Part 5
Ce soir-là, j’étais en jaquette. Comme elles étaient passionnées d’étoffes et de vêtements, autre révélation, je m’amusais à m’habiller pour elles. Sans avoir jamais dans l’après-midi une occupation qui réclamât d’autre habit que mon sarrau de peintre, je leur montrai toute la garde-robe d’un jeune homme moderne en invoquant de faux prétextes. Je leur disais que j’avais joué au tennis, et elles admiraient mon costume de flanelle, mes chemises blanches faites pour le soleil et qui n’avaient sur elles que de la lune et de la rosée. Comme elles auraient aimé couvrir de ces couleurs leurs fils, auxquels les Rebendart n’avaient dès le baptême accordé que le noir! Je leur disais que j’avais eu un dîner à Troyes et j’arrivais en habit, impeccable devant ces vergers de pruniers, en habit pour les saules. Elles apprenaient que l’habit comporte une pochette, les Rebendart n’avaient pas de pochette. Tout geste qui rapproche la main du cœur, même pour prendre un mouchoir, ne leur était pas familier. Il fallait aussi expliquer le mécanisme qui relie les perles du plastron, la chaînette pour la montre, et jusqu’au bouton à bascule du col. Elles essayaient le secret. Cette science de la toilette masculine qu’ont si naturellement les mauvaises femmes, je la leur apportai enfin. Elles voyaient enfin sur un homme du linge souple, de la soie, il leur semblait que la vie s’était assouplie pour les hommes. Il leur semblait que la douceur s’était enfin posée sur les hommes. Elles caressaient mes cravates, mes cheveux. Je vins en costume d’atelier, je leur montrai sur moi les couleurs même, car mon sarrau était devenu une vraie palette. Elles y trouvaient la couleur des yeux de Rebendart, le président. Elles en étaient émues; il y avait donc eu de la couleur, la couleur des bleuets dans ce corps présidentiel!... Ainsi, rat d’hôtel multicolore, je poussais la barrière de leur domaine. Les chiens enfoncés dans ce premier sommeil qui vainc aussi les concierges, aboyaient peu. J’arrivais sans être aperçu ou deviné jusqu’au salon vitré où elles m’attendaient. Elles discutaient. J’entendais leurs voix. La tante morigénait la belle-sœur:--Non! le symbole de la fantaisie était Ariel et pas Caliban! Pourquoi? Parce qu’il en était ainsi. Non, le _Bateau Ivre_ n’était pas de Fernand Gregh. Pourquoi? Parce que Fernand Gregh n’avait pas corrompu sa jeunesse à Paris, parce qu’il n’était pas mort en Abyssinie! Comment, ce n’était pas exact?... Alors je poussais la porte et j’entrais, juge des mots, je retirais à Caliban cette royauté d’une minute sur la beauté et l’esprit, à Fernand Gregh les Illuminations... Mais, ce soir, une troisième voix s’insinuait entre leurs deux voix, une voix de femme aussi, mais un peu rauque, voilée jusqu’à l’étranglement, quelque amie d’enfance arrivée à l’improviste ou qu’elles avaient attirée dans ce guet-apens tendu aux environs de Reims aux vieilles âmes poétiques. Préparé à affronter une nouvelle incarnation de la vieillesse, avec l’attrait d’un nouveau cœur âgé et pathétique, je frappai...
