Part 2
On sait la fin de non-recevoir qu'y opposa le critique des _Lundis_. Avertissements venus de l'œuvre, invites venues du monde des lettres, rien n'eut raison de son silence. Ici l'erreur n'étant plus invocable, on ne trouve plus guère d'explication que l'envie.
Etonnante certes, à première vue, chez ce vieux maréchal, si au-dessus de l'humble gradé Baudelaire. Mais on oublie que dans les lettres, hélas! il est deux envies: celle qui vise vos égaux et celle que vous inspirent vos subalternes, l'envie contre les gens de son bateau et l'envie contre le bateau qui suit. Or, des deux, qui jurerait que la seconde n'est pas fréquemment la plus douloureuse, la plus cuisante, la plus implacable? Et qui prétendrait que, si sujet à la première, Sainte-Beuve soit demeuré inaccessible à la seconde?
Pourtant une chance de défense subsistait, puisée dans la santé débile de Sainte-Beuve et la date de sa mort.
Durant cette année 1869, nous sommes au fait des tourments que lui infligea la maladie. Au mois d'août, ses souffrances s'aggravaient. En septembre il donna son dernier article. Il mourut le mois suivant.
En tenant compte de ces remarques, une hypothèse aussitôt se présentait. Les quatre premiers tomes de l'édition complète de Baudelaire étant datés de 1869, peut-être avaient-ils paru, sur la fin de l'année, quand Sainte-Beuve touchait à ses suprêmes moments. Des lors, comment reprocher à un agonisant le silence le plus pardonnable?
Si pénible que fût une enquête de ce genre funèbre, j'ai voulu en avoir le cœur net. J'ai consulté la Bibliographie de la France aux années 1868 et 1869. Et voici le résultat:
Dès la fin de 1868, nous le savons par ses écrits, Sainte-Beuve connaît à fond les _Fleurs du Mal_ et les _Poèmes en prose_. Les _Curiosités esthétiques_, renfermant les salons et critiques d'art, paraissent en décembre 1868. L'_Art romantique_, contenant les études de mœurs et les critiques littéraires, paraît en février 1869.
De fin février à septembre, Sainte-Beuve disposait donc de six grands mois, de vingt-quatre _Lundis_, pour parler de Baudelaire. Durant ces six mois, il continua à se taire. De ces vingt-quatre feuilletons pas un seul ne fut accordé à Baudelaire.
Il me semble que cette fois la cause est entendue.
APPENDICE
LES SENTIMENTS DE BAUDELAIRE POUR SAINTE-BEUVE
Au cours de l'étude qui précède, on a pu constater l'inaltérable attachement de Baudelaire pour Sainte-Beuve malgré les constantes défections du critique à son égard.
Il resterait à expliquer cette longanimité si contraire à ce que nous révèlent de Baudelaire ses correspondances et ses papiers intimes.
Sans s'y montrer positivement vindicatif, le poète ne cesse d'y attester une extrême sensibilité aussi bien aux bons procédés qu'aux mauvais. Éloges ou dénigrements, il note tout avec une perspicacité toujours en éveil. Se défiant même de la mémoire, cette négligente, qui oublie souvent en route les injures autant que les bienfaits, il avait institué dans ses carnets une rubrique spéciale intitulée _Vilaines canailles_, où il inscrivait les noms des personnes qui l'avaient desservi ou simplement déçu. Or, par un traitement privilégié, Sainte-Beuve ne figure sur aucune de ces listes vengeresses.
Bien mieux, en 1859, au moment où Babou manque de le brouiller avec le critique, dans la lettre affolée qu'il écrit à Poulet-Malassis, Baudelaire déclare: «Ce qu'il y avait dangereux là dedans, c'est que Babou avait l'air de me défendre contre quelqu'un qui m'a rendu _une foule de services_.»
Lesquels? On reste rêveur. On cherche et voici ce qu'on trouve jusqu'à cette date: trois refus d'articles sur Poe, une lettre privée sur les _Fleurs du Mal_, des conseils privés lors du procès. Secours bien minces. On cherche encore: on découvre deux lettres de Sainte-Beuve, l'une en date du 3 octobre 1852 mentionnant la recommandation d'un manuscrit à Véron, une autre lettre en date du 20 mars 1854 où Sainte-Beuve se récuse au sujet d'une demande d'appui au _Moniteur_. Et c'est tout.
