Bella

Part 12

Chapter 123,391 wordsPublic domain

Nous nous taisions tous. Mon père reconnaissait sur son ancien bureau, à la couleur des dossiers, quelles affaires criminelles Rebendart avait étudiées aujourd’hui. Un parricide, deux assassinats simples. C’était le jour de la semaine où le ministre décide de gracier ou de guillotiner. Le paraphe au crayon rouge ou au crayon bleu qui indique le pardon ou l’exécution n’était pas encore tracé. Mais, dans la place même que Rebendart avait donnée à ces dossiers de misère et de mort, les reléguant sans précaution au bord extrême de la table, en pleine évidence, avec les noms et les prénoms visibles, on devinait la clef de ses actions: cet homme était insensible. Cette culture classique dont il se vantait, ces études latines, grecques, qu’il poursuivait encore, lui avaient donné un certain amour pour le monde, mais dans le temps, non dans l’espace. Tout ce qui concernait la France l’atteignait, et les pays aînés de la France, et les pays aînés de Rome ou d’Athènes: il souffrait des injustices commises envers les tribuns, de l’indemnité de résidence dérisoire accordée aux magistrats phéniciens, mais dès que sa pensée, au lieu de plonger, dépassait seulement les frontières de ce champ classique marquées exactement par les limites de la France moderne, aucun malaise, aucune inquiétude n’était plus à craindre pour lui. Il souffrait du raz de marée qui abîmait un phare à Biarritz, mais il était insensible à la peste, à la famine, aux maux de l’Asie. Quand il voyait, après cet incendie, cette électrocution, cette inondation de l’Europe, toutes les nations en procès avec je ne sais quelle assurance humaine qui refusait de les payer, divine qui refusait de les consoler, Rebendart, tout ému encore du mauvais partage des terres de Charlemagne, ne souffrait pas. Quand il voyait dans l’univers entier, besogne lamentable, les ingénieurs s’efforcer, par les modifications les moins coûteuses à leur conseil d’administration, de faire livrer aux machines à canons, à obus, à fils barbelés, des pâtes alimentaires, des images morales, des baignoires, frémissant de l’affront reçu par notre royauté à Péronne, Rebendart ne souffrait pas. Quand il voyait les directeurs d’usine philanthropes, embarrassés de leurs stocks, chercher l’objet nouveau qui rendrait heureux les enfants européens, surtout en fonte et en acier trempé, heureuses les femmes européennes, surtout en aluminium d’avion, et soucieux d’adapter les fils de la guerre, le wolfram, le gaz oseille, à la vie de famille, indigné de la condition des bâtonniers de province sous Louis XIV, il ne souffrait pas. Il voyait qu’aucune des vertus des nations du vieux continent n’agissait plus, que l’honneur, l’humeur, le sang de certaines avait changé, il voyait l’Allemagne posée inerte et soufflante sur l’Europe comme une bougie encrassée, il voyait tous ces beaux métiers européens plongés dans la guerre devenus tous uniformes, les États-Unis d’Europe établis hélas désormais en ce qui concernait les ingénieurs, les ébénistes, les mécaniciens, il n’était pas assuré qu’on pût jamais décaper chacun, lui rendre son sens et sa nationalité, il voyait que c’en était fini des moulures spéciales dans les tables, des bielles et des ressorts de montre signés, des carafes à un exemplaire,--mais Rebendart n’en souffrait pas, n’en pleurait pas, accablé qu’il était encore par les malheurs de Théodose. Thermomètre des revenants, sismographe des catastrophes passées, on pouvait être sûr, quand la voix de Rebendart s’échauffait, quand son œil s’adoucissait, que les derniers effluves de Sylla ou de Cujas venaient d’arriver dans la salle, et la suprême onde émise de Babylone, le jour de son effondrement.

--Messieurs, dit enfin Rebendart, je crois que nous avons à nous expliquer.

Mon père a toujours eu des gestes, des impulsions d’enfant. Il est doux de voir sur un père âgé ces signes, non pas de sa jeunesse, mais de la jeunesse des hommes. Il dit:

--Je ne discute pas avec un homme insensible.

--Il ne s’agit pas de discussion, reprit Rebendart, mais de dates, qui n’en souffrent aucune. Il s’agit du 12 mai 1917, où vous avez pris l’initiative d’envoyer sans ordre un émissaire à l’Autriche, et celle du 1er décembre 1913, date du chèque Dessaline.

