Part 9
Peu après, elle retourna vers Bari. Elle lui apporta de l’eau et lui donna une portion de poisson cru. Des heures, ils demeurèrent seuls et, d’heure en heure, croissait en Bari le désir de suivre la jeune fille à chaque fois qu’elle bougeait, de se couler près d’elle lorsqu’elle s’asseyait, de sentir le contact de ses vêtements ou de sa main et d’entendre sa voix. Mais il ne manifestait pas ce désir. Il était encore un sauvageon des forêts, un barbare à quatre pattes, métissé de loup et de chien et il restait coi. Avec Umisk, il aurait joué; avec Oohoomisew il se serait battu. A Bush Mac Taggart, il aurait montré les crocs et aurait mordu profondément à l’occasion. Mais avec cette jeune fille, c’était autre chose. Il s’était mis à l’adorer. Si Branche-de-Saule l’avait délié, il ne se serait pas enfui. Si elle l’avait quitté, il l’aurait probablement suivie à distance. Ses yeux ne se détachaient plus d’elle. Il la regardait installer un petit feu et cuire un morceau de poisson. Il l’observait qui mangeait son dîner. Il était fort tard dans l’après-midi, quand elle vint s’asseoir près de lui, avec son tablier rempli de fleurs qu’elle entrelaça dans les longues tresses brillantes de sa chevelure. Puis, pour jouer, elle se mit à frapper Bari du bout d’une de ces tresses. Il se dérobait à ces coups légers et, avec un rire assourdi comme si un oiseau roucoulait dans sa gorge, Nepeese attira la tête de Bari dans sen tablier où se trouvait la brassée de fleurs. Elle lui parlait. Sa main caressait sa tête. Alors, il se tint tranquille, si près d’elle qu’il avait envie de passer sa langue rouge et chaude et de lécher les cheveux. Il en respirait le parfum des fleurs et restait couché comme inanimé. Ce fut un glorieux instant. Nepeese, le regardant par en-dessous, ne pouvait savoir s’il respirait.
A ce moment, le jeu fut interrompu. On entendit se casser une branche sèche. A travers la forêt, Pierre était revenu en tapinois comme un chat et lorsqu’ils levèrent les yeux, il était debout au bord de la clairière. Bari savait que ce n’était pas Bush Mac Taggart. Mais c’était une bête humaine. Aussitôt, son corps se roidit sous la main de Branche-de-Saule. Il se retira lentement et précautionneusement des genoux de la jeune fille et, comme Pierre avançait, il grogna. L’instant d’après, Nepeese s’était levée et se précipitait vers Pierre. L’air du visage de son père l’alarmait.
--Qu’y a-t-il, mon père? s’écria-t-elle.
Pierre haussa les épaules.
--Rien, ma Nepeese, sauf que tu as éveillé un millier de démons au cœur du facteur du lac Bain et que...
Il s’arrêta en voyant Bari et le lui désignant:
--La nuit dernière, quand Monsieur le facteur l’a pris dans un collet, il a mordu la main de monsieur. La main de monsieur est enflée du double et je vois que le sang noircit. C’est le _pechipoo_.
--_Pechipoo_! haleta Nepeese.
Elle regarda Pierre dans les yeux. Ils étaient sombres et pleins d’une sinistre lueur: un éclair d’exaltation, pensa-t-elle.
--Oui, c’est le sang empoisonné. La flamme d’un regard astucieux jaillit de ses yeux en même temps qu’il détournait la tête et faisait un signe d’assentiment: «J’ai caché le médicament et lui ai dit qu’il ne fallait pas perdre de temps pour retourner au lac Bain.» Et il a peur, ce démon! Il attend. Avec cette main qui noircit il a peur de retourner seul et je l’accompagne. Et, écoute, Nepeese. Nous partirons au coucher du soleil et voici quelque chose que tu dois savoir avant que je ne m’en aille.
Bari les vit alors, rapprochés l’un de l’autre dans l’ombre tombée des hauts sapins. Il entendit le murmure assourdi de leurs voix, surtout de la voix de Pierre, et enfin il vit Nepeese lever ses deux bras autour du cou de la bête humaine. Puis, Pierre s’enfonça de nouveau dans la forêt. Il pensa que Branche-de-Saule ne tournerait plus après cela son visage de son côté. Longtemps, elle demeura à regarder dans la direction que Pierre avait prise. Et quand, un moment après, elle se retourna et revint vers lui, elle ne ressemblait plus à la Nepeese qui avait tressé des fleurs dans ses cheveux.
