Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècle
Part 2
Au même moment, des cavaliers et des dames qui remarquèrent les lumières en sortant d'un souper se présentèrent à la porte, dans le dessein de voir les nouveautés tragiques de Paris, et furent ensuite suivis d'un si grand concours de monde qu'en rien de temps je vis la salle et mon escarcelle pleines, et que nous eûmes pour des semaines de quoi oublier nos jeûnes comiques.
Mais que pensez-vous qu'il arriva de l'auteur et de la cause d'un si beau succès? De portier je devins régisseur, moucheur de chandelles, souffleur et poète, et Zerbine regarda avec des yeux plus doux le fils de Pharasmane à qui son teint fleuri et ses lèvres purpurines valurent le nom de Bellefleur que j'ai toujours porté depuis.
IV
LA PEAU DU LION
Dès que je fus ainsi devenu comédien, on me donna un rôle qui marquait assez l'importance que j'avais acquise dans la compagnie, car c'était de jouer le personnage du lion qui rugit au quatrième acte de _Pyrame et Thisbé_, et, par la vertu de ce cri, mettant en fuite ces parfaits amants, concourt au dénouement de cette illustre tragédie.
Comme mon dernier succès m'avait gonflé un peu et porté aux visées ambitieuses, je fis d'abord quelques difficultés pour accepter un rôle qui est celui d'une bête cruelle et sauvage, parlant en une prose fruste et silvestre, et qui d'ailleurs ne paraît point sur la scène, demeurant inconnu du public derrière les portants du théâtre, mais notre directeur de la Rapière me fit bien voir qu'il n'y avait rien de si beau et qui convînt autant à mon caractère que de représenter le roi des animaux, et que d'ailleurs j'avais signé entre ses mains une promesse de tenir tous les emplois et que, m'obligeât-il à remplir celui de duègne, j'y devais, comme pour être lion, donner les mains... il voulait dire sans doute les pattes.
Mais je ne fus pas plus tôt en possession du rouleau de papier où étaient marqués les endroits de mes répliques, que, prenant en exemple ces acteurs fameux de l'hôtel de Bourgogne ou du Marais qui, d'un rôlet imposé par la malice ou l'envie d'un camarade, savent tirer des effets imposants et des triomphes inattendus, je résolus de m'appliquer si bien à remplir mon personnage, qu'il n'y eût personne qui ne remarquât ma manière de jouer comme le charme et l'éclat de ma voix.
Il y avait justement en ce moment, dans la ville de Chinon, un bateleur qui faisait métier de montrer des bêtes, et qui menait avec lui quantité d'animaux féroces tels que tigres, ours et léopards, et même il possédait un vieux lion qui, ayant vieilli dans les foires et connu l'humanité à travers les barreaux d'une cage, n'avait plus trop de cruauté et se serait cru perverti de mettre la dent sur des êtres qu'il prisait si peu. Je demandai à ce bateleur la grâce de me laisser entretenir son captif et moyennant que je lui payai d'abord à boire,—c'est à l'homme que je veux dire,—je pus librement parler à la bête.
Elle n'aimait point les longs discours, et je craignis au commencement qu'elle ne fût muette, ce qui pouvait passer pour d'autant plus particulier que j'avais affaire à une femelle; mais je ne sais quelle inspiration m'ayant porté à lui présenter un petit miroir à main que j'avais coutume d'avoir dans ma poche pour rajuster mes boucles à l'occasion, cette lionne n'eût pas plutôt aperçu sa propre image dans le cristal qu'elle poussa un horrible cri, lequel, résonnant avec une violence inaccoutumée, porta la terreur dans le voisinage et la joie dans mon âme. Je le jugeai si naturel et si parfait que désespérant d'arriver jamais à imiter ce qui était inimitable, je me résolus incontinent d'amener cet acteur derrière la scène en le dissimulant sous quelque tapis pour lui faire prendre la parole au moment qu'il faudrait à la faveur de sa personne réfléchie. Ayant obtenu du bateleur toute licence par le moyen de quelques flacons, j'emmenai par la persuasion d'un quartier de viande et d'une bonne corde le meurtrier de Pyrame au tripot dans lequel se tenait la tragédie. Personne ne nous ayant vus, nous nous tînmes cois derrière la toile du fond jusqu'au moment pathétique où la déplorable Babylonienne voit la figure affreuse du lion à la place de celle de son amant; présentant alors brusquement la glace au Néméen, j'obtins le plus furieux hurlement qui ait jamais retenti dans les déserts de la Lybie, sur les rives de l'Euphrate ou même dans un théâtre, tant que j'en demeurai moi-même un moment dans l'épouvante.
