Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècle
Part 8
Sitôt que le bon M. Tanbeau nous eut mariés, Angélique et moi, nous prîmes la poste pour aller à Paris, ville que ma nouvelle épouse ne connaissait pas, et où nous étions persuadés de faire bientôt fortune; mais chacun de nous, en soi-même, ayant en vue la même chose, en considérait le succès par des moyens différents, car si la fille de M. de La Maisonfort fortifiait ses visées ambitieuses par l'espoir du crédit de ses parents et principalement de cette Mme du Fresnoy dont elle me vanta le pouvoir sur l'esprit de M. de Louvois, je faisais table, pour ma part, sur mon dos, comme le plus gracieux et le mieux accoutumé à recevoir les coups de bâtons des comédies, dos que je prisais comme un héritage, ou plutôt comme une nourrice, et fort propre à remplir son envers, je veux dire l'estomac.
Nous arrivâmes, par la porte de la Conférence, dans un carrosse public qui était si rempli de gens de robe, que nous avions plutôt la mine de sacripants qu'on mène pendre, que d'honnêtes mariés venant faire visite à leur parenté. Cependant, nous connûmes bientôt, aux discours de ces chats-fourrés, qu'ils n'avaient pas des intentions si barbares, mais que c'étaient seulement les membres d'une chambre des requêtes que le roi avait envoyés passer quelques mois à Pontoise pour se rafraîchir la bile, parce qu'ils faisaient un peu les mutins. Ils avaient l'apparence de revenir assez contrits d'être demeurés si longtemps sans juger, et j'augurai mal des pauvres plaideurs sur qui ils déchargeraient d'abord leur trop d'amas de furie procédurière.
On nous mena dans une auberge proche le Palais-Royal, où nous prîmes pension en attendant le Louvre ou Versailles, car ma femme ne parlait de rien moins que d'avoir bouche à cour, et je vis bien qu'elle gardait dans la tête quelques fumées de l'orgueil paternel et la vision de ce capitaine des serins de M. de Vendôme qui avait mis à mal toutes les finances de la famille par l'ambition de soutenir un rang en conformité avec une si illustre origine.
Dès le lendemain matin, Angélique étant sortie seule pour quelques achats de rubans, car elle voulait être bien parée pour aller voir Mme de Fresnoy, elle revint après un peu de temps, toute étourdie, me dire que Paris était une ville bien singulière et qu'il s'y passait d'étranges choses; que, s'étant promenée un moment à travers une place où l'on vendait des légumes, elle avait vu de jeunes villageoises qui criaient d'un air content, en montrant leur tas de denrées: «J'ai été marquée par le bourreau! J'ai été marquée par le bourreau!» comme si elles dussent en être bien aises, et qu'en effet, un gros homme de mauvaise mine leur mettait un signe avec de la craie sur leurs habits; qu'un peu plus loin, étant entrée pour faire ses dévotions dans une église, elle avait entendu dire que «le roi allait porter l'_antienne_». Angélique me confessa qu'elle trouvait bien surprenant que le plus grand prince du monde vint ainsi dire l'office, comme un moine, dans la chapelle d'un couvent.
A ces mots, je fis un grand éclat de rire en lui disant que pour le bourreau et la marque, c'était une façon de reconnaître ceux des villageois qui avaient payé le droit pour vendre leurs produits sur le marché, et que ce n'était pas le roi de France, Louis le Grand, qui chantait ainsi l'ordinaire à Saint-Germain-des-Prés, mais Jean-Casimir, jésuite, cardinal, souverain de la République polonaise, et enfin abbé de cette église par le chagrin qu'il avait eu de perdre sa reine qu'il aimait tendrement.
—Cela étant, me dit Angélique, Paris me semble être la ville du monde où l'on joue les personnages les plus opposés et les moins prévus, et je ne m'étonne plus après cela que, gentilhomme comme vous l'êtes et portant le nom de chevalier de La Fontette, vous soyez devenu comédien sous celui de Bellefleur.
—Mais, répondis-je, quelle erreur vous fait imaginer que la profession de comédien soit comme celle de marchand qui déroge à la noblesse, et pensez-vous que La Thorillière, Brécourt ou du Croisy soient des croquants?
