Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècle
Part 4
Où je l'attendais, c'était aux Béjart, Madeleine et Armande; il ne manqua pas de leur donner quelques avis, mais l'expression qu'il mit à parler à la plus jeune eût paru la plus touchante du monde si l'obligation où il était de se vêtir en barbon, avec un pourpoint fermé bien long et des hauts-de-chausses bien serrés, n'avait fait de lui une manière de Géronte plus propre à mettre en fuite l'amour qu'à l'inspirer.
L'air dont il quitta la chambre des comédiennes pour passer sur le théâtre marquait assez le dépit qu'il ressentait de laisser, pour un moment, sa belle au milieu des cajoleurs; et quand, étant moi-même allé me placer au parterre, je l'entendis tympaniser les muguets et les blondins, je connus qu'il parlait pour lui et qu'il faisait dire à Sganarelle ce que Molière pensait.
A la fin Isabelle et Léonor montèrent sur le théâtre, et, mieux que dans la chambre où l'obscurité faisait du tort à la beauté, je pus voir de combien d'attraits cette Armande était pourvue. Elle jouait le rôle de Léonor, qui est une fille sage autant que belle, et sans écouter les propos des jeunes galants qui «lui paraissent fâcheux», suit l'inclination de son cœur pour un époux plus âgé. Isabelle, au contraire, forme des projets assez hardis, dans le dessein de se soustraire aux rigueurs d'un hymen qu'elle hait, et l'on voit bien que, par la suite, elle trouvera toujours le moyen de déjouer les verrous et les grilles et de montrer leur béjaune à ceux qui veulent assurer par là sa vertu.
J'observais Molière sous son personnage de Sganarelle et je songeais que nul homme n'avait jamais avoué son sentiment par le dramatique comme ce poète le faisait là. Car, pendant qu'il parlait en jaloux, en bourru, en amant violent et infortuné, j'entendais, par la voix d'Ariste, son autre âme qui répondait et qui, manifestant la confiance et la résignation de son emportement amoureux, tâchait d'insinuer à Isabelle qu'il pensait Armande comme il souhaitait que fût l'honnête Léonor que, par un excès de prudence ou de badinage, il peignait sous des traits si opposés à ceux mêmes de cette comédienne.
Sur la scène, dans un fauteuil, il y avait un seigneur qu'on me dit être le marquis de Moncontour. Il s'agitait, grondait un air entre ses dents, peignait sa perruque et faisait, de temps en temps, de grands éclats de rire, en haussant les épaules comme pour regarder le parterre en pitié. Il ne manquait pas non plus de louer tout haut, quand elle paraissait, les grâces d'Armande Béjart, sans s'occuper de Sganarelle qui pensa s'embarrasser à la fin, tant il était outré, dans ses transports amoureux du second acte.
Je passai de nouveau derrière le théâtre après la comédie et je revis dans la chambre des comédiennes la même assemblée impertinente de galants. Molière attirant Armande dans l'angle le plus obscur lui disait à voix basse:
—Vous n'avez pas assez exprimé, Mademoiselle Béjart, les sentiments que doit faire paraître Léonor et c'est de la sorte qu'il faut dire ces vers:
... Je préfèrerais le plus simple entretien A tous les contes bleus de ces diseurs de rien. Ils croyent que tout cède à leur perruque blonde, Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde Lorsqu'ils viennent d'un ton de mauvais guoguenard Vous railler sottement sur l'amour d'un vieillard...
Mais la belle, tournant les yeux vers le marquis de Moncontour, n'écoutait pas trop les leçons de ce poète; de vrai, la voix de Molière n'était pas très assurée, et je pense que le parterre eût jugé ce ton-là trop naturel et sans assez d'enflure.
X
LES DEUX PENDUS
C'est ce soir-là que j'eus l'honneur d'être présenté à M. le marquis de Moncontour comme ayant fait partie de sa troupe, quand j'avais M. de La Rapière pour directeur et que les yeux de la pauvre Zerbine servaient d'étoiles à ma route.
