Part 11
Mon oncle et mon père ne se troublaient pas pour si peu. Après le café, ils firent une dernière promenade dans le parc où l’automne, par un truc cette fois nouveau, au lieu de jaunir les chênes, venait de les cramoisir. Il avait plu la veille. A des cercles et à des rectangles plus humides, ils reconnaissaient les emplacements des bassins détruits, et quelques beaux nuages, immobiles dans le ciel, semblaient occuper eux aussi là-haut des places hier classiques. Les symboles de la fidélité, aujourd’hui, c’étaient l’eau, les fumées. Alors qu’ils longeaient le grillage qui isolait les tirés, deux chevreuils les regardèrent de loin, les suivirent, pleins de pitié pour ces hommes prisonniers. Ils ne l’étaient pas encore. Ils se préparaient en riant. Ce fut mon tour d’apprêter pour eux la valise qu’ils m’avaient faite pendant la guerre, à chacune de mes permissions. Ils connaissaient cette valise, aussi exactement qu’ils connaissaient à cette époque ma capacité même; ils savaient le maximum de ce qu’elle pouvait recevoir, de ce que je pouvais tenir en bouteilles de rhum, en chocolat, en artichauts. J’allais apprendre maintenant à la mesurer avec des dossiers, des livres. Mon père entra dans la chambre au moment où j’y glissais un tricot de guerre, car il risquait de faire froid à la Santé, et ses cigarettes. Il sourit: je faisais la valise de collège de mon père.
Moïse nous descendit sans hâte vers Paris. Le soleil était derrière nous. Nous avions froid, mais nous voyions le dos du chauffeur ensoleillé. Toutes les femmes, les enfants, jusqu’aux hommes, profitaient de ce beau jour pour porter des chrysanthèmes au cimetière. Les boutiques des horticulteurs étaient seules ouvertes. Tous les négoces faisaient place aujourd’hui au négoce des chrysanthèmes. Marguerites, bégonias, roses d’hiver, se dissimulaient. Ceux qui portaient ces vieilles fleurs semblaient user de vieux remèdes. Le chrysanthème, recette extrême-orientale, était jusque dans la banlieue reconnu maintenant comme le meilleur antidote au chagrin, au deuil. Le regret des morts était remplacé dans toute la France par le souci d’avoir à choisir entre les trois espèces de chrysanthèmes, blancs, fauves et jaunes, qu’on allait leur apporter. Toutes les familles faisaient, en costume coloré et avec des fleurs, le chemin qu’elles parcourraient le lendemain en costume de deuil et les mains vides. C’était le contraire du théâtre, le contraire de l’artifice. Les vraies veuves nous paraissaient presque aujourd’hui les femmes qui ne portaient pas de chrysanthèmes, et les enfants qui jouaient sans fleurs, les orphelins. Aucun signe, aucun rappel de la mort d’ailleurs dans cette brève et belle journée. Les morts aussi se préparaient à leur fête, par une modestie plus grande, une disparition plus complète. C’était le seul jour où l’on circulât dans leur domaine en parlant tout haut, en courant, le seul jour où ils n’y étaient pas. Quand vint Paris, avec sa grille d’entrée, ses gardiens, sa cohue, nous eûmes une impression douce, apaisante, celle d’entrer enfin dans le plus vaste cimetière.
Je confiai notre valise au concierge du Ritz, et, me disant leur secrétaire, j’obtins d’entrer dans le Ministère avec mon père et mon oncle. Des huissiers mal renseignés nous guidèrent à la recherche d’une salle vide et finirent par nous arrêter dans le hall où se tenait, quand le Garde des Sceaux était Président du Conseil, la Conférence des Ambassadeurs. C’est là entre autres qu’on avait déchiqueté l’Autriche, amputé l’Allemagne. Avec ses tentures rouges, ses glaces à biseaux, ses tables de marbre, la salle semblait une boucherie les jours d’été où tout est vide. L’Europe était à la resserre. Le sort ne varie guère les effets qui lui ont valu dans l’histoire sa réputation d’intelligence et d’ironie: il forçait mon père, le jour de son arrestation, à repasser par le lieu même qui lui avait donné la gloire. C’était d’un effet facile, et la plaisanterie fut complète, quand, au lieu de Rebendart, nous vîmes trente jeunes gens entrer dans le salon, s’asseoir autour de la table en fer à cheval,--car c’étaient des candidats au Conseil d’État,--et surtout quand l’examinateur, décachetant son enveloppe, leur lut le sujet du concours. Il leur demandait de se reporter à 1919 et de reconstruire chacun l’Europe à sa façon. Ils avaient tout le temps, trois heures.
