Baudelaire et Sainte-Beuve

Part 1

Chapter 13,550 wordsPublic domain

BAUDELAIRE

ET

SAINTE-BEUVE

_Imprimé à 235 exemplaires dont 10 sur papier de Hollande._

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

FERNAND VANDÉREM

BAUDELAIRE

ET

SAINTE-BEUVE

_NOUVELLE ÉDITION_

AUGMENTÉE DE NOTES ET D'UN CHAPITRE INÉDIT

PARIS LIBRAIRIE HENRI LECLERC

219, RUE SAINT-HONORÉ, 219 et 16, rue d'Alger.

1917

Cette étude, publiée d'abord dans le _Temps Présent_, a paru en 1914 sous forme d'une brochure à tirage restreint et depuis longtemps épuisé.

Il m'a semblé que le cinquantenaire de Baudelaire pouvait prêter quelque intérêt à une réédition.

Je n'ai rien changé au texte primitif, que j'ai seulement complété par des notes indiquant les sources des textes invoqués et quelques particularités nouvelles.

J'y ai joint en outre un appendice où j'ai tenté de mieux élucider les sentiments de Baudelaire pour Sainte-Beuve.

On aura ainsi, avec toutes références utiles, un résumé des relations entre le grand poëte et l'illustre critique.

BAUDELAIRE ET SAINTE-BEUVE

I

Les relations de Baudelaire et de Sainte-Beuve prêteraient à un curieux chapitre d'histoire littéraire, dont j'offre ici un aperçu.

Les sentiments de Baudelaire envers certains de ses contemporains, comme les sentiments qu'il leur inspirait, présentent parfois des contradictions. Ainsi, extérieurement, qui douterait de son culte pour Gautier et de l'estime où Gautier le tenait? Cependant on a retrouvé un article de Baudelaire où il traitait Gautier en poète verbal, en enfileur de phrases[1], et, d'autre part, Maxime du Camp nous conte que, dans l'intimité, Gautier prédisait à Baudelaire la faillite finale d'un Pétrus Borel[2].

Entre Baudelaire et Sainte-Beuve, pas trace de ces fluctuations. De son extrême jeunesse à sa mort, Baudelaire ne cessa de ressentir et de marquer pour Sainte-Beuve son admiration. C'est à Sainte-Beuve qu'en 1844 il adresse respectueusement une de ses premières poésies de collège[3]. Et en 1866, à quelques mois de la paralysie générale, une de ses dernières lettres ne sera qu'un long panégyrique des poésies de Sainte-Beuve[4].

Les _Consolations_, _Joseph Delorme_, les _Pensées d'Août_, partout il trouve à louer et à s'enflammer. Notamment les _Rayons Jaunes_ (ce poème parti d'une impression heureuse, mais développé d'une façon si méthodique et si dénuée d'ingénuité) lui semblaient un chef-d'œuvre dont il ne se lassait pas de redire les beautés. Baudelaire a subi là une emprise de jeunesse dont il ne devait plus se défaire.

On s'étonnera chez lui d'une admiration si constante pour un poète qui lui était si sensiblement inférieur, tant par l'inspiration et par la forme que par l'originalité. Et on pourrait être tenté d'y voir, sinon une flagornerie envers le critique tout-puissant, du moins la gratitude d'un obligé. Mais les faits s'opposent à cette hypothèse. Car Sainte-Beuve ne fit jamais rien pour Baudelaire, ou ce qu'il fit en sa faveur se réduit à l'impondérable.

Feuilletez d'ailleurs cet immense Larousse que constitue l'œuvre critique de Sainte-Beuve. Alors que tant de poètes subalternes, tant d'écrivains quelconques y bénéficient de longs articles, vous n'y découvrez pas un seul Lundi consacré à Baudelaire. Puis contrôlez par la correspondance des deux écrivains et vous aurez vite établi le relevé de ce que Sainte-Beuve accorda à son jeune ami, à celui qu'il appelait paternellement «son cher enfant».

1856.--Baudelaire publie sa première traduction de Poe: _Histoires extraordinaires_. Lui qui ne sollicitait jamais pour son compte n'hésita en aucun cas à quémander pour Poe. Il s'était institué le barnum, l'impresario de Poe, le cultivateur acharné de sa gloire en France. Le silence sur Poe, la moindre critique contre son œuvre, meurtrissait Baudelaire au plus vif[5]. Pour une insignifiante réserve sur le conteur américain, il faillit se brouiller avec d'Aurevilly.