«Je veux, poursuivis-je, vous montrer clairement que rien n'est si éloigné de la vérité qu'une pareille croyance et, remettant à demain notre visite à Mme du Fresnoy, je prétends vous conduire à l'instant à la comédie que je sais que l'on donne aujourd'hui, et où vous verrez sur la scène des hommes de condition qui, à l'encontre de ce que font d'ordinaire les autres, vous divertiront parfaitement.»
Qu'un jeune époux a de pouvoir sur un cœur qui vient de s'ouvrir! Angélique qui, peut-être, six mois plus tard, eût repoussé sans ménagements l'idée de remettre seulement d'une heure une visite si nécessaire, souscrivit ce jour-là sans dispute à mon désir, et j'eus la satisfaction d'amener ma femme dans l'endroit où si souvent j'avais aidé à tromper des maris.
M'étant donc fait reconnaître du portier, qui était à l'entrée des comédiens, je pénétrai avec Angélique dans le temple de Thalie, par le derrière du théâtre; mais nous trouvâmes dans la salle un mouvement singulier, et nous entendîmes du côté de la grand'porte un tumulte si effroyable qu'il semblait que toutes les furies se battissent ensemble dans une antichambre d'enfer. Dans ce moment, Molière parut au milieu du parterre, et m'apercevant avec Angélique qui marquait quelque sentiment d'effroi, il nous dit rapidement que c'étaient les mousquetaires et tous les autres officiers de la cour, lesquels avaient accoutumé d'entrer à la comédie sans payer, qui menaient ce vacarme, parce que lui, Molière, avait obtenu un ordre du roi de les obliger à ne plus passer sans cracher au bassinet, et que nonobstant cet ordre, ils voulaient forcer l'entrée et venaient de tuer le suisse, qui se défendait avec sa hallebarde. Comme il parlait encore, la porte éclata comme poussée par le bélier d'une machine de guerre, et les furieux se précipitèrent en tumulte. Les seigneurs de la scène et les dames des loges se levèrent pour s'enfuir devant ces forcenés, et le désordre eût été extrême si Béjart, qui était habillé en Géronte pour la pièce qu'on allait jouer, ne s'était présenté sur le théâtre. Alors ce jeune comédien, dont on pouvait connaître, sous le fard et les rides ajoutées, le teint frais et vermeil, levant les bras et tremblant des genoux à la façon des vieillards, cria lamentablement:
—Eh! messieurs, épargnez du moins un malheureux qui n'a plus que quelques jours à vivre!
Ce compliment si bouffon dans une bouche si jeune arrêta la fureur de ceux que la force n'avait pas contenus, et les rires se mêlant à la réflexion sur ce qu'ils avaient osé, malgré les volontés du roi, ils demeurèrent un moment confus, puis enfin se retirèrent.
Aussitôt, entraînant Angélique, je passai derrière le théâtre dans le dessein de parler plus longuement avec Molière. Mais que devînmes-nous quand, dans un corridor, nous nous trouvâmes subitement en face d'une femme en grand habit, qui faisait l'éplorée et poussait de grands cris en montrant un mur qui, à la vérité, pouvait paraître assez extraordinaire, puisque par un prestige diabolique sa partie inférieure s'agitait sous les apparences d'un haut de chausses de velours noir et de deux jambes, tandis que de ses profondeurs on entendait sortir une voix lamentable, de sorte que l'on pouvait dire, cette fois, ainsi que dans l'Écriture, que les pierres elles-mêmes criaient.
Dans ce moment, je vis Angélique faire le plus sérieusement du monde la révérence à la dame hurlante, qui était Mme du Fresnoy, venue à la comédie avec son mari, lequel dans sa frayeur de la soldatesque avait voulu s'enfuir par un trou dans le mur du Palais-Royal, et y serait parvenu, en effet, puisque sa tête et ses bras avaient passé, si le reste eût voulu suivre. Il se démenait comme un possédé, jurant qu'il avait du crédit, que les comédiens le lui payeraient et que c'était un affront qu'ils avaient voulu lui faire en face. Cependant je crois que, pour l'heure, il songeait à autre chose qu'à son visage.