Dès que j'eus repris mes sens, je me hâtai d'entraîner mon souffleur et de le ramener chez le belluaire, pressé que j'étais de revenir parmi les comédiens pour recevoir les compliments que ne pouvait manquer de me valoir une imitation si parfaite de la nature.
Mais je fus dans la dernière confusion de m'entendre aigrement reprocher par le directeur et par mes camarades d'avoir fait manquer le plus bel effet par le défaut de force et de férocité de mon rugissement; Thisbé glissa même que c'était une pièce que je lui avais faite pour lui causer du dommage et M. de la Rapière jura qu'il avait cru entendre le braiement d'un âne au lieu de la voix du roi des animaux.
Je fus si transporté de rage en entendant les pauvretés de ces espèces que je demeurai en silence comme autrefois, dans les enfers, Ulysse à la vue d'Ajax et Didon en reconnaissant son perfide; mais, le soir, ayant eu le soin de prendre chez mon hôtelier un grand pot de grès plein de vin d'Anjou, quand le moment arriva où le lion devait faire entendre sa voix, j'embouchai ce pot,—après l'avoir vidé toutefois,—de telle manière que mon souffle aviné trouvant dans les flancs de cette amphore une capacité restreinte et pourtant sonore, produisit le plus épouvantable et le plus triomphant vacarme qui ait été ouï à Chinon et peut-être ailleurs. Le ventre creux de la cruche parut avoir reçu tous les mugissements d'Eole qui, tourbillonnant et s'entrechoquant un moment dans cet étroit espace, s'échappèrent ensuite tumultueusement par le goulot et portèrent l'étonnement sur la scène et l'effroi dans la salle. On vit des maris s'enfuir en abandonnant leurs femmes, ce qui n'a rien d'extraordinaire, mais en oubliant leurs manteaux et leurs bonnets, ce qui est bien l'indice d'un esprit troublé; des braves laissèrent l'épée au fourreau, des marchands songèrent à la probité et des magistrats à la justice; une femme se tut!
J'éprouvai beaucoup de contentement d'un succès si prodigieux, en même temps qu'un peu d'inquiétude sur les sentiments du sieur de la Rapière, dont il me sembla qu'on rompait les bancs un peu plus fort qu'il n'était coutume.
Comme je sortais dans la rue pour laisser éventer un peu les fumées de cette gloire, je me trouvai mêlé à des gens qui fuyaient ou à d'autres qui, plus posément, mais en maugréant tout haut, sortaient du théâtre pour rentrer chez eux. Une dame qui passa près de moi, soutenue par le bras d'un cavalier, se plaignait qu'on l'eût froissée et que son corps de jupe eût été déchiré dans l'algarade et j'entendis son mari ou son galant lui dire:
—Qu'il voyait bien que ce méchant baladin avait amené le lion du montreur, ainsi qu'on l'avait dit, au risque de faire dévorer toute l'assistance comme dans les jeux romains; mais puisque sa mignonne en avait souffert, il ferait bien voir à cet histrion comment on prend mesure avec un bâton sur un habit et que, pour la bête, il lui casserait la tête d'une pistolade et qu'il ferait de sa peau un tapis pour le lit de sa dame.
Je fus si outré de rage de ce que, quand le lion parlait pour moi, on le mit à mon compte et que quand c'était moi-même on le mît au sien, que, sortant de l'ombre et tirant mon épée, je m'écriai:
—Voici le baladin et la bête, seigneur croque-plumet, et pour la peau, vous n'avez qu'à la venir prendre sans tant vous émouvoir la bile.