Ce fut du moins pour mon père une distraction. Cela l’amusa de voir, comme dans ces pays où le sultan cède pour un jour la royauté à l’étudiant élu par ses pairs, la Conférence des Ambassadeurs abandonner pour aujourd’hui l’Europe à des mains juvéniles, à des mains dont beaucoup n’avaient pas encore caressé une femme. Tous ces jeunes gens d’ailleurs parurent se donner à une tâche habituelle, et baissant ensemble les épaules, ils écrivaient à la hâte sur les larges feuilles vides, les seules dans toutes les chancelleries d’Europe qui fussent encore blanches. Ils relevaient de temps à autre leurs têtes, avec des expressions différentes, qui indiquaient à mon père, tant il connaissait le reflet des villes sur le visage des négociateurs, qu’ils s’attaquaient à Memel, ou à Fiume, ou à Temesvar. Un seul s’agitait, taillait un crayon, bref, indiquait par tous ses gestes qu’il ne savait reconstruire l’Europe. Il faut dire à sa décharge qu’il était mal assis, qu’il avait un pied de la table entre les jambes, ce double pied de table lui-même qui avait rendu si difficile au délégué américain de se pencher et de se lever, et qui peut-être écarta les États-Unis de cette conférence. Tout ce qui avait indisposé l’Amérique, le pied mal placé, l’écritoire lointaine, l’embrasse du rideau trop proche à laquelle se cognait la tête, indisposait aussi ce jeune homme. Peut-être encore savait-il seulement reconstruire l’Asie, ou seulement créer une politique moderne des isthmes, ou seulement répartir avec justice les pétroles!... Il renonça, délaissa la salle où ses vingt-neuf camarades, maintenant déchaînés, dégrafaient sans précaution les bandages du continent. Mais, au moment où il passait à notre hauteur, il vint vers mon père, s’inclina, trouvant une excuse à sa nullité ou à sa paresse:
--J’ai eu honte de traiter ce sujet devant vous, dit-il.
Puis il disparut, ayant reconstruit la fierté de mon père.
* * * * *
--Entrez, dit Rebendart.
Nous entrions dans le bureau de Rebendart. Le ministre de la Justice était face à la porte, debout devant sa table, immobile. Bien qu’il fît encore jour, le lustre s’alluma juste au-dessus de nos têtes, tirant de nous une loque noire, essayant de tirer de nous, pour notre confusion, notre ombre la moins humaine. Les quatre femmes nues dans les trumeaux, avec des balances qui nous attendaient au point mort, paraissaient postées pour surprendre je ne sais quel flagrant délit de ces trois hommes habillés. Jamais je n’avais vu autant de balances, sculptées dans les boiseries, moulées dans les stucs. Si bien que le pèse-lettres du bureau de Rebendart, seul instrument de vrai métal, semblait une arme, et évoquait une idée de torture. Larubanon, le sous-secrétaire d’État, de l’air à la fois désœuvré et servile de l’aide-bourreau, l’essayait de l’index.
