Bella

Part 6

Chapter 63,606 wordsPublic domain

Rebendart, lui, restait debout, car ce n’était pas du centre de sa circonscription, comme il sied à un parlementaire, qu’il paraissait parler, mais du pied d’un monument. De quel monument? On ne pouvait hésiter longtemps à le deviner; c’était au pied de son monument propre. Un Rebendart de bronze le dominait et lui dictait sa parole. Son Égérie, c’était lui-même, lui-même en airain. Il avait édifié dans son imagination un Rebendart obstiné et insensible qui le dispensait de discussion et d’énergie, car il était au fond impressionnable et faible. Sa volonté était en dehors de lui dans cette réplique de fonte. Tout le mouvement qui lui restait, comme à une statue, c’était le mouvement de son ombre, l’ombre de sa résolution, le reflet de sa volonté. Jamais aucune de ses décisions n’était commandée par l’avenir, par des signes venus de l’avenir, mais bien par la dernière décision que ce Commandeur devait avoir prise. Il ne se rendait pas compte que pour avoir ce corps de fonte il avait vendu son âme à toutes les puissances du passé, à toutes les formes périmées de la civilisation, et que c’était justement en leur nom qu’il allait maintenant, hargneux, hérissé, insultant, s’humilier devant Moïse.

--Je vous ai vu hier à l’Opéra, dit-il en changeant de ton. J’aime Mozart.

Moïse eut quelque espoir d’avoir avec Rebendart une conversation humaine. Jamais Mozart n’avait été joué avec autant de perfection que la veille. Lui, Moïse, en était encore pénétré... Sa haine pour les ennemis, son amour du gain, la rapidité même de sa parole en avaient été relâchés au profit d’un bien-être physique qui l’accablait depuis son lever. Cette rouille dans ses genoux, cet engourdissement de ses oreilles, en effet, il le reconnaissait maintenant, c’était bien la nonchalance divine, l’acide urique suprême, c’était bien Mozart. Il se réjouit d’avoir à parler des Dubardeau avec un homme qui avait entendu Mozart au début de sa nuit. Il ignorait que la musique avait sur Rebendart des effets particuliers, que César Franck incitait Rebendart à la pétulance, Debussy à l’énergie, Leoncavallo au raisonnement, et que ce qui justement le poussait ce matin sur le chemin de la jalousie, du mépris et de la haine, c’était Mozart.

--Monsieur Moïse, dit Rebendart, reprenant son manuel à une leçon supérieure, parlons franc. Les plus fermes soutiens qu’aient trouvés nos rois dans leur lutte contre les féodalités, ce sont les banquiers et ce sont les juifs. Je parle à un portrait composite de ces adjoints. Pas de bavardage. Ce n’est pas une haine personnelle qui m’anime contre les Dubardeau, mais leur exemple est néfaste. Ils sont les féodaux du régime. Laissant entendre qu’ils planent au-dessus des lois divines, qu’ils modifient les lois physiques et chimiques, ils en ont profité pour se soustraire aux lois tout court. Ce sont de malhonnêtes gens. L’honnêteté ne consiste pas à refuser de recevoir les parlementaires et à aimer les cubistes. Dans chacun de leurs domaines, politique, scientifique, financier, ils sont les rabatteurs de l’esprit d’orgueil, d’indépendance, et d’incrédulité. Je serai impitoyable. D’ailleurs vous avez lu mes derniers discours. Je n’ai rien à y ajouter.

--Ah! fit Moïse.