Qu'un poétereau, à visées médiocres et doutant de soi, se fût abusé sur l'importance de ces menus services, l'illusion semblerait plausible. Mais chez Baudelaire, elle déconcerte.
Dans ses lettres, dans ses carnets, le trait dominant, permanent, c'est l'orgueil.
Non pas la petite vanité de l'homme de lettres qui puise toute sa force dans les louanges d'autrui, les publicités bruyantes, les succès immédiats--et s'effondre aussitôt que ces adjuvants cessent. Mais une foi intérieure et indéfectible en sa valeur personnelle, en son génie, en son œuvre, une prescience presque miraculeuse du rang où celle-ci atteindra. Dès 1847, quand il annonce les _Fleurs du Mal_ sous son titre primitif _Les Lesbiennes_, le format que Baudelaire leur assigne d'autorité, c'est l'in-quarto--c'est-à-dire le format réservé aux grands chefs-d'œuvre consacrés[B]. En 1860, un an après l'incident Babou, il écrit à sa mère: «Plus je deviens malheureux, plus mon orgueil augmente.» Et dans une autre lettre: «Comme j'ai un genre d'esprit impopulaire, je gagnerai peu d'argent, _mais je laisserai une grande célébrité, je le sais_.» Et partout de même répétée, ressassée la certitude de la durée, de l'immortalité des _Fleurs du Mal_.
[B] Edition originale de _Chien Caillou_ de Champfleury, Martinon 1847. Sur le 2e plat de la couverture: A PARAITRE INCESSAMMENT: Pierre de FAYIS, _Les Lesbiennes_, poèmes, un volume grand in-4.
Comment supposer alors que Baudelaire n'aperçoive pas la disproportion entre le sentiment qu'il a de sa grandeur et la taille que lui attribue Sainte-Beuve? Comment comprendre qu'il tremble à l'idée d'une brouille avec un protecteur si tiède et qu'il exagère, avec un si manifeste parti pris, une serviabilité si parcimonieuse?
Énigme qui n'est insoluble qu'à première vue et qui s'éclaire quand on analyse un à un les éléments de cet attachement étrange.
Sans parler de la première emprise de jeunesse, des premiers élans d'admiration qui durent s'atténuer secrètement lorsque Baudelaire prit pleine possession de son talent, il est évident que, dans cet attachement, l'intérêt eut une part.
Non que dans ses relations avec Sainte-Beuve, Baudelaire poursuivît un avantage personnel. Vraisemblablement, quoique sans grande confiance, il espérait, il ne désespérait pas qu'un jour, peut-être, à la longue, son tour de _Lundi_ viendrait. Mais au peu que Sainte-Beuve lui avait accordé, à ces éloges retenus, et par raccroc, que le critique lui dispensait dans un coin d'article, Baudelaire était trop fin pour ne pas discerner que ce jour était encore bien lointain, bien incertain, si encore il devait jamais luire. Au surplus, son orgueil lui permettait d'attendre et lui défendait de demander plus. Une seule fois il fléchit, c'était en 1860, lorsque parurent les _Paradis artificiels_. Baudelaire alors nettement sollicita de Sainte-Beuve un article. Mais par les lettres récemment publiées dans la _Revue de Paris_, nous connaissons les dessous de cette défaillance. «J'ai plus que jamais besoin d'être soutenu, écrivait-il à Sainte-Beuve et je devais vous rendre compte de mon _embarras_.» _Embarras_ signifiait le dernier degré de la détresse, misères physiques, misère pécuniaire, un homme à la dérive. Cette sollicitation dictée par l'angoisse resta, on le sait, sans résultat. Ce fut la première et la dernière.
Par contre, si peu quémandeur pour lui-même, nous avons vu que, en faveur de Poe, Baudelaire n'hésitait pas à harceler Sainte-Beuve. De 1856 à 1865, pas une année sans que Baudelaire ne revienne à la charge, ne caresse et ne relance le critique pour lui arracher l'article sur Poe. C'est chez lui le même acharnement qu'à demander de l'argent à sa mère pour Jeanne Duval. Avec la Muse noire, Poe avait fini par devenir sa grande charge, son grand devoir. Pour lui gagner Sainte-Beuve, il eût tout pardonné, il pardonnait tout au critique. Poe fut sûrement dans leur attachement un des liens les plus solides.
