Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècle
Part 6
Nous partîmes au travers des ombres de la nuit en même temps qu'un escadron des chevau-légers de M. le Prince lesquels, éclairant notre route par le moyen de torches qu'ils tenaient en l'air, rappelaient assez parfaitement ces coureurs dont parle Ennius, qui se passent de mains en mains des flambeaux. Nous roulions ainsi depuis un fort long temps, en pestant tout haut contre l'incivilité de ces républicains et l'incommodité de leurs chemins, quand un gentilhomme, s'approchant, vint nous dire avec beaucoup d'honnêtetés que les troupes allaient camper dans un village dont on apercevait les feux à quelque distance et que pour nous notre gîte serait chez le bourgmestre, dont la maison se trouvait à propos là, ajoutant, avec un souris à l'adresse des dames, que ce magistrat champêtre était bien fortuné de loger chez lui, à la fois Thalie, Melpomène et Vénus.
Il ne parut pas cependant que ce brutal de Flamand fût si sensible que cela à cette faveur du destin, car, sitôt que nous eûmes heurté à son huis, nous l'entendîmes crier au voleur en appelant ses servantes. Comme elles ne répondaient pas et que rien ne remuait, sinon le vent qui nous troussait et nous faisait claquer des dents, nous nous délibérâmes de jeter bas la porte en employant une poutre que Béjart trouva et qui lui parut placée là, depuis le commencement des siècles, pour l'usage auquel elle servit et qui fut de nous faire entrer derrière elle dans cette demeure ennemie.
Nous pensâmes périr à force de rire quand nous vîmes que le brave bourgmestre, ayant enfin rassemblé le bataillon de ses servantes, les avait armées de balais et se tenait derrière elles, les animant au combat et faisant de grands gestes avec une broche qu'il avait été décrocher à la cuisine.
Me tournant alors vers la troupe de matassins qui se donnaient au diable d'être si rudement reçus, je leur dis que c'était à eux d'enlever une citadelle ainsi défendue; aussitôt, dressant leurs seringues de la manière que les grenadiers font de leurs piques pour aborder l'ennemi, ces bouffons se précipitèrent si vaillamment qu'ils rompirent la ligne des servantes, les obligèrent de se disperser, de manière que nous pûmes croire qu'elles avaient fui à la nage.
Après cet exploit-là, nous fûmes les maîtres dans cette demeure et il ne tint qu'à nous d'être bien persuadés que nous étions citoyens des Républiques et bourgmestres de père en fils; nous découvrîmes une si prodigieuse quantité de pâtisseries, salaisons, fromages, confiseries et autres provisions matérielles, que, devant un tel harnais de gueules, nous ne songeâmes plus qu'à nous y bien atteler pour tirer en triomphe le char de la bonne chère. Cependant du Croisy, qui aimait à boire, trouvait que la partie spirituelle était fort négligée, entendant par là que sans Bacchus, dieu des coupes pleines, Comus, roi des festins, se morfond. Ne point trouver de vin dans un pays où il y a tant d'eau eût semblé une gageure; nous la gagnâmes, grâce au stratagème de Lagrange qui, par le moyen d'un nœud coulant, sut fort subtilement pêcher dans la cave, laquelle était bien incivilement fermée, tout un banc de bouteilles à qui nous fîmes bien voir que nous avions plus horreur du vide dans nos estomacs que dans leurs panses; de sorte que nous étions tous assez bien conditionnés quand une vilaine aurore, qui semblait transie à force d'être mouillée et dont les doigts étaient plutôt de cendres que de roses, entr'ouvrant des courtines de brumes, nous montra les eaux étendues dans toute la campagne d'où notre maison émergeait comme une île ou comme ce rocher du château d'If où les consuls de Marseille envoient quelquefois les comédiens apprendre leurs rôles.