Car Moïse, malgré le peu d’attrait qu’avait déjà pour lui Rebendart, était déçu par cette dernière phrase. Tout entretien avec un homme d’État lui avait montré jusqu’ici l’orateur différent de ses discours et presque toujours supérieur à eux. Un discours politique en France est une espèce de monologue aussi impersonnel que le récit de la mort d’Hippolyte ou le monologue de Charles-Quint. Tout le monde l’attend, personne ne l’écoute. Un discours politique en France, c’est un geste, un geste quelquefois nouveau, mais les mots, les paragraphes, le sujet, sont mécaniquement choisis et déclamés. Ce sont des uniformes de la parole ou de l’âme que l’on revêt dans les solennités, mais Moïse n’avait jamais prétendu juger plus Rebendart sur ses discours que la vie familiale d’une actrice sur le récitatif d’Athalie. Moïse savait qu’après avoir déposé les discours qu’ils s’opposaient comme des armes de carton, les hommes d’État retrouvaient au pied de la tribune leurs vraies armes, la culture, l’enjouement, l’esprit, la sensibilité, et commençaient avec elles le vrai combat des couloirs. En se référant à ses discours, Rebendart avouait simplement à Moïse qu’il ne pouvait employer, pour le convaincre, ni le rire, ni la cordialité, ni la passion, ni le bon sens.

--Laissez-vous convaincre, dit Rebendart. L’autre jour vous avez invoqué contre moi le personnel des ministères que les Dubardeau ont dirigés. Vous prétendez qu’ils y étaient populaires, qu’ils y sont regrettés, que chaque fonctionnaire est un témoin de leur honneur. En ce qui concerne le Ministère de la Justice, vous allez voir.

Il sonna Crapuce.

Moïse eut envie de se lever, de partir. Il comprenait le projet de Rebendart. Il s’agissait de faire renier mon père par ses collaborateurs, par ceux surtout qui lui devaient tout. Dans son mépris des hommes, Rebendart aimait les amener ainsi à des carrefours humiliants. Par bonheur, dans le jardin, Moïse vit soudain le soleil illuminer deux statues de Flore et de Pomone que mon père avait découvertes dans un grenier du garde-meuble. Il ne fallait pas compter sur Flore et Pomone pour renier mon père. Leurs seins étaient éclairés, leurs secrets. Elles semblaient sacrifier leur pudeur de statue à la reconnaissance. Peu importait donc le parjure de Crapuce, et Moïse attendit.

Crapuce, secrétaire général de Rebendart au Ministère de la Justice, l’avait été de ses cinq prédécesseurs. Il est encore quelques mots antiques qui couvrent complètement des cœurs ou des opérations modernes: Crapuce était un affranchi. Il possédait les caractéristiques classiques de l’affranchi, la salacité, la servilité, la méticulosité. Il n’était pas une de ses bassesses et même de ses tics que Tacite n’eût décrit, son aspect minable évoquait un beau terme classique, son regard piteux un de ces beaux et nobles mots latins qui expriment en deux syllabes que vous êtes premièrement impitoyable pour les inférieurs, doué vis-à-vis d’eux d’une voix tonitruante, d’une stature, et deuxièmement que vous êtes vis-à-vis des puissants, fluet, bossu et à voix de fausset. Le soufflet qui séparait son bureau du salon du ministre était la chambre d’accessoires où en une seconde Crapuce échangeait le masque de l’extrême tyrannie contre celui de la servilité. Chaque fois que résonnait comme un cri de cigale la crécelle d’appel de Rebendart, à ce cri de cigale qui fait vibrer tout cœur libre et l’incite à la liberté, Crapuce était pris du délire de l’esclavage. Il cessait de couvrir ses huissiers d’injures, saisissait les dossiers qu’il portait horizontaux comme des coussins avec des clefs de ville, et c’était toujours en effet la reddition totale du ministère, du personnel, du budget, des assassins, de tout ce qu’il était chargé de défendre, à laquelle il se rendait ainsi. Je m’amusais à observer pour des raisons archéologiques la vie de cet affranchi, comme je m’étais arrêté tout un matin à suivre près de Rome les courses dans un lac d’un poisson qu’on m’avait dit être la murène. Murène à dents gâtées. L’existence de Crapuce était une course le long de la vie du ministre. Il s’agissait pour lui de se lever avant son maître et de se coucher après lui. Ne trouvant jamais un papier sale, une plume usée, un buvard avec taches, les ministres acceptaient d’avoir leur journée ainsi bordée par Crapuce. Ils pouvaient dormir sans crainte qu’une écritoire fût renversée sur le bureau de d’Aguesseau, et parfois ils retrouvaient au matin cent sous que Crapuce avait ramassés sur leur tapis. D’ailleurs, méfiants, ils l’employaient surtout à écarter les visiteurs indésirables. C’est Crapuce qui recevait les hommes d’État dont l’haleine était forte, les académiciens sans beauté, les évêques sans charme. C’était un purificateur à l’entrée de leur cabinet. Il remettait aussi les pots-de-vin. On devine quelle fatuité avait prise Crapuce de ce contact, le seul suivi qu’il eût dans le monde, avec des actrices uniquement laides, des généraux uniquement courtisans, et des savants uniquement quémandeurs. Il s’en estimait beau, indépendant et intègre. Au téléphone, Rebendart lui passait également les bègues, les menteurs, et ceux qui ont l’accent étranger. Si bien qu’il se croyait seul détenteur du beau langage. Aux dîners officiels, c’est Crapuce que l’on plaçait près du grand duc idiot, du maréchal sourd, de la princesse coureuse. Si bien qu’il avait le mépris des grands. De la politique, des affaires, de la guerre même, il n’avait ainsi connu, par sa fonction et sa nature, que le côté honteux ou ridicule. Des livres il ne lisait que les passages obscènes, pour en avertir le ministre, des journaux que les scandales. Il ne signait lui-même que les lettres de réprimande ou de congédiement, le ministre pour sa publicité se réservant les autres. Il n’avait donc aucune raison de croire à la beauté de cette vie, où il circulait avec les gestes furtifs, les moustaches, et jusqu’aux yeux d’un rat d’égout. En fait, il ne connaissait pas sa vraie nature, qui était, non de nommer en disgrâce à Barcelonnette le substitut de Riom, mais de crever les yeux d’un rossignol, non d’empêcher la naturalisation d’un auteur grec fêté aux Nouveautés, mais de couper les pattes d’une tortue, non pas de révoquer le procureur réactionnaire d’Aix qui réclamait ses frais de voyages, mais d’enfoncer des aiguilles à tricoter dans les joues de ses huissiers quand ils riaient. Car ce qu’il détestait le plus au monde, et c’est en cela que les affranchis ne connaîtront jamais la liberté, c’était le rire.

--Crapuce, lui demanda à brûle-pourpoint Rebendart, ne me répondez que par un mot, un seul. Dubardeau a-t-il fait du mal ou du bien à ce pays?

Crapuce devait tout à mon père, ses grades, sa situation. Menacé de révocation quand il était sous-préfet de Compiègne, mon père l’avait sauvé. Un jour où il avait été pris dans une rafle, car il aimait les filles, mon père lui avait évité le poste. Il était présent quand mon père avait obtenu de Wilson l’alliance, de Kitchener l’armée d’Égypte. Il n’hésita pas...

--Plutôt du mal, Monsieur le Ministre.

--Vous tenez à votre plutôt?

--Du mal, si vous le voulez, Monsieur le Ministre.

--Je ne veux rien du tout. Je vous demande votre avis.

--Du mal.

A cette parole, un coup de soleil inonda le jardin. Les cuisses de Pomone s’illuminèrent. Le jet d’eau que mon père avait fait nettoyer monta. Les merles, indivis entre le Ritz et le Ministère, entre les belles américaines et la justice, sifflèrent. Les oiseaux ont le secret de deviner les instants où l’on renie. A défaut du coq, l’un d’eux vint se poser sur la fenêtre... Trois petits cris de moineau... Mais personne ne s’y trompa, le moineau avait chanté! Rebendart prolongea le supplice de Crapuce.

--Je ne vous demande pas une affirmation de complaisance, Crapuce. Je sais que vos rapports passés avec Dubardeau vous rendent la franchise difficile. Répondez ce que vous pensez et non ce que je pense. A votre avis, un Dubardeau, quelles que soient ses qualités, est-il utile ou néfaste?

--Certaines personnes le jugent néfaste.

--Je le sais pardieu bien. Je suis de ces personnes. Il s’agit de vous.