Des gagistes arrivaient qui agrandirent le trou et dégagèrent le commis de M. de Louvois. C'est alors que j'eus l'honneur d'apercevoir directement ce cousin sur lequel nous fondions tant d'espérances et dont les traits bouffis et la perruque poudrée de poussière de chaux et de petit moellons me parurent cependant respirer la dignité la plus grande et la moins murée qui fût, tant le physique de ceux que l'on croit les dispensateurs de la fortune se présente aimable, malgré tout, à ceux, comme moi, qui n'ont jamais été gâtés par les faveurs de la capricieuse déesse.
—Eh! monsieur! disait Mme du Fresnoy, outrée, est-ce là une façon de sortir de la comédie pour un homme de votre sorte?
—Morbleu! Madame, jurait le mari, est-ce une façon d'entrer à ces furieux-là? Je le dirai à M. de Louvois, et il leur fera bien voir...
—Madame, soupirait Angélique, souffrez que je présente M. le chevalier de La Fontette, mon époux, à M. du Fresnoy, dont la cour et la ville célèbrent le mérite...
—Ouais! pensais-je en considérant Mme du Fresnoy, que je trouvais pourvue de plus d'attraits qu'il n'était nécessaire à un barbon de cette espèce; il me semble que mon cousin doit bien de l'obligation de ce mérite-là à la figure de sa femme.
La sottise du mari et la beauté de son épouse me donnaient une meilleure idée du crédit de nos parents que tous les discours innocents d'Angélique.
XXII
LE PÉDANT MALAVISÉ
Nous ne manquâmes pas, Angélique et moi, d'aller dès le lendemain chez Mme du Fresnoy, dans le dessein de lui rendre nos devoirs et pour voir, en même temps, si, par le moyen de son crédit, nous ne pourrions pas être mis enfin en possession de cet emploi qui, aux yeux de mon épouse, ne comptait que comme un premier pas vers celui de secrétaire d'État, pour le moins, ou de surintendant.
Nous trouvâmes cette dame dans un appartement fort propre et meublé d'une manière assez magnifique. Elle était assise à sa toilette et si occupée à se parer qu'elle prit à peine le soin de demander au petit laquais qu'on nous apportât des sièges, encore ce ne furent que des chaises sans bras, ce dont Angélique parût mortifiée, car elle était attentive à ces sortes de choses et fort exacte à observer les traitements qu'il fallait faire selon les personnes et leur condition.
Une fille suivante accommodait la tête de notre cousine d'une façon qui parût nouvelle, car nous vîmes que les cheveux étaient coupés de chaque côté d'étage en étage avec de grosses boucles rondes d'un air assez négligé, qui lui donnaient la meilleure grâce du monde. Mme du Fresnoy considérant de côté Angélique et remarquant qu'elle avait encore des _bouffons_ sur les oreilles, lui dit un peu sèchement qu'on voyait bien qu'elle venait de la province et que ces petites frisures rangées étaient justement à la mode du temps du roi Guillemot.
—Il ne faut pas, continua-t-elle, tenir cela pour des chansons, et il n'y a rien de si fâcheux pour une tête, même remplie des idées les plus sublimes, que d'avoir le dessus hideux ou négligé. C'est par le soin qu'elle prend de son ajustement qu'une femme se pousse dans le monde.
Je n'entrais point tant dans ce sentiment-là et, jugeant qu'il s'agissait un peu trop de la tête dans les leçons que sa parente donnait à l'innocente Angélique, je commençai d'en ressentir un peu d'ennui et quelques inquiétudes pour mon front.
Cependant nous nous mîmes insensiblement à entretenir Mme du Fresnoy du sujet de notre visite, et Mme de La Fontette, ma femme, partit de là pour faire un petit discours qui marquait tant d'obligeance pour moi et me montrait si honnête homme et d'une manière si éclatante qu'il n'y eût eu personne, à l'entendre, qui ne crût que j'effaçais les esprits des sept Sages, ou plutôt qui n'augurât que nous n'étions mariés que depuis quelques semaines.