Vous devinez maintenant la raison de ce prologue, la justification de ces heures où je venais faire le mannequin de Doucet et de Shakespeare devant les dames Rebendart. Entre elles deux, assise sur ces sièges bas de peluche capitonnée qui isolent en France la bourgeoisie de la mort, assise à même la terre, les jambes demi-croisées, était une jeune femme. Il faisait chaud cette nuit-là. Cette femme avait les bras nus, une robe légère. Le Tokay qu’elle venait de déboucher était à côté d’elle. Elle était dorée par l’été, elle semblait sortie du flacon. Moi, qui avais prétexté une visite au président de la Cour de Nancy pour révéler la jaquette en drap pelucheux, je m’inclinai, avec mon chapeau de soie. C’est en tenue de mariage, un jonc d’or à la main gauche, que je lui tendis la main droite pour l’aider à se relever, comme pour lui faire passer un gué, et l’élan qu’elle prit fut si fort qu’elle tomba un peu sur moi, qu’elle tomba dans ma vie. Je crus d’abord que les deux vieilles dames n’avaient pu, comme tous ceux qui trouvent un trésor et le montrent justement au plus avare et au connaisseur, résister au désir de montrer à une jeune femme le consul spécial envoyé cet été auprès d’elles par les puissances de la littérature et de la mode. Je me trompais. C’était la bru du vieux Président Rebendart, absent pour quelques jours, qui descendait veiller chez ses tantes. Elle aussi fut surprise, car mes deux amies n’avaient même pas songé à lui dire que j’étais jeune. La soirée fut lourde, d’un sérieux que les vieilles dames attribuèrent l’une à la névralgie, l’autre à l’orage, et qui venait de la présence, simplement, de la jeunesse. Elles ne comprirent pas pourquoi je refusai, ce soir-là, d’être leur lecteur, et de leur expliquer Platon et Théocrite, ainsi que je devais le faire en une heure. Toutes ces fables, ces héros et héroïnes, ces écrivains qui se prêtaient complaisamment à moi quand j’étais seul avec elles pour un jeu anodin, se dérobèrent devant Bella. A sa vue je sentais toutes les fictions que d’habitude je lâchais sans danger dans cette salle, reprendre leur venin, leur vertu; et Bella d’ailleurs ne faisait rien qui pût animer la soirée. Elle ne dit pas un mot. L’homme le plus disert de France avait pour bru la femme la plus muette. Cette évaporation qu’est la parole n’arrivait pas à se produire sur elle, tant souterraine ou éloignée d’elle-même était sa pensée. Les bergers de Théocrite amorcés par mes vieilles amies fuyaient de toutes leurs sandales vers l’antiquité à la vue de ce beau visage moderne comme à la vue de la Méduse. Je me sentais, en plus de mon haut de forme, chargé ridiculement de leurs houlettes. Toute une cavalerie de Centaures ou d’Amazones que je m’étais habitué depuis un mois à rendre innocente, se trouvait soudain devant une vraie guerre, et ruait... Enfin, minuit sonna. J’accompagnai avec Bella la tante, puis j’accompagnai Bella elle-même jusqu’à la demeure sur la colline. Les quelques étoiles dont je sais le nom étaient derrière moi, la voie lactée allait de ma droite à ma gauche, nous prenions de toute évidence le ciel de biais. Ces habitudes que j’avais inconsciemment depuis mon enfance dans la nuit, qui m’orientaient toujours dans le même sens dès que paraissait la Grande Ourse, elles étaient détruites ou contrariées par cette marche. J’avais l’avenir dans mon dos, la ferveur sur ma droite, l’inconnu devant moi. Bella avait pris mon bras. Tout ce vocabulaire préparé sur mes lèvres pour la soirée de Théocrite, le cythise, le romarin, les peupliers légers, s’évanouissait à la vue de ces géraniums, de ces bégonias et je redescendais dans un domaine lourd. C’est ainsi que chaque fois que Rebendart allait parler chez les morts sa bru allait se taire chez les vivants.