Crapuce était pâle. Il essayait de deviner quel piège lui tendait Rebendart. Enfin il dit:

--Néfaste.

--Vous dites? C’est insensé, on n’entend rien avec cette fenêtre ouverte!

--Néfaste.

Rebendart le congédia de la main et sonna Basquettot, le directeur des affaires civiles.

Je ne connais pas dans l’histoire littéraire, non seulement de la France mais de tous les âges, un écrivain assez superficiel pour que je lui confie la description du baron Basquettot. Quand je songe à lui, la plume d’André Theuriet me paraît un burin effroyable. La moindre indication en profondeur ou en relief eût dénaturé son caractère. Non pas qu’il ne fût aussi hypocrite, aussi vaniteux, aussi ambitieux qu’un fonctionnaire peut l’être, mais ces défauts, par lesquels généralement les âmes sont étoffées, amincissaient encore la sienne, et les mots même d’hypocrisie et d’ambition se dérobaient, dédaigneux, à la vue de Basquettot. Il eût suffi de dire que Basquettot était vicieux, traître, ou lâche, pour que lâcheté et traîtrise et vice parussent les défauts d’êtres secondaires tels que les étourneaux et les huîtres. On pouvait d’ailleurs faire la preuve par l’absurde, et accoupler le mot Basquettot au mot amour, au mot noblesse, ou simplement au mot justice, puisqu’il avait été juge: cela eût provoqué le rire. Le krach de la Société Générale, l’affaire Dreyfus, la baisse du franc, se muaient dès qu’on passait la porte de son cabinet en jeux de mots. Les caractéristiques de Basquettot étaient une inconséquence absolue doublée de mémoire, une incompréhension totale doublée d’assiduité, et un déficit incalculable d’imagination doublé de la passion des calembours. Il ignorait tout même du monde. Il suffisait qu’il acceptât un dîner pour apprendre le lendemain que l’hôte se trouvait inscrit sur la liste des indésirables, des insoumis, ou de la police secrète. Il soupait dans les ménages la veille du divorce, chez les financiers le matin de leur faillite, chez Mme Steinheil la veille du crime, mais sa personnalité était à ce point futile qu’il ne venait à personne l’idée de soupçonner les mœurs ou l’honnêteté de Basquettot, dont les principales relations avaient été jusqu’à ce jour Adelsward, Lenoir, Rochette et Mme de Tessancourt. Son flair n’était pas moins heureux en ce qui concerne les animaux ou les plantes. Les chiens qualifiés par lui de race qu’il promenait chaque matin au Bois étaient des lévriers à patte courte, des dackel sans queue. Le sort semblait pourtant l’avoir eu à l’œil entre les autres mortels, et l’avait mis à même de jouer les grands rôles de l’humanité: celui de Robinson Crusoé, car après un naufrage il s’était trouvé seul dans une île, mais il n’y avait découvert qu’un remède contre le ver solitaire; celui d’Œdipe, car, séparé à sa naissance de sa mère qui avait dix-huit ans, il l’avait rencontrée au cours d’un voyage et manqué séduire, mais il n’avait tiré de cette aventure qu’un monologue en vers qu’il récitait volontiers; le rôle même de Prométhée, car dans une caravane en Asie Centrale où tous les instruments à obtenir le feu avaient été perdus, il se trouva le seul à posséder des boîtes d’allumettes, et la convoitise et le crime avaient rôdé autour de lui, mais il gâcha le stock en un soir à vouloir flamber une omelette au rhum. Sa carrière néanmoins avait été facile. Chaque fois qu’un des postes importants du ministère venait d’être confié à un jurisconsulte de talent ou simplement à un sage, comme il ne fallait auprès de cette lumière qu’un comparse, Basquettot s’imposait. Mais la lumière un jour était soufflée, l’homme remarquable partait, et le coadjuteur Basquettot restait en titre. Il avait ainsi gravi les six échelons suprêmes, et le fait que Basquettot y était maintenant le premier signifiait simplement que le ministère s’était amputé de six intelligences.