—Cela est bon, dit la dame, et il faut bien que Monsieur ait du mérite, puisque sa femme même en convient; mais n'est-il pas comédien, sous le nom de Bellefleur?
—Madame, répondis-je, songez qu'il n'y a pas d'homme qui soit si propre qu'un comédien à remplir en ce monde les emplois les plus divers, puisque, passant indifféremment des états les plus vils aux rangs les plus élevés, il peut, dans la même soirée et pour peu que l'on joue des pièces différentes, être un valet, un roi, un amant heureux ou un mari dupé, un Géronte ou un Valère, et ne pensez-vous pas que l'art de présenter au public tant de visages ne soit tout justement le plus propre pour bien disposer un homme à faire figure dans le monde?
—Mais le dos, Monsieur, répliquait-elle, le dos qu'en faites-vous?
J'allais lui protester que je ne l'entendais pas, mais au vrai je savais bien où était l'enclouure, puisque cette question des coups de bâton empêchait, dans le même temps, le grand Molière de rentrer à l'Académie, où on lui avait fait savoir qu'il serait reçu, pourvu qu'il quittât les emplois à nasardes et à rossées; mais, dans ce moment, la porte s'ouvrit toute grande, de la manière qu'elles font devant les seigneurs d'importance, et nous vîmes entrer un gros homme aux yeux têtus qui remplit tout aussitôt la chambre où nous nous trouvions, tant il remuait en faisant de grands pas et de grands bras.
Mme du Fresnoy s'étant levée avec de belles révérences et en mettant du «monseigneur» entre chacun, je pense, de ses mots, nous connûmes à ce coup que c'était là ce grand ministre dont la renommée célébrait en tous lieux la puissance et l'orgueil, M. de Louvois, pour tout dire, et je crois bien qu'Angélique dut jurer en elle-même que notre fortune avait, à cette heure, assez bonne mine.
Cependant l'honnêteté et la retenue nous commandaient de nous retirer, d'autant que notre cousine ne songeait point du tout à nous présenter à ce potentat, mais comme nous préparions notre sortie et qu'Angélique ramenait déjà ses jupes pour saluer, Mme du Fresnoy, sans doute dans la pensée de faire la bonne mère, dit tout d'un coup qu'il fallait que Mme de La Fontette vît son fils et que monseigneur le voudrait bien, ce qui me fit faire réflexion que ce monseigneur pouvait bien avoir quelque part à ce fils-là, car de croire que l'on tirât pour nous exprès de sa chambre le jeune fils de M. du Fresnoy ne me vint pas à l'esprit, l'espace d'un soupir.
Cet enfant cependant parut devant nous, conduit par un précepteur en soutanelle, et si pénétré d'humanités, qu'on voyait bien qu'il en était devenu une bête. Il fit, comme il devait, de grandes inclinaisons de son long corps en contraignant à les imiter son élève, qui était un bon garçon réjoui et plus propre à pousser la charrue dans les guérets qu'à réciter les maximes de M. de Despautères, ou à faire des cérémonies avec les grands.
Mais Mme du Fresnoy ayant dit au pédant qu'il fallait que M. du Tailli—on appelait ainsi ce fils, en attendant sans doute que M. de Louvois lui achetât une terre titrée—récitât quelque petite galanterie de ce qu'il avait appris ces temps derniers, M. Babouin, c'était le nom du maître, assura qu'il n'y avait qu'à faire des questions au jeune homme et que celui-ci y répondrait de façon à contenter, pourvu que ce fût en latin, parce qu'il ne se servait pas d'un autre langage quand ils étaient entre eux. Là-dessus, ayant fait se tenir droit devant lui le petit garçon, il prit justement la mine que font les grues au bord des fleuves, quand avec leurs becs, elles attendent les poissons, et demanda:
—_Quem habuit successorem Belus, rex Assyriorum?_ (Qui eut pour successeur Belus, roi d'Assyrie?)
L'enfant répondit sans délai:
—_Ninum._ (Ninus.)
