Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècle
Part 5
Nous prîmes, pour arriver jusqu'à ce village d'Auteuil, un coche d'eau qui, partant du Pont-Royal, nous mena insensiblement, par le moyen des rames, à travers la ville, de sorte qu'en un moment nous vîmes ce port qu'on appelle de la Conférence, où s'assemblent les navires qui viennent faire le commerce à Paris, et qu'ayant dépassé le Pont-Tournant, nous longeâmes cette longue terre qui a, depuis peu, reçu le nom d'Ile des Cygnes, qui est mieux que l'ancien, lequel était un peu indécent.
Molière me montra ensuite des maisons, sur la pente d'une colline agréable, en me disant que c'était le village de Chaillot, et que ces beaux jardins que l'on voyait s'élevant par derrière étaient ceux du couvent des Bons-Hommes de Passy; mais le courant du fleuve et, je pense aussi, deux chevaux que l'on avait attachés à une corde, et la corde à notre bateau nous entraînant toujours, nous fûmes enfin devant Auteuil, cette ville dont messieurs de Sainte-Geneviève sont les seigneurs et où bien des bourgeois de Paris ont leur maison pour aller boire et discourir le dimanche sous quelque treille, comme nous avions nous-même dessein de faire ce jour-là.
Sitôt que nous fûmes près du rivage, on jeta à terre une longue planche qui nous conduisit enfin, par le secours de Dieu, sains et saufs, au bout de cette navigation-là.
Nous fîmes quelques pas sous des ombrages assez frais et parmi des ruelles assez sombres, au milieu de mille boules de mail que des joueurs nous poussaient entre les jambes, comme si elles eussent été des quilles, et, étant entrés à la fin dans un jardin fort propre, orné de fontaines et de quelques ifs taillés d'une manière qui était galante, nous vîmes qu'une table avait été dressée sous un couvert et tellement remplie de flacons et de plats, qu'on pouvait à peine distinguer la couleur des serviettes sur lesquelles tout ce harnais de gueule était étalé.
Cette vue nous aurait disposés à la joie, quand même nous n'aurions pas vu sortir du logis M. de Bachaumont qui, nous embrassant de la meilleure grâce du monde, nous témoigna le contentement qu'il avait de nous voir et son dessein de nous bien régaler. M. Chapelle parut ensuite et, renouvelant ses protestations, nous fîmes si bien assaut de civilités, que nous serions demeurés là jusqu'au jour du jugement dernier, si un petit laquais n'était venu nous avertir qu'on avait servi sur table.
Sitôt que nous eûmes commencé d'apaiser notre faim, un propos s'établit entre Molière et M. de Bachaumont, parce que ce dernier soutenait qu'il ne fallait pas faire une part si grande aux anciens, en leur donnant, comme on avait accoutumé, le pas sur les modernes, mais que, bien loin de là, pour la tragédie, nous étions bien supérieurs aux Latins, qui n'avaient à nous opposer que quelques déclamations pompeuses d'un supposé Sénèque, tandis que M. de Corneille et M. Racine avaient donné les plus excellents poèmes tragiques que l'on connût. Partant de là, il dit encore que ni Térence, ni Plaute, chez les Latins, n'avaient fait de bonnes comédies, que, pour Aristophane, il avait, à la vérité, quelque mérite, mais fort obscurci par le peu d'honnêteté des termes et la licence de l'invention. Il ajouta que Ménandre était plus de son goût, parce qu'il ne restait de ce poète que des morceaux assez rares et qu'enfin il donnait la palme à Eupolis et à Cratinus, parce que les écrits de ces derniers étaient si réduits par le temps et l'insolence des Barbares qu'ils pourraient être contenus dans le creux de la main.
A ce discours extravagant, nous partîmes de ce grand éclat qu'Homère assure que les dieux font retentir dans leur Olympe; mais Bachaumont, poussant son raisonnement, nous dit le plus sérieusement du monde qu'il nous montrerait à tous notre béjaune; que Chapelle n'avait de sens qu'à ordonner un dîner; que, moi, j'étais bon à le manger, et qu'enfin Molière n'y entendait rien, attendu que lui, Molière, effaçait par ses moindres écrits tous ceux des anciens comiques et qu'il n'y avait pas à revenir là-dessus.