Le rire avait abandonné son visage et ses yeux. Elle s’agenouilla près de lui et d’un geste fougueux, elle lui prit la tête dans les mains.
--C’est le _pechipoo_, Bari, murmura-t-elle. C’est toi, toi, qui as empoisonné son sang et j’espère qu’il mourra. Car j’ai peur, j’ai bien peur!
Elle frissonna.
Peut-être fut-ce en cet instant que le grand Esprit des choses insuffla à Bari de comprendre, qu’il lui fut donné enfin de saisir que naissait l’aube de son jour, que le lever et le coucher de son soleil n’existeraient plus dans le ciel sinon pour cette jeune fille de qui la main était posée sur sa tête. Il gémit doucement et, peu à peu, il se traîna plus près d’elle jusqu’à ce que, de nouveau, sa tête reposât au creux de ses genoux.
CHAPITRE XV
LA FILLE DE LA TEMPÊTE
Pendant longtemps, Nepeese ne bougea pas de l’endroit de la forêt où elle était assise, son tablier plein de fleurs et les yeux de chien adorant de Bari fixés sur elle.
C’était par le véritable attrait de sa douceur et de sa tendresse et de sa confiance en lui qu’elle avait conquis Bari. Il l’adorait comme peut faire un esclave. Il était prêt à tout moment à faire sa volonté.
Lorsqu’elle leva les yeux, des nuages noirs s’amassaient lentement sur la clairière, au-dessus du faîte des sapins. L’obscurité tombait. Dans le murmure du vent et l’immobilité de mort de la lumière qui allait s’éteignant, il y avait la morne annonciation d’une tempête. Ce soir, il n’y aurait pas de coucher de soleil. Il n’y aurait pas d’heure crépusculaire pendant laquelle suivre les pistes; ni lune, ni étoiles, et à moins que Pierre et le facteur du lac Bain ne fussent déjà en route, ils ne partiraient pas devant les ténèbres caligineuses qui envelopperaient bientôt la contrée. Nepeese tressaillit et se dressa debout. Pour la première fois, Bari se leva et se tint auprès d’elle. Au-dessus d’eux, une lueur d’éclair fendit les nuages, comme un couteau de feu, suivie aussitôt d’un craquement terrifiant du tonnerre. Bari se recula comme s’il avait reçu un coup. Il aurait voulu se précipiter à l’abri du mur de broussailles du wigwam, mais il y avait quelque chose autour de Branche-de-Saule qui lui donnait du courage quand il la regardait. Le tonnerre retentit de nouveau. Mais il ne se recula pas plus loin. Ses yeux étaient rivés à elle.
Elle restait droite et svelte parmi ces ténèbres accumulées déchirées par les éclairs, sa belle tête rejetée en arrière, ses lèvres entr’ouvertes et ses yeux brillant presque d’attente avide, une divinité sculptée accueillant, en retenant son souffle, la ruée des puissances d’en-haut. Peut-être était-ce parce qu’elle était née une nuit d’orage. Plusieurs fois Pierre et la défunte princesse, sa mère, le lui avaient dit. La nuit qu’elle était venue au monde, le fracas du tonnerre et le flamboiement des éclairs avaient fait de ces heures un enfer.
Les ruisseaux avaient débordé et les troncs de milliers d’arbres de la forêt avaient été déracinés par leur fureur, et les coups de ce déluge sur le toit de la hutte avaient étouffé le bruit des douleurs maternelles et ses premiers cris d’enfant. Cette nuit-là, il se peut que l’Esprit de la Tempête se fût incarné en elle. Elle aimait la défier, comme elle le faisait maintenant. Elle en oubliait tout, sauf la splendide puissance de la Nature. Son âme à demi sauvage tressaillait au fracas et au feu de l’orage et, souvent, elle levait ses bras nus et riait de joie tandis que la pluie diluvienne crevait autour d’elle. Même maintenant elle serait restée là debout dans la petite clairière, si un gémissement de Bari ne l’avait rappelée. Tandis que les premières larges gouttes tombaient avec le bruit assourdi de balles de plomb autour d’eux, elle se réfugia avec Bari, dans l’abri de balsamiers.
