Part 2
Tous les biographes de Corneille ont raconté comment il composa _Mélite_, en souvenir d'une aventure galante dont il avait été le héros. Une mention insérée dans un manuscrit de la Bibliothèque de Caen, _le Moréri des Normands_ par Joseph-André Guiot de Rouen, nous a fait connaître le nom véritable de _Mélite_. C'était une demoiselle Millet, qui demeurait, ainsi que nous l'apprend M. Gaillard, rue aux Juifs, no 15. L'abbé Granet, qui avait fait de longues recherches sur Corneille, désigne, il est vrai, l'héroïne de _Mélite_ sous le nom de Mme Dupont, et l'on a supposé, pour concilier les deux versions, que la jeune fille, qui avait d'abord montré une préférence pour Corneille, avait épousé, par la suite, un autre que lui. Les documents retrouvés par M. Gosselin ne permettent pas de s'arrêter à cette hypothèse. «Au moment du mariage de Pierre Corneille, la dame Dupont se trouvait veuve de Thomas Dupont, conseiller-correcteur à la Chambre des Comptes de Rouen, et son nom était Marie Courant. Cela résulte d'un arrêt du Parlement, du 11 août 1639, qui statuait sur une difficulté née antérieurement entre les frères Thomas, Jacques et Guillaume Dupont, et sur laquelle un premier arrêt était déjà intervenu le 26 juin 1638. A cette date, Thomas Dupont vivait encore, et, circonstance assez curieuse, il avait choisi pour son procureur François Corneille, oncle de l'ami de sa femme et le sien aussi sans doute.» (_Particularités de la vie judiciaire de Corneille_, par E. Gosselin; Rouen, 1865, in-8, p. 15.) Si l'on admet l'authenticité du récit relatif à _Mélite_, il faut donc tout au moins distinguer Mlle Millet de Mme Dupont.
Pour ne pas nous éloigner de l'ordre suivi par les éditeurs de Corneille et par Corneille lui-même, nous faisons figurer _Mélite_ en tête de ses oeuvres, bien qu'elle n'ait été imprimée qu'après _Clitandre_. Cette première pièce fut représentée par la troupe de Mondory, la seule qu'il y eût alors à Paris. L'époque de la représentation n'a pu être jusqu'ici exactement déterminée. L'opinion la plus probable la place à la fin de l'année 1629 ou au commencement de l'année 1630. Le succès confirma la vocation dramatique de Corneille.
Quelques exemplaires de l'édition originale présentent des corrections qui indiquent de légers remaniements pendant le tirage. La faute d'impression 9[3](3 à l'envers) au lieu de 63, qui se remarque dans la pagination des premiers exemplaires, a disparu des seconds; on a, de plus, introduit en manchette, p. 101, après le vers:
_Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter,_
l'indication d'un jeu de scène: _Cliton et la Nourrice emportent Mélite pasmée en son logis, ou Cloris les suit appuyée sur Lisis_. Par contre, on a laissé subsister les fautes _Episrte_ pour _Epistre_, au titre courant de la p. v, et 79 pour 97 dans la pagination. Les deux tirages se trouvent à la Bibliothèque nationale: le premier y est porté Y. 5801, le second Y. 5801 + A.
Il existe, sous la date de 1633, une édition de _Mélite_ dans le format in-8, que M. Brunet et M. Frère ont rangée, sans l'avoir vue, parmi les éditions originales de Corneille. Nous avons eu l'occasion de l'examiner, et nous avons reconnu que c'est une simple contrefaçon. On en trouvera la description ci-après, en tête de notre chapitre VII. C'est probablement cette édition qui est citée au Catalogue Pompadour (no 890), avec la mention: _Paris_, _Targa_, 1633, in-12.
II
2. CLITANDRE, || OV || L'INNOCENCE || DELIVRÉE || Tragi-Comedie.|| Dédiée à Monseigneur || le Duc de Longueuille. || _A Paris, || Chez François Targa, au premier pilier || de la grand'Salle du Palais, au Soleil d'or._ || M. DC. XXXII [1632]. || Auec Priuilege du Roy.--MESLANGES || POETIQVES|| Du mesme. || _A Paris, || Chez François Targa, au premier || pilier de la grand'Salle du Palais, || au Soleil d'or._ || M. DC. XXXII [1632]. || Auec Priuilege du Roy. In-8 de 12 ff. et 159 pp.
