Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècle
Part 7
Je lui dis que, sur ce pied-là, j'étais son homme et que, pour ce qui était d'apprendre à la demoiselle quelque scène nouvelle, j'en faisais mon affaire, mon triomphe étant, à la vérité, dans l'emploi des valets, mais que pour les amoureux j'y réussissais assez bien aussi. Le bouffon est qu'Angélique, imaginant que j'inventais cette fable pour me rapprocher d'elle, après l'aventure du jardin et l'aveu soudain que je lui avais fait de ma passion, ne pouvait se défendre de rire et que je vis bien qu'elle me prenait moins pour un comédien véritable que pour un amant déterminé.
Le lendemain fut le jour que j'entrai dans les fonctions de ma charge. M. de La Maisonfort avait fait préparer une galerie, au bout d'une terrasse, que des caisses d'orangers ornaient, entremêlées de termes et de quelques fontaines. Pour la galerie, elle était fort proprement pavée par le moyen de carreaux noirs et blancs et décorée, dans le goût antique, de pilastres, d'astragales et de festons en façon de guirlandes. Ce lieu me parut le plus agréable du monde parce que, dans le moment que j'en franchissais le seuil, j'y aperçus la divinité qui, depuis quelques jours, faisait toute ma pensée.
Angélique était assise sur un carreau de satin et paraissait rêver très profondément. Elle appuyait la tête sur une de ses mains et laissait tomber l'autre bras nonchalamment à côté d'elle. Dans cette posture, on remarquait la finesse de sa taille et la bonne façon de son habit, mais j'en augurai de plus qu'elle était occupée par quelque sentiment tendre et la bonne opinion que j'avais de mon mérite me fit juger que ce sentiment devait s'adresser à moi.
M'étant donc approché, je commençai à l'entretenir d'une manière que le badinage se mélangeait d'une certaine douceur, et je vis qu'elle ne laissait pas que d'être sensible aux mouvements que je faisais paraître. Nous nous mîmes cependant à faire la répétition d'une scène de l'_Avare_; j'avais choisi le personnage de Valère, parce qu'il s'accommodait assez avec celui que je figurais, puisque je cachais un nom de gentilhomme, celui du chevalier de La Fontette, sous le sobriquet du comédien Bellefleur. Angélique, de son côté, sut en peu de temps faire ma partie dans le rôle d'Élise, et rien n'était plus touchant que de voir ainsi nos cœurs véritables, à travers des masques de théâtre, échanger des aveux et subir des émois que Molière peut-être n'avait pas prévus.
Au bout de trois ou quatre jours, nous disions à la perfection les propos amoureux par qui s'ouvre le premier acte de cette pièce fameuse. Mais quel ne fut pas mon trouble lorsque Angélique, parlant sans le secours du livre et comme une personne naturelle, en vint à cette phrase que prononce Élise: «Tout cela fait chez moi sans doute un merveilleux effet, et c'en est assez, à mes yeux, pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir; mais ce n'est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentiments...» Je vis quelque chose qui me parut des pleurs humecter sa paupière, et je jugeai qu'elle appliquait à elle-même les paroles qu'elle venait de répéter.
Aussi, continuant avec une passion très naturelle de faire le Valère, je m'écriai:
«De tout ce que vous m'avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prétends auprès de vous mériter quelque chose et, quant aux scrupules que vous avez, votre père, lui-même, ne prend que trop soin de vous justifier à tout le monde...»
En parlant ainsi, et par un jeu de scène qui n'était pas indiqué dans la pièce, je me prosternai à ses pieds, et, saisissant une de ses belles mains, je la baisai avec une ardeur parfaite.
Ses regards n'annonçaient rien de fatal; elle me dit cependant, sans prendre cette fois pour truchement le langage de Poquelin.
—Quittez une attitude où je rougis de vous voir, toutefois, puisqu'il est inutile de vous défendre d'aimer, je ne prétends pas m'opposer à votre inclination, pourvu qu'elle soit honnête; mais il faut cesser, du moins pour aujourd'hui, un entretien qui n'a déjà que trop duré...