Mais en dehors de ces calculs--bien désintéressés--ce qui semble avoir le plus retenu Baudelaire à Sainte-Beuve, malgré déboires et déceptions, c'est Sainte-Beuve lui-même, sa fréquentation, sa société.
Si orgueilleux que fût Baudelaire, visiblement il avait été flatté par l'accueil affable de cet écrivain fameux, son aîné presque de vingt ans, maître de toutes les renommées littéraires de l'heure, et dont la porte ne s'ouvrait qu'à des pairs ou à des intimes.
«Un homme qui, malgré ma jeunesse relative, m'a toujours pris pour son égal!» écrivait-il fièrement à sa mère en 1865. Traitement peu commun de la part de Sainte-Beuve, si réservé, si en méfiance contre les intrus et les fâcheux.
Et effectivement, faute de services, il ressort de leur correspondance que Sainte-Beuve ne ménageait à Baudelaire ni une paternelle considération ni de délicats égards ni même des avis et des réconforts d'autant plus précieux qu'ils venaient de plus haut.
«Est-il permis de venir se réchauffer et se fortifier à votre contact? lui écrivait Baudelaire en 1865 (un mois après lui avoir adressée vainement _Gordon Pym_). Vous savez ce que je pense des hommes atonifiants et des hommes tonifiants. J'ai besoin de vous comme d'une douche.»
On se demande, du reste, dans quelle société Baudelaire si réfléchi, si épris de belles lettres, eût trouvé l'équivalent en agrément et en qualité de ce que lui offrait celle de Sainte-Beuve. Banville bien superficiel et funambulesque, Gautier pliant sous le feuilleton et, en ses propos, plus rapin que penseur, Leconte de Lisle absorbé dans ses transcriptions de l'antique, Poulet-Malassis bon lettré mais tout à ses échéances, Asselineau aimable polygraphe mais sans profondeur, Théophile Silvestre écrivain de haute marque mais toujours au dehors pour des inspections d'art, Flaubert à Croisset, Barbey d'Aurevilly, le tempérament le plus proche du sien, mais accaparé par le roman, le journalisme, les salons,--à la vérité, comme tous les esprits supérieurs, Baudelaire se trouvait très isolé dans son époque[C]. A défaut de Renan qu'il ne connaissait pas et qui d'ailleurs se désintéressait ouvertement des auteurs du jour, on conçoit que, pour un poète de cette envergure et de cette culture, la familiarité, même inefficace, de Sainte-Beuve ait été la planche de salut, le _præsidium_ rêvé. Et l'on s'explique que pour le garder Baudelaire ait avalé tant de couleuvres.
[C] Au moment où se corrigent les épreuves de cette étude, la _Revue de Paris_, du 15 octobre 1917 publie une lettre de Baudelaire qui apporte aux remarques ci-dessus la confirmation du poète lui-même: «Excepté d'Aurevilly, Flaubert, Sainte-Beuve, je ne peux m'entendre avec personne. Th. Gautier seul peut me comprendre, quand je parle peinture.» (11 août 1862).
Cependant, à la digestion, ne lui laissèrent-elles pas quelques aigreurs? La négative serait aventurée.
Ouvrons en effet les _Fleurs du Mal_ (première ou seconde ou troisième édition) et relevons les noms des dédicataires. L'ensemble du volume est dédié à Gautier, trois pièces sont dédiées à Victor Hugo, deux au sculpteur Christophe, une autre à Banville, une autre à Constantin Guys, une autre à Maxime du Camp.
Mais à Sainte-Beuve pas une seule, malgré les témoignages d'admiration que prodiguait Baudelaire, dans ses lettres, au poète de _Joseph Delorme_.
Consultons la _Revue Fantaisiste_ où parurent de Baudelaire les _Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains_. Ces _Réflexions_ ont pour sujets Banville, Barbier, Desbordes-Valmore, Pierre Dupont, Flaubert, Gautier, Victor Hugo, Leconte de Lisle, Le Vavasseur, Paul de Molènes, Pétrus Borel. Mais de Sainte-Beuve pas trace.
Compulsons le recueil des _Poètes Français_ de Crépet où l'anthologie de chaque poète s'orne d'une étude sur son œuvre. Baudelaire a signé plusieurs de ces notices. Sainte-Beuve y a, bien entendu, la sienne. Mais elle n'est pas signée: Baudelaire. Elle est signée: Babou.