Rebendart ne nous demanda pas de nous asseoir. L’entrevue, dans son esprit, était sans doute à une hauteur qui ne souffrait ni le canapé, ni même le fauteuil. Son bureau était près de la cheminée, non pas qu’il aimât le feu, mais il détestait écrire près d’une fenêtre et près des arbres. Quand une chenille tombait dans une de ses phrases, quand un éphémère se prenait dans son encrier, faible buvard pour l’encre qui accablait de notes l’Europe, ces atomes et ces indices d’une vie naturelle que ne gouvernaient pas les règlements laïques le dégoûtaient pour dix minutes du pouvoir. Mais aujourd’hui, dos à un bûcher d’énormes bûches il rayonnait comme un vengeur, et songeait seulement à amener sur nos lèvres les paroles qui provoqueraient ses trois réponses, préparées de la veille, sur le bon citoyen, sur le devoir, et sur l’orgueil. Seule la sténographe avait pris une chaise, la seule femme habillée de la pièce, entre tant de statues et de tableaux, rousse, trop parfumée, d’une belle chair, qui réunissait sur elle les odeurs, les ombres, les crins de toutes ces figures nues et épilées éparses autour de nous. Immobile, nous regardant d’yeux violets impartiaux qu’elle ne bougeait pas, appelant dans cette scène par le gonflement de sa gorge, par le croisement de ses jambes, assez dévoilées, un élément qui n’était pas de distraction, mais au contraire de ferveur, indifférente et surchargée d’appâts, comme l’histoire, elle tapait sur son clavier d’où sortait le ruban, comparable au ruban de la Bourse, sur lequel Rebendart comptait bien inscrire avant une heure le vrai cours de l’honneur et le vrai change du pouvoir. Elle n’avait de vivant que le battement de ses paupières, et une imperceptible tension du regard, que provoquait ma présence, la présence d’un jeune homme. Seul témoin qui se souvînt exactement, car elle était au Ministère depuis dix ans, des procès, des scènes, des assauts entre les puissants de la République, la seule aussi qui n’en éprouvât aucune émotion et n’en eût jamais tiré d’enseignement pour sa sortie de six heures avec le sous-chef de gare son amant, elle avait cependant de la dignité de ces duels une conscience qui l’empêchait de toucher ses cheveux quand un courant d’air les dérangeait, de rajuster l’échancrure de son corsage après un faux mouvement, de mouiller la maille de son bas qui craquait, pour l’heure de ces entrevues sans coquetterie et sans fausse pudeur, et elle rentrait à la salle commune des sténos à peu près aussi froissée par l’Histoire que par un chef de bureau entreprenant. Rebendart s’était tourné à demi vers elle, élevant la voix. Mon père, en revanche, se préparait à cause d’elle à amortir ses paroles. Car l’un avait toujours traité l’histoire comme une femme ou un témoin, et l’autre comme un haut parleur.
--Messieurs, commença Rebendart... Vous avez fini, Larubanon?
Larubanon retira de son nez l’index qu’il y avait introduit par ce geste habituel qui le rendait, dans les autobus, objet d’aversion et de scandale pour les mères de famille. Larubanon, myope de l’œil droit et hypermétrope de l’œil gauche, légèrement bancal, délivré par la science à dix ans de deux pieds bots à cause desquels il avait déchiré toutes ses photographies d’enfant, était le fruit des amours cachées mais illustres d’un fondateur de la République et de cette cantatrice que Gambetta appelait,--car elle avait chanté faux sous l’Empire et juste après le 4 septembre--le Rossignol qui ne chante que le jour. Tous les après-midi pendant le semestre où furent votées les lois sur les prétendants et la presse, le président de la Chambre, comme dans les théâtres de villes d’eaux où les entr’actes sont d’une heure pour permettre aux spectateurs de passer à la salle de jeu, faisait d’une heure les suspensions de séance, afin de permettre aux nouvelles lumières politiques de s’unir aux artistes du précédent régime, afin que le premier ministre entre autres, la bouche ruisselante de vérité, bourré de sandwiches, fécond à trente pas, et la cantatrice, dorée par sa jeune gloire et par son automne, de soie au toucher, accablée elle aussi de santé et de soumission néo-républicaine, eussent le temps de se clore entre des faux Boulle, des damas lyonnais et les Gervex naissants, pour produire Larubanon. Orphelin presque à sa naissance, mais déposé sur les marches de