Rebendart s’absenta pour un voyage et je la revis chaque soir. Nous avions repris le langage à son commencement, nous nous disions maintenant bonjour, bonsoir. Nous désignions les bêtes par leur nom. Je crois que je l’aimais. S’il est des coups de foudre entre animaux, entre êtres qui ne savent ni se parler ni se toucher, c’est l’un d’eux qui s’était égaré sur nous, trompé par notre silence. Son corps, sa chair semblaient endormis, et il n’en venait que ces mots, ces soupirs, ces demi-chants qui échappent dans le sommeil. Il n’était pas un de ses mouvements qu’elle n’eût pu faire dans son lit. Elle semblait neuve, ne pas avoir eu d’enfance, être nouvellement créée, et tout l’artifice de notre vie sur cette terre était dénoncé à sa vue, les ennuis à la gravitation, la complication de la respiration humaine. Que Bella se tînt debout auprès de l’écluse semblait une opération merveilleusement dangereuse. Je ne me hasardais point à la toucher. Il faut vraiment ne pas savoir ce qu’est la rate, le foie, pour presser carrément contre soi une créature humaine. Je la sentais plongée dans une mer d’acides, de bases vénéneuses, dont il fallait notre chance pour nous tirer. Et encore, nous n’en avions pas pour si longtemps! Il est doux de revivre avec une femme les affres du premier homme, et de craindre sa résorption subite, sa cassure en deux, une fêlure soudaine de son front à son orteil. Pas d’épisode, pas de révélations dans notre amitié. Il ne nous arrivait jamais ces incidents qui marquent pour les âmes plus civilisées le début et la croissance des liaisons. Nous ne rencontrions jamais un mendiant qui discutait avec nous de l’existence de Dieu. Nous ne sauvions point une fillette de sa marâtre. Nous ne découvrions point au centre d’une ruine ogivale un lièvre blessé. La même cerise ne se trouva jamais à la fois sur nos lèvres. Au contraire, le monde s’aplanissait, se lissait autour de nous, et jamais une granulation dans nos pensées. Ignorants des secrets de ce pays, inconnus de lui, tout nous en était simplifié; nos promenades dans des champs célèbres cependant depuis Clovis ou Attila, n’étaient pour nous que des promenades dans la luzerne; au lieu de lever des sangliers ou des outardes, pourtant abondants, nous ne faisions partir sous nos pas que des moineaux et des poules. Nous avions une divination infaillible pour trouver des routes sans pittoresque, toutes celles qui sur la carte Michelin ne sont pas bordées de vert. Un instinct nous menait aux prairies plates, aux plaines de betteraves. La Champagne abdiquait devant Bella son pittoresque, sa sécheresse, son passé. Une sorte de Beauce fleurissait sous nos pas, prospère en après-midi vides, en soirées sans histoire. Pas d’averses brusques, plus d’orages. Jamais rien dans la nature ne se heurtait et ne nous provoquait. Nous avions nous-mêmes le moins possible de gestes, et tous ces contacts amenés électriquement entre des corps amoureux par un loup-cervier qui crache aux yeux de la jeune fille, par la corneille qui casse une noix, par le ramier saisi par la buse, nous n’avions pas à les subir. Aussi, les lendemains de nos promenades étaient sans regret, sans remords, sans malaise, une Beauce de satisfaction et de souvenirs. Je trouvais Bella toujours prête, n’accordant jamais une minute à sa toilette, élégante, mais portant des robes mises depuis mille ans, et si une ronce déchirait son bas, si une goutte tombait sur le foulard, elle ne s’en souciait pas plus que si le temps allait tout recoudre ou détacher. Elle voulut voir la fresque que je peignais à l’église, et s’appuya par mégarde au pilier que je peignais aussi. Autour de son corsage blanc resta marqué un sautoir rouge, le manteau entier de saint Martin, cette fois doublement généreux, mais elle ne dit rien. Elle revint avec cette fourragère de sang, évitant de la toucher comme une égratignure, guérie quand elle fut sèche. Nous nous arrêtions à des auberges. Je commandais sans la consulter du Byrrh cassis, du Picon grenadine, du Chambéry fraisette. Elle les buvait d’un trait, sans jamais questionner. Elle croyait que c’était le même liquide. Elle s’étonnait de trouver à chaque verre un goût différent. L’amitié d’habitude donne le même goût aux boissons. Elle avait par contre une mémoire de fourmi. Je lui fixais à la dernière minute des rendez-vous que je choisissais à la hâte et au hasard, le troisième noyer du champ, la cinquième écluse. Je me reprochais le lendemain d’avoir si vite indiqué le lieu de notre rencontre, je n’en étais plus sûr moi-même. Mais je trouvais toujours Bella au pied du vrai arbre ou au centre de la vraie écluse, en avance toujours sur l’heure, car elle n’avait pas de coquetterie, ne se trompant jamais sur l’essence des arbres ou sur le courant des ruisseaux, avertie par un sens particulier, par un don accordé aux femmes d’écureuil, mais rarement aux brus de présidents, de la différence entre vernis du Japon, catalpas, et châtaigniers. De sorte, quand je dus partir pour Paris, que nous n’avions d’autres souvenirs de ces quinze jours, aucun autre souvenir, que celui d’un temps infini, d’un horizon sans obstacle, d’un langage sans paroles, que nous n’avions obtenu l’un de l’autre aucun gage, si ce n’est que deux existences s’étaient rapprochées aussi près qu’il est possible, mais sans cesser d’être parallèles, et que nous avions éprouvé seulement la caresse d’une vie totalement différente, totalement étrangère, mais toute proche. Je crois que le premier jour où je la vis de face fut celui de mon départ, au passage à niveau d’Ervy. J’étais triste, car je lui avais indiqué par erreur le passage à niveau de Raas, où mon train ne passait pas, mais elle avait corrigé d’elle-même avec sûreté ce qu’aucun indicateur n’avait pu m’apprendre. Toute en gris pâle, accoudée à un portillon qui me parut lui aussi d’ailleurs être fraîchement peint, elle me cria une phrase que je ne pus naturellement entendre, et qui devait être un secret de son être, une recette de son cœur, car elle rougit et se tait quand je veux obtenir maintenant qu’elle la redise ou l’écrive.