Feuilletons enfin les œuvres complètes de Baudelaire, fouillons, scrutons ligne à ligne. Dans les sept volumes, nulle part le nom de Sainte-Beuve n'est cité.
Omissions trop répétées pour qu'on les croie dues au hasard.
Il est plus probable qu'elles furent voulues et que, par ce mutisme obstiné, Baudelaire entendit rendre à Sainte-Beuve ce qu'on appelle «la pareille».
Ici s'accuse nettement la différence de procédés entre les écrivains de haute classe et les subalternes.
Négligé par Sainte-Beuve, un Babou s'exaspère, accuse, invective.
Un Baudelaire, au contraire s'en tiendra au silence, cette légitime représaille de l'artiste contre ceux qui se taisent sur lui.
NOTES
[1] «Le second ami était et est encore gros, paresseux et lymphatique; de plus il n'a pas d'idées et ne sait qu'enfiler et perler des mots en manière de colliers d'Osages» (Article de Baudelaire dans l'_Echo des Théâtres_ du 23 août 1846. _OEuvres posthumes_, Mercure de France, 1908, p. 293).
[2] La prédiction de Gautier sur Baudelaire est trop longue pour être citée en entier. Elle se termine ainsi: «Le Baudelaire fera long feu comme le Pétrus.» (M. DU CAMP, _Souvenirs littéraires_, t. II, p. 83 et 84).
A joindre cette autre opinion de Gautier sur _le_ Baudelaire: «Théophile Gautier qui, dans l'intimité, a un vif sentiment critique, me disait en 1848:--Baudelaire est un beau vase qui a une _fissure_» (CHAMPFLEURY, _Souvenirs_, p. 145).
Il est à remarquer cependant que, dès 1845, la presque totalité des _Fleurs du Mal_ était connue du monde lettré par les récitations qu'en faisait Baudelaire.
[3] _OEuvres posthumes_, Mercure de France, 1908, p. 54.
[4] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 492, 15 janvier 1866.
[5] En 1856, dans la _Préface_ de sa traduction des _Histoires extraordinaires_, à propos d'un biographe de Poe, qui s'était permis, par une inconvenance étrange, de publier en tête des œuvres de l'écrivain un éreintement en règle de sa vie et de ses ouvrages, Baudelaire écrivait ces lignes indignées et mémorables: «Il n'existe donc pas en Amérique d'ordonnance qui interdise aux chiens l'entrée des cimetières» (_Histoires extraordinaires_, 1856, p. XX).
[6] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 190, 19 mars 1856.
[7] SAINTE-BEUVE, _Correspondance_, t. I, p. 210, 24 mars 1856.
[8] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 104, 9 mars 1857. J'ai omis de noter la réponse de Sainte-Beuve (_Correspondance_, t. I, p. 222, 11 mars 1857). Sainte-Beuve préfère qu'Edouard Thierry, rédacteur au _Moniteur_, parle d'abord de l'ouvrage. Quant à lui, il ajourne à une date vague, sous prétexte qu'il n'a pas encore «sa petite idée» sur Poe--malgré la publication de deux volumes contenant les plus célèbres chefs-d'œuvre du conteur. Cette seconde promesse d'article n'eut pas, d'ailleurs, plus de suites que la première.
[9] _Revue des Deux Mondes_, 1er juin 1855.
[10] _Nouveaux Lundis_, t. I, p. 400, et SAINTE-BEUVE, _Correspondance_, t. I, p. 219.
[11] BAUDELAIRE, _OEuvres posthumes_, Quantin, 1887 (éd. Crépet), p. 285.
[12] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 163, 14 juin 1858. «... Il y a des jours où les injures de tous les sots vous montent au cerveau et alors on implore son vieil ami Sainte-Beuve.» Le vieil ami Sainte-Beuve n'avait sans doute pas encore assez mûri «sa petite idée» sur Poe, car il persista dans le silence.
[13] Cet article, intitulé l'_Amitié littéraire_, avait paru dans la _Revue Française_. Il reparut dans un volume de Babou, intitulé _Lettres satiriques et critiques_, Poulet-Malassis, 1860. Le passage visant Sainte-Beuve se terminait par la phrase suivante: «Il glorifiera _Fanny_, l'honnête homme! et gardera le silence sur les _Fleurs du Mal_.» Toutefois, l'éditeur, sans doute sur la prière de Baudelaire, ayant supprimé la phrase, Babou la rétablit dans un _Post-scriptum_ avec sommation à Poulet-Malassis de l'insérer.