Confondus d'abord à la vue d'un tel spectacle nous employâmes en conscience quelques heures à pester contre cette mystification des éléments, après quoi, jugeant bien qu'on viendrait enfin nous délivrer et que le roi ne laisserait pas sa troupe ordinaire réduite à s'entredévorer comme dans le festin de Thyeste, nous retournâmes aux jambons de notre hôte après avoir prié notre ami d'exercer encore son industrie sur les flacons, de manière qu'à la fin nos matassins s'enivrèrent si parfaitement qu'ils furent bientôt plongés dans un sommeil auprès duquel celui des Sept-Dormants aurait paru de la frénésie. Les laissant cuver leur vin dans une salle basse, nous fîmes partie de nous assembler à l'étage supérieur de notre arche, pour lire les productions de nos auteurs et choisir quelque pièce qui fût digne de réjouir le Prince, exemple de fermeté dans le malheur et de constance dans le devoir dont l'antiquité, elle-même, ne donne que trop peu d'exemples.
Mais quelle ne fut pas notre surprise et jusque notre terreur lorsque, dans le moment où du Croisy nous débitait le songe de Cyaxare, roi des Mèdes, nous vîmes tout à coup nos matassins entrer brusquement, et quand, mettant en batterie leurs instruments, ils commencèrent à nous inonder d'eau, comme si nous n'étions pas assez remplis par les yeux, de ce fade et fâcheux liquide. Pensant que cette racaille avait encore l'entendement brouillé par les fumées du vin, nous songeâmes d'abord à leur donner quelques coups de nos bâtons en guise d'ellébore, mais nous ne les trouvâmes non plus que nos rapières, et fûmes contraints de battre en retraite sous cette artillerie humide et fort bien dirigée.
Nous descendîmes, en désordre, le degré pour nous réfugier dans la salle basse où notre surprise fut prodigieuse de trouver endormis les camarades à qui nous croyions devoir cette arrosée. Béjart était tout prêt à jurer que nous avions eu affaire à des fantômes, mais les éclats de rire, bien humains, qui retentirent et la vue des pauvres bouffons dépouillés de leurs surtouts, nous firent enfin connaître que nous avions eu affaire aux servantes du bourgmestre, et que ces péronnelles n'avaient pas craint de traiter une illustre compagnie comme le pauvre M. de Pourceaugnac le fut par les soins de Sbrigani.
En cet instant, des trompettes sonnant au dehors nous firent accourir, et nous fûmes dans la dernière satisfaction de voir que des soldats venaient nous chercher en faisant mouvoir des barques par le moyen des rames; secouant nos ivrognes et les poussant de la main et du pied, nous nous embarquâmes sans plus attendre, laissant le bourgmestre au milieu de ses servantes matassines.
Cet homme-là pouvait bien se vanter d'avoir eu la comédie à bon compte et des meilleurs acteurs qui fussent...
XVI
«PHÈDRE»
Quand nous revînmes couverts de ces humides lauriers, c'était le temps que Paris et la France disputaient sur le mérite de la _Phèdre_ de Racine ou de celle de Pradon et tel qui n'avait jamais rien entendu à la prosodie jurait hardiment sur son âme que les vers de l'un ne valaient rien et qu'il n'y avait rien de si parfait que ceux de l'autre, selon qu'on tenait pour Port-Royal ou pour Mme de Bouillon. Je ne fus pas plus tôt entré à la comédie et les garçons n'avaient pas encore fini d'allumer les chandelles que l'on entendit un bruit de sifflets qui faisaient la plus triomphante musique du monde et me remirent en mémoire ma jeunesse et mes débuts.
Cependant cette fureur s'apaisa un peu quand le rideau commença de se lever et quand Mlle de Champmeslé vint dire ses plaintes dans un langage qui paraissait moins des mortels que des dieux.
En jetant les yeux autour de moi, je remarquai un homme mis proprement et paraissant de condition, qui faisait la figure la plus étrange et la plus hétéroclite qui se pût voir, à chaque vers que les comédiens débitaient.
Il se remuait sur son siège, mordant son poing, frappant du pied, branlant la tête et parfois, quand le parterre faisait voir qu'il sentait les extrêmes beautés de cette tragédie, il se tournait vers lui, faisant des nargues et criant:
—Que c'était bien là un sot parterre pour s'ébahir de sottises!
Comme il remplissait mes oreilles du ramage de son indignation, je lui dis à la fin, fort posément, que s'il prenait tant de déplaisir à entendre ce que l'on débitait sur le théâtre, il n'y avait rien de si pressé et qui fût plus propre à le satisfaire que de s'en aller se mettre dans ses draps, avec quelque chaudeau que lui ferait sa servante ou sa femme; mais lui, à ce propos, crispant les mains et roulant des regards plus furibonds que ceux du monstre de Théramène, me saisit à la gorge d'une telle force que je crus à ce coup que le goût des spectacles m'en passerait pour jamais.
Il criait en m'étranglant:
—Où est la douceur d'Euripide, Monsieur le croquant, et ne faut-il pas que ce Racine soit un grand vaurien pour suivre d'aussi loin ce poète?
A quoi j'aurais pu répondre que le sieur Pradon s'en tenait bien plus loin encore par la pauvreté de son style et l'infirmité de son invention, si mon homme ne m'avait pressé le bouton à faire rendre l'âme.
Comme de semblables contestations n'étaient pas rares, le public ne prenait pas trop garde à notre querelle et quand mon bourru m'eut enfin proposé de sortir pour terminer la chose, nous pûmes le faire sans qu'on y prît garde et gagner un endroit fort ombragé qui était proche la Seine et merveilleusement propre à vider un différend.
Nous mîmes l'épée à la main sans autre discours; mais il n'était pas meilleur spadassin que bon juge en matière de théâtre, car, dès le premier coup que nous nous portâmes, je pris son fer par dessous et l'envoyai sauter à quelques pas, après quoi je lui tins ma pointe au visage en disant par badinage:
—Convenez à présent que Pradon est un méchant auteur ou vous irez incontinent l'applaudir en Enfer.
Mais cet homme, le plus sérieusement du monde, tendant sa poitrine et s'offrant au trépas, me répondit:
—Pousse, chien et que je meure en répétant que ta _Phèdre_ ne vaut rien!
Il n'y avait rien à dire après ce trait digne de la vie des grands capitaines; je ramassai son épée et, après la lui avoir rendue, l'ayant salué, je m'éloignai vers le théâtre.
Cette action cependant devait avoir d'étranges suites pour moi. Il se trouva en effet que l'un des spectateurs qui s'était dérangé pour observer les effets de cette dispute comique, sitôt qu'il nous eut vu prendre en si petite considération les édits du Roi sur les combats singuliers et les commandements de MM. les Maréchaux, il courut au devant d'une troupe d'archers du guet qui faisait pour lors sa ronde en les avertissant charitablement que nous étions en train d'en découdre, ce qui, par l'événement, se trouva moins vrai qu'il ne pensait et de moindre profit pour lui. En effet, quand les alguazils arrivèrent sur les lieux dont nous étions déjà loin, soupçonnant que le sycophante avait voulu leur en donner à garder ou peut-être plutôt par l'effet de leur humeur naturelle qui est de battre, ils firent pleuvoir tant de coups sur ce pauvre homme qu'ils le laissèrent sur la place et si mal en point qu'il ne reprit ses esprits que pour aller se faire trépaner chez un barbier de sa connaissance et beaucoup plus mal accommodé qu'il n'eût été par l'épée d'un de ces spadassins que les verges de cette escouade recherchaient au nom du Roi.
Toutefois, comme certaine rumeur de cette affaire avait transpiré un peu plus peut-être qu'il n'était nécessaire pour ma tranquillité, Molière me persuada qu'il n'y avait rien qui fut si pressant par moi que de quitter la ville et de faire un tour en province en attendant que ce bruit fut assoupi.
Je me souvins justement que M. de Moncontour m'avait mandé un peu auparavant qu'un homme de qualité du pays chartrain, nommé M. de la Maisonfort, lui avait écrit pour le prier de lui envoyer quelque homme de l'art propre à arranger un spectacle pour en donner à ses amis le divertissement de la comédie, et m'étant muni d'une lettre que ce seigneur m'écrivit et d'une bourse de cuir que Molière remplit, je m'éloignai dès le matin de la capitale, l'esprit si troublé par la peur que je prenais pour la maréchaussée tout ce que je rencontrais sur mon chemin.
Cependant poussant mon cheval avec plus d'ardeur que ces cochers des jeux Olympiques qui disputaient le prix à la course des chars, je finis par atteindre une auberge dans un village qu'on me dit être proche de Rambouillet et dont l'hôte me rassura d'abord parce qu'on voyait bien que jamais plumets bleus n'étaient entrés chez lui; sans cela ils l'eussent sûrement emmené d'abord sur sa mine qui n'était pas imaginaire, car il me dépouilla en conscience pour un repas d'anachorète et pour un lit de capucin, j'entends de ceux qui suivent les règles de leur ordre et qui ont scrupule à se donner des douceurs plus convenables à des chanoines qu'à ceux qui ont fait profession d'austérité.
XVII
LA BATONNADE SCAPIN
M'étant remis en route après cela le lendemain, la chaleur du jour m'engagea au bout de quelque temps à rechercher l'ombre d'un couvert. Je pris en conséquence un sentier détourné de la route qui, s'enfonçant insensiblement parmi des bosquets fort touffus, me conduisit dans une solitude si délicieuse que je balançai un moment si, renonçant pour l'heure à pousser plus loin mon voyage, je ne descendrais pas de cheval, pour me livrer sur ces gazons épais aux douceurs du repos. On n'entendait que le bruit des oiseaux; un lent et doux zéphyr agitait les feuilles des arbres et chatouillait mon cœur d'une certaine peine, douce et tendre, qui paraissait l'atmosphère même de ces beaux lieux confidents.
Dans le moment que je considérais un spectacle si charmant, j'aperçus, au bout d'une allée, une petite maison que l'art et la nature semblaient s'être, de concert, étudiés à rendre agréable. Je fus si transporté de cette vue, que je me délibérai aussitôt de m'avancer vers ce bâtiment, jugeant qu'il ne pouvait être que la demeure d'un honnête homme, et qu'il fallait, pour l'avoir choisie, un mérite extraordinaire.
Cependant, comme j'étais descendu de cheval et que je faisais quelques pas dans l'avenue, je vis bientôt venir à moi une jeune personne qui me parut moins une mortelle qu'une divinité. Sans être grande, elle avait dans son port toute la majesté qu'on peut souhaiter chez une princesse, et sa façon de marcher était si belle et si fière, que l'on pensait qu'elle exécutât quelque pas de danse quand seulement elle foulait d'un pied léger l'herbe fleurie des prairies. M'étant approché pour la saluer, je vis qu'elle avait le plus beau teint, une bouche incarnate, le nez fait sur le modèle des Grâces, avec sur tout cela des yeux bleus et si doux, qu'ils donnaient à l'esprit la saveur que le goût trouve au miel. L'éclat du soleil l'avait contrainte de couvrir d'une paille rustique ses cheveux, les plus blonds du monde, et elle portait en ses mains, parfaitement belles et aussi jolies que si on les avait faites exprès, un bouquet de fleurs des champs qui avaient bien la mine, encore qu'elle vînt de les cueillir, d'avoir moins de fraîcheur que le coloris de ses joues.
—Je vois bien, madame, lui dis-je, que ma présence dans ce jardin est fâcheuse, et je vous prie d'excuser, là-dessus, mon incivilité; mais, appelé chez un gentilhomme de ce pays pour une affaire qui n'est pas de grande conséquence, je me suis égaré durant la chaleur et laissé entraîner ensuite par l'envie de me mettre à l'ombre et la tentation de ces arbres si frais. Souffrez cependant, madame, que je vous exprime mon ravissement d'une rencontre aussi agréable. N'imaginez pas qu'en parlant ainsi j'ai dessein de vous offenser, mais considérez, au contraire, qu'un aveu si dépouillé d'artifice et peut-être si prompt marque assez le désordre de mes esprits et la confusion de mes sens.
La belle, à ces mots, montrant une rougeur nouvelle, fit un mouvement pour fuir et, en même temps, elle laissa échapper les fleurs qu'elle tenait entre ses bras; me précipitant pour les ramasser, je les tendis à cette nymphe en m'écriant:
—Madame, si je n'ai point été le maître du sentiment qui m'a fait parler, je serais au désespoir qu'il vous ait paru moins respectueux que l'embarras qui y succède et que, jusqu'ici, je n'avais jamais ressenti.
