Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècle
Part 9
S'étant donc approchés, ils le conjurèrent avec des larmes de ne pas jouer ce jour-là et de prendre du repos.
—Comment voulez-vous que je fasse? Il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. Pourtant il faut que l'on commence la comédie à quatre heures, sans cela, je ne puis m'y trouver et il faudra rendre l'argent. Dites-le aux comédiens, et qu'ils soient prêts, avec les lustres allumés et la toile levée.
Dès que l'heure fut arrivée, j'envoyai chercher les porteurs pour le mener au théâtre. Il n'eut pas grand mal à s'habiller pour faire le personnage d'Argan, s'étant contenté de garder sa robe de chambre de vrai malade pour représenter celui qu'il figurait imaginaire. J'observais, durant qu'il jouait, son air et son visage et, voyant bien que les cris et les lamentations qu'il faisait n'étaient pas feints, je sentais une fureur intime contre ce public qui se divertissait à le voir contrefaire ainsi le malade à la perfection, et jetait de grands éclats de rire chaque fois que la douleur lui tirait une grimace. Les choses cependant allèrent assez bien pour commencer, et j'augurai mieux de l'issue en le voyant tempêter d'un si bon courage contre les impertinences de Toinette, mais, quand il passa derrière le théâtre, après le second acte, je connus bien qu'il y avait quelque chose de détraqué dans la machine, et que ce n'étaient point ni les Mores dansants ni les singes sautants de l'intermède qui pourraient cacher à cet homme-là une figure qu'il avait devant les yeux et qui ne laisse plus distraire d'elle sitôt qu'on a dû la regarder un peu fixement. Quand il en vint, dans sa scène avec Béralde, à ce qu'Argan dit de Molière lui-même et que les médecins devaient l'abandonner en cas qu'il fût malade, et que Béralde lui répliqua que Molière ne leur demanderait point de secours, il me sembla qu'il pâlissait. Mais, dans le moment même, me souvenant de mon rôle de Fleurant, j'entrai avec ma seringue et je ne m'occupai plus que de bien jouer, car, pour nous autres, la semblance du théâtre étouffe toujours toutes les réalités de la vie.
Cependant, un peu après, étant revenu derrière mon portant, j'attachai de nouveau mes regards sur Molière, et je fus dans la dernière épouvante de voir qu'il agonisait, en quelque sorte, sur la scène et dans son fauteuil d'Argan. C'était juste le moment où celui-ci disait: «_Je sens déjà la médecine qui se venge._»
Mais que devins-je en entendant celui que je considérais plus comme un demi-dieu que comme un mortel, s'écrier: «qu'il avait un voile devant les yeux», qu'il souffrait «de maux de cœur», «de lassitude dans tous les membres», «de douleurs dans le ventre comme si c'étaient des coliques» et que je reconnus l'expression parfaite des incommodités qu'il endurait d'habitude et dont il m'avait fait, par privilège, la confidence? Je doutai alors si Mlle Molière, en raillant les maux dont il se plaignait et en refusant, par étourderie et indifférence, de prendre en recommandation la présence de son mal, ne lui avait pas donné d'abord cette idée d'un malade qu'on ne croit point tel et qu'on moque, pour éviter la nécessité fâcheuse de lui donner trop de soins, idée que, pour les besoins de son art et par l'effet de l'inclination naturelle de son esprit, il avait par la suite tournée en farce pour en amuser le parterre.
Justement, au moment où cette idée me vint, Argan était étendu dans sa chaise, contrefaisant le mort, et Béline, sa femme, disait: «Quelle perte est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant... Mouchant, toussant, crachant toujours; sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens et grondant nuit et jour servantes et valets!» J'aurais gagé qu'il faisait répéter là, à Béline, quelque phrase entendue de Mlle Molière!
On m'appela dans la chambre des comédiens, pour parler à un petit laquais qui m'apportait un paquet de ma femme, et je ne revins sur le théâtre qu'au moment de la cérémonie burlesque et dans l'instant qu'Argan crie _juro_ pour être reçu médecin. Le pauvre Molière n'avait pas achevé, qu'il lui prit une convulsion dont la plupart des spectateurs s'aperçurent, ce que voyant, il s'efforça de cacher par un ris forcé la sorte de râle qu'il faisait déjà entendre.