Nous vîmes alors, parce qu'il s'était tu après cela, qu'il était fort échauffé par le vin qu'il avait bu, et Chapelle opina qu'il faudrait lui donner, le soir, quelque potion lénitive pour écarter ses vapeurs et ramener ses esprits. Molière rêvait à son ordinaire, comme si l'entretien ne lui fût parvenu que par des canaux divertis à l'extrême, et je conjecturai qu'il s'inquiétait moins de la querelle des anciens et des modernes, que de savoir si Armande avait tout de bon du goût pour ce blondin qui lui avait serré les doigts, l'autre soir, à la Comédie.
Dans ce moment, le petit laquais vint dire que M. Despréaux arrivait et, en effet, ce grand homme se montra aussitôt au bout d'une allée. Je n'avais pas eu encore occasion de le saluer ni de le voir, et je fus dans le dernier contentement de considérer les traits d'un poète si fameux. M. Despréaux a l'air le plus noble et le plus fin, les yeux vifs et brillants, la bouche moqueuse, si spirituelle qu'elle semble mâcher de la malice; avec cela, son maintien est assez imposant et fait connaître qu'il est homme de condition, enfin il parut tel que mon imagination l'avait déjà présenté à mes yeux, et je lui sus un gré infini de cette civilité qu'il avait là.
Quand on l'eut mis au fait de notre entretien, et qu'il connut que notre démêlé venait encore de cette querelle des anciens et des modernes, il dit d'abord que Bachaumont n'avait pas trop raison de puiser ses arguments plutôt dans les bouteilles que dans les textes, et que la seule chose sensée qu'il lui eût vu faire avait été de boire toute l'eau d'un bénitier, parce qu'une dame qu'il aimait y avait trempé les doigts; il continua en protestant que M. Perrault n'avait pas eu dessein de louer les modernes en mettant Racine, Corneille et Molière au-dessus de tous les anciens, mais le propos d'avilir ceux-ci par la suite, en leur préférant M. Quinault, et qu'au surplus il ne doutait pas que les écrits de ces poètes ne dussent passer aux siècles suivants, mais que c'était affaire à ceux de ce temps-là d'établir les parallèles. Se tournant alors vers Molière, il l'assura qu'il était son serviteur et qu'il savait bien que leurs sentiments sur cette matière étaient les mêmes.
Après cela, il n'y avait plus qu'à se remettre à boire pour essayer de noyer dans le vin la bassesse de notre siècle, et c'est ce que nous fîmes, avec une ardeur d'autant plus grande que le jour commençant à faire place à la nuit nous avertissait qu'il faudrait bientôt retrouver notre coche d'eau si nous ne voulions pas faire à pied le voyage de Paris, de sorte qu'insensiblement nous nous trouvâmes si bien conditionnés à la fin,—j'entends Chapelle, Bachaumont et moi-même,—que blessés de cette idée que nous étions des cuistres végétant dans une ignorance barbare, nous convînmes tous, d'un même sentiment, d'en finir avec ces misères-là et d'aller nous jeter à la rivière qui, par une grâce spéciale du ciel, coulait là tout à propos.
Nous levant en tumulte et courant au fond du jardin, nous fîmes part de cet honnête dessein à Despréaux et à Molière, leur proposant par une faveur singulière de notre bonté de les laisser venir avec nous, abîmer dans les flots de la Seine les modernes tout ensemble avec les anciens.
—Attendez! dit Molière d'un air doux; attendez jusqu'à demain.
XIII
LE GASCON FACHÉ
Dans la place du cimetière Saint-Jean, proche des Halles, il y avait un traiteur assez fameux, où quelques-uns des hommes de la cour avaient accoutumé d'aller faire la débauche avec MM. Despréaux et Racine; et même M. de La Fontaine y venait quelquefois, quand il avait quelque poème licencieux dans l'esprit, parce qu'il disait que rien n'était plus propre à exciter sa verve que les discours des gens de qualité, quand ils s'entretiennent, après boire, de leur mérite ou de la vertu des dames. Molière m'y mena une fois, parce qu'il savait que M. de Sévigné ne manquerait pas de venir ce jour-là, et qu'il avait dessein d'étudier les façons de ce seigneur, pour accommoder le personnage de Don Juan dans la comédie du _Festin de Pierre_, qu'il voulait représenter, parce que sa troupe et son public le voulaient aussi.