A ces mots et à cet aspect, le matamore parut plus pâle et plus tremblant qu'un patient qui voit la roue ou qu'un débiteur qui rencontre son créancier, et la dame, considérant son trouble et jugeant par là mal de son courage en comparaison du mien, quitta son bras et le laissa s'enfuir, acceptant ensuite que je lui donnasse la main pour rentrer à sa demeure qui n'était pas fort éloignée.
Et ainsi, à quelques jours de là, elle eut, comme le lui avait promis le cavalier, à sa disposition et convenance la dépouille et la soumission d'un lion, sans qu'il fût besoin pour cela de lui casser la tête, et l'on dit qu'elle en eut contentement extrême et satisfaction.
V
LE NABOT
Mon second début dans la carrière comique fut marqué d'un événement qui d'abord aurait pu faire baisser la toile pour moi sur un dénouement un peu précipité; mais la faveur du ciel fit éclater en cette conjoncture la force efficiente de sa grâce.
En arrivant à Nevers, nous trouvâmes qu'il y avait beaucoup de noblesse réunie dans cette ville parce que c'était le temps que les États s'assemblaient et que M. l'Intendant avait demandé pour le roi un don volontaire de trois millions. Comme cette volonté-là n'était pas celle de tout le monde, il y avait eu un peu de bruit et l'on avait pendu quelques croquants pour avoir fait les mutins. Mais cela ne faisait pas qu'il y eût moins de divertissements, de repas et de danses, comme si chacun eût dû être bien satisfait de faire un présent de si grande conséquence à un si bon prince et qui en avait besoin pour ses amours et le bien de l'État.
Nous ne fûmes pas plus tôt descendus à l'hôtellerie et nos coffres n'étaient pas encore tout à fait déchargés du chariot qu'on vint nous demander de jouer le soir même parce que Mme l'Intendante aimait passionnément la comédie et qu'elle était bien aise de donner ce divertissement-là à quelques personnes de qualité et peut-être par là d'occuper les esprits des députés qui, attentifs aux désastres de Sophonisbe ou de Polyeucte, le seraient moins à celui de leur bourse qu'on voulait mettre à mal et qui était la seule raison pourquoi on les avait réunis.
Nous fûmes à ce coup dans la plus grande confusion du monde, parce que le sieur Mirobolan, qui faisait chez nous les matamores et les héros, personnages qui ont entre eux de la ressemblance à la ville comme au théâtre, s'était vu retenir à Chinon par une petite difficulté qui était que les archers de la maréchaussée avaient eu l'indiscrétion d'ouvrir son porte-manteau et l'indignité d'y trouver quelques larcins par lesquels ce tranche-montagne avait signalé son industrie. De jouer l'_Illusion comique_ de M. Corneille sans capitan gascon ou le _Penthee_ de M. Mairet sans roi de théâtre, il n'y avait pas jour d'y songer, encore que M. de la Rapière protestât qu'il avait représenté une tragédie à lui tout seul et qu'il fallait être de grands sots pour s'arrêter à si peu que cela.
Du temps que j'étais écolier, j'avais lu avec tant de furie la comédie de M. Scarron qui est appelée _Don Japhet_, que j'en savais par cœur tous les rôles et que j'aurais pu en tenir tous les personnages, depuis Léonore jusqu'à Foucaral; mais j'avais surtout étudié en perfection celui de cet extravagant et burlesque _Cacique des fous_, seigneur d'Arménie par la descendance de Noé et cousin de l'empereur par la parenté qu'ont ensemble, à ce qu'assure Démocrite, la marotte et le sceptre. Je dis à notre directeur que c'était une affaire finie et qu'il pouvait faire état de moi pourvu que nous ayons une heure pour nous recorder. Il parut d'abord confondu de mon audace, mais je lui fis bien voir par l'enflure de mon débit et l'extravagance de mes gestes que j'aurais pu faire la partie avec les plus fameux comédiens de l'hôtel de Bourgogne, et là-dessus il se résolut de donner le soir même la pièce de M. Scarron, telle qu'elle fut représentée devant le roi sur le théâtre de la grande salle des machines aux Tuileries, mais sans cavalcade à la fin, parce que nous n'avions pas les moyens de louer un si grand nombre de chevaux.