Collation des feuillets prélim.: 1 f. de titre; 5 pp. pour la dédicace; 6 pp. pour la _Préface_; 9 pp. pour l'_Argument_; 1 f. pour l'_Extrait du Privilége_ et les _Acteurs_.
_Clitandre_ occupe les 118 pp. suivantes; il y a ensuite un feuillet blanc, puis vient le second titre. Les _Meslanges poëtiques_ continuent la pagination et même les signatures de la pièce (le cahier H compte 4 ff. de _Clitandre_ et 4 ff. des _Meslanges_); ils ne peuvent donc en être détachés.
Le privilége, donné à Paris le 8 mars 1632, est accordé à _François Targa_, pour six ans. L'achevé d'imprimer est du 20 mars 1632.
Corneille paraît ici pour la première fois devant le public. Il avait déjà fait représenter _Mélite_, qui lui avait valu une certaine réputation; mais il aima mieux livrer d'abord à l'impression son _Clitandre_, pour lequel il semble avoir eu une affection particulière. Il s'était efforcé d'en faire une pièce plus régulière que sa _Mélite_, et dont le noeud, l'intrigue, tous les incidents et la conclusion pussent tenir dans un espace de vingt-quatre heures. Il voulut aussi l'écrire «dans un style plus élevé», ce qui ne l'empêcha pas de se permettre une de ces licences qui ne seraient guère de mise aujourd'hui sur la dernière de nos scènes comiques. Calliste, fiancée de Rosidor, vient trouver celui-ci dans son lit; «il est vrai, dit Fontenelle, qu'ils doivent bientôt être mariés.»
Lorsque Corneille eut acquis l'habitude du théâtre, il reconnut que _Clitandre_ était peu digne de lui; il en fit si bonne justice dans l'_Examen_ qu'il y ajouta, qu'on eût dit qu'il se reprochait son ancienne prédilection.
_Clitandre_ dut être joué en 1631. En en plaçant la représentation en 1632, les frères Parfaict nous semblent n'avoir pas pris garde à la date du privilége et de l'achevé d'imprimer. Il est difficile d'admettre que si, par exemple, la pièce avait été donnée au mois de janvier, le privilége, dont l'obtention demandait certainement d'assez longues démarches, eût pu être daté des premiers jours de mars. Corneille, d'ailleurs, n'était pas encore assez connu pour que les libraires missent une grande diligence à l'imprimer. Ce qui le prouve bien, c'est que Targa crut nécessaire de grossir quelque peu le volume, avant de le lancer dans le public, circonstance qui vint probablement encore retarder l'impression. En effet, les _Meslanges_ sont précédés de l'avis suivant: «AU LECTEUR. Quelques-unes de ces pieces te desplairont: sçache aussi que je ne les justifie pas toutes, et que je ne les donne qu'à l'importunité du Libraire pour grossir son Livre. Je ne croy pas cette Tragi-Comedie si mauvaise, que je me tienne obligé de te recompenser par trois ou quatre bons Sonnets.»
Les pièces contenues dans le recueil sont:
_A monsieur D. L. T._
Enfin eschappé du danger Où mon sort me voulut plonger...
_Ode sur un prompt Amour._
O Dieux! qu'elle sçait bien surprendre...
_A Monseigneur le Cardinal de Richelieu. Sonnet._
Puisqu'un d'Amboise et vous d'un succez admirable...
_Sonnet pour M. D. V. envoyant un Galand à M. L. D. L._
Au point où me réduit la distance des lieux...
_Madrigal pour un Masque donnant une boëte de Cerises confites à une Damoiselle._
Allez voir ce jeune Soleil....
_Epitaphe de Didon. Traduit du Latin d'Ausone._
Miserable Didon, pauvre amante seduite..
_Mascarade des Enfants gastez._
_L'Officier._ Une ambition desreglée...
_Récit pour le Ballet du Chasteau de Bissestre._
Toy dont la course journaliere...
_Pour monsieur L. C. D. F. representant un diable au mesme Ballet. Epigramme._
Quand je voy, ma Phillis, ta beauté sans seconde...
_Stances sur une absence en temps de pluye._
Depuis qu'un malheureux adieu...
_Sonnet._
Apres l'oeil de Melite il n'est rien d'admirable...
(Ce sonnet avait été récité au théâtre, lors de la représentation de _Mélite_, mais il était encore inédit en 1632.)
_Madrigal._
Je suis blessé profondément...