Sitôt que nous fûmes entrés dans la chambre particulière du logis, qui était réservée à une assemblée si illustre, parce qu'en ce temps-là les cafés n'étaient pas encore établis, je vis qu'il y avait sur une table un exemplaire de la _Pucelle_, de Chapelain, qu'on y laissait toujours, et nous sûmes bien, par la suite, pourquoi.
M. Despréaux et M. Racine firent mille honnêtetés à Molière et voulurent bien m'assurer de leurs sentiments, malgré la petitesse de ma condition; mais, dans l'instant que nous étions occupés par ces civilités-là, il parut un gentilhomme que je connus à son maintien pour celui que Molière m'avait dépeint, et dont il voulait faire son étude. Il avait le visage fort rond et des yeux pleins de feu, avec un regard fier et gracieux, et la mine d'un homme qui n'a pas trop rencontré de cruelles. Ses cheveux étaient blonds et le mieux frisés du monde, assez épais et assez longs pour n'avoir pas besoin de boucles ajoutées, et, par-dessus tout cela, son abord avait quelque chose de haut et de tranquille qui marquait assez que c'était un seigneur de la première qualité.
L'hôte apporta des flacons d'un certain vin de Joigny que M. de La Fontaine prisait fort, et nous nous mîmes à boire en nous entretenant d'une manière vive et qui m'éblouit par les heureuses saillies des convives. Mais qui pensez-vous qui fît le plus le diable et montrât le plus d'enjouement? J'aurais gagé que ce serait le poète comique et j'aurais perdu, car Molière demeurait à son ordinaire fort rêveur, pendant que l'auteur de tant de tragédies, qui ont fait couler de si belles larmes, se laissait aller à mille saillies, montrant un esprit bouffon et se répandant en discours pleins d'équivoques, qui nous mirent enfin tellement en gaieté que l'on devait, je pense, entendre de tout le voisinage les grands éclats de rire que nous poussions.
M. Boileau me dit à l'oreille que c'était ainsi, en badinant, que Racine avait écrit, en quelques jours, sa comédie des _Plaideurs_ et que, sans cesse, cet auteur inventait en ce réduit les plus ingénieuses folies qu'on pût imaginer.
Mon étonnement grandit lorsque M. de Sévigné ayant prononcé quelques mots, à propos d'une comédie, assurant que l'auteur était un sot pour n'avoir pas suivi en la matière «les errements d'Aristote», je vis M. Despréaux se lever tout en furie en s'écriant:
—Bon Dieu! Monsieur, quelle langue est cela? Suivre des errements, Monsieur, c'est tout justement comme si vous parliez le langage des Topinambous, et je ne voudrais pas gager que ces peuplades sauvages se hasardassent à de si pitoyables discours!
Là-dessus, s'étant rassis, les autres protestèrent qu'il fallait que le coupable subît la peine ordinaire et qu'elle serait, cette fois, en dix vers seulement, parce que ce supplice était de ceux qu'il faut appliquer avec une certaine modération pour ne pas voir expirer le patient durant sa géhenne.
Je n'entendais pas trop bien ce qu'ils voulaient dire par là, quand je vis M. de Sévigné prendre, en soupirant, le livre de M. Chapelain qui se trouvait sur la table et commencer, d'une voix mal assurée, la lecture de cette pièce fameuse:
Loin des murs flamboyants qui renferment le monde...
On ne le laissa pas aller bien loin, parce qu'il montrait du repentir et que cette lecture nous empêchait de boire, et aussi parce que l'hôte vint, dans ce moment-là, nous avertir qu'il y avait un homme qui voulait parler à nous, et que cet homme portait une épée très longue avec un rouleau de papier sortant de sa poche et presque aussi démesuré et, qu'au surplus, il laissait assez paraître qu'il était de Gascogne. Connaissant à cette peinture que c'était quelque poète des rives de la Garonne, nous nous écriâmes tous d'une voix qu'il ne fallait pas qu'il entrât, mais l'hôte tirant un papier nous dit que nous pouvions toujours le voir et qu'après cela nous déciderions.