Rebendart, pour être tout à fait sincère, aurait dû ajouter le 28 juin 1919, date du traité de Versailles, qu’il ne pardonnait pas à mon père, le 5 février 1915, jour où le secrétaire de mon oncle Charles l’avait qualifié dans un salon de pisse-vinaigre, et le 3 septembre 1892,--souvenir lointain, mais le plus vif,--où mon père avait à la Chambre remarqué que la citation de Pascal faite par Rebendart dans son discours d’ouverture du Parlement était erronée.--_A quoi pense le monde? A jouer du luth_, avait dit Pascal. _A jouer de la harpe_, avait cité Rebendart. Il s’était retrouvé toute une séance, une séance où l’on discutait le monopole des allumettes, avec cette harpe ridicule sur les bras...

Mais une autre secrétaire entrait. Elle venait chercher les dossiers des condamnés. Elle réclama le visa. Rebendart prit le crayon bleu, signe de mort. Tant est grande la discipline, le respect humain, au Ministère de la Justice, que cette jolie fille ne supplia pas, ne se roula pas à terre, ne se promit pas à Rebendart, pour sauver la vie de trois hommes. Il ne vint pas non plus à l’idée de Rebendart, exaspéré pourtant par sa réputation d’insensibilité, que pardonner à trois assassins, c’est être sensible. Il signa. La belle enfant repartit avec ses trois dossiers, légers comme des urnes, si légère elle-même.

Larubanon la bouscula dans la porte, consterné. Les papiers n’étaient pas chez lui. Aucun doute. On les avait volés. Il avait pris un responsable, le classeur de service, il l’amenait. C’était Brody-Larondet, le malheureux qui devant Moïse avait pris jadis, comme il le pouvait, la défense de mon père. Brody était courbé de ce quart d’heure de recherche, il avait cherché jusque dans son propre bureau, où il avait même retrouvé son testament de juillet 1914.

--Vous voulez votre révocation, lui cria Larubanon, vous l’aurez!

Brody-Larondet aperçut mon père, se redressa, eut le courage de nous sourire, et disparut. Sa sœur et ses trois nièces l’attendirent jusqu’au matin. Un ami le retrouva dans un cabaret des Halles, où il avait toute la nuit essayé d’adapter à la paix son testament de guerre avant de se jeter à la Seine. La troisième fillette était née depuis 1914. Aucune clause n’allait plus, car il était méthodique, et avait légué à ses nièces chaque objet, chaque meuble. Il aurait fallu tout refaire, acheter un troisième vase de Galley, une troisième gravure en couleurs de Scott. Il rentra chez lui.

Comme il quittait le bureau de Rebendart, juste en face de nous, la tapisserie où d’après Rubens les anges soulevaient de terre une douzaine d’énormes filles nues, s’ouvrit, et Bella apparut, souriante, éclatante entre ces corps de reine soudain plissés et fanés par cet accouchement:

--J’ai brûlé les papiers, dit-elle.