Une fois, naguère, Bari avait subi une nuit d’orage terrible, la nuit qu’il s’était caché sous une racine et avait vu la foudre écarteler un arbre. Mais maintenant il avait une compagnie et la chaleur et la douce pression de la main de Branche-de-Saule sur sa tête et son cou, le remplissaient d’un courage extraordinaire. Il groulait doucement contre le fracas du tonnerre. Il voulait se ruer et mordre les lueurs des éclairs, parce qu’elle était là. Sous sa main, Nepeese sentit se roidir son corps et, pendant une minute de calme relatif, elle entendit le claquement rapide et nerveux des dents de Bari. Puis la pluie tomba. Ce n’était pas comme les autres ondées que Bari connaissait. C’était un déluge descendant, torrentiel, de l’obscurité des cieux.
En moins de cinq minutes, l’intérieur de l’abri de baumiers était un bain de pluie. Une demi-heure de cette averse et Nepeese était trempée jusqu’à la peau. L’eau descendait par petites rigoles sur son dos et sa poitrine; elle ruisselait en minces ruisseaux de ses tresses mouillées, dégouttait de ses longs cils, et la couverture sous elle était imbibée comme une lavette. Quant à Bari, il était quasiment aussi mal en point que lors de son plongeon dans la rivière après son combat avec Papayouchisiou et il se serrait de plus en plus étroitement sous les bras protecteurs de Branche-de-Saule. Le temps lui parut interminable avant que le tonnerre grondât au loin vers l’est et que les éclairs mourussent en éclats lointains et intermittents. Même après cela, la pluie tomba encore pendant une heure. Puis, elle cessa aussi brusquement qu’elle avait commencé.
Avec un rire saccadé, Nepeese se releva. L’eau gargouillait dans ses mocassins, tandis qu’elle marchait dans la clairière. Elle ne faisait pas attention à Bari, et il la suivait. Dans le ciel entrevu, au faîte des arbres, les derniers nuages d’orage passaient à la dérive. Une étoile brilla, puis une autre et Branche-de-Saule se mit à les regarder apparaître tant qu’elles fussent si nombreuses qu’il devint impossible de les compter. Il ne faisait plus noir désormais. Une merveilleuse clarté d’astres enveloppa la clairière après l’obscurité d’encre de l’orage.
Nepeese baissa les yeux et vit Bari. Il se tenait coi et sans laisse, la liberté de toutes parts autour de lui. Et pourtant il ne s’enfuyait pas. Il attendait, mouillé comme un rat d’eau, les yeux fixés sur elle, en expectative. Nepeese fit un pas vers lui et hésita.
--Non, tu ne vas pas t’enfuir, Bari. Je vais te laisser libre. Et maintenant, il nous faut du feu.
Du feu! Tout autre que Pierre aurait dit qu’elle était folle. Pas un tronc ou un plant de la forêt qui ne fût dégouttant de pluie! On pouvait entendre le ruissellement de l’eau qui coulait alentour d’eux.
--Du feu! répéta-t-elle. Cherchons du _waskewi_, Bari!
Ses vêtements mouillés collés autour d’elle, elle ressemblait à une ombre mince traversant la clairière humide et s’enfonçant parmi les arbres de la forêt. Bari suivait toujours. Elle alla droit à un bouleau qu’elle avait repéré dans la journée et se mit à détacher l’écorce mal assurée. Elle emporta une pleine brassée de cette écorce près du wigwam et, là-dessus, elle amoncela charge sur charge de bois mouillé jusqu’à ce qu’il y en eut un grand tas. D’une bouteille du wigwam, elle sortit une allumette sèche et, au premier contact de la flamme, l’écorce du bouleau brûla comme du papier imbibé d’huile. Une demi-heure après, le feu de Branche-de-Saule, s’il n’y avait eu les épaisseurs des bois pour le cacher, aurait pu être aperçu de la hutte, à un mille de là. Tant qu’il ne monta pas à une douzaine de pieds dans l’air, elle ne cessa d’y jeter du bois. Alors, elle ficha des bâtons dans la terre molle et par-dessus ces bâtons elle étendit la couverture pour la sécher. Après quoi, elle se mit à se dévêtir.