Despréaux donc, après qu'il eut considéré un moment cet écrit, fit un grand éclat de rire et, commençant à parler, nous montra que c'était une manière de licence poétique ou de privilège concédé au sieur de Rabastignac, par Scudéry, pour donner à entendre au public que ce poète avait mérité ses bienveillances à lui, qu'il n'y avait plus à revenir là-dessus et que, d'ailleurs, si quelqu'un laissait paraître qu'il n'était pas de ce sentiment et qu'il ne jugeait pas fort bons ces vers, il rentrerait à ce faquin son jugement dans la gorge et lui ferait bien voir qu'il s'appelait: de Scudéry.
Après cela, il n'y avait plus qu'à donner congé à l'hôte d'introduire ce Languedocien, mais celui-ci ne nous en laissa pas le loisir, car s'étant glissé par la fente de la porte,—et véritablement il était si maigre qu'il ne l'écarta pas d'un pouce—il parut devant nous avec sa terrible rapière, son effroyable rouleau et la plume menaçante de son feutre qu'il agitait avec tant de grâce que nous crûmes que c'était quelque chasse-mouche. Il se dit le serviteur des illustres auteurs qui étaient là, protesta qu'il ne souhaitait rien tant que leur suffrage et, déployant le rouleau que la peur nous faisait considérer avec des yeux capables de toucher une Euménide, mais non un Gascon, il commença de lire un fort long poème composé, à ce qu'il nous parut, pour faire ressortir la gloire du roi Genséric, ses galanteries, ses conquêtes et ses infortunes.
Sans doute qu'il aurait poursuivi jusqu'au sac de Rome si Despréaux, saisissant le moment qu'il reprenait sa respiration, ne lui eût dit, fort doucement, qu'il y avait, à la vérité, quelque beauté dans ces vers, mais qu'il leur trouvait une tournure un peu lâche et que cela était fâcheux. Cette parole faillit être aussi funeste que celle autrefois prononcée par le Sénat de Carthage devant les envoyés romains, car notre homme, se redressant aussitôt, et se coiffant fort impudemment de son feutre, s'écria qu'il n'y avait rien de lâche dans la maison de Rabastignac et qu'il le ferait assez voir.
A ces mots, comme il montrait quelque dessein de tirer son épée, nous nous levâmes en tumulte, renversant la table qui s'écroula avec un si grand bruit d'ais fracassés et de vaisselle en éclats que l'on crut, pour le moins, que la fin du monde était arrivée, et je ne sais ce qui serait survenu de la Gascogne et de Genséric si le marquis de Sévigné, avisant quelques soldats des gendarmes-dauphin où il était guidon, qui passaient par là et que le vacarme avait attirés, ne leur eût dit d'emmener ce furieux et de faire rafraîchir ses esprits dans quelque cellier bien frais de leur caserne.
Ainsi, nous ne pûmes jamais savoir ce que Genséric avait fait de ses Vandales, et peut-être que ce baron nous eût renseignés là-dessus sans le contre-temps, car, à en juger par ses vers, il avait bien la mine de descendre par la ligne la plus directe de cette peuplade barbare-là.
M. de Moncontour qui entendit parler de cette aventure-là, et que j'avais été pour quelque chose dans la défaite de ce capitan, fit si bien auprès de Mme de Montespan avec qui il en usait privément que j'eus enfin un ordre du roi pour entrer dans sa troupe. Ainsi, l'action d'un insensé me servit plus que toutes les machines que Molière et les autres avaient fait jouer dans la vue d'obtenir cette grâce, ce qui montre assez que ce n'est ni le mérite ni la vertu qui font la fortune des hommes ni la gloire des empires, mais le hasard, l'occurrence et peut-être même certaine injustice, par où le souverain maistre de la terre et des cieux se plaît à faire éclater sa puissance et à faire révérer sa fantaisie.
XIV
SCAPIN HÉROS
Dès que j'eus eu l'insigne honneur d'être admis dans la compagnie de messieurs les comédiens ordinaires du Roi, nous partîmes pour l'armée de Flandre. Ce début pourrait surprendre et j'entends déjà quelque censeur sévère demander avec un sourire si c'était que nous avions formé le dessein de réduire les Républiques par les bâtons de Jodelet ou les seringues de Purgon... Ami censeur, arrête-toi ou plutôt fais réflexion sur la gloire de Louis qui, non satisfait de mener après lui, dans un camp, Mars et Bellone tenant la Victoire enchaînée, faisait accompagner les divinités redoutables par les Jeux et les Ris, par Comus et par Thalie.
En d'autres termes, cela veut dire que le roi ayant résolu d'abaisser l'orgueil des Hollandais et de châtier l'insolence de leurs gazettes, commença d'attaquer leurs places, dont il prit quatre en huit jours, après quoi il marcha droit à l'Issel et, passant dans l'île Batave, mit le siège devant Arnhem. Ce grand prince avait jugé à propos de faire venir les dames pour leur donner le divertissement de la guerre et, tous les jours que l'on ne se battait pas, ce n'étaient que fêtes, cadeaux et galanteries; le soir nous avions l'honneur de figurer devant Sa Majesté, dans des granges proprement et prestement disposées ou dans les salles de conseil des bourgeois. Cela me rappelait un peu les aventures comiques du début de ma carrière, sauf l'incertitude du gîte et du souper. Nous recevions six livres par jour et nous avions part aux distributions de vivres; savoir, par représentation pour la troupe, huit pains et un setier de vin de table.
Il arriva vers le quinze de juillet, qu'étant devant Arnhem, qui faisait mine de se défendre, et comme on commençait à pousser des lignes, Molière nous dit que nous allions répéter dans le jour, parce que, ce soir-là, nous aurions l'honneur de jouer devant la cour, qu'il fallait tirer des coffres nos ajustements, qui étaient un peu fripés, et les endosser pour juger de l'ensemble.
Nous avions à peine eu le loisir de débrouiller deux scènes, qu'on entendit un bruit de mousqueterie si proche et si effroyable, que nos comédiennes s'épouvantèrent et que nous courûmes tous, dans la mascarade de nos rôles, pour savoir ce que c'était.
Nous vîmes que quelques escadrons frisons, avec un peu d'infanterie, avaient fait une sortie; leurs rangs, fort bien alignés, s'étendaient entre les remparts et nos tentes, pendant que les décharges des fusils formaient de petits nuages ronds de fumée, parmi les quinconces d'arbres; plus près de nous, un gros de cavaliers arrivait au galop, et nous reconnûmes M. de Turenne à son cheval pie, qui se cabrait la queue à terre: d'autres gentilshommes accouraient, vers lui, le chapeau à la main, lui montrant l'ennemi, et dans le fond, on découvrait le roi, à pied, suivi de la cour, appuyé sur sa grande canne et regardant la bataille.
Dans cet instant, nous aperçûmes ce que ni M. de Turenne ni le prince ne pouvaient distinguer, à cause d'une certaine pente que le terrain faisait en cet endroit: c'était un bataillon de troupes wallonnes, qui, se glissant à la faveur du coteau, commençait d'emporter nos ouvrages et menaçait de brûler nos magasins. Je ne sais quelle fureur guerrière s'empara alors de mes esprits ou si le parchemin qui m'exemptait de la taille et me faisait noble agit sur mon cœur, mais, saisissant la hallebarde d'un mort et ralliant quelques grenadiers que le succès de l'ennemi avait dispersés, je courus sur les Hollandais, qui ne s'attendaient pas à cette attaque-là et que nous mîmes facilement en fuite, parce qu'ils furent aussitôt débandés que surpris.
De là, poursuivant notre pointe et faisant toujours reculer les guerriers des États, nous tournâmes si bien la position que, prenant de flanc les escadrons frisons que M. de Turenne faisait dans le moment charger de front, nous ne contribuâmes pas peu à jeter la panique parmi cette cavalerie qui, tournant bride enfin et remettant son salut aux jambes de ses coursiers, rentra dans Arnhem plus précipitamment qu'elle n'en était sortie.