CHAPITRE IV
Moïse me convoqua au Maxim’s. C’était le seul jour du mois où il n’allât pas à la piscine. Il le consacrait au souvenir de sa femme. Depuis vingt ans il passait au Père-Lachaise cette matinée anniversaire, à installer des bouquets dans le caveau, ou même à déposer des fleurs sur les tombes des femmes voisines, car il imaginait devoir aussi des égards à cette société de mortes où l’ombre de Sarah Griffith rayonnait de l’amour et de la constance de son époux. Des maris l’avaient fait surveiller, et lui avaient enjoint de ne plus cacher les monuments modestes de leurs femmes sous des gerbes qui laissaient croire aux familles qu’elles avaient eu un amant. Comme un amant il obéissait, et se contentait désormais de placer furtivement sur l’angle de la tombe un bouquet de violettes, mais il souffrait de ne pouvoir, ne fût-ce que pour ennuyer les veufs et surtout les belles-familles, dépitées que les brus dans l’autre monde eussent pu acquérir d’aussi belles relations, offrir des bagues et des bracelets. Il tenait à jour des fiches sur les maris des deux voisines les plus proches de Sarah. Il ruina l’un, qui avait démérité, et qui ne sut jamais que les Gafsa avaient baissé en un jour de quarante points parce qu’il avait chanté l’avant-veille à l’Abbaye de Thélème: «Ma femme est morte.» Les dons rituels achevés, il ouvrait le caveau de Sarah avec le mot qui ouvrait son coffre-fort, et s’y enfermait. Des amis prétendent qu’il racontait tout haut à la morte des aventures du mois écoulé, et des espions avaient tenté, en collant les oreilles aux fleurs ajourées du coffre-fort de marbre, de connaître les destinées du change. Il sortait, muni d’un calme que la piscine ne lui donnait pas toujours, mais l’humilité qu’il avait devant les tombeaux avant sa descente aux Enfers se changeait, pour la descente vers Paris, en orgueil et en mépris. Il semblait que des renseignements particuliers venaient de lui révéler la veulerie des morts, leur hypocrisie, leur esprit profondément antisémite. Il ne suivait même plus les allées. Il n’avait plus sur le Père-Lachaise son pas glissant et serein de tout à l’heure, copié sur le pas de celui qui marche sur les eaux. Tapotant d’une main cavalière la main de Félix Faure, donnant une chiquenaude à la cuisse de la pleureuse de Rothschild, secouant l’arbre sans fruit de Musset, délaissant tous ces morts que Sarah avait cafardés, il ne poussait plus sa promenade que jusqu’à la tombe fraîche, si le cas se présentait, d’un ennemi: aujourd’hui d’Enaldo. Du terre-plein, il regardait Paris d’un œil satisfait, celui dont son illustre parrain eût regardé, mais après y avoir pénétré et gagné de quoi fondre les Tables en or massif, la terre promise, se posait depuis vingt ans le même problème à propos de Saint-Sulpice, qu’il laissait chaque mois de profil et qu’il retrouvait de face. Puis il descendait déjeuner au Maxim’s, à moins qu’il n’aperçût, de la grande allée, un cortège gagner le département où reposait Sarah. Il le suivait alors de loin, s’inquiétait du nom, se réjouissait si c’était pour elle une jeune compagne, et ne partait qu’après avoir contrôlé ce nouveau voisinage.