Je ne voudrais pas jurer et encore moins gager qu'une déclaration si précieuse ne fût pas, dans mon souvenir, fournie par la mémoire d'un rôle autrefois débité devant les chandelles; mais, pour nous autres comédiens, la fiction se mêle si étroitement à la réalité, qu'il n'y a rien qui ressemble chez nous davantage à la passion qu'une phrase bien déclamée, ni à la vertu qu'une tirade bien apprise. J'aurais peut-être poursuivi ce discours singulier, si cette jeune personne ne m'avait répondu avec beaucoup de modestie qu'en changeant de propos je lui montrerais, mieux que par toutes les protestations, que j'étais mortifié de l'avoir chagrinée.
Comme elle achevait ces paroles, un tendre incarnat vint, encore une fois, rehausser la blancheur de son visage; mais le regard qu'elle me jeta faisait paraître assez qu'elle ne m'en voulait pas de l'avoir provoqué. Après cela, elle me demanda, sans doute par manière de contenance, quel était ce gentilhomme chez qui j'allais et le nom de sa terre, parce qu'elle connaissait bien le pays tout à la ronde et qu'elle m'indiquerait le chemin puisque je l'avais perdu.
—Madame, lui répondis-je, le seigneur que je dois voir se nomme M. de La Maisonfort, et le château qu'il habite est du nom de Rochefitte, que ce cavalier prit autrefois pour suivre à l'armée le roi en Flandre.
La belle fit un ris malin et m'apprit que j'étais à la vérité assez éloigné du but de mon voyage, mais qu'en suivant un chemin dérobé qu'elle m'enseignerait je parviendrais assez rapidement chez M. de La Maisonfort, et qu'au surplus je rencontrerais beaucoup de cavaliers sur cette même route, parce qu'il y avait une fête au château de Rochefitte et qu'on y donnait la comédie, avec les violons, parce que Mlle de La Maisonfort devait épouser bientôt M. le marquis des Guirandières, que c'était une affaire faite et qu'il n'y avait plus à revenir là-dessus.
Elle cessa de parler en disant cela et laissa paraître un peu d'ennui, qui se traduisit par des soupirs et quelques pleurs venant humecter sa paupière. Il ne me fut pas malaisé de comprendre qu'elle prenait quelque part à ce prochain hyménée, et je jugeai aussitôt que ce marquis, trop fortuné et sans doute infidèle pour une autre, était l'objet de ces regrets et la source de ces larmes.
Plein de tristesse et dévoré de jalousie, comme si j'avais sujet d'avoir l'une et l'autre, j'allai délier la bride de mon cheval, qui était attaché à un arbre, et je pris congé de la belle mystérieuse avec une précipitation où le souvenir du marquis entrait pour quelque chose.
Après avoir fait plusieurs détours par des sentiers qui me parurent un second labyrinthe, j'arrivai devant un château d'une belle apparence, et qui était tellement illuminé à l'intérieur, que la quantité de feux qui sortaient par ses fenêtres forçaient à reculer jusqu'au fond des bosquets les ombres de la nuit. Un agréable concert de violons et de luths se faisait entendre et l'on devinait bien, aux bruits des vaisselles agitées dans les cuisines et aux fumets succulents qui s'en échappaient, que l'estomac n'aurait pas moins de part aux réjouissances qui se préparaient que les oreilles et les yeux.
Sitôt que je me fus fait connaître à M. de La Maisonfort pour le comédien qui venait aider des lumières de son art les personnes de qualité disposées à se donner le plaisir de paraître en public, à la manière des baladins, ce seigneur me mena avec de grands éclats de joie dans une salle magnifiquement préparée, où l'on avait élevé une estrade pour jouer la farce de Scapin, et où je vis un gros gentilhomme déjà habillé du long pourpoint de Géronte, et qui faisait le bouffon et le vieillard avec des mines comme s'il eût eu besoin de cela pour paraître les deux. Mais que devins-je en apercevant auprès de lui ma divinité du jardin et en apprenant à des signes certains que ce comédien de fortune n'était autre que le marquis épouseur, ce château la façade de la petite maison autour de laquelle la belle malicieuse m'avait fait tourner et retourner, et cette noce celle de cette Galathée avec ce Polyphème. Je pensai étouffer de rage et de dépit.