_Epigrammes. Traduites du Latin d'Audoenus [Owen]._
Jane toute la journée Dit que le joug d'Hyménée...
_Dialogue. Tirsis. Calliste._
_Tirsis._ Calliste mon plus cher souci...
_Chanson._
Toy qui près d'un beau visage Ne veux que feindre l'amour...
_Chanson._
Si je perds bien des maistresses J'en fais encor plus souvent...
III
3. LA || VEFVE || OV LE || TRAISTRE || TRAHY. || Comedie. || _A Paris, || Chez François Targa, au premier || pilier de la grand'Salle du Palais deuant la || Chappelle, au Soleil d'or._ || M. DC. XXXIV [1634]. || Auec Priuilege du Roy. In-8 de 20 ff. prélim., sign. ã, [~e], par 8, [=i] par 4, et 144. pp. imprimées en caract. ital.
Les feuillets prélim. contiennent: 1 titre, 5 pp. pour la dédicace à Madame de la Maison-Fort et 4 pp. pour l'avis _Au Lecteur_ (lequel n'a pas été réimprimé ailleurs). Les 23 pp. suivantes sont occupées par des vers que divers auteurs adressent à Corneille, au sujet de sa pièce. Ces hommages sont au nombre de 26; ils sont signés de Scudéry, Mairet, Guérente, I. G. A. E. P. [Jacques Gaillard, avocat en Parlement], de Rotrou, C. B. [Charles Beys], Du Ryer, Bois-Robert, d'Ouville, Claveret, J. Collardeau, L. M. P. [Louis Mauduit, Parisien, auteur du poëme de _Narcisse_], du Petit Val, Pillastre, de Marbeuf, de Canon, L. N. [Louis Neufgermain, ou L. Nondon, auteur de la tragédie de _Cyrus_], Burnel, Marcel, Voille, Beaulieu et A. C. [A. Chappelain, ou Adam Campigny, poëtes cités en 1633 et 1634]. Il y a parmi ces noms des auteurs connus et des auteurs inconnus. Ces derniers devaient être des Rouennais, amis du poëte, ainsi que M. Taschereau le suppose avec beaucoup de vraisemblance. Il y avait à Rouen, au commencement du dix-septième siècle, deux libraires appelés _du Petit-Val_: Raphaël et David. L'un et l'autre publièrent un grand nombre de pièces de théâtre Voy. notamment le Catalogue Soleinne, nos 879, 881, 906 à 911 et 1022. Il s'agit sans doute ici de David, neuf fois couronné par l'Académie des Palinods (1615-1658). Aucun des éditeurs modernes n'a cherché à interpréter les initiales; nous les expliquons sous toutes réserves, d'après une note que M. P. Lacroix a bien voulu nous communiquer. _La Veuve_ est, du reste, la seule de ses pièces que Corneille ait eu la faiblesse de faire précéder de stances, sonnets, strophes et madrigaux en son honneur, et il ne manqua pas de les supprimer dans le recueil de 1644 et dans les éditions suivantes.--Le recto du 19e f. est occupé par l'extrait du privilége, accordé à _François Targa_, pour six ans, par lettres datées du 9 mars 1634. L'achevé d'imprimer qui suit le privilége est du «treisiesme jour de mars mil six cens trente-quatre». Au verso du 19e f., on trouve le relevé des plus notables fautes survenues à l'impression; enfin le 20e f. contient au recto l'_Argument_ et, au verso, la liste des _Acteurs_.
La plupart des éditeurs de Corneille, et M. Taschereau lui-même, ont cru que la _Veuve_ n'avait dû être représentée qu'en 1634; M. Marty-Laveaux (_OEuvres de Corneille_, I, p. 373) a démontré, à l'aide de deux passages de la dédicace, que la représentation avait dû avoir lieu plus tôt et que les frères Parfaict avaient eu raison de la placer en 1633. (_Hist. du Théatre François_, t. V, p. 43.)
IV
4. LA || GALERIE || DV PALAIS, || OV || L'AMIE RIVALLE. || Comedie. || _A Paris, || Chez Augustin Courbé, Imprimeur & Libraire de || Monseigneur frere du Roy, dans la petite Salle || du Palais, à la Palme_; [ou _Chez François Targa, au premier pilier de la grand' || Salle du Palais, deuant la Chappelle, || au Soleil d'or_]. || M. DC. XXXVII [1637]. || Auec Privilege du Roy. In-4 de 4 ff. et 143 pp.