Me voilà donc drapé dans le manteau de don Japhet et me panadant sur les tréteaux au milieu des fauteuils des seigneurs qui faisaient parfois plus de bruit que nous en ouvrant leurs tabatières, frappant de leurs cannes ou simplement s'appelant au travers de la scène. C'était une comédie qui brochait sur l'autre et le parterre ne témoignait pas qu'elle lui déplût, mais au contraire se divertissait parfaitement sur le compte de ces petits-maîtres, en criant tout haut leurs noms, leurs dettes et les maîtresses qu'ils avaient ou qu'ils se donnaient.
Il y avait au premier rang un gentilhomme nommé Le Tourneur de Beaupréau qui se trouvait être l'ami de celui avec lequel j'avais si bien figuré le lion dans la ville de Chinon. Ce M. de Beaupréau était si mal fait qu'il aurait paru impossible de ne pas rire en considérant sa grosse tête et son petit corps, si l'on n'avait su qu'il était aussi méchant et aussi bon spadassin qu'il paraissait laid, ce qui rendait les railleurs fort circonspects. Ma mauvaise étoile voulut que ce brutal fût très ignorant des choses du théâtre ou que son esprit brouillé de vin au sortir de table ne démêlât pas bien le vrai du faux, car au plus beau moment et quand don Japhet exerçant, comme il dit, sa vertu carminante, chante:
Amour, nabot.....
cet enragé, déjà prévenu contre moi par les discours ou les lettres de l'autre et persuadé que j'avais voulu lui faire pièce et le désigner aux ris de la foule, prit si bien ses mesures que sa longue canne ajustée entre mes jambes me fit tomber en même temps qu'un hémistiche et que j'aurais piqué du nez par-dessus les chandelles sans don Alphonse qui me retint. Cela fit une grande rumeur dans le tripot et la pièce s'acheva dans un chaos de gens qui criaient, qui s'injuriaient ou qui battaient des mains.
Dès que j'eus débarbouillé ma figure du blanc et du rouge dont j'étais affublé, je fis diligence pour sortir dans la rue où j'avais dessein d'attendre M. de Beaupréau et de lui demander satisfaction pour l'injure qu'il m'avait faite. J'étais si transporté de rage d'avoir été interrompu au plus bel endroit que je ne songeai pas un instant au danger de me mesurer avec un escrimeur aussi habile et que, l'ayant suivi adroitement jusqu'à ce qu'il fût démêlé de la foule, je l'abordai en tirant l'épée et en lui criant de défendre sa vie que j'allais lui prendre en récompense de l'honneur qu'il m'avait ravi.
Mais, cet homme, me considérant d'un air froid des pieds à la tête, m'assura fort posément:
—Qu'il jugeait que j'avais besoin de quelques grains d'ellébore et qu'il fallait que je fusse bien fou d'imaginer que M. Le Tourneur de Beaupréau, baron d'Hornans, accepterait le combat singulier avec un histrion.
J'avais prévu le détour et j'avais pris soin d'emporter la feuille que le receveur des aides m'avait donnée autrefois et qui prouvait ma qualité de noble en m'exemptant de la taille; sortant donc ce brevet d'entre les aiguillettes de mon pourpoint, je le tendis en silence à ce nouveau juge d'armes qui, l'ayant lu avec beaucoup de soin, me le rendit en faisant un grand salut et en disant:
—Cela étant, Monsieur, et puisque je vois bien que vous êtes gentilhomme, je vais avoir l'honneur de vous tuer.
—Monsieur, lui répondis-je, l'honneur sera pour moi.
Dans l'instant, nous nous abordâmes avec une furie si grande et si peu calculée que mon épée passa par-dessus la tête du nain pendant que la sienne me glissait entre les jambes, de sorte que massacrant l'air tous deux nous tombâmes pêle-mêle dans le plus triomphant désordre qui ait jamais troublé un duel d'honnêtes gens.
En ce moment des flambeaux s'allumèrent au bout de la ruelle où nous nous trouvions et dès que nous eûmes vu luire des armes et flotter des plumets, nous connûmes que c'était Mme l'Intendante qui rentrait de faire le médianoche et qu'il y allait de notre tête à dégainer ainsi malgré les Édits.
Nous étant donc relevés d'une commune sympathie, chacun de nous ne songea plus qu'à s'enfuir.
VI
LE PHILTRE
Le récit de mon combat contre M. Le Tourneur ne se fut pas plus tôt publié par la ville avec des circonstances nouvelles et qu'on inventa, que la curiosité de voir un comédien gentilhomme, ce qui n'était pas alors aussi commun qu'aujourd'hui, fit affluer une si grande multitude dans le Tripot où nous donnions nos représentations, qu'il y eut un portier de tué par la presse, ce qui est la mesure et comme l'expression la plus parfaite du triomphe et de la gloire pour une troupe comique.
Devant que les chandelles fussent allumées on se battait déjà autour de cette même hallebarde que j'avais autrefois tenue dans le désert; et pour la chambre des comédiennes, elle était pleine des plus échauffés godelureaux de la ville qui attendaient là d'aller bien gêner le spectacle avec leurs fauteuils, leurs cannes, leurs canons et leurs perruques, en encombrant déjà de leurs propos et de leurs gestes, Zerbine, Doralice et jusqu'à l'Angélique occupées à ranger leurs hardes, à tourner leurs cheveux et contraintes avec cela de se défendre, qui du peigne, qui du pied, qui d'un soufflet, qui de la dent, contre les entreprises de ces galants de province.
Il n'y en n'avait pas un qui n'eût bien fait la débauche avec Saint Aignan ou Soyecourt, qui n'eût dit son fait à Saint Evremond ou perdu un bon ami dans Voiture. Il semblait que tous ces gens-là fussent venus en droiture de la cour et qu'il sortissent du petit lever. Cependant aucun d'eux, je pense, n'avait essayé le voyage de Paris et s'ils parlaient de ces choses, c'était comme on le fait pour le Prêtre-Jean ou l'Empereur du Cathay, par ouï dire ou pour les avoir étudiés dans des livres d'auteurs qui souvent eux-mêmes n'ont jamais vu l'évêque d'Éthiopie, ni le souverain de la Chine.
Un petit homme, qui me parut assez bien fait et qui se nommait Roquebrune du nom d'une terre qu'il avait à quelques lieues de Chinon, me tira à part après la comédie et me dit qu'il voulait me bien traiter pour la considération et l'estime particulière qu'il avait conçues à mon endroit; et véritablement, m'ayant mené dans la meilleure hôtellerie de la ville, il commanda que l'on servît des perdrix et un chapon avec force bouteilles, de sorte que nous commençâmes insensiblement à nous entretenir plus librement et qu'à la fin, ayant pris courage dans la bonne chère, il me proposa de boire à la santé des comédiennes; ce qu'il fit, tête nue, et avec un si grand transport que les flacons et les verres en tremblèrent et que la servante accourut.
L'ayant congédiée assez brutalement le sieur de Roquebrune me fit entendre que son cœur était touché des grâces de Zerbine, qu'il était blessé à mort et que c'était une affaire faite, qu'il n'y avait plus pour lui qu'à dire serviteur à l'existence s'il n'était mis en possession de cette merveille.
Un tel discours s'adressant à moi pour qui Zerbine était aussi chère qu'elle était sage, pensa attirer sur la face du vaurien une grêle de soufflets bien appliqués; mais faisant réflexion que c'était assez d'une querelle tous les deux jours, je retins ma juste fureur et lui répondis que je croyais que cette soubrette était honnête fille, et que le plus sûr pour lui était de se pendre d'abord si vraiment il ne pouvait supporter la vie sans elle.
Là-dessus, ayant pris un maintien mystérieux et compassé, ce sacripant me confia qu'il savait d'ailleurs que cette fille avait de la vertu et que les galants près d'elle ne faisaient que blanchir, mais qu'il avait acquis d'un certain marchand d'orviétan, lequel passait pour très expert dans l'art de magie, un philtre composé de plantes si subtiles et choisies de telle manière, qu'une vestale elle-même serait enflammée d'amour après avoir goûté à ce breuvage et qu'il avait jeté les yeux sur moi pour mêler adroitement cette drogue au vin de Zerbine et par ce moyen la mettre à sa discrétion.
