en ces termes d'une représentation de _Nicomède_:
Achevant de verbaliser, Gazetiser, nouvelliser, D'un Monsieur d'assez bonne mine, J'apprend que chez mon Héroïne, [Madame.] Jeudy, la Troupe de l'Hôtel, Par un Poëme, non tel quel, Charma très-nombreuse Assemblée, De Beaux, et de Belles, comblée, Frisez et musquez, comme il faut, Et braves par bas, et par haut, _Nicoméde_, étoit ce Poëme, Digne d'une loüange extréme. Il est de Corneille, l'Aîné, Qui fut, je croi, prédestiné, Pour emporter, dans le Tragique, Tout seul l'Honneur du Dramatique.
Parmi les interprètes de _Nicomède_, il convient de citer au premier rang _Baron_ qui sut donner un grand caractère au prince de Bithynie. Le Manuscrit du Dauphin nous donne la distribution complète de la pièce au commencement de l'année 1685:
DAMOISELLES.
Laodice: _le Comte_. Arsinoé: _Beauval_. Cleone: _Poisson_.
HOMMES.
Attale: _de Villiers_. Flaminius: _la Tuillerie_. Nicomede: _Baron_. Prusias: _Chanmeslé_. Araspe: _Beauval_.
Baron prit sa retraite en 1691; il fut remplacé dans le rôle de Nicomède par _Beaubourg_ (17 décembre 1691), puis par _Dufer_ (2 mai 1694). Au dix-huitième siècle, _Grandval_ (1754) et _Lekain_ (1771) tinrent ce même rôle avec un talent qui frappa vivement leurs contemporains. Dans ces dernières années, _M. Beauvallet_ l'a rempli non sans éclat (6 juin 1861).
Quant au rôle de Laodice, il suffit de rappeler qu'il a été joué par _Mlle Lecouvreur_, _Mlle Clairon_, _Mme Vestris_ et _Mlle Rachel_.