M. de Moncontour fut bien surpris d'entendre qu'il avait une troupe de comédiens ordinaires ni plus ni moins que le Roi ou M. le Prince, et il me fit beaucoup d'interrogations sur ce que c'était que le sieur de La Rapière, comme il était fait et de quel pays il venait.
Je satisfis de mon mieux ce seigneur en lui contant par le menu toutes les particularités que je savais touchant cet homme-là, que je pouvais peindre hardiment comme le plus grand fripon que j'eusse connu puisque je n'avais encore jamais été dans la société des traitants, et sur ce que je lui dis que La Rapière tranchait quelquefois du gentilhomme et parlait entre ses dents, de façon cependant qu'on l'entendît, de naissance illustre et de crédit à la Cour, le marquis eut quelque soupçon que ce put être le bâtard d'un fils que M. le marquis d'Aydie, son grand-père, avait eu d'une servante et qui avait été élevé dans la maison demi-parent, demi-valet, jusqu'à ce que ses vices l'en eussent fait chasser avec honte.
Cet entretien que j'eus avec ce guerrier fameux m'entraîna insensiblement dans l'honneur de sa connaissance, et dès qu'il eut su par le canal de M. Molière que j'étais une façon de gentilhomme, puisqu'on le devient après trois générations, et que mon fils, à supposer que j'en eusse jamais un, pourrait être page d'un duc et sa femme appelée Madame, M. de Moncontour me marqua plus de considération et une sorte de complaisance qu'il eût eu scrupule d'avoir pour mon grand-père l'anobli, tant un papier marqué du sceau du Roi peut avoir d'importance pour un seigneur dont les ancêtres n'avaient jamais été dans la nécessité d'être décrassés par de semblables savonnettes.
M. de Moncontour allait souvent faire sa partie de cavagnol chez Mme de La Ferté, qui donnait à jouer dans sa maison du faubourg. Pour dire le vrai, la compagnie qu'on y voyait ne formait pas une très magnifique assemblée, et l'on rencontrait autour des tables plus de gros marchands drapiers, de maîtres orfèvres ou de merciers que de cordons bleus ou de justaucorps à brevet. Mme de La Ferté faisait sa société de ces gens quand ses affaires n'étaient pas en trop bon point, autant dire toujours, et elle tirait d'une telle complaisance des revenus aussi bons que d'une ferme dans le pays de Beauce ou d'une rente sur l'Hôtel-de-Ville. La raison en était qu'elle gagnait toujours et faisait la malheureuse d'une fortune si constante avec ces espèces qui ne croyaient pas trop payer de leurs pistoles l'honneur de tenir le jeu avec une femme de cette qualité-là, qui avait été honorée des entretiens secrets du Roi et de ceux des principaux seigneurs de la Cour. Je ne dirai point que Mme de La Ferté usât de cartes ajustées mais on peut dire que le sort s'ajustait à son jeu comme s'il eût connu les mérites de la naissance et du beau monde préférablement à ceux des gens de néant qui le sollicitent aussi.
C'est ainsi que par les vertus de la dame de pique et pour remédier aux injustices de la fortune, Mme de La Ferté en usait avec ses créanciers de manière que ce qui s'était en allé par le trop de recherche dans la chère ou la parure revenait par les brelans au contentement de tous.
Ce n'était pas dans un dessein si cupide que M. de Moncontour fréquentait chez la comtesse, mais je crois qu'il y était attiré par les yeux de certaine brunette beauté, de sorte qu'il demeurait à l'ordinaire fort tard dans la maison du faubourg et qu'il était forcé de revenir par des chemins qui étaient plus peuplés de filous que ne l'est une chambre de financiers opinant sur le taillon ou sur les aides. Il est vrai qu'il se faisait suivre d'ordinaire par une manière de laquais qui avait servi autrefois dans le régiment de Moncontour et qui portait sur l'épaule un mousquet de bonne apparence et fait pour engager à la retenue les aigrefins trop enclins à se rendre familiers. Comme le marquis m'emmenait souvent avec lui chez Mme de La Ferté, je goûtais fort pour le retour cette façon d'aller dans les rues soutenus par si peu que ce fût d'un détachement d'infanterie.