Elle s'interrompit soudain, et ses yeux, en se jetant avec une vivacité effrayée vers l'endroit où la galerie s'ouvrait sur cette terrasse que j'ai dite, m'avertirent d'un péril. Me tournant alors à demi, je vis M. de la Maisonfort arrêté sur le seuil et montrant un maintien qui marquait autant d'étonnement que de fureur.
Je balançai un moment si je devais me relever et m'enfuir, ou confesser dans l'instant même ma flamme à ce seigneur et les projets que j'osais former; mais Angélique, faisant voir qu'il n'y a rien qui ait tant d'esprit et d'art qu'une fille sage, quand les intérêts de son cœur commencent à l'émouvoir, me donna à entendre d'un signe qu'il fallait demeurer en l'état où je me trouvais, et prenant par l'effet d'une merveilleuse habileté la parole au moment même, elle me dit avec une colère bien jouée que «c'en était assez et qu'elle savait bien que Tircis était un volage qui faisait ses délices d'en conter aux bergères».
Le père trompé, persuadé par cette parole et cette action que nous venions de jouer une scène de comédie, et véritablement c'était en ce moment-là que nous y réussissions le mieux,—cessa de montrer un visage courroucé, et, s'étant approché, nous dit que les Tircis et les bergères lui paraissaient des animaux assez fades et qu'il souhaitait quelque chose de plus hardi et de plus neuf, comme de montrer quelque tuteur ou quelque père bien dupé.
Nous promîmes à ce bon seigneur, si délicat sur les péripéties, que nous lui en offririons bientôt une avec un dénouement si neuf qu'il n'avait jamais été employé sur aucun théâtre et, véritablement, le mariage comique et sérieux à la fois qui nous unit comme on va voir, ne s'est pas traité encore sur une scène où l'on peut dire cependant que tous les ressorts des passions et des mouvements humains ont été successivement mis en jeu.
XIX
LE NOTAIRE SUPPOSÉ
Quand nous fûmes bien convenus avec Angélique qu'il n'y avait rien de si nécessaire que de nous marier promptement tous les deux, nous commençâmes à débattre quelles mesures nous pourrions prendre pour amener un père fort entêté sur la qualité à consentir que sa fille épousât Scapin. J'aurais pu, à la vérité, montrer à M. de La Maisonfort que les planches ne faisaient pas déroger et que le chevalier de La Fontette avait pu y paraître, tout en demeurant homme de condition, comme La Thorillière, Brécourt, Hauteroches et quelques autres; mais Angélique me dit que ce seigneur n'entendrait pas raison sur ce chapitre, parce qu'il voulait faire d'elle une dame titrée et qu'elle voyait bien que je ne jouais pas les marquis, même devant les chandelles.
—Ne prenez point cependant, me dit-elle, l'aveu de cette répugnance comme une couleur de renoncer au dessein que nous avons formé; mais cherchons de concert une issue qui nous permette de nous laisser aller à notre penchant. Je ne sais, continua-t-elle, si je manque, en parlant ainsi, à la modestie qui doit régler les paroles et les actes d'une jeune personne, mais je crois que l'on peut dire librement ce l'on pense, lorsqu'on ne pense rien qui ne soit contraire à la vertu.
Je me prosternai aux pieds d'Angélique, en lui protestant que ma tendresse était assez délicate pour entendre les sentiments qu'elle laissait paraître et que, puisqu'elle le voulait ainsi, j'allais tout préparer pour faire le succès d'un stratagème que je venais d'imaginer.
Ayant donc, dès le lendemain, repris mon cheval qui se plaisait plus dans les écuries du château que sur les grands chemins, je me rendis à la ville la plus prochaine, où le don d'une bourse qui contenait cent pistoles et qui formait tout justement la moitié de mon bien détermina de me suivre certain Nicodème vêtu de noir et de physique mélancolique que je ferai connaître tout à l'heure. Je revins au château pour dîner, sur l'heure de midi, et dès que j'eus expédié mon repas, je fus, toujours avec mon homme, au-devant de M. de La Maisonfort qui faisait, en compagnie de sa fille, quelques tours d'allée, sans doute pour aider à la digestion d'un ragoût de lapin en fricassée dont il était incommodé pour s'y être trop inconsidérément acharné. J'abordai ce seigneur d'une manière qui était pour lui plaire, parce qu'elle sentait son ancienne mode, c'est-à-dire en m'inclinant jusqu'à ce que ma main droite, dégantée, touchât le sol, et lui ayant dit que mon acolyte était un camarade fort habile à jouer dans les comédies, que j'avais fait venir dans le dessein de lui donner un divertissement de ma façon, je lui demandai congé de tout disposer dans la galerie avec mademoiselle sa fille pour répéter ce petit morceau.
Mais, soit que la fatigue de son estomac l'indisposât contre toute la terre, soit, comme je crus, qu'il eût reçu quelques rapports secrets, touchant mes entretiens avec Angélique, M. de La Maisonfort déclara tout net qu'il voulait aller avec nous dans la galerie, pour voir de quelle façon nous conduirions notre répétition. Il me demanda aussi le nom de mon compagnon, et je lui dis qu'il se nommait la Bazoche, parce que son emploi était, d'ordinaire, de faire les hommes de robe ou les tabellions.
Après cela, je donnai à Angélique et à l'inconnu noir un papier sur lequel j'avais écrit ce qu'ils avaient à dire, et après avoir averti la Bazoche qu'il ne parût que quand je lui ferais signe, j'exposai à mon hôte, en ces termes, l'argument de la scène que nous allions jouer pour lui:
—Imaginez, Monsieur, que je suis un jeune gentilhomme, du nom de La Fontette, à qui Mademoiselle votre fille a donné dans la vue, bien qu'il ne brûle pour elle que de l'ardeur la plus pure et la plus respectueuse. Un père barbare s'oppose à leur union, mais ces honnêtes et parfaits amants se sont vus réduits à user d'un stratagème pour s'entretenir librement devant ce Géronte, qui a bien la mine de devoir être dupé comme il faut.
—Bon, interrompit le seigneur, sur ce pied-là, votre scène me plaît mieux que vos fades bergeries où l'on ne dit que des chansons. Il n'y a rien de si réjouissant qu'un père ou un mari à qui l'on fait voir leur béjaune, et pour moi je n'aime rien tant, après dîner, que s'ils sont bien attrapés par un fourbe.
—Nous allons donc, lui répondis-je, vous donner bien de la satisfaction. Commencez, Mademoiselle, sous le nom d'Isabelle, et songez que je suis présentement Dorante.
ANGÉLIQUE (_lisant sous le nom d'Isabelle_).—Si la modestie ne permet pas à une jeune fille de déclarer ses sentiments, la sincérité l'oblige à confesser qu'elle en a pour un cavalier qui a du mérite, et comme c'est justement l'état où je me vois, j'en éprouve la plus étrange confusion du monde.
BELLEFLEUR (_lisant sous le nom de Dorante_).—Souffrez, Madame, que je vous exprime le ravissement où vous me plongez par ce discours. Ne pensez pas cependant que je reste en arrière dans un pas si périlleux pour notre inclination réciproque; puisqu'un père, aux ordres duquel vous vous soumettez sans murmurer, mais non sans regrets, s'oppose à vous laisser former des nœuds si légitimes, il faut, par un engagement qui nous lie à jamais, unir nos destinées en dépit de ce seigneur.
ANGÉLIQUE.—Et le moyen, Monsieur, de le faire consentir à signer un contrat en bonne forme, après lequel il n'y a plus qu'à aller devant un prêtre? C'est une entreprise bien téméraire que d'essayer d'y parvenir, et je vois bien qu'il me faudra finir mes jours dans l'ombre d'un cloître, où ce père malheureux n'aura pas même la consolation d'essuyer mes pleurs.
BELLEFLEUR.—Cessez, cessez, Madame, de présenter à mes yeux une image qui les trouble, mais, vous représentant que nous jouons là une scène de comédie, consentez que je fasse venir un honnête homme de notaire, qui a écrit un contrat auquel il n'y a plus qu'à mettre les noms et qui, sous l'aspect d'un bouffon, fera passer la chose comme un mariage de comédie.
En ce moment, M. de La Maisonfort nous interrompit pour dire que cette idée-là était heureuse et qu'il ne pensait pas l'avoir jamais vue figurer dans un dénouement. Étant convenu que c'était un ressort nouveau autant qu'admirable, je fis signe à la Bazoche de paraître dans la galerie et lui dis fort posément que nous étions là deux amants désireux de nous unir et qu'il n'y avait plus qu'à nous donner à signer le contrat qu'il avait établi.
Cet homme alors, faisant des mines sérieuses les plus plaisantes du monde et parlant par paroles authentiques en jargon de gardes-notes, nous observa fort gravement que la volonté d'un parent y était au moins nécessaire et qu'il ne pouvait rien faire sans ce concours, parce qu'il y allait de son cou et que la justice ne badinait pas en de telles matières. M. de La Maisonfort, qui pensait mourir de rire à voir les airs solennels d'un si parfait baladin, s'écria qu'il voulait être de la partie et qu'il jouerait le père, parce qu'il n'y avait rien de si plaisant qu'un barbon truffé de la sorte.
—Sur ce pied-là, lui dis-je, nous allons répéter la scène du contrat, et pour faire votre personnage, vous n'aurez qu'à mettre votre nom, en grondant tout à votre aise, en bas du papier que voilà.
—Oui-dà! répliqua cet homme plein de malice; cela est du dernier plaisant au moins, et je veux, quand je la saurai bien, représenter cette farce-là devant mes voisins et particulièrement pour mon compère M. de la Pimprenelle, qui s'est si bien laissé enlever sous le nez sa fille par un gendre qu'il n'avait pas souhaité d'avoir.
—Il n'y a donc plus, Madame—et je repris ici la voix de Dorante—qu'à couronner mes feux par un doux consentement et vous jeter aux pieds d'un père pour le supplier de consentir à nos vœux.
—Il n'est pas nécessaire! s'écria M. de La Maisonfort, qui tenait à paraître dans l'action pour montrer son mérite de comédien, et je consens à tout ce qu'Isabelle désire!
Là-dessus, la Bazoche présenta son papier d'un air notarial et chagrin à M. de La Maisonfort, que celui-ci, continuant à faire de grands éclats de gaieté, se mit en bouffonnant à écrire son nom tout au long du contrat, que nous signâmes pieusement, Angélique et moi, à notre tour.
Comme la Bazoche—on l'a deviné—était un véritable notaire royal très capable d'établir un acte et que celui-ci contenait, en cas de rupture de l'engagement, un bon dédit bien stipulé, mon beau-père était pris comme un sot.
Il ne nous marquait pas beaucoup de contentement d'avoir figuré de cette sorte dans la farce du _Notaire supposé_.
XX
LE MARIAGE COMIQUE
C'était une petite drôlerie qui valait au moins pour moi son pesant de corde, car le père d'Angélique aurait mieux aimé, je crois, la laisser aller dans le harem du Grand Turc que de voir corrompre par l'ignominie d'un baladin le sang des La Maisonfort, lesquels, depuis trois générations, étaient en possession de la charge de panetier de Mgr le gouverneur de la province, quand il y résidait, ce qui, d'ailleurs, ne s'était vu que trois fois dans le siècle, et qui tiraient leur origine d'un capitaine des serins de M. de Vendôme.
Après que, grâce aux jurements qu'il fit bien mieux que par les explications qu'Angélique et moi lui donnâmes, il se fut convaincu de son malheur et persuadé qu'il n'y avait pas à revenir dessus, il dit fort posément à sa fille que, puisqu'il était assez malheureux pour l'avoir vue s'entêter aussi inconsidérément d'un misérable bateleur, il n'y avait plus rien qui fût de commun entre elle et lui et qu'au surplus il destinerait son bien à un certain couvent de Carmes qui était proche et où il se retirerait, à moins qu'il ne prit femme de nouveau et ne fit encore souche, quand ce ne serait que pour bien nous mortifier.
Des desseins si sérieux et si épouvantables n'étaient pas pour faire renoncer une passion grande et parfaite comme celle dont nous étions animés, et je dis à Angélique qu'il n'y avait qu'à mettre à profit la licence que, dans sa colère, M. de La Maisonfort nous avait donnée de quitter ensemble le château, et que nous verrions plus tard à apaiser ce seigneur en courroux, quand notre mariage serait plus consolidé.
Mlle de La Maisonfort, avec une certaine rougeur sur les joues, qui me parut plus belle cent fois que les roses de l'aurore dans le ciel, me fit un petit propos pour m'avertir qu'elle ne pénétrait pas à la vérité très bien ce que j'entendais consolider notre mariage, mais qu'elle estimait pour elle qu'il n'y avait rien qui fût si pressant que d'aller devant un prêtre pour le faire sanctifier, les écrits des hommes ne comptant pour rien en de telles matières. Elle m'assura qu'après cela elle ne ferait plus de difficulté de me suivre à Paris, où elle trouverait des parents qui avaient du crédit et seraient en état de me faire obtenir un emploi pour vivre, en attendant que Monsieur son père se relâchât de sa sévérité. J'allais protester que les bénéfices de ma profession de comédien suffiraient à nous empêcher d'être dans une trop grande nécessité, mais elle m'interrompit pour s'écrier que je disais des enfances et que c'était une imagination qui ne se concevait pas qu'un M. de La Fontette—puisque c'était mon nom lorsque je n'étais plus Bellefleur ou Scapin,—et surtout époux de Mlle de La Maisonfort, songeât encore à monter sur un théâtre et à recevoir des nasardes pour de l'argent. Je vis que mon personnage de mari commençait un peu plus tôt qu'il n'est de coutume, mais justement à cause de cela, je n'étais pas encore d'humeur à faire des raisonnements de cette espèce-là, et je dis à Angélique qu'elle avait raison, que je ne serais plus comédien de ma vie, que c'était une chose faite et qu'il n'y avait pas à revenir là-dessus.
C'est au milieu de la grande route que nous discourions de la sorte, car, après mon éclat avec M. de La Maisonfort, mon premier soin avait été d'aller tirer mon cheval de l'écurie et de le mener au bout du parc, sans oublier de poser en équilibre sur la selle un coffre médiocre à la vérité, mais qui me semblait l'objet le plus précieux du monde, puisqu'il contenait mes hardes les meilleures et certaine bourse de cuir sur laquelle je faisais plus de fondements, pour tout dire, que sur le crédit et surtout le zèle de toute la parenté d'Angélique. Je chargeai bientôt ma monture d'un bien plus estimable encore, car Mlle de La Maisonfort étant venue me joindre par un chemin détourné, nous convînmes enfin qu'elle se servirait de ce moyen de voyager jusqu'à la ville voisine, où nous nous flattions de trouver un prêtre qui consentît à nous unir, sans trop faire attention à ce qu'il y avait de singulier dans des épousailles si furtives et précipitées.
Nous arrivâmes vers le soir dans une petite ville qui me parut n'être composée que d'hôtelleries, parce que de toutes les portes des gens, en nous voyant passer dans cet équipage de voyageurs, nous faisaient des mines pour nous avertir qu'on trouvait chez eux les meilleurs lits et les poulets les plus dodus de la province, avec un certain vin dont ils donnaient à connaître par signes l'excellence et la qualité. Il faut que les habitants de ce pays-là aillent boire et manger les uns chez les autres pour que leur commerce soit un peu productif, car les passants étrangers y sont rares et les hôtes chez qui nous prîmes gîte nous le firent connaître en nous traitant fort mal. Sans doute qu'ils se réservaient de se rattraper sur la note.
Dès que nous eûmes soupé, Angélique me dit qu'elle connaissait un prêtre qui logeait non loin de là et que nous n'avions rien de mieux à faire que d'aller lui demander de nous marier bel et bien, attendu que le temps pressait et que M. de La Maisonfort pourrait bien s'être ravisé et nous faire courir après. Nous fûmes donc chez ce bon ecclésiastique, qui était une manière d'homme de condition et le propre frère du bailli de l'endroit. Nous le trouvâmes encore à table, et il me parut qu'il n'avait pas fait pénitence comme nous, car je ne vis jamais desserte si chargée de viandes diverses, de légumes et de fruits indiquant la délicatesse et la profusion de la chère.
M. l'abbé Tanbeau de l'Isle du Val nous reçut bien, quand sa gouvernante, qui était une béate d'un caractère assez obligeant, lui eut dit le nom d'Angélique, et je vis bien, après que nous lui eûmes expliqué notre affaire et raconté notre histoire, que s'il n'eût tenu qu'à lui, il eût eu contentement de donner le plus tôt possible un gendre qui n'était pas de son goût à ce M. de La Maisonfort, dont il devait avoir sur l'estomac certaines hauteurs un peu inconsidérées.
Mais, sitôt que je lui eus avoué quelle était ma profession,—parce qu'il me l'avait demandé,—M. Tanbeau fit un cri, protestant que les canons de l'Église ne considéraient pas les comédiens comme étant de la communion des fidèles, et qu'il ne pouvait nous donner les sacrements qui étaient réservés à d'autres.
—Sur ce pied-là, lui dis-je, Monsieur l'abbé, quand notre grand Molière viendra à trépasser, il faudra donc qu'on le jette à la voirie?
—On voit, me répondit-il, que la règle souffre parfois quelque tempérament, et je le souhaite pour ce poète, parce qu'il a l'honneur d'approcher le Roi et que son revenu dépasse trente mille livres l'an, circonstance qui rend d'ordinaire les plus nobles du monde les professions même notées d'infamies.
—Mais, répliquai-je, vous ignorez peut-être qu'un arrêt du Parlement de 1641 tient notre état pour honorable, et il ne fait point déroger à la noblesse comme celui de marchand ou de fermier, à telles enseignes que Molière a formé le projet de réunir une troupe de comédiens du Roi, composée de jeunes gens de condition, sous le nom d'_illustre théâtre_.
—Cela se peut, reprit M. Tanbeau; mais je ne saurais prendre sur moi de vous unir.
Angélique, en ce moment, nous interrompit pour protester à l'abbé que j'avais définitivement, et pour toujours, renoncé à Thalie, et qu'il pensait bien que, demoiselle comme elle était, elle n'irait point se commettre à épouser un histrion.
—Cela étant, s'écria le bon M. Tanbeau, je ne vois plus rien qui s'oppose à ce que je vous fasse époux.
—Mais, poursuivit-il en nous regardant avec un ris malin, vous n'ignorez pas que, selon les règles ecclésiastiques, je dois vous demander, pour un mariage si prompt, comme vous semblez le souhaiter, une somme qui n'est pas mince, dans le but de racheter les dispenses.
Je me sentis à ces mots inondé d'une sueur d'angoisse, comme chaque fois qu'il était fait quelque allusion trop claire à ma fameuse bourse de cuir, pour l'embonpoint de laquelle je me sentais des entrailles de père. M. Tanbeau vit bien, à mon air, que je n'étais pas très ferré sur l'article, et je crois qu'il s'y était attendu, car il me dit tout à trac qu'il avait songé déjà à l'incommodité qu'une telle exigence pourrait causer à des jeunes gens et qu'il avait trouvé, à force d'y rêver, le moyen de remédier à cela, ayant lu dans quelque auteur, ou ouï conter par le père Onuphre, capucin de ses amis, l'histoire d'un bateleur qui recevant l'hospitalité de Notre-Dame la Vierge Marie par l'entremise d'un couvent de moines, et ne possédant pas de quoi payer la dépense qu'il y faisait, se relevait de son lit et allait dans la chapelle exécuter les plus gracieux tours qu'il pût tirer de son sac, pour amuser l'Enfant Divin durant les longues nuits de l'église.
C'est ainsi qu'Angélique et moi, après nous être engagés l'un l'autre par les serments les plus forts, et aussi envers l'abbé, à ne plus sacrifier aux muses comiques, nous finîmes par jouer devant M. Tanbeau et sa béate une scène du _Jodelet_, qui divertit si parfaitement le bon prêtre et sa vieille gouvernante, que nous craignîmes, pour lui du moins, qu'il n'en étouffât, tant il riait, devant que nous ne fussions mariés par son ministère.
Le ciel, favorable à nos chastes amours, ne permit point qu'un dénouement si tragique succédât à la farce de M. Scarron, ou du moins le frère du bailli survécut assez à sa joie pour nous marier le lendemain d'un bon et solide mariage, dans une petite chapelle bien humble de son illustre cathédrale.
XXI
L'ASSAUT BURLESQUE