Dès que nous eûmes commencé de répéter, je vis que mon rival était le plus sot des hommes et je compris la tristesse que j'avais remarquée dans les yeux de ma princesse. Elle-même qui jouait dans la pièce, avec des grâces non pareilles, le personnage de Zerbinette, marquait si bien par ses regards et ses silences le dégoût que lui inspirait une telle union, imposée par la cupidité d'un père, que, ne pouvant plus supporter un sort si fâcheux et si contraire, je me résolus d'y mêler un dénouement de ma façon. Je dis au marquis que c'était la scène de Géronte et de Scapin qu'il fallait le mieux étudier, parce que c'était là qu'éclatait particulièrement l'art des deux comédiens, et l'ayant persuadé de se mettre dans le sac que je fermai en l'assurant que c'était la tradition de Molière, je lui servis une bâtonnade qui n'était pas dans la pièce.
M. des Guirandières criait au travers du sac, comme s'il eût été Géronte lui-même; M. de La Maisonfort, me jugeant pris de frénésie, me tirait par mes basques en jurant comme un Suisse, et sa fille riait aussi fort et aussi haut que si elle eût été, en effet, Zerbinette, la supposée Égyptienne. A la fin, le marquis, rompant ses entraves de chanvre, s'enfuit si courroucé qu'il ne voulut rien entendre aux raisons de M. de La Maisonfort,—et vraiment je ne sais de quelle sorte ce seigneur eût pu en donner,—et c'est ainsi que par mon artifice je sus rompre cet hymen odieux... en même temps que les côtes du marquis.
XVIII
LE JEU DE L'AMOUR ET DE LA COMÉDIE
Je connus, après que j'eus eu rossé Géronte comme il faut, qu'il n'y a rien de tel que les coups pour mettre les choses en place. Sitôt que le marquis des Guirandières se fut enfui sous mon bâton, et dans le moment que M. de La Maisonfort, indigné de mon action, allait peut-être attirer, à mon tour, sur mes épaules, une averse de bois, il se fit un mouvement parmi ceux qui s'étaient assemblés pour la noce ainsi dérangée, et quelques-uns s'en vinrent dire à notre hôte que j'avais agi plus sagement qu'on ne pouvait l'attendre d'après ma souquenille de Scapin, parce que ce marquis était un débauché qui ne visait à rien qu'au bien de M. de La Maisonfort et de sa fille, et que, pour ses affaires, elles n'étaient pas en aussi bon point qu'il le publiait, mais qu'au contraire ses revenus étaient décrétés et qu'il avait dû engager à des traitants, pour faire figure, la terre d'où il tirait son marquisat.
Connaissant, par ces discours, des vérités qu'il aurait sans doute sues beaucoup plus tard si cet homme-là de promis était devenu gendre, M. de La Maisonfort crut qu'il ne devait plus donner tant de regrets à la rupture d'un hyménée pour lequel, maintenant, il sentait moins d'attrait que sa fille n'y marquait d'éloignement et, sans toutefois paraître excuser mon transport, mais faisant mine de mettre sur le compte de quelque égarement passager ma furie bâtonnante, ce seigneur me dit qu'il me verrait volontiers établir ma demeure, pour quelques jours, dans son château, parce qu'il n'y avait rien qu'ils aimassent, sa fille et lui, comme les vers et la comédie, et qu'il n'y avait point de semaine qu'ils ne se donnassent le plaisir de représenter, pour eux seuls, quelque scène des bons auteurs; que, cependant, sa fille, Angélique—c'était le nom de cette demoiselle—avait besoin qu'on lui montrât quelques-uns des secrets du nouveau jeu des comédiens et qu'il avait jeté la vue sur moi par le canal de M. de Moncontour, parce que j'étais de la connaissance de Molière et qu'il n'y avait pas de poète comique qu'il prisât autant que celui-là.