Mais soit qu'il eût prononcé ce latin trop à la romaine en arrondissant l'_u_ et sans faire assez sonner l'_m_; soit plutôt que le souvenir de certains discours qu'il avait surpris dans les cuisines ou les antichambres lui troublât la mémoire, M. du Tailli prononça ce nom du babylonien tout justement comme celui d'une beauté qui, pour n'être pas si ancienne que cette dynastie, comptait déjà cependant quelques lustres, je veux parler de Mlle de l'Enclos, nommée familièrement _Ninon_, pour laquelle le ministre avait réellement montré quelques complaisances, qui n'avaient point été du goût de Mme du Fresnoy. Nous demeurions cois, sans paraître avoir entendu, mais M. de Louvois, qui ne savait pas bien l'art de dissimuler, ou qui s'en souciait peu, marqua d'abord quelque étonnement, fronça ses gros sourcils, ouvrit la bouche, puis, se souvenant peut-être de cette maxime du sage que le silence est d'or, il la referma et la porte sur lui.
—Il faut que vous soyez bien impertinent, monsieur Babouin, disait la cousine, pour entretenir votre élève des folies de M. de Louvois et lui enseigner ainsi le nom d'une personne dont les mœurs ne sont pas trop bonnes, bien qu'elle soit de condition et fille de gentilhomme.
—Je vous proteste, Madame, s'écriait le pédant, qu'il n'y a rien qui soit si éloigné de ma pensée que de laisser connaître à M. du Tailli le nom de quelque dame que ce soit. La chronologie des rois d'Assyrie...
—Allez, Monsieur; c'est se moquer et vous allez tout à l'heure donner le fouet à ce petit garçon pour vous apprendre à en user si mal avec lui.
—Pardi! criait le pauvre enfant, si l'on me fouette parce que je parle de Ninus, que fera-t-on à M. de Louvois, lui qui parle à Ninon?
—Fi! mon cousin! soupirait Angélique, convient-il de mêler à votre babillage le nom d'un grand ministre, et qu'a de commun le fouet que vous aurez avec les discours que celui-ci peut tenir.
—Morbleu! pensais-je, il faut que j'aille conter cette aventure-là à Molière, et je veux être un sot s'il n'en tire quelque scène plaisante pour une de ses farces.
XXIII
LA MORT DE MOLIÈRE
Angélique, toujours poursuivie par ses visions de fortune et de grandeur, ne quittait presque point Versailles, où elle était assidue comme si elle eût été déjà pourvue d'une charge à la cour, et je crois qu'elle avait quelquefois l'insigne honneur d'aider sa cousine, Mme du Fresnoy, dans cet emploi de dame du lit de la reine, que M. de Louvois avait inventé pour cette belle, bien qu'elle fût fille d'un mousquetaire à genoux, pour dire honnêtement le mot d'apothicaire.
Pour moi, qui ne prisais pas tant la satisfaction d'être poussé par les seigneurs dans l'antichambre du Roi, et repoussé par les suisses sur les degrés du grand escalier, sans autre contentement que d'avoir à faire bien des salutations à des gens qui ne me les rendaient point, je demeurais à Paris, m'attachant principalement à rendre des soins à Molière, dont les bontés qu'il faisait paraître à mon endroit étaient les plus rares du monde. C'était le temps qu'il venait d'achever son _Malade imaginaire_, et véritablement on peut dire que ce n'était pas une imagination pour lui d'être malade, car depuis longtemps déjà il était travaillé d'une fluxion qui l'incommodait à un point qu'on ne peut dire. Cependant, comme il craignait qu'on ne s'aperçût dans le public des efforts de poitrine que le mal l'obligeait de faire et qu'il ne pouvait consentir à renoncer à une profession où son nom seul faisait vivre plus de cent personnes avec lui, on observa par la suite qu'il avait soin d'insinuer dans les pièces quelque petite réflexion sur sa toux, afin de la mettre par là sur le compte du personnage plutôt que du poumon.