--Basquettot, dit le Ministre. Un mot. Quelle est la situation de Dubardeau en Europe?

Basquettot avait entendu le roi d’Angleterre tutoyer en français mon père, mais il ne l’avait jamais rencontré chez Mata Hari, il avait vu le roi de Belgique lui donner l’accolade, mais il ne l’avait pas vu chez Bolo. Il n’y avait pas eu ces dix dernières années un monarque ou un chef socialiste qui n’eût serré mon père dans ses bras. Mais mon père n’avait pas baisé la main de Mme Comarin-Buchenfeld.

--Nulle, dit Basquettot.

Moïse s’était levé.

--Eh bien, dit Rebendart, l’expérience est-elle suffisante? Êtes-vous convaincu?

--Je réclame une troisième preuve, dit Moïse, qui commençait à s’amuser.

--Voulez-vous que j’appelle le directeur des affaires criminelles?

--Non, dit Moïse. Prenons au hasard. Prenons l’attaché de service, par exemple.

--Qui est-ce? demanda Rebendart.

--C’est un nommé Brody-Larondet, rédacteur de troisième, dit Basquettot. Garçon remarquable. Le meilleur classeur du département. C’est lui qui a renouvelé le numérotage des fiches en remplaçant l’O par l’Y, et en supprimant les doubles lettres. Cela nous a permis de retrouver tous les précédents des graciés de mort, que nous avions égarés depuis dix ans.

--Qu’il entre, dit le Président.

Brody-Larondet, celui qui avait retrouvé le passé de Cayenne, entra. C’était un homme de quarante ans, myope, voûté, rhumatisant, avec un gros pouce, des yeux faux, et qui accumulait sur lui tous ces défauts physiques dont la race des juges passe pour être déchargée aux dépens des criminels. Il n’avait pas eu, lui, de passé, si ce n’est que rue Cujas, quand sa mère lui envoyait de Cahors des pâtés de foie gras, il invitait à les manger les autres étudiants et qu’on le forçait vers minuit à épouser en public une des femmes, cependant que l’assemblée tapait autour du lit sur les boîtes de conserve vides et les casseroles. Il n’avait pas d’avenir, si ce n’est que prochainement il allait épouser pour de vrai une cousine du Périgord, pauvre, laide, et se coucher silencieusement auprès d’elle pour la vie. Il frémissait déjà de crainte, pensant qu’il était bien imprudent en effet de remplacer l’O par l’Y, s’imaginant que le ministre était partisan acharné des doubles lettres, et il s’inclinait, prêt à toutes les rétractations.

--Brody-Larondet, dit Basquettot, le Ministre désire savoir ce que vous pensez de M. Dubardeau, son prédécesseur en cette maison.

Brody-Larondet respira. Ainsi le Ministre adoptait son système! Il se trouva comble envers Rebendart d’une reconnaissance qui se trompa d’expression.

--C’est un grand homme, Monsieur le Ministre, un très grand homme!

--Expliquez-vous, dit Rebendart, glacial.

Brody-Larondet comprit alors. Il n’était pas homme à mentir, mais il entrevit sa disgrâce. Il essaya, pour amortir le ressentiment de Rebendart, de détourner son éloge sur un Dubardeau dont Rebendart ne pouvait être jaloux. Il se rappela avoir parlé un jour avec mon père de Vincent d’Indy. Jamais la musique moderne ne lui avait été expliquée aussi clairement. Il avait immédiatement envoyé _Fervaal_ à la fanfare du village de la cousine du Périgord.

--C’est un grand musicien, dit-il, un grand musicien!

Rebendart prenait mal l’aventure. Brody le sentait. Il tenta un dernier effort. Il se rappela avoir rencontré mon père au marché aux puces. Mon père avait expliqué doucement pourquoi un tableau que Brody venait d’acheter assez cher n’était pas de Vinci, ni de Rembrandt, comme Brody en était sûr, mais d’un nommé Durand, qui en inondait actuellement toutes les boutiques d’antiquaires.