[14] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 184, 21 février 1859.
A consulter également une lettre à Asselineau sur le même sujet (p. 185) du 24 février 1859.
[15] SAINTE-BEUVE, _Nouvelle Correspondance_, p. 153, 23 février 1859. A consulter aussi une lettre de Sainte-Beuve à Poulet-Malassis (p. 142), même date, même sujet. Sainte-Beuve demande à Poulet-Malassis de lui confier la fameuse lettre qu'il avait adressée à Baudelaire sur les _Fleurs du Mal_ et qui, de 1857 à 1870, constitue sa grande pièce de défense, sa grande parade contre les accusations d'indifférence envers Baudelaire.
[16] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 187.
[17] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 269.
[18] SAINTE-BEUVE, _Correspondance_, t. I, p. 255, 3 juillet 1860.
[19] _Causeries des Lundis_, t. XV, p. 350. _Lettre au directeur-gérant du Moniteur._ Il est à signaler qu'une fois de plus, Sainte-Beuve justifie son silence en invoquant un article consacré à Baudelaire dans le _Moniteur_ par Edouard Thierry. En 1858 il dit à Baudelaire: «Thierry parlera de vous.» En 1860: «Thierry a parlé de vous.» Ingénieuse combinaison qui instituait Thierry définitivement comme délégué aux affaires baudelairiennes et fournissait aux temporisations de Sainte-Beuve tantôt une prétexte, tantôt une excuse.
Il est en outre à noter que l'incident Babou-Sainte-Beuve se termina au mieux. En 1862, en tête des poésies de Sainte-Beuve publiées dans les _Poètes Français_ de Crépet, parut une notice sur Sainte-Beuve, signée Hippolyte Babou et où l'encensoir n'était pas balancé de main morte (_Poètes Français_, t. IV, p. 357). Sur quoi, Sainte-Beuve, ne voulant pas demeurer en reste de politesse, accorda aux notices publiées par Babou dans ce recueil un paragraphe plus qu'obligeant (_Nouveaux Lundis_, t. III, p. 341).
Dans cette affaire il n'y eut donc qu'une victime: Baudelaire.
[20] Ce bel article parut d'abord dans les _Articles justificatifs pour Charles Baudelaire, auteur des Fleurs du Mal_ (1857), imprimerie Dondey Dupré, p. 9. Il fut réédité dans _Les OEuvres et les Hommes_, 1862, t. III.
[21] Extrait de la notice de Banville, un des morceaux les plus complets et les plus profonds qu'on ait publiés sur l'OEuvre de Baudelaire. Banville, d'habitude si menu, si gracile, si papillonnant, y atteint, en maint endroit, à la force. Cette notice parut d'abord dans l'_Album de la Galerie contemporaine_, in-4, Baschet (vers 1877). Elle a été reproduite, en partie seulement, dans la récente édition des _Fleurs du Mal_, publiée par la librairie Fasquelle (1912).
[22] _Nouveaux Lundis_, t. I, p. 400 et 401.
[22 _bis_] Ce nom, ces mots n'étaient pas mis là sans intention. Dans un article récent du _Mercure de France_, M. Ernest Raynaud nous a révélé l'espèce de pacte d'échange qui s'était conclu à ce moment entre Sainte-Beuve et Gautier: Sainte-Beuve promettant un fauteuil d'académicien à Gautier contre un siège de sénateur que celui-ci lui assurerait. On devine le trouble qu'apportait dans ces _combinaziones_ l'irruption ingénue de Baudelaire. Sainte-Beuve, il faut le reconnaître, se tira fort habilement de ce mauvais pas. Désigner Gautier comme le maître de Baudelaire, c'était du même coup amorcer sa candidature et ruiner celle de son jeune concurrent. Protester contre l'indifférence de l'Académie envers les poètes du jour, c'était poser des jalons pour une compensation prochaine en faveur de Gautier. Dès lors, l'échec de Baudelaire, soit par voie de scrutin, soit par voie de désistement, ne faisant pas de doute, on se trouvait en excellente posture pour pousser Gautier au premier fauteuil vacant. A tous égards, ce fut du plus joli travail académique et où il semble bien que Baudelaire n'ait vu que du feu.
[23] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 325.
[24] SAINTE-BEUVE, _Correspondance_, t. I, p. 285, 15 février 1862.