l’État, l’avorton avait su jusqu’à ce jour accorder admirablement une demi-intelligence et une demi-ambition. Une demi-chance aussi l’avait servi. Il avait épousé une fille demi-belle, dotée d’un demi-million. Il avait eu au Parlement un demi-succès. Mais il venait de s’apercevoir dans son nouveau poste, pour la première fois, qu’au lieu de n’avoir, comme il le croyait, que taquiné la fortune et cédé à un vent heureux, il avait fait rendre leur maximum à son intelligence et à sa force vitale. Depuis trois mois qu’il était demi-ministre, il essayait en vain de découvrir en soi les motifs qu’aurait eu le sort de le faire ministre entier. Il ratait les affaires, il avait, pour la première fois et terriblement, besoin d’argent. Cette rigidité dans la vertu et dans les convictions qu’il croyait sa force et qui lui eût permis en effet, s’il était resté référendaire, de mourir sans avoir commis de mensonge et sans tromper sa femme, cette confiance en sa mission républicaine qui pendant trente-cinq ans avait écarté de lui les automobiles, lui apparaissaient, ce qu’elles étaient en effet, périmées, ridicules, mais il était impuissant à les remplacer par une vertu et une vocation plus fortes. Chaque belle chose du monde qu’il comprenait tout à coup, les perles, les rubis, l’or, éteignait en lui une petite lumière. Il commençait à y faire sombre. Le mois qui venait de s’éteindre lui avait fait comprendre les gravures en couleurs, les émaux, les phares d’Hispano-Suiza... Il ne voyait plus en lui. Il avait la veille même manqué comprendre Rembrandt, c’est-à-dire la concussion. Au point exact où son honnêteté et sa noblesse d’âme finissaient, il ne trouvait plus à sa disposition que l’intrigue ou la bassesse. L’accroc le plus léger à sa parabole, qu’un autre eût réparé simplement avec de la bonne humeur et de l’esprit, il ne pouvait le réparer qu’avec le parjure ou la calomnie. Chacune de ses croyances pédantes et naïves était submergée par une eau sale: sa dévotion au droit romain cédait au poker, sa passion pour Tocqueville à la débauche. Instruits à la fois de son cynisme et de sa faiblesse, tous les personnages louches qui s’effacent autour des ministres sous de plus corrects émissaires se levaient directement autour de lui. Il ne les décourageait pas. Par timidité, dans cette crise, il préférait avoir affaire au coulissier marron lui-même plutôt qu’au député son garant, au fondateur de tripots en personne plutôt qu’au conseiller municipal son avocat. Tous les vices, les crimes qui, convoqués par Rebendart se rendaient au ministère sous leur forme honnête et parlementaire, entraient chez le sous-secrétaire sans maquillage. Pour sa confusion d’ailleurs, car il se rendait compte, à cette fréquentation, qu’il ne serait jamais capable que d’une demi-habileté et d’une demi-intrigue.
--Messieurs, reprit Rebendart, laissant Larubanon promener distraitement les yeux sur celle des quatre femmes nues à balance pour laquelle sa mère, disait-on, avait posé..., j’assume une mission pénible. Je suis dans la nécessité de vous inculper du crime de forfaiture.
Larubanon, toujours mobile, qui était venu tirer un rideau derrière nous, regagna prudemment le côté des innocents. Puis, de son double binocle, dont un verre rapprochait et un verre éloignait, il regarda les fesses maternelles, superbement égales, symbole suprême de la justice.
--De forfaiture seulement? demanda l’oncle Charles.
C’était le moment de placer le monologue sur l’orgueil. Rebendart hésita, et le laissa passer pour toujours.
--Le document dont M. Larubanon va vous donner lecture ne laissera aucune espèce de doute sur ce point, déclara-t-il avec rage.
Larubanon ouvrit un dossier, se prépara à lire, puis, hésitant, le passa à Rebendart.
--Celui-là?
Rebendart s’impatientait.
--Vous savez bien que non. Celui des Dessaline, avec le reçu signé Dubardeau.
Je vis pâlir mon père. Alors qu’il était député, il avait obtenu pour les Dessaline une adjudication. Quelques mois après, Dessaline lui avait remis, au bénéfice d’un ami commun, tombé dans la misère, un chèque de cinquante mille francs, que l’oncle Charles et lui avaient signé. Quelque banquier ami de Rebendart avait dû les trahir. Pas de témoin. L’obligé était au Mexique. Dessaline était mort. L’action généreuse, en s’évanouissant, laissait en effet un cadavre de mauvaise action.