Ses mains étaient glacées, je les mis dans un manchon pour les réchauffer et, la comédie étant faite, j'ordonnai à ses porteurs de venir en hâte et je ne quittai point sa chaise du Palais-Royal à la rue de Richelieu où il logeait. Dès qu'il fut dans sa chambre, il lui prit une toux si forte qu'il se rompit une veine dans la poitrine. Aussitôt il me commanda d'aller promptement chercher sa femme en bas, pendant que deux religieuses, qui venaient à Paris quêter durant le Carême et qu'il recevait communément chez lui pendant ce temps, l'assistaient et le soignaient.
Je fus quelque temps à découvrir Mlle Molière et, quand je pus remonter enfin avec elle et Baron, le plus grand poète comique des temps passés et futurs, étouffé par le sang qui sortait de sa bouche en abondance, avait rendu tristement l'esprit.
XXIV
LE CHAGRIN DE M. DE MONCONTOUR
Il était dix heures du soir quand nous trouvâmes M. de Molière mort dans sa chambre; Mlle Molière était encore accommodée pour jouer le personnage d'Angélique et Mlle Beauval avait conservé son bavolet de Toinette, n'ayant pas eu le temps de se défaire après la comédie. Pour Lagrange, il n'avait pas quitté la robe et le bonnet de faux docteur, dont s'affuble Cléante, non plus que Beauval, ni Brécourt, ni Hubert ceux des Diafoirus et de Purgon, et je représentais moi-même tout au vif le personnage de M. Fleurant, dont je portais toujours l'habit. Ainsi ce contempteur de la médecine gisait au milieu des apparences de ceux qu'il avait si bien joués, et l'on eût pu dire qu'il était entouré des ombres vengeresses de la Faculté, si nous n'eussions été des médecins pour rire, j'entends par là fictifs et travestis, car pour rire nous n'y songions guère, et nos yeux s'étaient métamorphosés en fontaines dès que nous n'avions plus pu douter de l'étendue de notre malheur.
Un peu de jour paraissant dans les carreaux de la fenêtre et mêlant sa faible lumière à la clarté des chandelles que nous tenions allumées, vint enfin nous avertir que le soleil recommençait son cours. Au même moment, il nous vint à tous dans la pensée qu'il n'y avait rien qui fût si pressant que d'informer le roi du trépas d'un homme pour lequel il avait toujours marqué beaucoup d'estime et d'inclination, et Mlle Molière, jetant les yeux sur Baron et sur moi, nous dit de prendre un de ces carrosses que l'on trouvait depuis quelque temps à louer à l'image Saint-Fiacre et de nous faire mener en droiture à Saint-Germain, où le roi était pour lors. Ce que nous fîmes avec une grande diligence et une parfaite tristesse.
Nous descendîmes d'abord chez un Suisse, où nous prîmes un peu de nourriture avec quelques coups d'un vin aussi rude que l'accent de notre hôte, et je dis à Baron que j'irais chercher M. de Moncontour pour qu'il s'employât à nous faire parler au roi, parce que je savais que ce seigneur honorait Molière de son amitié et qu'il éprouverait beaucoup d'affliction—du moins celle qu'un courtisan peut laisser paraître—à l'annonce de cette mort.
Je pénétrai dans le château à l'heure du lever, et, m'étant faufilé dans une galerie, je tâchai de démêler M. de Moncontour parmi le groupe des seigneurs les plus rapprochés de la chambre du roi. Je l'aperçus bientôt qui peignait sa perruque en sautant d'un pied sur l'autre, car, malgré son âge, il affectait les façons des jeunes gens, croyant par cela plaire aux dames et passer pour un blondin. Quand j'eus pu le joindre au milieu de la foule, je l'abordai avec un grand respect, et, l'ayant tiré dans une fenêtre, je commençai mon compliment en lui annonçant que j'avais une nouvelle fâcheuse à lui porter, et dont j'étais assuré qu'il prendrait sa part. Cependant en l'observant, et jugeant qu'il opposait à mes paroles un air distrait et chagrin, je m'interrompis pour lui dire que je craignais d'être fâcheux et que pour peu qu'il eût quelque affaire ou souffrît de quelque incommodité, je me voudrais du mal de l'importuner.