[25] Cependant Baudelaire avait envoyé les _Histoires sérieuses et grotesques_ à Sainte-Beuve et spécialement attiré son attention sur ce livre, sans obtenir même un accusé de réception (_Lettres_, p. 426, 15 mars 1865 et p. 427, 30 mars 1865).
[26] A titre de curiosité, j'ai relevé les noms des poètes contemporains auxquels Sainte-Beuve avait consacré des articles entre 1857 et 1867, date de la mort de Baudelaire.
1857.--_Théodore de Banville_, _Alfred de Musset_.
1860.--_Mme Desbordes-Valmore_ (OEuvres posthumes).
1861.--_Victor de Laprade._
1862.--_Calemard de Lafayette._
Même année, étude sur les _Poètes français_ de Crépet qui fournit prétexte à des études sur _Soulary_, de _Belloy_, _Coran_--sans un mot sur Baudelaire, quoique celui-ci figurât dans le recueil.
1863.--_P. Lebrun_, _Théophile Gautier_.
1864.--_Alfred de Vigny._
1865.--_Charles Monselet._ Même année, un article sur la _Poésie française en 1865_.
Sainte-Beuve s'y plaint du manque d'originalité des poètes nouveaux. «Je me dis: ceci est du Musset!» ou bien: «Ceci rappelle Victor Hugo» ou «Ceci est du Gautier, du Banville, du Leconte de Lisle--ou _même_ du Baudelaire». Toujours les réserves tendant à réduire l'importance de Baudelaire. Ce _même_ était bien du même au même.
Mais voici plus significatif encore. En 1862 Sainte-Beuve se chargea de préfacer les _Poètes français_ de Crépet. Il rédigea, à cet effet, une introduction formant histoire de la poésie française. Arrivé au XIXe siècle il en conte les débuts--mais, en 1862, quelle déchéance! Il se lamente sur cette décrépitude, appelle à grands cris une Poétique nouvelle. «Et ce qui vaudrait mieux, ajoute-t-il, ce serait un exemple nouveau et vivant. La Nature seule peut créer le génie. A celui qui _doit venir_ et _en qui nous avons espérance_, nous dirions....» Suit une prosopopée assez fade qui se termine ainsi: «Vous n'avez qu'à puiser au gré de vos inspirations, suivant votre habileté et votre audace;... vous fondrez tout à la flamme de votre génie; vous remettrez chaque chose à son point dans la trame du bel art, _ô grand poète qui naîtrez_!»
Invocation sincère mais plutôt oiseuse, puisque ce grand poète, à l'insu de Sainte-Beuve, était né depuis cinq ans déjà.
[27] BAUDELAIRE, _Lettres_, 1865, _passim_, p. 489 à 496.
L'appui de Sainte-Beuve semble s'être borné à certifier à l'éditeur Garnier la valeur littéraire de Baudelaire.
Dans une des lettres de Baudelaire à sa mère, publiées par la _Revue de Paris_ (20 juillet 1865), le poète exprime assez exactement la nature de l'aide que lui prêta le critique des _Lundis_ en vue de ce traité avec Garnier, qui, au surplus, ne devait pas aboutir: «Sainte-Beuve, que j'ai vu à mon passage à Paris, m'a dit qu'il se mêlerait un peu de la question.»
[28] SAINTE-BEUVE, _Correspondance_, t. II, p. 209. Il est, dans cette lettre, à retenir deux points: 1º Sainte-Beuve ne formule aucune promesse d'article; 2º Sa lettre est datée du 12 septembre, c'est-à-dire qu'elle ne fut écrite que douze jours après la mort de Baudelaire.
[29] A. DE LA FIZELIÈRE et GEORGES DECAUX, _Essais de bibliographie contemporaine, Charles Baudelaire_, librairie de l'Académie des Bibliophiles, 1868.
[30] _Causeries du Lundi_, t. XV, p. 527.
[31] _Revue Européenne_, 1861. Réédité à la suite des _Derniers Poèmes_, 1895.
[32] Il s'est produit ici une grave lacune dans le nomenclature des symptômes qui, à défaut de perspicacité, eussent dû avertir Sainte-Beuve de la place prise par Baudelaire dans la poésie française.
J'avais en effet oublié de mentionner parmi ces symptômes la notice de Théophile Gautier, insérée en tête de l'édition définitive des _OEuvres complètes_ (1868).