En 1856 donc, il écrit à Sainte-Beuve pour lui recommander le volume[6]. Nous avons la réponse de Sainte-Beuve. Il promet ferme un article. En bas, une note naïve de l'éditeur ajoute: «Cet article n'a jamais été fait.» Et d'un![7]

1857.--Les _Nouvelles histoires extraordinaires_. Nouvelle lettre de Baudelaire à Sainte-Beuve[8]. Même silence de Sainte-Beuve. Et de deux!

_Les Fleurs du Mal._ Sainte-Beuve en connaît, avoue en connaître plusieurs morceaux. Entre autres, il doit avoir lu les vingt pièces publiées dès 1855, dans la _Revue des Deux Mondes_[9]. Voici l'ouvrage complet. Occasion unique de lancer un jeune poète qui se détache avec éclat de la cohue courante, se donne et est reçu par Sainte-Beuve comme un disciple. Le critique s'en tient pourtant à une longue lettre embarrassée, où ne sont pas oubliées les _Pensées de Joseph Delorme_ ni les _Consolations_ et où les éloges sans chaleur se mâtinent de gronderies vieillottes. Quant à un article, néant. Et de trois!

Mais arrive le procès: Baudelaire en danger. Concédons que, critique officiel, Sainte-Beuve se trouve en délicate posture pour intervenir. Au moins pourrait-il autoriser Baudelaire à publier sa lettre dans le recueil d'articles adressé aux juges. Pas question. Tout juste s'il donnera quelques extraits de cette lettre trois ans plus tard, en 1860[10]. Et il ne la publiera complète que neuf après, le poète mort, en 1869, dans un furtif appendice des _Lundis_.

Il est vrai que, sous main, il glisse à Baudelaire des: «Petits moyens de défense.» Effectivement bien petits. «Tout était pris dans le domaine de la poésie. Lamartine avait pris _les cieux_. Victor Hugo avait pris _la terre_ (?) et plus que _la terre_ (??). Laprade avait pris _les forêts_. Musset avait pris _la passion_ et _l'orgie éblouissante_ (sic). Théophile Gautier avait pris l'Espagne (!). Ce que Baudelaire a pris. Il y a été comme forcé[11].»

Et cela finissait par un coup de dent à Musset, dont la vogue torturait Sainte-Beuve--Musset dont il conseillait de souligner les côtés obscènes et pornographiques. Ainsi nuls risques et tout profit.

Baudelaire n'en garda pas moins de ces conseils une éternelle reconnaissance.

1858.--_Gordon Pym._ Nouvelle lettre de Baudelaire à Sainte-Beuve en faveur de Poe[12]. Pas d'article. Et de quatre!

1859.--Un petit scandale. Hippolyte Babou moins patient que Baudelaire a dénoncé dans un article le silence obstiné de Sainte-Beuve sur l'auteur des _Fleurs du Mal_, et flétri nettement les réticences cauteleuses du grand critique qui ne se répand en copie que sur les ouvrages de second ordre[13].

Affolement de Baudelaire à l'idée d'être rendu responsable, quoique innocent. Lettre à Sainte-Beuve pour se disculper[14]. Réponse indignée de Sainte-Beuve, furieux de se voir dévoilé[15].

«Vous ne pouvez vous faire une idée de ce que c'est que la lettre de Sainte-Beuve, écrit Baudelaire à Malassis. Il paraît que, depuis douze ans, il notait tous les signes de malveillance de Babou. _Décidément, voilà un vieillard passionné avec qui il ne fait pas bon se brouiller...[16]._»

Vraisemblablement Sainte-Beuve tint toujours rancune à Baudelaire de cet incident. Du moins, pour se taire, le ressentiment lui fournissait là une espèce d'excuse.

La même année, Baudelaire publiait son étude sur _Théophile Gautier_. Il va de soi que, selon l'usage, Sainte-Beuve n'en souffla pas mot. Et de cinq!