Collation des feuillets prélim.: titre; 3 pp. pour la dédicace; 2 pp. pour le _Privilége_; 1 p. pour les noms des _Acteurs_.
Nous trouvons ici le texte entier du privilége accordé à _Courbé_, pour «trois Comédies; Sçavoir _La Galerie du Palais, ou l'Amie_ _rivalle, La Place Royalle, ou l'Amoureux Extravagant, et la Suivante; Et une Tragédie-Comédie intitulée, Le Cid_, composées par M. Corneille.» Ce privilége est donné pour une durée de vingt ans, à la date du 21 janvier 1637, et Courbé déclare y associer _François Targa_, «suivant le contract passé entr'eux pardevant les Notaires du Chastelet de Paris». L'achevé d'imprimer est du 20 février 1637.
M. Marty-Laveaux, à l'exemple des précédents éditeurs de Corneille, a d'abord placé la représentation de la _Galerie du Palais_ en 1634, mais il a remarqué ensuite un passage d'une pièce latine adressée par Corneille à Richelieu, pièce qui a dû être composée en 1634, et dans laquelle il est question de la _Place Royale_. Il a fallu avancer d'un an la date généralement admise de cette comédie, et, comme il n'est pas probable que Corneille ait pu donner trois pièces en un an, changer aussi la date de la _Galerie du Palais_ et la reporter à 1633. (Voy. _OEuvres de Corneille_, éd. Marty-Laveaux, t. X, pp. 7 et 65.)
Corneille assura le succès de sa quatrième comédie en lui donnant pour scène un lieu connu de tous, cette fameuse Galerie du Palais, où se vendaient ses ouvrages et qui était alors le rendez-vous du monde élégant. Ses détracteurs lui reprochèrent plus tard avec aigreur cette manière de fixer l'attention du public. Un pamphlet anonyme publié dans la querelle du _Cid_, la _Lettre à *** sous le nom d'Ariste_, contient le passage suivant: «Il reste maintenant à parler de ses autres pièces qui peuvent passer pour farces, et dont les tiltres seuls faisoient rire autrefois les plus sages et les plus sérieux. Il a fait voir une _Mélite_, la _Galerie du Palais_ et la _Place Royale_, ce qui nous faisoit espérer que Mondory annonceroit bientost le _Cimetière S. Jean_, la _Samaritaine_ et la _Place aux Veaux_.» Ce passage est curieux, parce qu'il prouve que toutes les comédies de Corneille furent représentées par Mondory; on l'avait supposé jusqu'ici, mais on n'avait appuyé cette opinion d'aucune preuve.
Une innovation qui mérite d'être rappelée est la suppression de la nourrice traditionnelle, que Corneille avait conservée dans _Mélite_ et dans la _Veuve_, et qui est remplacée ici par une «suivante». A la vérité, les suivantes remplirent toujours plus ou moins le rôle joué jadis par les nourrices; elles ne ressemblèrent en rien aux chambrières du XVIe siècle ou du commencement du XVIIe. Ces dernières intriguaient toujours pour leur propre compte, tandis que les suivantes n'intriguèrent que pour leur maîtresse.
La _Galerie du Palais_ dut rester en portefeuille pendant quatre ans. Elle ne vit le jour qu'après que le _Cid_ eut mis le sceau à la réputation de Corneille. Elle fut ainsi comprise dans le Privilége accordé au libraire du poëte triomphant, privilége d'une durée plus longue qu'aucun de ceux que nous avons rencontrés à cette époque.
La mention qui termine le privilége, mention que nous trouvons, du reste, en plusieurs autres endroits, devrait inspirer à quelque chercheur l'idée de fouiller les études des notaires de Paris, pour y retrouver les minutes des contrats intervenus entre Courbé, Targa, Sommaville, de Luyne, Billaine et les autres éditeurs des grands écrivains du XVIIe siècle. Nul doute qu'il ne se soit conservé quelques-uns de ces actes, qui nous révéleraient de piquants détails sur les bénéfices qu'une pièce de Corneille pouvait rapporter aux libraires qui la publiaient.
Les exemplaires avec le nom de _Targa_ sont très-rares. On en conserve un à la Bibliothèque de l'Institut (Q. 150. B).