* * * * *

Rebendart regardait avec haine Bella. Il avait passé toute sa vie à esquiver le tragique. Toutes les occasions où la rencontre entre deux êtres, agités de passions, ou deux chefs d’affaires, ou deux chefs d’armée, aurait pu ou dû se faire de façon solennelle, il les avait escamotées. Durant ces dix dernières années où la destinée avait couru le monde, il avait toujours tâché de remplacer sur la voie qu’elle prenait les passages à niveau par des ponts. Grâce à lui, il n’y avait pas eu d’entrevue entre Ludendorff et Foch, entre Guillaume II et Viviani, entre Clemenceau et le Pape. S’il avait été chimiste, comme mon oncle, il eût consacré sa vie à empêcher l’azote de rencontrer l’hydrogène, et tous les drames imaginables entre carbone et oxygène eussent été éliminés. Un manque d’imagination, la peur aussi des réactions humaines, le poussait à amortir par des papiers tous les points de fusion entre politiques ou philosophies. Il n’y avait plus de scènes, dans sa famille et dans son Gouvernement, que celles provoquées par son mauvais caractère. La colère chez Rebendart était tout ce qui restait du destin, et de son aveuglement. Par un décalage hypocrite, imperceptible à ses secrétaires même, mais calculé d’après le Chaix ou le guide des Transatlantiques, il avait évité toute sa vie les confrontations entre hommes d’État, il avait fait retarder des trains pour ne pas débarquer dans certaines villes au moment où l’attente qu’on avait de lui, l’heure ensoleillée, l’atmosphère générale de la province ou de la France ce jour-là, devait faire de son arrivée une minute trop sensible. Il eût suffi de l’introduire dans l’Odyssée ou dans la Bible, pour enlever à la légende toutes les rencontres justement obtenues par les héros à force de politesses envers le sort et de respect pour l’horaire humain du sublime. Avec Rebendart, plus d’épisode de Nausicaa et d’Ulysse, de Salomé et de Jonathan. Il détestait la Passion, il y voyait une accumulation de gestes emphatiques qu’un dieu de bon goût eût dû éviter. Il détestait voir mourir. Cette exactitude de l’âme qui répond à la mort, cette exactitude de la mort à ce faux rendez-vous, cette froideur de la mort qui durcit tous les vêtements des assistants comme un gel, cette heure où le mouvement exact de la vie se retire chez les personnages les plus conventionnels, chez les tantes solennelles, les nièces à principes, chez les mauvais Rebendart, dans sa fausse liberté, il la détestait... Une fausse vie en effet n’a pas à se terminer par la mort... Aussi, son irritation contre Bella n’avait pas de limites. Qu’elle l’ait trahi, passe encore! Mais elle aurait pu du moins, après avoir brûlé les lettres, voyager, disparaître, écrire... au lieu d’attendre derrière la portière, et d’apparaître avec cette robe vert pâle, ces bijoux, ces bras nus qui avivaient de mode cette minute de tragédie. Elle donnait une couleur moderne, un tissu nouveau, une coiffure, jusqu’à un parfum, à une explication administrative. Que venait-elle faire sur ce trouble? C’était de mauvais goût. C’était Ophélie sur du pétrole, sur du naphte. Rebendart savait qu’il cesserait d’avoir pour lui le droit et la raison, si, au lieu des conseils de discipline, des sanctions juridiques, quelqu’un déchaînait dans le conflit Rebendart-Dubardeau les entités et les allégories. Les Dubardeau n’étaient que trop aptes à trafiquer avec le double astral des lois, l’ectoplasme des codes. Toutes ces écluses par lesquelles Rebendart, dans un travail plus obstiné que celui des Hollandais, était parvenu à se faire un champ de travail desséché au milieu de la guerre, des luttes civiles, Bella aujourd’hui les ouvrait. A ce niveau si bas, au fond de cette impasse où il nous avait attirés de nos montagnes de Meudon, un dénouement de Crébillon le père nous libérait soudain, solution artificielle, enfantine, mais qui annihilait provisoirement sa vengeance.

--Que dites-vous? Quelle est cette folie?

Je sus plus tard que la scène était plus parfaite encore que je ne le croyais, car Larubanon, qui songeait à divorcer pour épouser Bella, lui avait confié son projet le matin même... Bella rayonnait, comme le jour où elle avait obtenu de Clemenceau qu’il allât, dans son dernier voyage aux États-Unis, rendre visite à Wilson. La vision de Clemenceau sonnant à la porte de la petite maison du paralytique, par un soir d’orage étouffant, avait nourri son esprit plusieurs semaines. Comme le jour où elle avait, en les attirant non par des subterfuges, mais des raisons officielles ou mondaines, mis d’Annunzio en présence de la Duse... Je la regardais avec admiration et non sans un peu de remords. Je comprenais enfin sa résistance, sa fuite: c’étaient des invitations à la tragédie. Je me reprochais presque de l’avoir, malgré la rivalité de nos familles, aimée sans autres scrupules. La bru de celui qui nous persécutait venait me trouver dans mon lit à l’aurore. A l’aurore, quand les mouettes qui ont suivi un saumon de l’embouchure de la Seine à Paris, aperçoivent la place de la Concorde, et crient, j’enlaçais la fille du tyran. Mais aujourd’hui seulement il me venait à l’idée que Bella et moi aurions pu, même dans ce monde veule, même dans cette époque où les passions ne se conjuguent plus et ne se mêlent plus à l’intérieur des êtres tant leur trajectoire est égoïste et tendue, et s’exercent chacune séparément, presque comme une fonction physique, dans cette ville où les avares ne sont plus amoureux, où les jaloux n’ont plus d’ambition, nous aurions pu jouer quelque réplique d’une assez belle légende. Les amantes de notre époque ne laissent pas plus germer en elles les conflits que les fils. J’estimais Bella d’avoir laissé celui-là grandir, arriver à son terme. Moi, insouciant, j’étais l’heureux père d’un bel esclandre, d’un drame! J’admirais ce corps si mince dans sa grossesse ardente, ce visage si pur et si intact dans son masque. Pour une fois, je n’éprouvais aucun malaise devant un acte de théâtre. Je savais un gré infini à Bella de cette attente derrière les reines nues, de cette apparition, de cette ponctualité, que je sentais la ponctualité de ce que le monde contient de loyal et de beau envers mon père innocent. Ce qu’il y avait même de prévu dans son entrée m’enchantait. Cette emphase était la frange de la simplicité suprême, du devoir. Les quelques miracles que j’avais vus dans ma vie, la bataille de la Marne, par exemple, m’avaient paru en effet si mal réglés, si confus à l’œil! J’étais ému de ce petit miracle bien net, et enfin à l’heure.