Nous revenions un soir en suivant le fleuve du côté de l'Arsenal, quand nous entendîmes soudain devant nous un grand tumulte comme de gens qui se battaient, et nous étant un peu approchés nous vîmes que c'étaient ceux du guet qui étaient aux prises avec des larrons, à moins que ce ne fussent des voleurs se querellant contre des alguazils, car la nuit faisait qu'on ne distinguait pas très bien les uns des autres et l'on dit même que le jour cette distinction-là ne se fait pas non plus très aisément.
Le maréchal considérant qu'un des partis semblait avoir le dessous, et n'écoutant que son inclination naturelle qui l'entraînait toujours à se tourner du côté du plus faible et de l'opprimé, ne balança pas à se jeter au travers de l'action en frappant de droite et de gauche jusqu'à ce qu'il eût eu son épée faussée à force des coups qu'il avait donnés et que les autres se fussent enfuis. Regardant alors autour de lui et n'apercevant que casaques bleues, plumets bleus et bandoulières jaunes il vit que c'était aux archers de la maréchaussée que son courage était venu en aide et je pense qu'il en fut secrètement marri, car il montrait un peu de penchant pour les tire-laines, rodomonts et autres braves du pavé, assurant qu'il y avait du gentilhomme en eux parce qu'ils ne voulaient pas travailler, sinon, comme à la guerre, avec des épées et des pistolets.
Malgré cela il dut, par honnêteté, souffrir les remerciements de l'Exempt qui le supplia en outre qu'il lui fît la grâce de venir avec eux jusqu'au Petit-Châtelet pour rendre témoignage devant le juge-commissaire que ce n'était pas par manque de vigilance ou lâcheté qu'il n'avait pas capturé toute la bande, mais par la faute du petit nombre de ses gens, et que même dans le grand péril où il s'était trouvé il n'avait pas manqué l'occasion de se saisir du chef des filous qu'ils appelaient La Moustache et que ce gibier-là valait à lui seul tout le reste de la troupe.
M. de Moncontour vit effectivement un homme de belle taille et d'assez bonne mine que des archers achevaient de lier et qui même en cette extrémité gardait un air de fierté et d'impudence capables d'en imposer à tous autres qu'à des sbires, et il se délibéra d'aller jusqu'au juge du Châtelet dans le dessein bien plus d'intercéder pour cet infortuné que de célébrer les actions de l'Exempt et de ses acolytes.
Mais quand le seigneur fut devant ce vilain homme noir qui paraissait plutôt quelque singe revêtu d'hermine qu'un honnête chrétien occupé de juger avec équité ses semblables, il connut que le pauvre La Moustache était arrivé à la fin de ses aventures et qu'il n'y avait rien qui fût si impitoyable qu'un robin pour un fripon quand celui-ci est pauvre et n'a pas des amis sûrs.
A quelque temps de là M. de Moncontour fut commis avec M. d'Artagnan et cinquante de ses mousquetaires pour contenir la foule immense du public qui était venue à la Croix du Trahoir pour voir quelques financiers que l'on menait pendre parce qu'ils avaient montré trop de passion pour le bien de l'État, à telles enseignes qu'ils le gardaient dans leurs coffres et dans le secret de leurs appartements, comme ce qu'ils avaient de plus cher au monde.
Ils s'étaient aussi attachés aux deniers des particuliers, mais pour ceux-là, et parce qu'ils les jugeaient sans doute d'origine moins relevée, ils les employaient à construire les bâtiments les plus beaux, à dessiner les jardins les plus magnifiques et aussi, dit-on, à mériter les faveurs des dames les plus illustres. Mais, à la fin, le roi, à qui rien n'échappe de ce qui touche les intérêts de son royaume et de ses sujets, les avait laissés décréter et l'affaire étant venue devant le Parlement on avait vu sur la sellette ceux qui un peu auparavant y faisaient asseoir les autres, de manière qu'ils avaient été convaincus du crime de concussion et de fraude et condamnés à la corde comme il convient. Mais dans le moment que les juges opinaient avec le plus d'emportement contre ces traitants en parlant de question, de roue, de potence et de tous les supplices qui peuvent venir à l'imagination d'un robin en furie, on vint dire au président de Nesmond que les maîtres des requêtes ayant ouvert certaine cassette où étaient enfermés des papiers fort secrets de ces traitants, on avait trouvé les preuves les plus certaines que beaucoup de ces juges avaient eu des liaisons avec ceux mêmes qui avaient paru devant eux, qu'ils avaient eu part à leurs largesses et que l'un même avait soudoyé quelques braves de profession pour pénétrer dans le lieu où il jugeait que devaient être les écrits qu'il redoutait le plus de voir rendus au jour.