—Point du tout, Monsieur, me répondit-il obligeamment et vous pouvez faire état de moi; mais je suis, je l'ajoute, d'une colère outrée, parce qu'un des gentilshommes de Monsieur le Dauphin a tant fait par ses brigues, qu'il s'est fait donner un logement que l'on m'avait promis à Versailles. Cela est inouï, après tant de services à la guerre, et il faut que l'on me prenne pour une grue, de m'offenser si sensiblement par une pareille injustice.
«Au surplus, poursuivit-il, que désirez-vous de moi, Monsieur de La Fontette, et en quoi puis-je vous servir? Vous savez que je suis à vous.»
Je fis encore quelques détours pour annoncer cet événement funeste à un homme qui appelait Molière son ami, et qui avait tant d'estime pour lui, qu'il avait commandé qu'on l'introduisît dans sa chambre à quelque heure que ce fût et quelle que fût la compagnie qui s'y trouvât. Je vis bien d'abord que le marquis était touché de cette mort et il me marqua le coup qu'il en ressentait par les expressions les plus fortes et les plus tristes, m'assurant qu'il allait au plus tôt demander un entretien au roi pour Baron et pour moi; mais il avait quelque chose en tête qui ne lui permettait pas de se donner tout entier au sentiment qu'il éprouvait et, le marquis de Théricourt étant venu à passer, qui avait la charge de distribuer les logements, le maréchal me quitta dans l'instant pour courir après ce seigneur avec lequel il s'entretint longtemps en faisant des gestes qui témoignaient assez combien la matière de ses discours était passionnée.
Dans ce moment, je me sentis toucher par ma manche et je vis Baron qui s'était lassé de m'attendre et qui, ayant rencontré M. de Vivonne—lequel prisait aussi tout particulièrement Molière, disant souvent qu'il voulait vivre avec lui comme Lélius avait fait avec Térence—avait obtenu d'être mené dans le cabinet du roi. Je le suivis dans l'instant et l'huissier ayant ouvert un battant de la porte, nous nous trouvâmes subitement devant le plus grand roi du monde.
Sa Majesté se tenant debout, car on venait d'achever de l'habiller, et le grand-maître de la garde-robe lui présentait, sur une soucoupe, trois mouchoirs brodés de points. Je vis ainsi, pour la seconde fois, tout près, ce prince que j'avais si souvent considéré du théâtre à la faveur des chandelles. Quoiqu'il fût parvenu déjà à l'âge de trente-cinq ans, Louis montrait encore sur son visage toutes les grâces de la jeunesse, tempérées par l'éclat de la grandeur; il daigna nous assurer qu'il était touché de la mort de Molière, disant qu'il avait bien de quoi pleurer un poète qui l'avait si fort diverti et que, pour le comédien, encore qu'il y en eût qui le surpassassent, il ne se souvenait pas qu'il l'eut jamais ennuyé.
Nous partîmes de là pour dire au monarque nos craintes sur ce que le clergé ferait peut-être des difficultés pour la sépulture, parce que Molière avait eu le malheur de décéder sans avoir reçu le sacrement de confession, malgré qu'il en eût exprimé le désir, et par la faute de MM. Lenfant et Lechat, deux prêtres habitués de la paroisse Saint-Eustache, qui avaient refusé de venir à lui, et dans le temps qu'il venait de représenter la comédie.
Le roi nous dit qu'il parlerait avec M. de Paris de cette affaire et qu'au surplus le désir du sacrement de confession, quand il était dicté par la contrition parfaite, suffisait pour absoudre un pêcheur. Voyant que nous paraissions un peu surpris qu'il fut instruit des choses de la religion les plus subtiles, il sourit, ajoutant:
—Ne suis-je pas chanoine de plusieurs églises?
Et véritablement, il l'était.
Étant sortis du cabinet du roi, je trouvai M. de Moncontour, qui marquait par son attitude qu'il était fort chagriné, et ne doutant pas qu'il n'éprouvât une grande douleur de la mort d'un ami si fidèle, je lui dis ce que je crus devoir pour l'adoucir par quelque consolation; je fus bien surpris lorsque j'entendis le marquis s'écrier:
—Cela est vrai, la mort de Molière me touche et je prends une part infinie dans un trépas si cruel et si prompt; mais il faut convenir qu'il m'arrive l'aventure la plus piquante, la plus mortifiante du monde, et que l'injure qui m'est faite domine en ce moment mes sentiments jusqu'à étouffer en moi les souvenirs de l'amitié.
Je vis bien où était l'enclouure et qu'il s'agissait encore de ce logement à Versailles, et je demandai à ce seigneur si c'était de quelque magnifique appartement que l'intrigue l'eût ainsi écarté et qui pût lui faire oublier l'hôtel aux superbes dehors qu'il avait proche le château dans la rue de l'Intendance?
Il me regarda d'un air surpris:
—Point du tout, monsieur, et ce logement-là était sous les combles, la chambre la plus mal accommodée et la plus puante du monde.
—Sur ce pied-là, répliquai-je, Monsieur le marquis, il ne me paraît pas que Votre Seigneurie ait perdu au change?
—Et comptez-vous pour rien, monsieur, l'honneur et la facilité d'approcher le roi à tous les moments de la journée, et de se trouver de la sorte pour ainsi dire à la source de ses grâces et dans le canal de ses faveurs? Cela est de conséquence, au moins! Non, vous voyez une victime de la dernière injustice et il n'y a rien qui soit si triste que mon état, ni si déplorable que mon affliction...
Pour moi qui ne me sentais pas disposé à partager les emportements de M. de Moncontour et à m'étendre sur une infortune aussi prodigieuse que la sienne, je me retirai discrètement, sans même qu'il s'en aperçut, et laissant ce seigneur s'abîmer dans la douleur dont il décrivait si bien les effets.
XXV
LE PRÉSIDENT SCAPIN
A quelque temps de là, étant allé à Versailles avec ma chère Angélique, il arriva une aventure surprenante, dont le succès mit enfin en possession M. de Moncontour de cet appartement au château qu'il regrettait plus d'avoir perdu qu'une bataille et me conduisit moi-même, par manière de ricochet, à un établissement définitif et à un certain point de fortune que je n'ai point souhaité depuis de dépasser.
Mme du Fresnoy, notre cousine, qui aimait passionnément le fils dont son mari avait obligation à M. de Louvois, parut, ce jour-là, dans une désolation finie parce que ce même enfant ayant laissé ouverte la cage d'un serin qu'il affectionnait particulièrement, l'oiseau s'était envolé dans quelque bosquet.
M. du Tailli ne pouvait se consoler de cette fuite et nous trouvâmes Mme du Fresnoy au milieu d'un escadron de laquais qu'elle dirigeait et qui, montrant plus de furie que de zèle, épouvantaient ce pauvre serin, lequel faisait de petits vols brusques et toujours plus hauts; de manière que l'on concevait bien que, la peur et l'instinct de la liberté aidant, il finirait par s'échapper tout à fait et gagner quelque couvert où il n'y aurait plus jour à le reprendre.
Angélique s'étant approchée et voyant Mme du Fresnoy si suante sous son grand habit que ses petites boucles s'étaient défrisées et pendaient comme ficelles à nouer des sacs, lui dit fort posément que, pourvu qu'on la laissât faire et que les laquais se tinssent cois, elle était assurée d'obliger l'oiseau à revenir et qu'elle serait bien quinaude si elle ne le tenait dans sa main devant qu'une heure fût passée.