Rebendart s’était avancé, hors de lui.

--Quelle folie vous a prise? quelle est cette trahison?

Bella lui sourit, leva la main, me désigna. Que l’éducation de son pensionnat de Charlieu était soignée! J’étais certainement la première personne que Bella montrât du doigt. Son bras était levé presque verticalement, sa main toute ouverte, un vrai serment.

--J’aime Philippe, dit-elle.

Mais, déjà détournée de moi, elle avait saisi d’une main la main de mon père, de l’autre la main de Rebendart, et elle essayait de les joindre. Une minute elle lutta contre le sort. Mon père par compassion, obéissait, mais Rebendart se défendait brutalement. Le sourire de Bella devenait une grimace d’effort. Déjà elle ne cherchait plus, comme elle l’avait imaginé, à faire que ces deux mains s’unissent, que les dix doigts de Rebendart pénétrassent les dix doigts de Dubardeau. Il semblait qu’elle n’eût plus d’autre espoir que d’arriver à effleurer l’une par l’autre, d’obtenir non plus un courant, mais une étincelle de conciliation. Elle sentait l’une docile et fraîche, l’autre ennemie et brûlante. Dix secondes elle tenta encore, maintenant désespérée, d’agrafer les deux honneurs, les deux courages, les deux générosités du caractère français. Tâche impossible. Je la vis soudain pâlir, fermer les yeux, tomber à genoux, puis en arrière, puis glisser, encore un peu inhabile de ces gestes suprêmes, décomposant sa chute, l’inscrivant au ralenti dans nos yeux.

Tel est le truc que trouva Bella pour libérer mon père de la prison: se rompre une artère.

* * * * *

Un jour j’aurai le courage de vous dire ce que fut la mort de Bella.

Je la portai dans sa chambre. La mort mettait la même densité à chaque partie de son corps. Toute ma vie je sentirai sur moi cette surcharge égale au poids de mon amie. Elle se cramponnait à ma main, elle la croyait la main de Rebendart. Elle avait la force d’un cadavre, je ne pouvais me dégager. Le médecin, la femme de chambre, Rebendart lui-même, durent nous traiter comme un groupe indissoluble. Toute une nuit, le rayon de ma liberté fut le bras d’une mourante. J’avais cette amertume d’être la partie vivante d’une agonie. On avait oublié de tirer les rideaux. Le soir du jour des Morts entrait déjà. Des lumières s’allumaient en face, au Ritz. Le petit Argentin qui, chaque matin, à la jumelle tâchait de la voir sortir du bain, pouvait regarder Bella, décolletée, mourir. Elle maintenait mes mains unies. Elle exigeait de mes mains une réconciliation absolue. Elle exigeait que chaque partie de moi-même pardonnât enfin à l’autre, qu’il n’y eût pas, à l’intérieur de moi, de Rebendart et de Dubardeau, que toutes ces choses qui sont dans un être hostiles l’une à l’autre, l’adolescence et l’enfance, la force et la faiblesse, le courage et le désespoir fissent enfin leur paix. Il n’y eut plus rien en moi bientôt qui fût division et brouille. Pour la première fois je sentais fermé en moi, grâce à elle, un circuit, le circuit de ma vie... Aucune plainte. Aucune parole. C’était son même silence, plus articulé, plus direct que n’importe quel langage... C’était son dernier silence... Chaque geste par lequel l’un de nous voulait arranger l’oreiller ou le drap faisait tomber du lit ou y révélait un objet de fillette, une poupée derrière le traversin, une médaille de pension, un collier de chien. Dans son visage aussi, si on la forçait à boire, à respirer, se formaient des traits puérils. Toute son enfance sortait d’elle, au moindre heurt. Jamais on ne verra un être humain s’approcher avec plus de modestie de la mort.