Larubanon ne trouvait toujours pas le bon dossier. Pourtant les deux pièces étaient là, il y a une heure encore. Il s’était même piqué avec l’épingle qui les attachait. Il montra le sang de son mouchoir, pour preuve de sa véracité. Il en avait d’ailleurs marqué son nez. Il essaya sans succès d’arracher une goutte neuve à sa blessure. Rebendart sonna.
--Mademoiselle Vergne, commanda-t-il.
Mlle Vergne entra, de teint laiteux, mais ne le cédant point à la sténographe en épanouissement. Elle avait pris à chacun des magasins de luxe qui entouraient le ministère sa spécialité la moins coûteuse, à Coty le parfum réclame, à Orsay le dernier rouge, à Rigaud la poudre à 3,25. C’était ce qu’il y avait de meilleur marché en masque féminin dans cette région centrale de Paris. Mais, sous ce teint slave et ces apprêts faciles, coulait au lieu de sang rien moins que le bonheur. Femme créée pour les voluptés du week-end, à la veille de ce jour des morts, week-end suprême, elle rayonnait, les yeux bien mouillés par des sucs de premier ordre, la bouche tapissée de muqueuses de luxe. Le dossier qu’elle portait manqua s’ouvrir, elle en retint les pages contre sa gorge comme une nichée de colombes. Les arrêtés se becquetaient, les notes verbales se caressaient des ailes. Quand elle eut avoué son ignorance, elle fut remplacée par Mlle Larbit, plus connue dans le ministère sous le nom de Pan-Pan, dodue et vêtue de paillettes. Toute cette scène de dissensions entre cœurs masculins se livra ainsi parmi une horde de femmes qui souriaient également aux deux parties, tout comme si les Rebendart et les Dubardeau se battaient pour elles, sur un fond de plaisir, de santé et de nature qui lui enlevait presque son acuité. Ces belles filles avaient d’ailleurs la carrure et le rable particuliers aux femmes d’athlète qui servent de piédestal aux exercices de leur mari. Quand l’une s’approchait de Rebendart, baissant la nuque, on s’attendait à le voir bondir... Aucune n’avait vu le dossier. Larubanon se rappela soudain l’avoir laissé sur sa table et courut le reprendre.
Le silence régna. L’antipathie entre ces êtres était si grande que la parole ne pouvait vivre dans pareille atmosphère. Mon père était triste. Il songeait à cet homme auquel il avait apporté les cinquante mille francs de Dessaline, à Saint-Nazaire, sur le quai. L’homme était nerveux. C’était le second bateau qu’il prenait dans ce port, le premier l’avait mené à Cayenne. Cinq ans auparavant, il avait, disait le jugement, violenté et étranglé une bergère. On peut imaginer quels souvenirs étaient pour lui les mouettes, la sirène, la cloche, la mer elle-même, base de toute injustice, qui rapportait au flanc du quai en une vague les crachats dont les forçats tenaient à la marquer tout le long du trajet. Mon père avait connu le voyageur avant son premier voyage. C’était alors un de ces jeunes hommes qui soudain, projetés sur Paris d’une famille médiocre de fonctionnaires provinciaux, conquièrent par toutes les qualités et tous les charmes. Pendant deux ans, il ne s’était point passé une semaine où le succès ne lui fût venu sous une forme concrète, argent, pouvoir ou amour. Il restait modeste. Mais, ce jour-là, dans ce pré, à la fin de ces vacances, à la veille de son retour à Paris qui tenait en réserve pour lui un haut poste et douze femmes, il s’était trompé. Il s’était trompé sur le jeu même de la vie. Jamais il ne s’était senti aussi débordant d’éternité, de générosité. C’était Pan en veston. Les verdiers qui partaient sous ses pas partaient de lui. Chaque nuage nouveau dans ce beau ciel dégageait d’une pelure son cerveau. A cause de cette chance qu’il avait eue dans le monde, généreusement, il se sentait en retard avec cette campagne, avec ce ciel simple, ces collines bourrues. Dans un paysage italien ou simplement agenais, sous un ciel gâté déjà par le génie, chéri déjà par des grands hommes, il se fût contenu. Mais il était en Bas-Limousin. C’était vraiment une concession qu’il avait faite à ce climat