«_A ces mots il se fit une telle huée_» dirait le bonhomme Lafontaine, que l'on crut qu'un ordre du prince privait désormais le Parlement de ses _épices_; ceux qui criaient le plus fort étaient peut-être ceux dont la conscience se sentait le plus faible; mais tous étant convenus enfin, comme dans la fable des _animaux malades de la peste_, de dévouer le moins redoutable et le plus galant, on jeta la vue sur celui qui savait si bien employer des escogriffes à retrouver ses papiers égarés, et qui était justement ce juge-commissaire, lequel avait si fort malmené le pauvre La Moustache, et qui, en moins de temps qu'il n'en faut d'ordinaire pour entr'ouvrir seulement les sacs[2] des plaideurs, fut saisi au corps, enquêté, questionné, jugé et enfin condamné à la potence.
[2] Dossiers.
La Moustache était conduit au gibet dans une petite chaise à bras que traînaient les aides du bourreau. M. de Moncontour le vit fort bien et fut mortifié de penser qu'il était pour quelque chose dans cette pendaison-là; mais que devint-il lorsque le juge-commissaire que l'on menait également vers sa fin, étant venu à dépasser le voleur,—parce que, vu les charges qu'il avait occupées, sa charrette était tirée par un cheval,—celui-ci se mit à déplorer son malheureux sort, demandant si tout de bon on aurait le cœur de le faire mourir d'après l'ordre et sur l'opinion d'un magistrat si indigne et prêt à subir le même trépas que lui. Qu'au surplus, il n'y avait rien qui fût si injuste que son supplice, puisque ce magistrat lui avait fait dire, dans les commencements de son procès, qu'il fît prendre par sa troupe certaines pièces dans un endroit qu'il avait désigné en lui fournissant des facilités pour faire tenir à ses gens des instructions, et que, moyennant cela, il aurait la vie sauve, et qu'il ne l'avait pas voulu par respect pour les ordres du roi.
Ce justiciard en aurait sans doute dit bien d'autres sur son juge, si on ne les avait tous les deux pendus en même temps. M. de Moncontour, qui passa à quelque temps de là devant le gibet de la Croix du Trahoir, m'assura qu'il les avait vus se balancer en face l'un de l'autre, à la manière de ces baladins qui se saluent avant de commencer un pas de ballet, et, véritablement, quoique celui-là n'eût pas eu pour le régler les cadences des violons, on pouvait dire que ces danseurs étaient tous les deux bien faits pour être d'accord.
XI
LES TROIS COUPLES
Pendant que l'on pendait les financiers, la Cour se laissait divertir par d'autres et Molière me dit un jour, d'un air riant, que M. Fouquet voulait donner une fête au roi, dans sa maison de Vaux, et qu'il n'avait que quinze jours pour faire sa comédie et pour dresser son théâtre. Il m'engagea obligeamment à le suivre, m'assurant que, s'il ne pouvait me procurer l'honneur de paraître devant une si illustre assemblée, il me faciliterait, du moins, par quelque emploi de moucheur de chandelles ou de souffleur, une occasion de goûter les douceurs qu'on trouve à approcher des grands, même lorsqu'ils ne jettent point la vue sur nous.
Nous fûmes, par le coche d'eau, jusqu'à Melun, où le surintendant nous fit chercher à quatre carrosses pour nous mener à cette terre si magnifique, que le soleil, dans sa course dessus et dessous l'antarctique, ne peut rien voir qui soit si beau. Nous connûmes bien en y entrant que la renommée n'avait pas, cette fois, menti, comme elle a accoutumé, et la diversité des jets d'eau qui, d'abord, frappa nos regards, avec la belle ordonnance des terrasses et des jardins, n'était qu'une petite partie des merveilles qui nous étaient réservées. On nous conduisit dans un appartement fort propre où, d'abord qu'on eut ouvert les coffres, Molière commanda que l'on commençât promptement de répéter notre affaire, car il était fort exact en ces matières, et s'il voyait que quelque comédien ne sût pas son rôle ou ne l'entendît pas assez, il faisait le diable, criant que nous étions d'étranges animaux à conduire et d'autres gentillesses pareilles. Je me souviens même qu'il eut une petite noise avec Mlle Molière, sa femme, parce qu'elle s'avisa de lui faire observer qu'il aurait dû faire une comédie où il aurait joué tout seul, ce qui l'enragea tellement, qu'il lui dit de se taire et qu'elle était une bête.
Comme la nouvelle de notre arrivée s'était répandue, on vit bientôt accourir les plus empressés blondins, pour faire leur cour aux comédiennes et leur glisser bien des douceurs; il vint aussi de ces gens, qu'on nomme nécessaires, se mêlant de remarquer et de critiquer, qui pensèrent faire crever de dépit Molière, et je crois bien qu'avec toutes ces importunités-là le pauvre homme n'eut pas beaucoup de loisir ni de faim pour goûter à la collation qu'on nous servit et qui était fort galante et bien ordonnée.
Le théâtre avait été dressé dans une allée de sapins, près d'une grille d'eau qui répandait une fraîcheur agréable, et l'on avait disposé sur la scène des feuillages fort touffus, parmi lesquels cent flambeaux devaient répandre leur clarté.
Dès que nous eûmes pris nos mesures, la nuit tomba. On vint nous avertir que le roi, ayant terminé la visite du parc et du château et la loterie étant tirée, le souper avait été servi sur tables et, qu'aussitôt après, on nous dirait de commencer. En effet, nous entendîmes presque en même temps une grande clameur et le son de mille voix confuses qui s'approchaient et, dans l'instant, Molière commanda que les chandelles fussent allumées et que l'on se tînt prêt.
Dès que la toile fut levée, il parut sur le théâtre en habit de ville et, s'adressant au roi, avec le visage d'un homme surpris, il fit des excuses en désordre sur ce qu'il se trouvait là seul et manquait de temps et d'acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu'elle semblait attendre. Je pense que je n'ai jamais vu Molière si bon que dans ce personnage-là, parce que le peu de bégayement naturel qu'il avait et qu'il s'efforçait de dissimuler à l'ordinaire, le servait en cette occasion en faisant mieux paraître le trouble qu'il fallait qu'on jugeât qu'il ressentait.
Comme il achevait de parler, une coquille s'écarta au milieu de vingt jets d'eau naturels, et une agréable naïade en sortit pour dire des vers que M. Pellisson avait composés à la louange du roi. Cette nymphe était Mlle Béjart; à sa voix, les termes et les rocs dont le théâtre était orné se murent, mainte figure tourna sur son piédestal et les arbres s'ouvrirent. Plusieurs dryades s'en échappèrent, accompagnées de faunes et de satyres, qui formèrent une entrée de ballet. Après cela, la naïade emmena une partie des gens qu'elle avait fait paraître, et le reste se mit à danser au son des hautbois et des violons, jusqu'à ce qu'on vînt annoncer la comédie des _Fâcheux_.