Nue, elle se tenait dans le flamboiement pourpre du feu. Elle était admirablement svelte et admirablement blanche, belle comme une sirène qui serait remontée respirer hors des profondeurs vertes de l’Océan, et, pendant un moment, elle rejeta la tête en arrière et leva les bras, comme si, là-haut, parmi les étoiles, il y avait un esprit auquel elle faisait une prière muette, Puis, tandis que Bari l’observait et que la chaleur du feu faisait monter de légers nuages de fumée de ses vêtements, elle dénatta les tresses de ses cheveux. Une splendide robe de jais brillant ondula autour de son corps, le cachant jusqu’aux genoux, sinon quand la lueur du feu faisait éclater la blancheur délicate de ses bras et de sa poitrine, tandis qu’elle secouait ses cheveux autour d’elle afin de les sécher plus vite. La pluie avait rafraîchi l’atmosphère et, comme un tonique chargé du souffle agréable des baumiers et des sapins, faisait bouillonner dans ses veines le sang de Branche-de-Saule. Elle oublia le désagrément du déluge. Elle oublia le facteur du lac Bain et ce que Pierre lui en avait dit. Après tout, elle n’était qu’un oiseau des forêts, sauvage parmi la douce solitude des fleurs étendues sous ses pieds. Et dans la splendeur de ces heures miraculeuses qui suivaient l’orage, elle ne voyait rien, ne pensait à rien qui pût lui nuire. Elle dansa autour de Bari, en soulevant la mer de ses cheveux autour d’elle; son corps nu brillant tantôt sous leur voile, tantôt dehors, les yeux illuminés, les lèvres riant de joie raisonnée, dans le bonheur de vivre, d’aspirer à pleins poumons l’air parfumé de la forêt, de regarder les étoiles et le ciel merveilleux au-dessus de sa tête. Elle s’arrêta devant Bari et lui cria, en riant et en tendant les bras!
--Ah! Bari, si tu pouvais seulement enlever ta peau aussi facilement que j’ai enlevé mes vêtements!
Elle poussa un profond soupir et ses yeux brillèrent d’une inspiration soudaine. Lentement sa bouche dessina un cercle, un O rouge et, se penchant plus près encore de Bari, elle murmura:
--Il sera profond et doux, cette nuit, _Minga_. Oui, nous irons!
Elle l’appela doucement tandis qu’elle glissait sur ses mocassins mouillés et suivait le petit ruisseau dans la forêt. A cent mètres de la clairière, elle arriva au bord d’un étang. Il était profond et plein, cette nuit, trois fois plus vaste qu’avant l’orage. Elle pouvait entendre le glouglou et la ruée de l’eau. A sa surface agitée, les étoiles se reflétaient. Pendant quelques instants, elle se tint droite sur une roche, les profondeurs froides à une demi-douzaine de pieds sous elle, Puis, elle rejeta en arrière ses cheveux et s’élança comme une flèche, blanche et svelte parmi la clarté des étoiles. Bari la vit partir. Il entendit le plongeon de son corps. Pendant une demi-heure, il demeura étendu à plat ventre et toujours près du bord de l’étang à la regarder. Parfois elle était juste au-dessous de lui, flottant silencieusement, ses cheveux formant un nuage plus sombre que l’eau alentour d’elle. Ensuite elle coupait la surface de l’eau presque aussi rapidement que les loutres qu’il avait vues; puis, d’un brusque plongeon, elle disparaissait, et le cœur de Bari battait à coups précipités, tandis qu’il l’attendait. Une fois, elle resta longtemps invisible. Il gémit. Il savait qu’elle n’était pas comme le castor et la loutre et il éprouva un immense soulagement lorsqu’elle remonta à la surface.
Ainsi se passa leur première nuit. Orage, l’étang froid et profond, le vaste feu, et plus tard, quand les vêtements de Branche-de-Saule et la couverture furent séchés, un sommeil de quelques heures. A l’aurore, ils retournèrent à la hutte. On approcha avec prudence. Aucune fumée ne sortait de la cheminée. La porte était close. Pierre et Mac Taggart étaient partis.