Malgré cela, il donna beaucoup d'attention à bien conduire sa troupe durant qu'on répétait les scènes de cet ouvrage comique, veillant à ce que Mlle Molière, qui faisait Angélique, ne fût pas, comme à son ordinaire, trop parée pour le personnage, que Mlle Beauval n'invectivât pas trop, selon sa coutume, les comédiens qui jouaient avec elle et qu'elle donnât plus de vivacité au rôle de Toinette. Pour Beauval, le mari, en habit de Diafoirus comme sous le sien propre, il remplissait l'emploi de niais d'une manière telle qu'il n'y avait rien à lui remontrer là-dessus; enfin, La Grange paraissait, en Cléante, d'un caractère si noble et si aisé, qu'on ne pouvait souhaiter un amoureux plus discret ni plus éloquent. Comme certain gagiste, qui devait faire le personnage de M. Fleurant, s'était trouvé incommodé, Molière m'avait demandé d'occuper sa place, et j'y avais consenti avec bien de la joie, mais en prenant garde qu'Angélique n'en sût rien, car elle n'eût pas manqué de trouver abominable que je remplisse un emploi d'apothicaire, étant, comme j'avais l'honneur d'être, si proche parent de Mme du Fresnoy.
A la première représentation qui eut lieu le 10 de février de l'année 1673, la pièce eut l'applaudissement ordinaire que l'on donnait aux ouvrages du moderne Térence. Je soupai, ce soir-là, avec Molière, qui avait pris sa robe de chambre, et qui m'interrogea sur ce qu'on pensait de sa pièce dans le public, et principalement parmi les comédiens, parce qu'il savait que c'était là que les critiques étaient les plus fortes. Je lui dis que ses comédies avaient toujours une heureuse réussite à les regarder de près, et qu'elles étaient comme un vin excellent et d'un goût délicat, dont la bonté paraît plus grande à mesure qu'on l'essaie mieux. Je l'engageai en même temps à composer quelque lettre-préface ou quelque apologie, pour montrer ce qu'il avait voulu faire, et nous donner son opinion sur les règles du théâtre.
—Un temps viendra, me dit-il, de faire imprimer mes remarques sur les pièces que j'ai faites; mais présentement il n'y faut pas songer, et peut-être sera-t-il bientôt plus nécessaire de m'occuper de choses plus graves.
Marquant ainsi les sentiments d'un bon chrétien et sa résignation aux volontés du Seigneur. Après cela, il me commanda de manger, parce que je devais avoir appétit. Je voulus lui donner un bouillon, dont Mlle Molière avait fait monter une provision, et où elle s'entendait parfaitement, mais il refusa parce qu'il le trouvait trop substantiel.
—Eh non! les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi: vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre. Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.
Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit, après avoir envoyé demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir.
—Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur: il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.
Le jour que l'on devait donner la troisième représentation du _Malade imaginaire_, je trouvai Molière fort tourmenté de son rhume. Je lui observai qu'il me paraissait plus mal que la veille.
—Cela est vrai; j'ai un froid qui me tue.
J'allai chercher Mlle Molière qui vint avec Baron; ils furent tous deux bien touchés de l'état où ils le voyaient, et lui s'en étant aperçu commença de parler si doucement qu'on pouvait douter si c'était une parole humaine, la plainte étouffée de quelque Prométhée vaincu par le vautour. Pourtant tous deux ne laissèrent pas que de l'entendre et, pour moi, ces paroles sont demeurées dans ma mémoire à la manière de ces épitaphes antiques, qu'un stylet gravait sur un inaltérable airain.
Molière disait:
—«Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucun moment de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs qui ne me donnent pas un instant de relâche.»
Il s'arrêta un peu comme s'il réfléchissait à ce qu'il avait dit, puis estimant peut-être qu'il avait trop laissé paraître sa pensée, il ajouta:
—Mais qu'un homme souffre avant de mourir.—Cependant je sens bien que je finis.
Je connus alors que rien n'avait échappé à ses regards observateurs des intrigues criminelles de ce Baron qu'il avait comblé de bienfaits, et de cette Armande si particulièrement chérie.
Aucun des deux ne s'attendait à un pareil discours, et, par confusion aussi bien que par artifice, ils feignirent de n'y démêler que les murmures d'un malade au lieu des reproches d'un époux justement irrité.