J'étais du ballet de la dernière entrée, et l'un des quatre bergers qui, avec une bergère, formaient au sentiment de tous ceux qui l'ont vu un divertissement d'assez bonne grâce, et je pus considérer ce grand roi, dont la jeunesse riante était déjà parée des attributs sévères de la majesté. Il était dans un fauteuil, ayant à côté de lui la reine sa mère et Madame[3], la reine étant demeurée à Fontainebleau, parce qu'elle était grosse et peut-être aussi pour d'autres raisons qu'on ne disait pas. Je ne tardai pas à démêler, parce que Dupare me la montra, parmi les filles d'honneur de Madame, celle dont la renommée s'occupait en ce moment et qu'on nommait Mlle de la Vallière. Je jugeai qu'elle avait les cheveux les plus blonds du monde, avec une mine de pudeur, mais des yeux languissants qui n'étaient pas trop d'accord avec cette mine-là. Pour sa bouche, elle était fort grande, et je me souvins du noël impertinent de Bussy et de ce bec «qui d'une oreille à l'autre va». Mais ses dents blanches et ses lèvres vermeilles la rendaient cependant assez passable. Le roi ne manquait pas, chaque fois qu'il le pouvait, de jeter les yeux de son côté, et je remarquai que la princesse, qui était sur une chaise à sa gauche, ne paraissait pas trop satisfaite de l'honneur que Sa Majesté faisait à sa suivante.
[3] Henriette d'Angleterre.
Dès que nous eûmes achevé notre entrée, on vit partir mille fusées qui, se frayant par la force du salpêtre un chemin à travers les airs, retombaient en une pluie d'étoiles qu'elles semblaient avoir été décrocher à la voûte céleste. Parmi ces fracas et ses sifflements, je me glissai entre les bosquets pour considérer de plus près la cour. Je remarquai certains seigneurs qui remuaient des pistoles au fond de leurs poches, comme si c'eussent été des pois ou des fèves, et sans s'en soucier davantage, et véritablement cette fortune-là ne leur coûtait guère, car ils n'avaient eu qu'à ramasser les espèces d'or et d'argent qu'ils avaient trouvées, par les soins de leur hôte, sur les tables de leurs chambres.
Mais, dans le moment que le dôme du château s'allumait pour jeter une infinité de flammes et de serpenteaux, je vis, à la faveur de cette clarté subite, trois couples qui s'étaient retirés un moment à l'écart dans une salle de verdure subitement embrasée par cet éclat de lumière indiscrète. C'était, dans un retrait d'arcade habitée par un Terme, Molière avec sa femme. Il n'était pas malaisé de connaître qu'ils se querellaient, et je songeai que, parmi ses fâcheux, le poète comique en avait oublié un, qui était le mari. Sans doute que M. de Sévigné et le marquis de Vardes étaient aussi de cet avis-là. Un peu plus loin, dans une allée où se mouraient en tournant encore les soleils des artificiers, j'aperçus un justaucorps rouge avec un chapeau chargé de grandes plumes blanches. Il fallait bien que ce fût le roi, puisqu'il était couvert, et, sous la mante de soie grise qui voulait la dérober à tous, je crus bien reconnaître les yeux d'azur et les cheveux blonds de Mlle de La Vallière.
Comme je me retirais à pas suspendus, j'arrivai devant un décor de pots à feu qui, par l'artifice du sieur Torelli, représentaient les armoiries du surintendant, et cet écureuil grimpant dont il avait fait l'emblème de sa cupidité et de sa passion pour le pouvoir. Je surpris deux ombres furtives que ma venue, sans doute, avait fait fuir, et je vis bien que M. Fouquet se délassait des fatigues et des honneurs de cette fête en prenant le frais avec Mlle de Menneville.
Mais, dans l'instant que j'allais me retirer pour goûter un sommeil qui ne serait troublé ni par l'ambition, ni par la jalousie, ni par l'amour, un coup de vent subit éteignit les lumières qui dessinaient la figure de l'écureuil, et je ne vis plus que des lézards et des couleuvres que l'ordonnateur avait placés là par manière d'ornements.
Je me suis souvenu plus tard que ces animaux figuraient dans le blason des Le Tellier et dans celui de M. Colbert.
Quand cette mémoire me vint, l'écureuil était par terre.
XII
LE SOUPER D'AUTEUIL
Molière me dit en revenant de Vaux qu'il voulait m'emmener faire la débauche avec lui dans la maison des champs de M. Despréaux, de manière que nous pourrions saluer ce fameux poète qui est bien sur le chemin de s'égaler aux plus illustres auteurs de l'antiquité, dans le genre où se sont exercés Perse, Juvénal, et le plus parfait de tous, cet Horace, qui fait nos délices, et sans lequel il n'y a pas moyen de goûter les délicatesses de la vie.