Mais que direz-vous de l'étonnement des généraux et de toute la cour quand, voyant les rangs s'éclaircir et le renfort apparaître, ils reconnurent que ces soldats, qui avaient si bien taillé des croupières aux reîtres de M. le prince d'Orange, étaient conduits par une manière de masque ou de matassin vêtu d'une souquenille à raies, avec un bonnet semblable sur la tête, point de cheveux sous ce bonnet et un pied de blanc sur les joues? Ils pensèrent d'abord qu'ils avaient la vue troublée ou que c'était quelque fantôme, mais la façon dont je m'escrimais avec ma hallebarde et le rapprochement, leur firent connaître enfin que ce fantôme était un homme et que cet homme menait grand train ces pauvres gens, assez vaillants à la vérité, mais mal conduits par des officiers dont le mérite consistait principalement à être enfants ou parents de bourgmestres des bonnes villes.
Voyant cela et que déjà Arnhem n'était pas dans le cas de résister longtemps aux ordres du roi, M. de Turenne prit des dispositions si exactes et des mesures si justes, que des bombes bien ajustées ayant embrasé quelques maisons, les femmes s'attroupèrent et contraignirent le gouverneur de faire battre la Chamade.
Le soir, au moment que j'allais paraître en scène et que je préparais déjà mon dos de Scapin aux bâtonnades de Géronte, quelqu'un vint me chercher de la part de M. de Turenne et m'emmena malgré mes camarades ébahis qui juraient que le roi attendait et qu'il nous fallait commencer. Mais quand je fus entré dans un appartement assez magnifique et fort proprement meublé qui était plein de courtisans, on me fit tourner à droite et par un réduit fort obscur, l'on me poussa dans un cabinet où je vis un seigneur assis auprès d'une dame bien parée et si parfaitement belle qu'il eut quelque peine d'en détourner les yeux pour me considérer.
—C'est toi, demanda-t-il, qui tout à l'heure crossais si bien les Hollandais de ta hallebarde?
Je l'assurai qu'il ne se trompait pas.
—Cela étant, continua-t-il, tu es un brave et si tu veux changer ton sarrau de Scapin contre une épée de sergent, cela est en ton pouvoir.
—Monsieur, lui répondis-je, j'ai trop reçu de volées dans les comédies; je ne voudrais point emporter cette coutume-là sur les champs de bataille du roi.
La dame rit et le gentilhomme en parut charmé.
—Je vois bien, dit-il, que tu as la mine de mourir Scapin, mais Scapin doit avoir soif; voilà pour boire à la santé du roi et des dames.
J'attrapai au vol une bourse assez ronde et fis le gros dos en bon valet de comédie.
—C'est bien, vas jouer ton rôle et nous t'applaudirons si tu es aussi parfait histrion que bon soldat.
Un instant après, la toile se levait sur le premier acte des _Fourberies_ et je voyais sur un fauteuil, seul en avant et dans un appareil qui approchait la majesté des dieux, l'homme à la bourse ayant non loin de lui la dame au doux sourire.
C'était le roi et Mme de Montespan.
Mes jambes en tremblent encore quand j'y pense...
XV
LES MATASSINS
Après cela, M. de Rochefort ayant manqué son coup sur Muyden, pour vouloir marcher avec trop de précaution, le comte Maurice de Nassau se jeta dans cette place où se trouvaient les écluses de Hollande, qu'il sut lâcher si à propos que les eaux de la mer couvrirent le pays, de manière que nous n'eûmes plus qu'à nous en aller, parce que les armées du roi n'avaient pas encore appris à combattre en nageant, comme font les canards ou les castors, ce qui fait voir qu'on ne pense jamais à tout dans l'instruction des milices.
Cela fut cause que nous quittâmes Nimègue dans le temps que nous nous préparions à jouer _Pourceaugnac_, pour le divertissement de M. de Turenne, et nous le fîmes si précipitamment que, sans perdre le temps en cérémonies, nous montâmes sur notre char comique dans le costume de nos rôles, et moi sous celui de Sbrigani, qui était une souquenille rayée de vert et de jaune, à la façon des papegais, avec une fraise bien godronnée, fort propre à tenir le cou raide dans les cahots du chemin.