V
5. LA || SVIVANTE, || Comedie. || _A Paris, || Chez Augustin Courbé, Imprimeur || & Libraire de Monseigneur Frere du Roy, dans la || petite Salle du Palais, à la Palme_; [ou _Chez François Targa, au premier || Pilier de la grand'Salle du Palais, deuant || la Chappelle, au Soleil d'or_]. || M. DC. XXXVII [1637]. || Avec Privilege du Roy. In-4 de 5 ff. prélim. et 128 pp.
Les feuillets prélim. contiennent: 1 f. de titre et 3 ff. pour l'épître dédicatoire (sign. [=a]), plus 1 f. non signé, formant encart pour l'_Extrait du Privilége_. Ce dernier texte est extrait du privilége, donné pour vingt ans à Augustin Courbé, à la date du 21 janvier 1637, c'est-à-dire après la représentation du _Cid_. Courbé déclare y associer François Targa. L'achevé d'imprimer est du 9 septembre 1637.
_La Suivante_ dut être représentée en 1634, mais ne fut publiée qu'après le grand succès du _Cid_. Cette circonstance explique le ton de l'épître qui la précède. Tout en présentant sa pièce au public sous la forme d'une dédicace probablement imaginaire, il vise les ennemis du _Cid_ et défend ses oeuvres avec la conscience de son génie. Quant à _la Suivante_, «elle est d'un genre, dit-il, qui demande plustost un style naïf que pompeux: les fourbes et les intrigues sont principalement du jeu de la Comedie, les passions n'y entrent que par accident. Les regles des Anciens sont assez religieusement observées en celle-cy: il n'y a qu'une action principale à qui toutes les autres aboutissent, son lieu n'a point plus d'estendue que celle du Theatre, et le temps n'en est point plus long que celuy de la representation, si vous en exceptez l'heure du disner qui se passe entre le premier et le second Acte. La liaison mesme des Scenes, qui n'est qu'un embellissement, et non pas un precepte, y est gardée; et si vous prenez la peine de conter les vers, vous n'en trouverez pas en un acte plus qu'en l'autre. [Il y a 340 vers dans chaque acte.] Ce n'est pas que je me sois assujetty depuis aux mesmes rigueurs: j'ayme à suivre les regles, mais, loin de me rendre leur esclave, je les élargis et reserre selon le besoin qu'en a mon sujet, et je romps mesme sans scrupule celle qui regarde la durée de l'action, quand sa severité me semble absolument incompatible avec les beautez des evenemens que je décris.»
VI
6. LA PLACE || ROYALLE, || OV || L'AMOVREVX || EXTRAVAGANT. || Comedie. || _A Paris, || Chez Augustin Courbé, Imprimeur & Libraire de || Monseigneur frere du Roy, dans la petite Sale_ [sic] _du Palais, à la Palme_; [ou _Chez François Targa au premier pillier de la || grand'Salle du Palais, deuant la Chapelle, || au Soleil d'or_]. || M. DC. XXXVII [1637]. || Auec Privilege du Roy. In-4 de 4 ff. prélim. et 112 pp.
Collation des feuillets prélim.: 1 f. de titre; 2 ff. pour la dédicace à Monsieur *** et 1 f. pour le Privilége.
L'extrait du privilége est le même que celui de _la Suivante_. Il y a de même partage amiable entre _Courbé_ et _Targa_. L'achevé d'imprimer est du 20 février 1637.
Nous avons déjà parlé, à propos de _la Galerie du Palais_, de la pièce latine adressée par Corneille au cardinal de Richelieu, en l'année 1634, pièce qui contient une allusion à _la Place Royale_ (voy. Marty-Laveaux, _OEuvres de Corneille_, t. X, pp. 64-72, et, en particulier, les vers 29 et 30 du poëme latin). Il convient donc de placer en 1634 la représentation de cette comédie, que l'on considère généralement comme ayant eu lieu en 1635.
Corneille, en prenant pour titre de sa pièce le nom de la Place où se réunissait alors le beau monde, voulut exploiter le succès qu'il avait obtenu avec _la Galerie du Palais_. Il paraît que Claveret avait déjà fait choix du même titre pour un de ses ouvrages, et, dans sa lettre «au soy-disant auteur du _Cid_», il accuse Corneille de plagiat. «Il faudrait, dit M. Taschereau, avoir la bosse du vol bien prononcée pour se laisser aller à dérober quoi que ce fût à Claveret.» (_Hist. de Corneille_, 2e éd., p. 34.)