J’arrivai en avance, et le trouvai déjà installé. Sa conversation avec Sarah avait été sans doute brève ou tenue en style télégraphique: «Lutte Rebendart-Dubardeau engagée, avait-il dû lui dire. Enaldo hier mort. Lu dans _Revue Universelle_ étude sur enseignement classique par ambassadeur États-Unis. Assez idiot. Temps plutôt agréable. Belles averses la nuit, et jour tout lumineux.» Je pensais qu’il voulait me parler de Rebendart. Je me proposais surtout d’obtenir des nouvelles de Bella, car je l’attendais en vain chaque matin, depuis ce jour où elle avait appris mon nom. Elle ne venait plus, elle ne répondait plus. J’en profitais, le matin, pour lire. Privé de Bella, réveillé tôt, je lisais les livres à la mode, Istrati, Ossendowski. Restait à savoir si l’aventure d’un Polonais autour de l’Ienisseï valait un corps affable se glissant près du vôtre, si les discours sur la tyrannie du baron Ungern, dans sa forteresse d’Ourga, valaient une minute de lutte, puis de repos éternel, le tout suivi d’un chocolat tiède et de toasts; si les pratiques des élans en Haut-Thibet et leurs courses en biais devant les caravanes valaient deux yeux reconnaissants, mille baisers sincères, sans compter l’inondation d’eau de Cologne en plein milieu des reins. Lassé de cette fusion du regret et de la Mongolie, je rejetais Ossendowski. Je prenais, parmi les livres, le plus terne, le plus triste, le Livre Noir des Soviets. Mais la question restait la même, éternellement la même. Restait à savoir si la certitude que le _Matin_ est soudoyé par la Russie valait une jeune femme se levant, s’habillant, si la mise au pilori de l’_Éclair_ par M. Bojarski valait la séparation au coin de la rue Daunou, si aucune phrase au monde valait cette forme de Bella entrevue dans le miroir du magasin, valait le désespoir quotidien, sans remède, de notre séparation... Tout cela restait à savoir... Du moins le manque d’amour me donnait pour la matinée presque la même liberté que l’amour lui-même.
Moïse ne voulait pas me parler de Bella. Il avait vu Rebendart la veille. Le ministre l’avait reçu dans son cabinet, place Vendôme, les fenêtres ouvertes, entre le jardin d’où venait le bruit d’un jet d’eau, le parfum des roses, et le Conseil des Ministres. Les ministres bavardaient, attendant leur hôte. Rebendart, agacé, avait ouvert toute grande la porte double et crié: «Eh bien, Messieurs!» Le silence s’était rétabli. Mais le jet d’eau parlait, les roses s’évertuaient. Rebendart avait marché vers le jardin, prêt à les remettre eux aussi à leur place, puis s’était contenté de fermer la fenêtre. Enfin, dans cette écluse poussée sur les fleurs et ouverte sur les ministres, Moïse avait écouté Rebendart.
--Monsieur Moïse, avait demandé Rebendart, êtes-vous pour ou contre moi?