La chose de la sorte arrangée, notre cousine ayant retenu ses commandements, son fils ses pleurs et les laquais leurs cris, je connus aussitôt ce que la force du sang et le souvenir des aïeux peuvent avoir d'action sur les mouvements des hommes et que cet insigne capitaine des serins de M. de Vendôme, qui était l'auteur de sa race et l'inclyte raison de sa grandeur, revivait justement en ce moment dans Angélique qui, prenant un visage souriant ensemble et majestueux, s'avança vers l'arbre où l'oiseau battait des ailes en jetant, avec de petits sauts, de petits cris qui auraient pu fort bien passer pour un langage, si M. Descartes ne nous avait prévenus que la machine de l'animal ne pense pas plus que celles construites par l'industrie des hommes. Angélique, usant de gestes lents et si mesurés qu'on les eût dit réglés par le jeu de quelque invisible violon, attira d'abord, sans les effrayer, les regards de l'oiseau. En même temps, par le moyen des lèvres à demi jointes, elle figurait un sifflement d'une douceur ravissante et telle qu'il eût fallu le cœur d'un tigre au lieu de celui d'un serin, pour n'en paraître pas charmé.
Dans ce moment, nous vîmes, en effet, cette bête qui, descendant d'un pied, sembla se rapprocher, en hésitant, comme balançant entre le désir de la liberté et l'invincible attrait de se laisser prendre par un si bel appeau. Ma femme, cependant, poursuivant les modulations de son sifflement, s'approchait insensiblement et déjà levait une main, quand M. du Tailli ayant inconsidérément crié que l'oiseau était pris, celui-ci fit un saut et s'enfuit. Nous vîmes cette petite boule d'or traverser l'obscurité du bosquet pour se poser dans un feuillage où le soleil déjà avait mis des couleurs d'un jaune qui ne le cédait pas à celui du plumage; mais, au même moment, un seigneur qui tournait justement l'allée, faillit recevoir en plein dans son pourpoint la bestiole étourdie et, sans se démentir, posant sur l'agitation de ses ailes son chapeau lourd de plumes et de points, dans l'instant il eût réduit en captivité la cause d'un si grand émoi.
Étant accourus, nous vîmes que c'était M. de Moncontour qui venait par cette manœuvre-là de décider la victoire et lui, qui jugea la situation d'abord, me confia, par la suite, qu'il n'avait pas éprouvé tant de joie ni conçu tant d'espérance le jour où, par l'arrivée subite de ses escadrons à Turckheim, il avait aidé le comte de Turenne à culbuter M. de Montecuculli.
Ce marquis appréciait les choses comme il convient à un seigneur de la cour et n'augurait pas à la légère, car Mme du Fresnoy ressentant pour un service à ce point signalé la reconnaissance d'une âme généreuse, elle fit jouer des ressorts si justes et prit des mesures si exactes, qu'en moins de huit jours elle eut obtenu pour ce vieux guerrier l'appartement qu'il désirait d'occuper à Versailles et que ni ses services à la guerre, ni sa constance à demeurer près du prince, ni sa grande qualité n'avaient eu assez de crédit pour lui procurer.
Sa reconnaissance et la faiblesse de M. de Louvois ne se bornèrent pas là, car, à quelque temps de là, M. de Moncontour fut compris dans une promotion de maréchaux, dignité qu'il avait méritée par ses campagnes, mais qu'il aurait sans doute attendue plus longtemps sans l'aventure du serin.
Sitôt que M. de Moncontour eut été mis en possession d'une demeure qu'il jugeait si délicieuse, il fit diligence pour m'envoyer un mot de billet disant qu'il voulait reconnaître les soins que nous avions pris, Angélique et moi, pour maintenir la cousine dans ses heureuses dispositions en lui rappelant par le moyen du serin les obligations qu'elle avait à lui et véritablement nous nous y étions attachés de bon cœur.
Je trouvai le nouveau maréchal dans son nouvel appartement. C'étaient deux chambres meublées assez médiocrement, dans la hauteur de l'une desquelles était ménagé de quoi coucher un valet, avec un sol de carreaux sur lequel on avait eu l'honnêteté de jeter un bon tapis.
—Monsieur de La Fontette, me dit le marquis, je sais les diligences que vous avez faites pour m'aider à obtenir une grâce que je prisais fort, et je veux vous montrer que vous ne vous êtes pas employé pour un ingrat. Il y a présentement, dans le pays chartrain, où j'ai mes terres, une charge dans l'élection d'une ville petite, mais jolie, qui est à ma disposition et que j'ai résolu de vous faire avoir. C'est une charge de campagne, à la vérité, mais il y a de grands agréments et de grandes prérogatives.