--C’est surtout un grand peintre, dit-il, un très grand peintre!

--Vous êtes un grand imbécile, dit Basquettot, sortez!

CHAPITRE V

Un homme venait d’entrer au Maxim’s et s’était assis en face de nous, de l’autre côté du couloir. Moïse se leva pour le saluer. Ce nouveau venu avait près de soixante ans, une taille superbe, des moustaches blondes et grises à la gauloise, des yeux bleu pur. Il était de ces gens dont on a l’impression de décrire l’âme en décrivant leurs vêtements. Décrivons-la. Il avait un pantalon à petits carreaux noirs et blancs, une cravate noire lavallière, des souliers jaunes et des guêtres, un veston bordé de ganses. Ses ongles étaient soignés, sa raie parfaite. Un mouvement constant l’animait. Il roulait sa chevalière, il plaçait et enlevait son monocle, il enfonçait son épingle de cravate; il était de ceux qui entretiennent une grande âme avec de petites manies. Une sorte de douceur, un nuage d’enfantillage l’appareillait à chacune des femmes présentes; avec aucune il n’eût juré, même avec les plus jeunes, même, lui tout habillé, avec les femmes nues des fresques. Mais il était seul. Il déjeuna d’une côtelette, détermina chez le maître d’hôtel en commandant une côtelette la déférence que d’autres obtiennent tout juste avec le homard et le faisan, s’inclina devant nous et sortit.

--C’est le père de la bru de Rebendart, c’est Fontranges, me dit Moïse. Nous ne sortirons pas aujourd’hui de la famille...

C’est ainsi que je connus l’histoire du père de Bella.

Un régime alterné de sécheresse et de tendresse dominait la famille des Fontranges. A une génération de Fontranges qui vivait jusqu’à quatre-vingts ans dans l’avarice, le mépris des voisins, la dureté pour les enfants, succédait toujours une génération passionnée, mais qui mourait vite... de sorte que l’aïeul et le petit-fils secs se retrouvaient seuls en tête à tête de longues années et imposaient un renom unanime de sauvagerie à cette famille dont un membre sur deux mourait d’amour, de désespoir, ou de mélancolie. La seule passion commune aux Fontranges cruels et aux Fontranges tendres était la chasse. Elle était aussi variée dans leurs domaines qu’avant la Révolution; ils tenaient à avoir toutes les espèces de chiens, de furets, de faucons, d’oiseaux appeleurs, ils veillaient à ce que tout gibier prospérât, à ce qu’aucun animal nuisible, blaireau, loutre, renard, ne fût éliminé. Aucun acte de la Convention, du Directoire, ne libéra chez eux du combat avec l’homme une seule espèce animale, et le père de notre voisin avait été destitué en 1878 de son capitanat de louveterie parce qu’il entretenait dans ses bois des louves. Tous les quarante ou cinquante ans, quand grandissait le petit Fontranges doué d’un cœur, survenait dans le château ce moment pathétique où les chiens, traités de mémoire de chien à coups de pique et de fouet, connaissaient les caresses. Chaque espèce canine, confinée jusque-là dans l’exercice d’une haine spéciale, celle de la perdrix rouge, celle de la fouine, celle du sanglier, devenait en même temps, avec ce Fontranges qui lisait dans leurs yeux, le spécimen d’une tendresse particulière. Puis le jeune maître s’embarquait pour les spahis, délaissant ces bassets et ces setters qui hurlaient à son départ, prêts pour lui à chasser le lion, et ne revenait que pour donner libre cours à son cœur. Car les passions des Fontranges ne les égaraient jamais. Elles n’étaient jamais provoquées par une actrice, par une cousine mariée. Aucun désir qui les menât hors de leur maison et de leur droit, et qui ne fût approuvé par les commandements de Dieu. C’était à leur mère, à leur femme, à leur belle-mère, quelquefois à leur père cruel qu’ils se consacraient. Mais cette passion était si ardente qu’elle prenait aux yeux de tous l’aspect d’une passion défendue. La passion de notre Fontranges avait eu pour objet son fils.