avide et sevré de caresses, à cette province reculée et peu gâtée par les voluptés, en s’approchant de la bergère, qui, elle, était tout juste bien. C’était pour s’humilier vis-à-vis de son avenir et de ses invites, pour une communion aimable avec le sol, l’herbe, qu’il avait accepté l’aventure. C’était par condescendance, par reconnaissance envers tous ces intermédiaires doux et nuls, sa famille y comprise, qui l’avaient mené à la fortune par leur pauvreté, à la gloire par leur obscurité. Le cadre le séduisait plus que la bergère, qui avait des yeux gris, des pommettes rouges d’un rouge qui subsista comme un fard dans sa mort, et des dents usées. Mais que le cormier sous lequel elle était assise était beau, puissant! Il violait cette terre rétive. Une source coulait, dont il serait bon tout à l’heure de toucher l’eau. Des alouettes se poursuivaient d’un vol parallèle, revenaient à la terre sans s’être effleurées; mais surtout le chien de la bergère l’avait séduit. Au lieu d’aboyer, ce chien était accouru vers lui, remuant la queue et léchant ses mains. C’était vraiment à cause du chien, pour le chien, qu’il n’était point passé outre. Il avait déjà donné la meilleure place à ce chien dans le futur souvenir qu’il allait avoir de cet après-midi. Le vent des grandes entreprises soufflait sur lui, ses oreilles en bruissaient; mais par modestie, par simplicité, il avait tenu bon, il avait accepté dans sa vie ce petit épisode. Il avait l’impression de commettre une bonne action. Il s’était approché de la bergère, guidé par ce chien qui délaissait pour lui le troupeau, ce chien à poils et à moustaches boueuses, qui, devant l’inconnu à mains blanches, au complet le mieux taillé de France, avait ressenti sa vraie vocation de chien pour salon et pour tendresse. Lui, que courtisaient pas mal de belles femmes et qui se refusait, se gardant pour une seule amie, il vint s’asseoir, décidé, près de la bergère. Il lui demanda le nom du chien, qui s’appelait Bas-Rouges. Elle aussi avait des bas rouges. Il remarqua que comme ceux du chien ses yeux gris étaient un peu vairons. Une telle relation entre ces espèces campagnardes aiguisait encore la conscience, qu’il avait cet après-midi-là, de se heurter à la nature elle-même. J’oubliais de dire qu’il avait été universitaire. Il la plaisanta en l’appelant Bas-Rouges. Elle souriait niaisement. Chaque fois que le chien entendait ce nom, il sautait, il aboyait de joie. Elle consentit à montrer le haut des bas rouges. Lui hésitait encore. Mais des perdrix, disséminées par des coups de feu lointains passaient au-dessus d’eux, au ras de l’horizon des battoirs résonnaient, un chariot là-bas grinçait; tous ces bruits de crépuscule qui lui parvenaient en pleine chaleur et en plein soleil le portaient à d’immenses espoirs, mais le butaient à ce petit acte sans importance. C’est ainsi que le renard prend un piège pour la porte de sa vie, et y pénètre par condescendance. Il sentait que ce court moment avec cette femme simple allait lui ouvrir la soirée, lui ouvrir la nuit, qui s’annonçait étincelante, et jusqu’à sa vie entière. Il prit la bergère dans ses bras. Bas-Rouges du nez s’introduisait dans leur étreinte, réclamant sa part de caresse. Il lui dit que Bas-Rouges était superbe, qu’il aimait Bas-Rouges, elle céda, mais à la même minute, deux chasseurs qu’il ne vit pas débouchèrent dans la prairie. Elle eut honte, cria, se débattit. Un coup de feu le tira de la lutte. Le premier chasseur le tenait en joue, et l’autre venait de tuer Bas-Rouges, qui s’était précipité contre eux pour le défendre. Le lendemain, son nom propre, son prénom presque, dans toute la France était devenu l’insulte à la mode... Avouer la destination des cinquante mille francs de Dessaline eût provoqué plus de scandale que les avoir gardés. A cause de Bas-Rouges, à cause d’une âme presque humaine dans un chien de berger, à cause d’un Beauceron qui avait approuvé tous les élans humains, même de second ordre, Rebendart l’emportait sur les Dubardeau.