—Je suis confondu, Monsieur le maréchal, des bontés que vous faites paraître à mon endroit, mais oserais-je vous demander de quoi il s'agit?
—Vous serez président, Monsieur de La Fontette, à moins que vous n'ayez quelque répugnance à entrer dans la robe.
—Monsieur, voulez-vous?...
—A la vérité, on ne voit dans toute la juridiction ni procureurs, ni avocats, ni conseillers même, et vous serez la justice à vous tout seul, mais on est maître absolu dans le pays, le titre demeure et je gage que Mme de La Fontette aura satisfaction d'être présidente.
—Songez, Monsieur, que je suis comédien.
—Eh! Monsieur, me répondit cet homme de guerre avec un beau sang-froid, le théâtre n'est-il pas la meilleure école du tribunal? Soyez assuré que vous n'aurez pas perdu vos grimaces et qu'elles pourront servir encore.
—Je n'ai point étudié le droit.
—Il y a dans la ville un tabellion qui règle tout moyennant trente ou quarante francs par année, et puis, quand on a bon sens et bon esprit, on n'a qu'à juger à la rencontre. C'est assez pour des gens de province. C'est à Paris que l'on raffine...
—Sur ce pied-là, Monsieur le maréchal, je suis votre homme, et il ne me reste qu'à vous remercier...
—Allez, allez, s'écria-t-il en m'interrompant et en me poussant par les épaules, allez Monsieur le président, faire l'achat d'une robe noire; vous n'en serez pas plus tôt revêtu que vous jugerez comme Salomon. Mais, au moins, ne vous laissez pas frustrer de vos épices; haut la main, Monsieur le président, et si vous rendez la justice, faites-lui rendre aussi.
C'est ainsi que de Scapin je devins président et qu'Angélique ajouta un nouveau lustre à la lignée des capitaines de serins. Le hasard ou plutôt la Providence, qui ne laisse pas d'avoir de l'esprit malgré sa grandeur, voulut que le premier coupable que j'aie eu à juger fût un pauvre histrion de campagne qui avait sur la conscience le meurtre de quelque poule, conseillé par l'appétit.
Je balançai longtemps si je le ferais pendre, pour prouver aux autres et surtout à moi-même que je n'étais pas un magistrat de derrière les chandelles, mais mon inclination naturelle me portant à la douceur, et ayant remarqué que ce maraud avait des lumières toutes spéciales sur la façon de confectionner certaines confitures que je prise fort, je me libérai d'en faire mon laquais et, dans la suite, ayant montré du goût pour la basoche, je lui fis avoir une charge d'huissier, de manière qu'à la fin il jugeait à ma place lorsque j'étais incommodé ou occupé à la promenade.
Et, ce qui montre assez que l'art comique est la véritable nourrice et la source naturelle de toutes les autres professions humaines, on tomba d'accord que jamais la justice n'avait été si droitement et si subtilement distribuée dans le pays chartrain. C'est ainsi que Thalie, la muse au double masque, préparait des serviteurs pour Thémis, la déesse au double visage.
XXVI
LA PIERRE FENDUE
Il y avait bien deux ou trois ans que je jugeais les autres à la manière d'un Solon ou d'un Dracon, selon le sentiment de ceux que mes arrêts faisaient blancs ou noirs, quand je fus contraint d'aller à Paris pour quelque affaire dont je ne me souviens pas bien. Il faut cependant qu'elle ait été de conséquence, car je partis au milieu de l'hiver et dans le temps que la neige obstruait tous les chemins. J'ai souvenance, à la vérité, qu'Angélique, ma femme, était pour lors d'une mélancolie si outrée, pour avoir été traitée de _présidenteaude_ par la femme de l'Élu à qui elle disputait le pas, que les meubles en dansaient d'eux-mêmes dans la maison et que deux plaideurs qui apportaient certain quartaut de vin vieux dans l'attente de leur procès avaient été reçus par elle comme s'ils fussent venus lui redemander leurs Épices.