1860.--_Les Paradis artificiels._ Lettre de Baudelaire à Sainte-Beuve indiquant discrètement que M. Dalloz, directeur du journal où opère le critique, lui a dit: «Le livre est digne de Sainte-Beuve. Faites une visite à Sainte-Beuve à ce sujet.» Baudelaire ajoute: «Je n'aurais osé y penser. Cependant j'ai plus que jamais besoin d'être soutenu.» Le post-scriptum fait allusion à un morceau de pain d'épice qu'en passant il avait porté à Sainte-Beuve, fort gourmet[17]. Nous avons la réponse de Sainte-Beuve. Evasive, ajournant l'article, alléguant des arriérés, ne promettant rien. Par contre il daigne remercier du pain d'épice. Et de six![18]

A la vérité, il se croyait largement quitte envers Baudelaire. Car, piqué quand même par l'article de Babou, comprenant la nécessité de rompre le silence, il s'était enfin décidé à nommer Baudelaire dans une _Causerie du Lundi_, en date du 20 février[19]. Il y revenait sur l'article de Babou, accusait son accusateur d'envie, et finalement, comme un chien qu'on fouette, arrivait à Baudelaire. Oh! sans se fouler, sans se donner grand mal, recopiant simplement entre guillemets des fragments de la lettre qu'il lui avait adressée en 1857. On trouvera cette lettre à la suite des _Fleurs du Mal_ dans l'édition définitive. On la rapprochera de l'article que, dans le même temps, Barbey d'Aurevilly consacrait au livre[20]. Et on pourra mesurer toute la distance artistique qui sépare un Sainte-Beuve d'un Baudelaire, un Sainte-Beuve d'un d'Aurevilly.

Pour Sainte-Beuve, Baudelaire est «un esprit fin», un talent «habile et curieux». Mais «Baudelaire se défie trop de la passion(?), de la passion naturelle(?)». Il «accorde trop à l'esprit, à la combinaison». «Laissez-vous faire, conseille Sainte-Beuve, ne craignez pas tant de sentir comme les autres, n'ayez jamais peur d'être trop commun.» Toutefois, il convient aimer quelques pièces dont certaines lui semblent dignes de l'Anthologie. Enfin «il tient compte surtout à Baudelaire» (comme à Bouilhet et à Soulary) «de ce qu'ils viennent tard, quand l'école dont ils sont a déjà tant donné et tant produit, quand elle est comme épuisée... Ils soutiennent avec honneur, ils décorent le déclin et le coucher de la Pléïade».

On possède ici, presque au complet, le sentiment de Sainte-Beuve sur Baudelaire, la cote qu'il lui attribue: un petit poète de troisième ou quatrième ligne, un de ces humbles glaneurs à la suite, qui viennent quand les maîtres ont fauché le meilleur du champ, esprits fins, bizarres, distingués, mais qui ne peuvent ramasser que les épis de surcroît, les déchets de grande moisson, ce qui reste...

Rappelez-vous plus haut les moyens de défense: «Lamartine avait pris les _cieux_, Hugo avait pris la _terre_... etc.»

Sainte-Beuve à ce moment, comme on voit, était loin du jugement porté vingt ans plus tard par Banville et que la postérité ne cessera de confirmer:

«Il faut admirer en Baudelaire un des plus grands hommes de ce temps et qui, si nous ne vivions pas sous le règne intellectuel de Victor Hugo, mériterait que nul poète contemporain ne fût mis au-dessus de lui. De tous les artistes modernes du vers, l'auteur des _Fleurs du Mal_ est le seul qui n'ait rien dû à l'auteur de la _Légende des siècles_. Il ne procédait ni de lui ni de personne...[21]»

1861.--_Richard Wagner et Tannhaüser._ Nul article de Sainte-Beuve. Et de sept.

_Les Fleurs du Mal_, seconde édition augmentée. Cette fois, Baudelaire, comme tout le public littéraire, doit attendre son tour de Lundi. Plus de procès à invoquer. Un recueil classé, consolidé, abordant presque déjà la gloire. Evidemment le père Sainte-Beuve va y aller de son article, donner son impression d'ensemble sur l'homme et sur l'œuvre. Mais non. Pas une ligne, pas un mot, pas une allusion. Et de huit!

1862.--Un coup de tonnerre. Baudelaire, en manière de manifestation artistique, d'affirmation personnelle, se présente à l'Académie. Fâcheux contre-temps pour Sainte-Beuve qui s'apprêtait à faire campagne dans cette élection et à peser publiquement les titres des candidats[22]. Arrivé à Baudelaire, comment s'en tirer? Impossible de passer sous silence, ou de malmener son «jeune ami». Et d'autre part, pas moyen de s'associer à cette gaminerie sans nom: Baudelaire, le petit Baudelaire candidat! Sainte-Beuve ici n'a pas trop de toute son adresse, pour ne pas dire plus. Il écrit:

«On s'est demandé d'abord si M. Baudelaire en se présentant voulait faire une niche à l'Académie et une épigramme; s'il ne prétendait point l'avertir par là qu'il était bien temps qu'elle songeât à s'adjoindre ce poète et cet écrivain si habile et si distingué dans tous les genres de diction, Théophile Gautier, son maître[22 _bis_]. On a eu _à apprendre, à épeler le nom de M. Baudelaire_ à plus d'un membre de l'Académie qui ignorait totalement son existence. Il n'est pas si aisé qu'on le croirait de prouver à des Académiciens politiques et hommes d'État comme quoi il y a, dans les _Fleurs du Mal_, des pièces très remarquables vraiment pour le talent et pour l'art...; et qu'en somme M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir, à l'extrémité d'une langue de terre réputée inhabitable et par delà les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux, où on lit de l'Edgar Poe, où l'on récite des vers exquis, où l'on s'enivre avec le haschich pour en raisonner après, où l'on prend de l'opium et mille drogues abominables dans des tasses d'une porcelaine achevée. Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d'une _originalité concertée_ et composite, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe du Kamtchatka romantique, j'appelle cela la folie Baudelaire. Est-ce à dire seulement, et quand on a tout expliqué de son mieux à de respectables confrères un peu étonnés, que _toutes ces curiosités, tous ces regards_ et ces raffinements leur semblent des titres pour l'_Académie_, et _l'auteur lui-même a-t-il pu sérieusement se le persuader_? Ce qui est certain, c'est que l'auteur gagne à être vu, que là où l'on s'attendait à voir entrer un homme étrange, excentrique, on se trouve en présence d'un candidat poli, respectueux, _exemplaire, d'un gentil garçon_, fin de langage et tout à fait classique dans les formes...»

J'ai souligné quelques-uns des traits les plus protecteurs, les plus dédaigneux dans ce certificat de bonnes lettres et bonnes façons. Quel ton, en effet, pour parler de Baudelaire! Quelle différence avec les accents déférents d'un Barbey d'Aurevilly, d'un Asselineau, d'un Edouard Thierry!

N'empêche que de la part de Sainte-Beuve, si gros Monsieur, juché si haut, un tel acte de condescendance, un tel présent de publicité pouvaient paraître exceptionnels. Baudelaire, évidemment, sentit plus l'honneur que les réserves. Il écrivit à Sainte-Beuve une lettre débordante de gratitude[23].

Dès cet instant, il était à sa merci, suivit tous ses conseils académiques, n'insista plus, se désista. Sainte-Beuve le félicita de cette renonciation. «Quand on a lu votre dernière phrase de remerciement conçue en termes si modestes et si polis, on en a dit tout haut: _Très bien!_ Ainsi vous avez laissé de vous une bonne impression: n'est-ce donc rien[24]?»

Baudelaire ne put nier, mais dut probablement penser que, pour ses candidats, Sainte-Beuve se contentait de peu.

1863-1864-1865-1866.--_Eurêka_, les _Histoires grotesques et sérieuses_[25], des vers dans les _Poètes français_ de Crépet, des vers dans le _Parnasse contemporain_. Sur tout cela cherchez dans Sainte-Beuve: silence, silence. Une fois pour toutes avec son «jeune ami» il s'est mis en règle. Compte clos, crédit arrêté. Il ne parlera plus jamais de Baudelaire[26].

Il le sait cependant aux abois, forcé par les dettes à l'exil, interdit de séjour, gravement malade, plus que pauvre. Sur des prières aussi discrètes que réitérées, il semble bien, sans que ce soit sûr, lui avoir donné un coup d'épaule auprès du libraire Garnier pour une édition complète. Mais d'articles, de citations, plus l'ombre[27].

Quand Baudelaire meurt, une banale lettre de condoléances à Mme Aupick. C'est tout.[28]

Et pourtant, j'oublie un détail. Cela se passait en 1869. Un grand mouvement se dessinait autour de la mémoire de Baudelaire. La Fizelière et Decaux avaient publié l'année précédente--hommage inconnu à Sainte-Beuve--une bibliographie minutieuse de l'auteur des _Fleurs du Mal_, où se trouvaient notés les moindres de ses poèmes, les moindres de ses études[29]. L'éditeur Michel Lévy, emboitant le pas, adoptait les vœux des amis de Baudelaire, commençait l'édition des œuvres complètes, tant souhaitée par le poète.

Une œuvre complète à embrasser, une carrière totale à juger, le sujet idéal pour un _Lundi_ de Sainte-Beuve. Tout le monde sans doute guettait l'article, l'éditeur comme les lettrés.

Mais non. Sainte-Beuve, figé dans son mutisme, ne vit là qu'un prétexte à réclamation personnelle. La lettre de 1857 ayant été publiée par Michel Lévy à la suite du premier volume, il y aperçut des fautes d'impression. Pour rectifier, il donna le texte authentique à la fin d'un tome des _Lundis_. La lettre était précédée de ces lignes[30]:

«Le poète Baudelaire, très raffiné, très corrompu à dessein et par recherche d'art, _avait mis des années_ à extraire de tout sujet et de toute fleur un suc vénéneux et même, il faut le dire, _assez agréablement vénéneux_; c'était d'ailleurs un homme d'esprit _assez aimable à ses heures_ et très capable d'affection...»

A ce maigre bouquet se réduisit sa couronne funèbre, à cette sèche notice l'étude définitive qu'on espérait. Même au delà de la tombe, Sainte-Beuve ne gâtait pas «son cher enfant».

Comme chez beaucoup de critiques, chez Sainte-Beuve, à côté de vues fines et ingénieuses, abondent les bévues, les injustices, les incompréhensions.

Toutefois, parmi les siennes, on peut distinguer trois périodes. Dans la première, c'est un enthousiasme sincère ou voulu qui l'abuse. S'improvisant le héraut de la phalange romantique, souvent les amitiés ou les antipathies de groupe l'entraînent trop loin dans le dénigrement ou dans l'éloge.

Après 1835, il a pu se convaincre que, comme poète, il était à jamais surpassé, «gratté», par ses compagnons de lutte: Lamartine, Hugo, Gautier, Vigny, Musset. Dès lors, malgré lui, c'est l'envie qui l'égare. Une brouille avec Hugo lui épargnera le supplice de chanter ses louanges. Envers les autres, par contre, son envie ne se maîtrise plus. Elle suinte en gouttelettes amères dans ses journaux privés, ses remarques secrètes. Puis, au jour propice: anniversaire, réception académique, malheur, mort, elle déferle dans un article. Pas un de ces grands noms qu'elle n'ait aspergés de ses jets venimeux[A].

[A] Pour être exacts, rappelons cependant une épargnée: Mme Desbordes-Valmore, dont Sainte-Beuve fut des rares à sentir et à vanter, comme il fallait, le génie.

Enfin, à partir de 1850, le train artistique le déroute. Il n'y est plus, ne suit plus. L'incompétence ici l'aveugle. Il néglige Leconte de Lisle, Michelet, Barbey d'Aurevilly. Il se trompe lourdement sur Flaubert. Il passe à côté de Verlaine. L'envergure de Baudelaire lui échappe.

Dans ces données comme dans les documents cités plus haut, on trouverait peut-être une explication de son attitude envers Baudelaire.

Son silence presque continu sur l'auteur des _Fleurs_ _du Mal_ procéderait de deux des phases ci-dessus: la troisième, puis la seconde. Tant que Baudelaire reste obscur, il l'omet ou le diminue, faute de l'apprécier à sa valeur. Dès que la gloire de son «jeune ami» se lève, il s'en tait, crainte de la pousser.

Avec Baudelaire il commence par l'incompétence et il termine par l'envie.

II

Parmi les nombreux articles qu'a suscités ma précédente étude et qui nous montrent en pleine ascension la gloire comme la faveur de Baudelaire, il s'en est trouvé quelques-uns pour prendre la défense de Sainte-Beuve. Notamment l'âpre plaidoyer qu'a publié dans le _Temps_ mon ami M. Paul Souday.

Il serait oiseux de discuter ici longuement les griefs personnels que m'oppose le sagace critique du _Temps_.

De ce qu'on est chroniqueur, romancier, auteur dramatique, s'ensuit-il que vous soient interdites la culture, la lecture et certaines prédilections littéraires? De ce qu'on admire chez Vallès le grand écrivain, le grand romancier, résulte-t-il qu'on doive endosser ses boutades, ses foucades, ses idées et qu'avec lui on doive renvoyer Baudelaire à l'asile ou Homère aux Quinze-Vingts? Enfin, parce qu'en maint endroit Barbey d'Aurevilly surcharge fâcheusement son style d'arabesques et de clinquant, parce qu'il écrivit sur Gœthe un pamphlet superficiel, parce qu'en une de ses phrases il se rencontre avec Sainte-Beuve, faut-il pour cela taire la rare clairvoyance de son étude sur les _Fleurs du Mal_ et nier le contraste frappant avec le critique des _Lundis_? Sincèrement je ne le pense pas.

Sur le reste du débat, d'autre part, les faits et les documents que j'ai cités me paraissent répondre; et sans fol orgueil, je crois que l'interprétation que j'en ai donnée n'outrepassait ni la mesure ni la vérité.

Comme exemples, ne reprenons que les dates et les œuvres culminantes; en 1861, la seconde édition des _Fleurs du Mal_,--en 1869, l'édition des œuvres complètes.

En 1861, l'autorité littéraire de Baudelaire ne souffre plus conteste. Il apporte un recueil entièrement renouvelé, expurgé des pièces libres qui pouvaient effaroucher la critique officielle, augmenté de pièces inédites dont quelques-unes magistrales, comme _le Voyage_, ce joyau de la poésie française. A ce moment, pas de poète, pas de critique qui ne s'incline devant son talent. A ce moment, Leconte de Lisle, si sévère pour lui-même, si dur pour autrui, lui consacre un article, où, malgré la réserve des épithètes et ce quelque chose de tendu qu'avaient toujours ses louanges, on voit Baudelaire placé au premier rang, hors pair[31].

Si alors Sainte-Beuve résiste au mouvement, s'obstine dans son mutisme, ce n'est nullement malveillance ni même absolue incompréhension. C'est, comme le prouvent nos documents, qu'il tient Baudelaire pour un _poeta minor_ ne méritant pas encore le _dignus intrare_ dans la galerie des _Lundis_.

Or, comment appeler d'un autre nom qu'incompétence une telle faute de perspective, un tel manque de discernement et de sensibilité?

En 1869, les circonstances seront différentes.

D'abord, pour renseigner Sainte-Beuve sur l'importance réelle de «son jeune ami», toute l'œuvre de Baudelaire est là[32].

Non seulement les _Fleurs du Mal_, mais encore ces poèmes en prose auxquels, en passant il a décoché jadis un salut.

Non seulement l'œuvre d'imagination, mais l'œuvre critique: les salons de 1845, de 1846, de 1859, les études sur les caricaturistes, les articles sur les grands littérateurs du temps, pages saisissantes par la prescience et la hardiesse des aperçus, par l'esthétique sereine et stable qui s'en dégage,--modèles accomplis de cette critique intuitive où les poètes souvent excellent.

Bref, dans ces quatre volumes, Baudelaire révélé: le reflet constant d'un des génies les plus profonds, les plus variés, les plus originaux qu'ait produits la littérature.

A l'éclat d'une pareille œuvre, on a peine à croire que Sainte-Beuve ne distingue pas son erreur. Fermerait-il même les yeux pour ne pas la voir, que ses oreilles tinteraient de la rumeur d'éloges montant autour du nom de Baudelaire.

Quand je disais, en effet, que tout le monde littéraire attendait son article d'ensemble sur Baudelaire, je n'avançais pas qu'une conjecture. Lisez plutôt la préface de la bibliographie de Baudelaire par La Fizelière et Decaux. Sainte-Beuve y est cité, encensé, mais aussi mis en demeure.

«Quant à l'appréciation de ses écrits, déclarent les auteurs (en un style que pallie la bonne intention), quant à l'appréciation de ses écrits, elle appartient de toute nécessité à quelque grand critique habile comme M. Sainte-Beuve, par exemple, à faire courir le scalpel de l'analyse sur la fibre délicate d'une organisation poétique qui, chez Baudelaire, était prodigieusement exceptionnelle.»

Et tout le long de la préface, l'appel direct à Sainte-Beuve se poursuit, couvrant sous les fleurs une véritable sommation.