Retenant encore ma fureur en présence d'un si lâche et si méchant dessein, je lui observai posément que le suc de ces herbes pouvait fort bien donner la mort aussi bien que l'amour, et qu'il y avait conscience pour lui à en courir la fortune avec une personne qu'il aimait; que le plus sûr était d'en faire prendre à quelqu'un qui ne fût pas de conséquence et d'attendre le succès; que cette servante qui avait dressé notre table et porté nos plats paraissait la plus propre du monde à cela, et qu'il n'y avait qu'à l'appeler et à lui faire boire cette potion amoureuse pour voir l'effet. L'idée plut au sieur de Roquebrune qui, versant quelques gouttes d'une fiole dans le fond d'une tasse qu'il remplit ensuite de vin, dit à cette maritorne d'un ton fort doux, qu'il voyait bien qu'elle était lasse et qu'il lui fallait prendre des forces pour satisfaire son maître. Cette pauvre créature, touchée d'un discours si nouveau et d'une honnêteté qu'on n'avait pas trop accoutumé d'avoir pour elle, fit de grands remerciements et avala la boisson d'un air de contentement extrême. C'était la plus laide guenon qui se put voir, avec des cheveux mêlés de paille, un emplâtre sur l'œil et le nez tourné d'une façon à recevoir la pluie; pour des dents, elle montrait assez qu'elle en avait, car il sortait de sa bouche des perles de jais d'un si beau noir qu'elles auraient pu servir à broder un habit de deuil.
Cette beauté n'eut pas plus tôt bu de ce vin que, soit qu'elle eût cru voir dans cette sollicitude de Roquebrune la marque d'une passion qui se déclare, soit qu'effectivement le vendeur de mithridate eut composé un philtre véritable et de bon aloi, la pauvre guenon se mit à faire à son empoisonneur des caresses et des protestations d'amour, telles que nous en demeurâmes un moment dans la dernière consternation. Du seul œil qu'elle possédât, elle roulait des œillades assassines qui devaient transpercer les cœurs, et ses lèvres faisant les friponnes sur les chevaux de frise de ses dents, dessinaient les mines les plus galantes du monde. Avec cela, et non satisfaite de ces muets truchements, elle y ajoutait les discours les plus tendres et les plus passionnés, auprès desquels ceux de l'Astrée eussent paru pétris de glace et languissants.
Notre homme, maudissant le prompt succès de son spécifique sortit, comme s'il eût eu Tisiphone à ses trousses; mais la belle éplorée s'attachant à ses pas commença de le poursuivre à travers les rues, en l'appelant avec des cris si déchirants que le guet s'éveilla et que le veilleur de la cathédrale, encore un peu hébété sans doute du vin qu'il avait bu à son souper, se mit à sonner le tocsin comme au temps des Espagnols.
Les fenêtres des bourgeois s'ouvraient sur le passage de cette fuite hurlante, et les rues s'allumèrent de flambeaux tenus par les archers sortis en chemise; si bien que ce tendre pourchas se continuant à la lumière des torches, toute la ville put voir le sieur de Roquebrune mené comme un cerf par cette amazone.
—Fi du vilain qui fuit devant sa mignonne!
—Voyez comme cet ingrat ne s'arrête pas, quand elle l'appelle du nom de trésor!
—Il faut que cet excommunié soit bien dépourvu de sentiment pour ne point répondre quand une femme lui montre une tendresse à la vérité indiscrète, mais bien véritable.
Au milieu de ces propos et parmi ces lumières, Roquebrune fuyait toujours, ayant cette ménade à ses chausses.
Il doit courir encore, car on ne le revit jamais à Chinon.
VII
L'INJUSTE TRÉPAS
A mesure que je suivais la troupe comique où m'avaient engagé les yeux de la soubrette, j'éprouvais insensiblement un sentiment qui devenait plus pur à mesure qu'il était plus vif pour cette jeune personne, parce que je remarquai que, malgré son humeur enjouée et libre, elle avait de la vertu et montrait autant d'honnêteté sur les planches qu'une demoiselle de condition sous l'aile de sa mère ou à l'ombre de quelque cloître.