* * * * *

Vers minuit, comme je m’étais assoupi, je fus réveillé par une impression de bien-être, de liberté. Bella avait lâché ma main. La famille déjà s’engouffrait dans ce passage, et m’écarta.

CHAPITRE IX

Fontranges suivit l’enterrement à côté de Rebendart. Il était intimidé par la présence du ministre, limité dans ses moindres gestes et ses moindres pensées par la présence de la mort, et le peu d’intimité qu’il avait eue avec Bella ne le gênait pas moins. Il était aussi emprunté de donner Bella à la mort, qu’il avait pu l’être le jour où il l’avait donnée à Georges Rebendart, et, de même qu’un père éloigne sa méditation, à force de cérémonie et de maintien, de tout ce qui va suivre après la messe de mariage de sa fille, il se sentait mal autorisé à penser à cette première nuit que Bella allait passer sous la terre. Il constatait qu’il n’était pas le plus triste, il m’avait vu, il voyait Moïse lui-même accablé, il comprenait que c’était justice d’avoir ainsi distribué la douleur puisqu’il connaissait à peine Bella, et ne s’en formalisait pas. Il avait trop souffert de la mort de son fils pour ne pas considérer le deuil, sinon comme un avantage, du moins comme une propriété, et, avec sa loyauté, plus simplement avec sa politesse, il se fût senti indiscret de rapprocher aujourd’hui trop près ce cadavre de son cœur paternel.

--Je les trompe, pensait-il. Ils croient que je suis le convoi de ma fille, et c’est encore le convoi de mon fils...

Il s’aperçut qu’il avait gardé à son chapeau le crêpe de l’enterrement de Jacques, un peu défraîchi, qu’il avait mis à son monocle la ganse qui avait servi ce jour-là. Il s’en voulut. Il aurait vraiment pu, pour Bella, mettre un nouveau crêpe. La cravate blanche aussi datait de cette époque. Il se reprocha jusqu’à cet accablement, qui était son accablement journalier depuis la mort de Jacques, ses yeux distraits, ses épaules voûtées. Cette méticulosité qui chez lui avait été à peu près la seule expression d’un cœur tendre et délicat lui ordonnait, dans cette cérémonie, de se laver de l’ancien deuil, de changer de vêtement. Jusqu’au parfum de son mouchoir, qu’il avait versé trop abondamment, le parfum du temps de Jacques, de la mort de Jacques, qui augmentait son malaise. Bella avait toujours été pour lui obéissante et docile. Jacques ne pouvait vraiment en vouloir à son père de tels scrupules. Ne pouvant changer tout de suite les souliers de la messe de Jacques, les chaussettes, la chemise, il voulut du moins secouer cet aspect douloureux qui n’était depuis quelques années que l’uniforme aux armes de Jacques. Pour Bella, il modifia son attitude. Il se redressa, il releva la tête, il prit un regard vif, il marcha d’un pas dégagé. Un des croque-morts saignait du nez et laissait, ce qui produisait une impression pénible dans le cortège, une trace de sang. Il lui fit porter son mouchoir, heureux de se débarrasser du parfum, et sans songer qu’après tout un mouchoir est l’objet le plus nécessaire à un père en deuil. Sur son visage plus tendu les rides s’atténuèrent. Des amis le trouvèrent de deux ans plus jeune au cimetière qu’à l’église. C’est qu’il avait pris entre temps le deuil de Bella. Le jour aussi, de brumeux au départ, était devenu éclatant. En même temps que le ciel se débarrassait de ses nuages, par les boulevards ensoleillés, par la rue de la Roquette engourdie de bien-être, le cœur de Fontranges se débarrassait, sous prétexte de deuil, de son vernis funèbre. Dans l’après-midi même, Fontranges courut les tailleurs et les chemisiers, commanda, pour faire honneur à Bella, un vêtement, des cravates, des chaussettes. Il y en avait de soie noire, avec une baguette. Il en profita pour acheter une paire de bretelles blanches bordées de noir. Il croyait que c’était le début d’un nouveau deuil... C’était le début d’un nouvel amour.