Car Rebendart ne dédaignait pas l’intimidation. Dès qu’il s’agissait de l’État, il se croyait dégagé de tous les liens, préjugés ou formules, qu’il acceptait pour sa conduite personnelle. Lui, qui mangeait sa fortune dans sa charge, admettait pour les autres les pots-de-vin, les achats de conscience. Intègre avec son marchand de vin, sa marchande de journaux, son régisseur, il avait une double parole avec le président du Sénat, et avec Édouard VII. Jamais personne n’avait acheté son tabac avec plus de loyauté, et applaudi avec plus de félonie Gambetta et Waldeck-Rousseau. Moïse au contraire, assez dénué de principes pour ses affaires personnelles, et qui n’hésitait pas à se débarrasser d’une pièce fausse aux dépens d’un chauffeur, devenait purifié au contact de toutes les entités qui ne vendent et n’achètent pas, la religion, l’État, la France, valeurs que n’affecte aucun change. Tandis que le squelette intègre de Rebendart fondait sous un acide inconnu dans son corps de ministre, dans le corps adipeusement oriental de Moïse s’introduisait, dès qu’il s’agissait du pays, une ossature des grands jours et du moyen âge, et jusqu’à son maintien en était plus droit et plus digne. Ce n’était pas tout. Rebendart traitait l’État comme on traite un homme, par la jurisprudence, le raisonnement, l’autorité. Moïse au contraire appréciait à l’extrême les qualités féminines de la France. Il sentait que changer un pays de royaume en république était en changer le sexe même. Tout ce qui concernait la France, tout ce qu’il lui avait donné, il ne l’avait jamais dit. La puissance que la France avait eue tout à coup un matin, dans une période de ruine financière, en face de la City, on ne saurait jamais que Moïse la lui avait prêtée en sacrifiant le tiers de sa fortune: cela était le chapitre Femme, c’était son secret. S’il adorait la France, ce chœur de la Nef Europe où ses coreligionnaires se sentaient aussi en sûreté morale qu’au moyen-âge derrière un autel, cela était le chapitre Liaisons, cela le regardait, et ne regardait point Rebendart. De sorte que pour le duel ce chrétien champenois et ce juif échangèrent simplement leurs armes, le chrétien prenant l’astuce et l’aveu, le juif la loyauté et le secret. Tous deux se mesurèrent, chacun avec son honneur de bataille, qui était l’honneur quotidien de l’autre.
--Monsieur le Président, avait répondu Moïse, je suis un banquier de change. Dans la mesure où vos demandes et les exigences du change s’accorderont, vous me trouverez toujours à vos ordres.
--Je vous exprime mes remerciements, avait dit Rebendart. J’y joins le regret de vous entendre formuler des réserves.
Car la conversation de Rebendart semblait apprise sur un manuel de conversation pratique pour hommes d’État.
--Un pays, même maritime, ne règle point ses marées, avait repris Moïse, qui s’amusait de cette banalité. Mais je suis tout à vous s’il s’agit de les prévoir.
Rebendart s’était levé brusquement, et, filant la métaphore, en vieux parlementaire, il avait dit:
--Ne nous égarons point, Monsieur Moïse. Il ne s’agit pas de la lune. Il s’agit de Dubardeau.
La fenêtre du jardin, mal poussée, s’était ouverte. Un courant d’air en venait, dont le Conseil des Ministres souffrit silencieusement. Moïse attendait. Il était sûr de soi. Depuis son enfance il avait une recette pour être toujours chez Moïse et au centre de sa force. Qu’il fût dans une ville, sur une montagne, il calculait d’un coup d’œil ce que sa fortune lui permettait d’acheter autour de lui, il s’en considérait comme le maître, et ses interlocuteurs se trouvaient tout d’un coup en face du propriétaire. Circonférence d’abord peu extensible qui lui donnait à ses débuts quelques pieds carrés à peine dans le parquet en bois de Carinthie du bureau où il avait débuté chez les Kohn de Trieste. Il suffisait alors que le collègue Hahnensteg retirât son tabouret au moment où il s’asseyait pour que Moïse chût hors de son domaine. Puis juste la mosaïque de la salle d’attente chez les Laberti de Gênes. Puis quelques étroits centiares de vraie herbe à Chaville, quand il y déjeunait le dimanche, vers 1890, avec le frère de Sarah. Mais ce système d’arpentage dès 1912 au centre de la Lozère lui accordait le département, et, en ce moment même, dans le bureau de Rebendart il lui donnait la Concorde entière, la rue Royale, le Sud jusqu’à la rue de Grenelle, tout le bloc de Paris qui peut s’estimer trois milliards or. La Bourse lui avait d’ailleurs été ce matin fructueuse, de sorte qu’il voyait, à mesure que parlait Rebendart, le locataire Rebendart, son cercle magique mordre sur la Madeleine, englober les chevaux de Marly à l’Ouest et le Rhinocéros des Tuileries à l’Est, s’approcher au Midi du tombeau même de Napoléon. Il n’avait le sentiment de sa puissance, dans toute discussion, qu’en construisant autour de lui ce ring d’or. Il s’assit. Il boxait assis...