Le principal personnage de _la Place Royale_, Alidor, parle des femmes, en termes peu ménagés, et, s'il faut en croire l'édition de _Corneille_, publiée en 1747, plusieurs spectatrices se plaignirent de ce que leur sexe était aussi peu ménagé par le poëte; aussi, l'épître dédicatoire à M. *** contient-elle une longue justification d'Alidor, dont l'auteur déclare ne point partager les sentiments.
La Bibliothèque nationale possède un exemplaire au nom de _Courbé_, et la Bibliothèque de l'Institut un exemplaire au nom de _Targa_.
VII
7. MEDEE || Tragedie. || _A Paris, || Chez François Targa, au || premier pillier de la grand'Salle du Palais, || deuant la Chapelle, au Solier_ [sic] _d'or._ || M. DC. XXXIX [1639]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 4 ff. et 95 pp.
Les feuillets prélim. contiennent: 1 titre; 2 ff. pour la dédicace à Monsieur P. T. N. G. et 1 f. pour l'_Extrait du Privilége_ et les noms des _Acteurs_.
Le privilége, daté du 11 février 1639, est accordé à _François Targa_, pour sept ans. L'achevé d'imprimer est du 16 mars 1639.
_Médée_ dut être représentée dans les premiers mois de l'année 1635, mais ne fut imprimée que deux ans après le _Cid_, en même temps que l'_Illusion comique_. Corneille, obligé de répondre aux attaques furieuses de ses ennemis, ne se pressa point de donner un nouvel aliment à leurs critiques, en faisant imprimer les deux pièces qui n'avaient pas été comprises dans le privilége du _Cid_. Après avoir obtenu ce privilége pour vingt ans, son libraire n'obtint que sept ans pour _Médée_ et l'_Illusion comique_. On dirait ainsi que les injures des Mairet et des Claveret produisirent impression sur les Conseils du roi.
Jusqu'ici Corneille n'est connu que comme poëte comique; il se révèle maintenant comme poëte tragique, en faisant choix d'un sujet déjà traité par Euripide et par Sénèque. Il y a de beaux vers dans sa _Médée_, et, malgré des faiblesses et des longueurs, on y sent déjà l'auteur du _Cid_. Cette première tragédie n'eut pourtant pas de succès, et l'indifférence du public peut expliquer qu'elle n'ait vu le jour qu'après _le Cid_. La troupe de Molière, qui avait repris la pièce donnée au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, plus de vingt-cinq ans auparavant, ne l'en conserva pas moins au répertoire, mais ne la joua jamais seule. Le Registre de Lagrange en mentionne 13 représentations, de 1665 à 1677. Le 2 octobre 1665, elle fut donnée avec l'_Alexandre_ de Racine; le 7 et le 9 novembre 1666, elle reparut avec _le Menteur_, etc.
M. Marty-Laveaux dit que la _Médée_ de Longepierre, représentée en 1694, fit oublier celle de Corneille, ce qui n'est pas absolument exact. Longepierre s'était plus ou moins inspiré de son devancier et, loin de s'appliquer à éviter ses défauts, les avait encore exagérés. Il est vrai que sa _Médée_ resta au théâtre pendant tout le cours du XVIIIe siècle, «parce que le rôle principal, ainsi que le remarque M. Taschereau, offrait l'occasion de briller à une actrice imposante»; mais la pièce de Corneille ne fut pas entièrement oubliée.
Un curieux travail placé à la fin de l'édition de Racine, publiée par M. Ménard, nous apprend qu'elle fut reprise en 1763. Quelques scènes en ont été représentées au Théâtre-Français dans ces dernières années, notamment en 1871, et les spectateurs ont témoigné leur intérêt pour l'oeuvre de Corneille.
Vendu: 170 fr. vél., Huillard, 1870 (n° 589).
VIII
8. L'ILLVSION || COMIQVE || Comedie. || _A Paris, || Chez François Targa, au || premier pillier de la grand'Salle du Palais, || deuant la Chapelle, au Soleil d'or._ || M. DC. XXXIX [1639]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 4 ff. et 124 pp.
Les feuillets prélim. contiennent: 1 f. de titre; 3 pp. pour la dédicace à Madamoiselle M. F. D. R.; 1 p. pour l'errata, et 1 f. pour l'_Extrait du Privilége_ et les noms des _Acteurs_.
Le privilége est accordé à François Targa, à la date du 11 février 1639, pour une durée de sept ans. L'achevé d'imprimer est du 16 mars 1639, comme celui de _Médée_, imprimée en vertu du même privilége.