CHAPITRE XVI
NEPEESE REVENDIQUE SES DROITS
On était au début d’août. La Lune montante, quand Pierre revint du lac Bain, et trois jours plus tard, ce serait le seizième anniversaire de naissance de Branche-de-Saule. Il rapportait plusieurs choses pour Nepeese: des rubans pour ses cheveux, de vraies bottines qu’elle portait parfois tout comme les deux Anglaises de Nelson House et, en particulier, gloire de tout, une merveilleuse étoffe rouge pour une robe! Les trois hivers qu’elle avait passés à la mission, ces dames avaient fait grande attention à Nepeese. Elles lui avaient appris à coudre aussi bien qu’à épeler et à lire et prier et, dès lors, Branche-de-Saule eut un pressant désir de les imiter. Pendant trois jours, elle travailla ferme à sa nouvelle robe et, le jour de son anniversaire, elle arriva devant Pierre dans une robe à la mode qui l’ahurit. Elle avait massé ses cheveux en lourdes coques brillantes et en rouleaux au sommet de sa tête, comme Yvonne, la plus jeune des Anglaises, le lui avait enseigné et, dans leur jais somptueux, elle avait à demi piqué une branche verdoyante d’une pourpre fleur de feu. Là-dessous, et sous la lueur de ses yeux et la vive carnation des lèvres et des joues, venait la superbe robe rouge, adaptée à la svelte et sinueuse beauté de son corps, selon le style qui avait été en vogue il y avait deux hivers à Nelson House. Et sous la robe qui ne tombait qu’un peu au-dessous des genoux--soit que Nepeese eût tout à fait oublié la longueur convenable, soit que l’étoffe lui eût manqué--venait le chef-d’œuvre de sa toilette, de vrais bas et de splendides bottines à hauts talons.
C’était un spectacle devant quoi les dieux des forêts durent sentir leur cœur cesser de battre. Pierre tourna autour d’elle, sans mot dire, mais souriant; toutefois, lorsqu’elle s’en alla, suivie de Bari et boitillant un peu, à l’étroit dans ses brodequins, le sourire s’évanouit sur son visage, qui demeura figé et immobile.
--Mon Dieu! murmura-t-il à part soi, plein d’une pensée qui lui était comme un coup de poignard aigu au cœur. Elle n’est pas du sang de sa mère. Non! c’est du sang français. Elle est, oui, comme un ange!
Il y avait du changement en Pierre. Durant ces trois journées de couture, Nepeese avait bien été trop énervée pour remarquer ce changement, et Pierre, du reste, s’était efforcé de le lui cacher. Il avait été absent dix jours pour son voyage au lac Bain et il rapportait à Nepeese la bonne nouvelle que Mac Taggart était très malade de _pechipoo_, le sang empoisonné, une nouvelle qui avait fait battre des mains à Nepeese et l’avait fait rire de bon cœur. Mais il savait que le facteur se guérirait et qu’il reviendrait à leur hutte du Loon. Et quand prochainement, il reviendrait...
Lorsqu’il y pensait, son visage devenait froid et dur et ses yeux dardaient. Et il y pensait, ce jour anniversaire de naissance, même alors que le rire de la jeune fille lui parvenait comme une chanson. Mon Dieu! malgré ses dix-sept ans, elle n’était qu’une enfant, une fillette. Elle ne pouvait soupçonner les terribles visions qui le hantaient. Et la crainte de l’éveiller pour toujours de cette belle insouciance l’empêchait de lui dire toute la vérité, afin qu’elle pût comprendre entièrement et complètement. Non! cela ne serait pas. Sa conscience luttait avec son immense et tendre amour. Lui, Pierre Duquesne serait son gardien. Et elle pourrait rire, chanter et jouer et n’aurait point part aux sombres pressentiments qui allaient troubler sa vie.
Ce jour-là arriva du Sud Mac Donald, le géographe du Gouvernement. Il était gris et grisonnant, avec un rire large et franc et un cœur pur. Deux jours, il demeura avec Pierre. Il parla à Nepeese de ses filles restées à la maison, de leur mère, qu’il adorait plus que tout au monde; et, avant de partir à la recherche des dernières lignes de pins de Banksian, il prit des photographies de Branche-de-Saule, telle qu’il l’avait vue tout d’abord à son anniversaire, ses cheveux coiffés en rouleaux brillants et masses épaisses, sa robe rouge et ses bottines à hauts talons. Il emporta les clichés, promettant à Pierre de lui envoyer d’une façon ou d’autre une photo. Ainsi le destin travaille d’une manière étrange et apparemment innocente, tandis qu’il tisse les trames de ses tragédies.
Durant quelques semaines après cet événement s’écoulèrent des jours calmes à Grey Loon. Ce furent des jours merveilleux pour Bari. D’abord il se défiait de Pierre. Au bout d’un moment, il le supporta, et enfin, l’admit comme faisant partie intégrante de la hutte et de Nepeese. Il devint l’ombre de Branche-de-Saule. Pierre remarqua cet attachement avec un profond plaisir.
--Ah! encore quelques mois et il sautera à la gorge de M. le facteur, se dit-il un jour.
En septembre, quand il eut six mois, Bari était presque aussi fort que Louve-Grise: d’os solides, de crocs longs avec une large poitrine et des mâchoires qui pouvaient déjà croquer un os, comme s’il se fût agi d’un bâton. Nepeese ne faisait pas un mouvement qu’il ne l’accompagnât. Ils se baignaient ensemble dans les deux étangs, l’étang de la forêt et l’étang entre les murailles fissurées. D’abord Bari s’alarma de voir Nepeese plonger du mur de roche par-dessus lequel elle avait culbuté Mac Taggart, mais au bout d’un mois elle lui avait montré à plonger avec elle de vingt pieds de haut.
Août était déjà fort avancé lorsque Bari vit la première bête de son espèce, en outre de Kazan et de Louve-Grise. Pendant l’été, Pierre laissait ses chiens courir en liberté dans une petite île au milieu d’un lac, à deux ou trois milles de là et deux fois par semaine il prenait au filet du poisson pour eux. A l’un de ces voyages, Nepeese l’accompagna et emmena Bari. Pierre emporta son long fouet de peau de caribou. Il s’attendait à une lutte, mais il n’y en eut pas. Bari se joignit à la meute dans sa course au poisson et mangea de compagnie. Ceci plaisait plus que tout à Pierre.
--Il fera un bon chien de traîneau, déclara-t-il. Il vaudrait mieux le laisser une semaine avec la meute, ma Nepeese...
A contre-cœur, Nepeese y consentit. Tandis que les chiens étaient encore à leur poisson, ils retournèrent vers la maison. Le canot s’était éloigné sans bruit avant que Bari s’aperçût du tour qu’on lui jouait. Aussitôt il se jeta à l’eau et nagea à leur suite et Branche-de-Saule l’aida à remonter dans la barque.
On était au début de septembre, quand un Indien de passage apporta à Pierre des nouvelles de Mac Taggart. Le facteur avait été très malade. Il avait failli mourir d’un empoisonnement du sang, mais maintenant il allait mieux. Tandis que le goût de l’automne réjouissait l’atmosphère, une crainte nouvelle oppressait le cœur de Pierre. Mais, peur l’heure, il ne dit rien à Nepeese de ce qui le tourmentait. Branche-de-Saule avait quasiment oublié le facteur du lac Bain, car la splendeur et le frisson de l’automne sauvage étaient dans son sang. Elle fit de longues courses avec Pierre, l’aidant à placer les nouveaux pièges qui serviraient aux premières neiges et, pendant ces voyages, elle était toujours accompagnée de Bari. La plupart de ses heures de loisir elle les occupait à l’exercer au traîneau. Elle commença avec une courroie et un bâton. Il fallut un jour entier avant qu’elle pût décider Bari à tirer ce bâton, sans se retourner à chaque pas pour essayer de le mordre et de grouler. Puis, elle lui attacha une autre longueur de courroie et lui fit tirer deux bâtons. Ainsi, peu à peu, elle l’accoutuma au harnais du traîneau, jusqu’à ce qu’au bout d’une quinzaine, il tirât héroïquement n’importe quelle chose à quoi elle imaginait de l’attacher.
Pierre ramena à la maison deux des chiens de l’île et Bari fut mis à l’apprentissage avec eux et aida à traîner la carriole vide. Nepeese était au comble de la joie. Le jour où tomba la première neige, elle battit des mains et cria à Pierre:
--A la mi-hiver ce sera le plus beau chien de la meute, mon père!
C’était l’instant pour Pierre de dire ce qu’il avait sur le cœur. Il sourit. Diantre! cette brute de facteur du lac Bain ne deviendrait-il pas réellement enragé quand il verrait comme il avait été trompé? Et pourtant!
Il s’efforça de prendre sa voix tranquille et naturelle.
--Je vais t’envoyer à l’école de Nelson House cet hiver, ma chérie, dit-il. Bari aidera à t’y conduire aux premières bonnes neiges.
Branche-de-Saule renouait la courroie de Bari. Elle se releva lentement et dévisagea Pierre. Ses yeux étaient larges, sombres et sérieux: