Bari, chien-loup

Part 10

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--Je n’irai pas, mon père.

C’était la première fois qu’elle eût jamais parlé de la sorte à Pierre et sur ce ton-là. Il tressaillit et put à peine supporter le regard de ses yeux. Il ne savait point déguiser. Elle vit ce qu’il y avait sur son visage. Il lui sembla qu’elle lisait dans son âme et qu’elle grandissait tout à coup devant lui. Sûrement sa respiration était plus saccadée et il put voir s’agiter sa poitrine. Nepeese n’attendit pas qu’il l’invitât à s’expliquer.

--Je n’irai pas! répéta-t-elle avec plus d’insistance. Et elle se pencha de nouveau sur Bari.

Avec un haussement d’épaules, Pierre l’observait. Somme toute, n’était-il pas heureux? Son cœur n’aurait-il pas été désolé si elle avait été contente de le quitter? Il s’approcha d’elle et, avec beaucoup de délicatesse, posa une main sur la tête brillante. Branche-de-Saule se dégagea et lui sourit. Entre eux, ils entendirent claquer les mâchoires de Bari, tandis qu’il restait là, le mufle sur le bras de Branche-de-Saule.

Pour la première fois depuis des semaines, l’univers parut à Pierre illuminé de soleil. Quand il retourna à la hutte, il portait plus haut la tête. Nepeese ne le quitterait point. Il se mit à rire doucement. Il se frotta les mains. Sa crainte du facteur du lac Bain avait disparu. De la porte de la hutte, il se retourna pour regarder Nepeese et Bari.

--Dieu soit loué! murmura-t-il. Maintenant, maintenant, Pierre Duquesne sait ce qu’il lui reste à faire.

CHAPITRE XVII

LES VOIX DE LA RACE

Tard en septembre était de retour au lac Bain le géographe Mac Donald. Pendant dix jours l’inspecteur Gregson avait été l’hôte de Mac Taggart au poste et deux fois, durant ce temps, Marie avait eu l’intention de se précipiter sur lui pendant qu’il dormait et de le tuer. Le facteur lui-même ne faisait que peu d’attention à elle maintenant, ce qui l’eût rendue heureuse, n’eût été Gregson. Il était ensorcelé par la sauvage et souple beauté de la jeune fille Cree et Mac Taggart, sans jalousie, l’encourageait. Il était las de Marie. Il le dit à Gregson. Il désirait se débarrasser d’elle et si Gregson trouvait moyen de l’emmener avec lui, il lui rendrait réellement service. Il expliqua pourquoi. Un peu plus tard, au temps des grandes neiges, il avait l’intention d’amener au poste la fille de Pierre Duquesne. Dans le sans-gêne de leur familiarité, il raconta sa visite, la façon dont il avait été reçu et l’incident du ravin. Malgré tout cela, assura-t-il à Gregson, la fille de Pierre serait bientôt au lac Bain. Ce fut sur ces entrefaites que Mac Donald arriva. Il ne resta qu’une nuit, et sans se douter qu’il jetait de l’huile sur le feu, déjà dangereusement flambant, il donna au facteur la photo de Nepeese qu’il avait développée. C’était un superbe portrait.

--Si vous pouvez la remettre quelque jour à cette jeune fille, je vous en serai fort obligé, dit-il à Mac Taggart. Je lui en ai promis un exemplaire. Son père s’appelle Pierre Duquesne. Vous le connaissez probablement et la jeune fille...

Il s’échauffait tandis qu’il décrivait à Mac Taggart comme elle était belle, ce jour-là, dans sa robe rouge qui était devenue noire sur la photographie. Il ne pouvait se douter à quel point d’ébullition se trouvait le sang de Mac Taggart. Le lendemain, Mac Donald partit pour Norway House. Mac Taggart ne montra point le portrait à Gregson. Il le conserva par devers lui et, le soir, à la lueur de la lampe, il le regardait, plein de pensées qui excitaient sa fièvre et affirmaient sa résolution croissante. Il n’y avait qu’un moyen. Le plan en avait été résolu dans son esprit depuis des semaines et le portrait le décida. Il ne souffla mot de son secret, même à Gregson. Mais c’était l’unique moyen. Il aurait Nepeese. Seulement il devait attendre les grandes neiges, les neiges de la mi-hiver. Elles ensevelissaient les drames plus profondément. Il fut cependant content que Gregson suivît le géographe à Norway House. Par politesse, il l’accompagna durant une journée de marche. Quand il revint au poste, Marie était partie. Il fut satisfait de la chose. Il envoya un courrier chargé de cadeaux à ses gens avec ces mots: «Ne la frappez pas. Gardez-la. Elle est libre.»

Profitant du remue-ménage et de l’agitation du début de la saison des trappes, Mac Taggart se mit à préparer sa demeure pour l’arrivée de Nepeese. Il savait ses goûts de propreté et diverses autres choses. Il avait peint en blanc les murs de bois avec le plomb et l’huile destinés à ses canots. Certaines parties étaient démolies, il les raccommoda. L’épouse indienne de son courrier principal fabriqua des rideaux pour les fenêtres et il confisqua un petit phonographe qui était à destination du lac La Biche. Il ne doutait pas du succès et comptait les jours qui passaient.

Là-bas, au Grey Loon, Pierre et Nepeese étaient occupés de divers travaux, si occupés que parfois Pierre oubliait ses craintes au sujet du facteur du lac Bain et que Branche-de-Saule n’y songeait plus du tout. C’était «la Lune Rouge» et on frissonnait à l’idée et au plaisir de la chasse hivernale. Nepeese avait soigneusement plongé une centaine de trappes dans de la graisse de caribou bouillante mêlée à de la graisse de castor, tandis que Pierre avait fabriqué des pièges tout prêts à tendre sur les pistes. Lorsqu’il quittait la hutte pour plus d’une journée, Nepeese l’accompagnait toujours. Mais à la hutte, il y avait beaucoup à faire, car Pierre, comme toute la communauté du Nord-Est, ne commençait guère ses préparatifs avant d’avoir senti passer dans l’air le goût piquant de l’automne. Il y avait des souliers pour la neige à reficeler avec de nouvelles brides, du bois à couper en prévision des orages d’hiver, la cabane à remblayer, un nouvel harnais à faire, des couteaux d’écorchage à aiguiser, et des mocassins à façonner, mille et une affaires à prévoir, même à radouber le garde-manger à l’arrière de la hutte où, du commencement du temps froid à la fin, pendaient des quartiers de venaison, caribou et élan, pour les besoins de la famille et, quand le poisson se faisait rare, pour les rations des chiens. Au milieu de tout cet affairement, Nepeese était obligée de prêter moins d’attention à Bari que pendant les semaines précédentes. On ne jouait plus autant. Ils ne se baignaient plus, car au matin il y avait épais de givre sur terre et l’eau se couvrait de glaçons. Ils ne vagabondaient plus au fond des forêts en quête de fleurs et de mûres. Pendant des heures, parfois, Bari pouvait maintenant demeurer couché aux pieds de Branche-de-Saule et regarder ses doigts grêles tresser rapidement les lanières de ses chaussures et, de temps à autre, Nepeese s’arrêtait pour se pencher vers lui et lui mettre la main sur la tête et lui parler un moment, tantôt dans son doux langage cree, tantôt en anglais ou dans le français paternel.

C’était _sa voix_ que Bari avait appris à comprendre et le mouvement de ses lèvres, son geste, le balancement de son corps, les changements d’humeur qui mettaient de l’ombre et du soleil sur son visage. Il savait ce que voulait dire son sourire. Il s’agitait et souvent gambadait autour d’elle en signe de joie sympathique, lorsqu’elle souriait; son bonheur était une part de lui-même; un mot sévère d’elle était pour lui pire qu’un coup. Deux fois, Pierre l’avait frappé et deux fois Bari avait reculé vivement et l’avait bravé, montrant les crocs, avec un groulement de colère, les poils de son échine hérissés comme une brosse. Si l’un des autres chiens avait fait cela, Pierre l’aurait à demi assommé. Ç’aurait été la révolte et l’homme doit être le maître. Mais Bari avait toujours été pardonné. Un attouchement de la main de Branche-de-Saule, une parole de ses lèvres et le hérissement s’apaisait lentement et le grognement expirait.

Pierre n’était pas du tout mécontent.

--Dieu! je ne m’aventurerai jamais à dompter sa nature, se disait-il. C’est un barbare, une bête sauvage et il est son esclave. _Pour elle, il tuerait._

Ainsi advint-il, contre le gré de Pierre lui-même, mais sans en avouer les raisons, que Bari ne fut pas un chien de traîneau. On lui laissa sa liberté. Il n’était jamais attaché comme les autres. Nepeese était heureuse, mais ne devinait pas l’arrière-pensée de Pierre. Elle ne saurait jamais pourquoi il entretenait la défiance de Bari envers lui, défiance qui allait jusqu’à la haine. Cela réclamait beaucoup d’habileté et de ruse de la part de Pierre. Et il se disait:

--Si je me fais détester, il détestera tous les hommes. _Meyoo!_ Voilà qui est bon!

Ainsi considérait-il l’avenir, dans l’intérêt de Nepeese.

Maintenant les jours vivifiants et froids, les nuits glaciales de la lune Rouge produisaient un notable changement en Bari. C’était inévitable. Pierre savait que cela arriverait et le premier soir que Bari se mit sur son séant et hurla à la lune, il y prépara Nepeese.

--C’est un chien sauvage, ma Nepeese, lui dit-il, C’est un demi-loup et il entendra promptement l’appel de sa race. Il s’en ira dans la forêt. Il disparaîtra parfois. Mais il ne faut pas l’attacher. Il reviendra. Ka, il reviendra.

Et il se frottait les mains au clair de lune au point d’en faire craquer les jointures.

L’appel parvint à Bari comme un voleur qui entre petit à petit et avec précaution dans un endroit défendu. Il ne le comprit pas tout d’abord. Cela le rendit nerveux et mal à l’aise, tellement agité que Nepeese entendit, à diverses reprises, qu’il se plaignait en dormant. Il attendait quelque chose. Quoi? Pierre le savait et souriait d’une manière mystérieuse. Et cela arriva. Ce fut une nuit, par une nuit glorieuse, pleine de lune et d’étoiles et, sous la lune et les étoiles, la terre était blanche d’un ourlet de givre. Et de loin, de très loin, arriva l’appel de la bande. De temps à autre, au cours de l’été, on avait entendu le hurlement d’un loup isolé, mais, cette fois, c’était la horde entière, et, tandis que l’appel parvenait jusqu’à lui, à travers le silence et le mystère de la nuit, chant de cruauté qui venait à chaque déclin de la lune Rouge, du fond des âges infinis. Pierre savait qu’enfin était arrivé ce que Bari attendait. Aussitôt Bari avait compris. Ses muscles vibraient comme des câbles tendus, alors qu’il se tenait debout dans le clair de lune, regardant dans la direction d’où provenait le mystère et le tressaillement du bruit. On pouvait l’entendre se plaindre doucement et Pierre se penchant de façon à l’observer dans la lumière de la nuit, put le voir qui tremblait.

--C’est _Mee-kov_, murmura-t-il à Nepeese.

Cela voulait dire l’appel du sang qui circulait accéléré dans les veines de Bari, non seulement l’appel de son espèce, mais l’appel de Kazan et de Louve-Grise et de ses ancêtres depuis d’innombrables générations. C’était la voix de sa race. Voilà ce que Pierre avait dit tout bas. Et il avait raison. Dans la nuit dorée, Branche-de-Saule attendait, car c’était elle qui avait joué le plus gros jeu et c’était elle qui allait perdre ou gagner. Elle ne souffla mot et ne répondit pas aux paroles assourdies de Pierre, mais elle retint sa respiration et observa Bari, tandis que, peu à peu, il disparaissait pas à pas dans l’ombre. Quelques instants après, il était parti. Ce fut alors qu’elle se redressa, rejeta la tête en arrière, ses yeux rivalisant d’éclat avec les étoiles.

--Bari, appela-t-elle, Bari, Bari!

Il devait être déjà à la lisière de la forêt, car elle poussa un ou deux longs soupirs d’attente avant qu’il revînt à son côté. Mais il était accouru droit comme une flèche et il gémissait en la regardant en face. Nepeese lui posa les mains sur sa tête.

--Vous avez raison, mon père, dit-elle. Il s’en ira chez les loups. Mais il reviendra. Il ne me quittera jamais bien longtemps.

Une main encore posée sur la tête de Bari, elle désigna de l’autre l’obscurité, pareille à un puits d’ombre, de la forêt.

--Va les retrouver, Bari! murmura-t-elle. Mais il faut revenir. Il le faut. _Cheamao!_

Avec Pierre, elle retourna dans la hutte, la porte close derrière eux. Bari resta seul. Il y eut un long silence. Bari pouvait y entendre les bruits de la nuit, le heurt des chaînes qui attachaient les chiens, le mouvement énervé de leur corps, le sifflement palpitant d’une paire d’ailes, la respiration même de la nuit. Car pour lui cette nuit, même dans sa tranquillité, paraissait vivante. De nouveau il s’avança, et à l’orée de la forêt, une fois de plus, il s’arrêta pour écouter. Le vent avait changé et il roulait en lui le cri, lamentable à glacer le sang, de la hurle. Loin, loin, du côté de l’ouest, un loup isolé tourna son mufle vers le ciel et répondit à l’appel assemblé de son clan, puis de l’est arriva par delà la hutte une voix si lointaine qu’elle semblait un écho mourant dans l’immensité de la nuit. Un cri étouffé s’arrêta dans la gorge de Bari. Il leva la tête. Juste au-dessus de lui montait la lune Rouge, l’invitant au frissonnement et au mystère du monde ouvert devant lui. Le bruit s’accrut dans sa gorge et peu à peu augmenta de volume jusqu’à ce que sa réponse s’élevât vers les étoiles.

Dans leur hutte, Pierre et Branche-de-Saule l’entendirent. Pierre haussa les épaules.

--Il est parti, fit-il.

--Oui, il est parti, mon père, répliqua Nepeese qui regardait à la fenêtre.

CHAPITRE XVIII

LE BANNI

L’obscurité des forêts n’effrayait plus Bari comme aux jours d’autrefois. Cette nuit-là son cri de chasse était monté vers les étoiles et vers la lune et, par ce cri, il avait pour la première fois exprimé son mépris de la nuit et de l’espace, son défi à la solitude entière, son acceptation de la Fraternité. Dans ce cri et la réponse qui lui était arrivée, il sentait une force nouvelle: le triomphe final de la nature lui imposant cette certitude qu’il ne fallait pas redouter plus longtemps ces forêts et les créatures qu’elles renfermaient, mais que _toutes choses au contraire le craignaient_.

Là-bas, par delà la clôture de la hutte et l’influence de Nepeese, étaient tout ce que son sang de loup trouvait maintenant de plus désirable: une camaraderie de son espèce, le frisson de l’aventure, le beau sang pourpre de la curée et l’amour. Et ceci, somme toute, était le mystère dominant les forces qui le pressaient et que cependant il comprenait le moins.

Il courut droit en pleine obscurité vers le nord-ouest, rampant sous les broussailles, la queue basse, les oreilles de biais, pareil au loup, quand le loup suit une piste nocturne. La bande avait obliqué directement au nord et allait plus vite que lui, de sorte qu’au bout d’une heure il ne pouvait plus l’entendre. Mais le hurlement du loup solitaire à l’ouest s’était rapproché et, trois fois, Bari lui répondit. Au bout d’une heure, il réentendit de nouveau la bande qui obliquait au sud. Pierre aurait compris sans peine. Leur proie avait trouvé sécurité au delà de l’eau ou dans un lac, et les _makekuns_ suivaient une piste fraîche. A cet instant, Bari n’était séparé du loup isolé que d’un quart de mille de forêt à peine, mais ce loup isolé était, au surplus, un vieux loup et avec l’intelligence et la précision d’une longue expérience, il s’éloigna dans la direction des chasseurs, écourtant sa route de manière à devancer, à un moment, la bande d’un demi-mille ou de trois quarts de mille. C’était un tour de la communauté que Bari avait encore à apprendre et le résultat de son ignorance et le manque d’habileté firent que, deux fois ensuite, en moins d’une demi-heure, il se trouva tout frémissant tout près de la bande, sans réussir à la rejoindre. Puis il y eut un long et dernier silence. La bande avait consommé son meurtre et, pendant la curée, ne faisait aucun bruit.

Le reste de la nuit, Bari erra solitaire ou du moins jusqu’à ce que la lune fût bien au déclin. Il avait fait du chemin depuis la hutte et sa route avait été incertaine et zigzagante, mais il n’était plus du tout possédé du sentiment désagréable de s’être perdu. Les deux ou trois derniers mois avaient développé en lui le sens de l’orientation, ce «sixième sens» qui dirige les pigeons sans les égarer de leur route et les conduit droit, à vol d’oiseau, au refuge de leurs premières années. Il n’avait pas oublié Nepeese. Une douzaine de fois il détourna la tête en gémissant, et toujours il choisissait soigneusement la direction où se trouvait la hutte. Mais il n’y retourna pas. Tandis que la nuit se prolongeait, sa recherche du mystère qu’il n’avait pas trouvé continuait. La faim même au coucher de la lune et au point du jour ne fut pas assez aiguë pour le mettre en chasse de nourriture. Il faisait froid et il fit, sembla-t-il, plus froid quand la lueur de la lune et des étoiles s’éteignit. Sous ses pieds, qu’on eût dit ouatés, il y avait, surtout dans les clairières, un givre épais et blanc où parfois il laissait nettement l’empreinte de ses pattes et de ses ongles. Il avait marché ferme durant des heures, fait beaucoup de milles en tout et il était fatigué quand vint à poindre l’aube. Et ce fut à ce moment que ses babines s’entrechoquant tout à coup, Bari s’arrêta d’un trait sur la route.

Enfin était arrivée la rencontre qu’il avait cherchée. Il y avait dans une clairière éclairée par l’aurore glaciale, un petit cirque situé au flanc d’un coteau, du côté de l’Est. La tête tournée vers lui et l’attendant, tandis qu’il sortait de l’ombre, le flairant de son nez pointu, se tenait Maheegun, la jeune louve. Bari n’avait pas flairé sa présence, mais il l’aperçut dès au sortir de la bordure de jeunes baumiers qui encerclaient la clairière. Ce fut alors qu’il s’arrêta et pendant une bonne minute, ni l’un ni l’autre ne remua ou ne sembla respirer. Il n’y avait pas quinze jours de différence d’âge entre deux, cependant des deux, Maheegun était de beaucoup la moins grande; son corps était aussi long, mais elle était plus mince. Elle se tenait sur ses jambes grêles qui étaient presque pareilles aux jambes d’un renard et la courbure de son dos était celle d’un arc à peine tendu, signe d’une vélocité égale à celle du vent. Elle se tenait en posture de fuite, alors même que Bari faisait les premiers pas vers elle; puis, très lentement, son corps se détendit et, au fur et à mesure que Bari se rapprochait, ses oreilles perdaient de leur mobilité et retombaient horizontalement. Bari poussa un gémissement. Ses oreilles à lui étaient dressées, sa tête en éveil, la queue haute et hérissée. L’adresse, sinon la diplomatie, faisait déjà partie de sa masculine supériorité et il ne pressa point aussitôt l’affaire. Il était à moins de cinq pieds de Maheegun, lorsqu’il se détourna d’elle comme par hasard et regarda du côté de l’Est, où un léger coup de crayon rouge et or annonçait le jour. Pendant quelques instants, il renifla, regarda autour de lui et prit le vent avec beaucoup de gravité, comme s’il voulait persuader sa belle connaissance, ainsi que certaines bêtes à deux jambes ont fait, avant lui, de son importance à la ronde. Et Maheegun fut proprement subjuguée. L’esbrouffe de Bari opérait aussi bellement que le bluff des bêtes à deux jambes. Il renifla l’air avec un tel frémissement et un enthousiasme si méfiant que les oreilles de Maheegun se redressèrent et qu’elle renifla l’air de compagnie. Il tourna la tête dans toutes les directions d’une manière si prompte et si éveillée que la féminine curiosité de Maheegun, sinon l’inquiétude, lui firent également tourner la tête par sympathie interrogative et lorsqu’il poussa un faible gémissement comme si, dans l’air, il avait surpris un mystère qu’elle ne pouvait comprendre, un bruit léger se fit entendre en réponse dans sa gorge, mais adouci et discret, semblable à une exclamation de femme qui n’est pas bien sûre si elle doit interrompre ou non son seigneur et maître. A ce bruit que surprit l’ouïe fine de Bari, il s’avança vers elle d’un pas léger et menu et, l’instant d’après, ils se flairaient le nez...

* * * * *

Quand le soleil se leva une demi-heure plus tard, il les trouva encore dans l’étroite clairière au flanc du coteau, avec la frange épaisse des forêts au-dessous d’eux et derrière cette frange, une plaine boisée et sauvage qui ressemblait dans son manteau de givre à un linceul de spectre. Là-haut, au-dessus, apparut la première lueur rouge du jour emplissant la clairière d’une chaleur de plus en plus agréable à mesure que le soleil montait.

Durant un moment, ni Bari ni Maheegun n’eurent envie de bouger et, pendant une heure ou deux, ils demeurèrent étendus à se chauffer dans un creux du remblai, regardant en bas de leurs yeux interrogateurs et grands ouverts la plaine boisée qui s’étendait sous eux comme une immense mer. Maheegun aussi avait rêvé de la bande en chasse et de même que Bari elle avait failli la rejoindre. Ils étaient fatigués, un peu découragés par moment et ils avaient faim, mais ils tressaillaient encore du beau frisson du devenir et de la sensation anxieuse d’avoir pris conscience de leur nouvelle et mystérieuse amitié. Une demi-douzaine de fois, Bari se redressa et flaira tout autour de Maheegun couchée au soleil, se lamentant vers elle doucement et touchant du museau son doux pelage, mais pendant longtemps, elle ne fit aucune attention à lui. Enfin elle le suivit. Toute la journée, ils vagabondèrent et se reposèrent de compagnie. Et une fois de plus, la nuit arriva.

C’était une nuit sans lune et sans étoiles. Des masses grises de nuages descendaient lentement du Nord et de l’Est et au faîte des arbres il y avait à peine un souffle de vent, cependant que la nuit s’y épaississait. La neige se mit à tomber dru, à gros flacons, sans bruit. Il ne faisait pas froid, mais il faisait calme, si calme que Bari et Maheegun n’avançaient que quelques mètres à la fois et s’arrêtaient pour écouter. En pareille occurrence, tous les rôdeurs de nuit des forêts sont en route pour peu qu’ils aient à bouger le moins du monde. C’était la première des grandes tempêtes de neige. Pour tous les carnivores farouches des forêts, les grandes neiges sont le début du carnaval d’hiver, du carnaval et de la curée, de l’aventure barbare dans les nuits sans fin, de la guerre à outrance sur les chemins gelés. Les jours de fécondité et de maternité, la paix du printemps et de l’été sont passés; de l’horizon arrive l’appel du Nord, l’invite pour tous les carnassiers à la longue chasse et dans son premier tressaillement, tous les êtres vivants ne bougent qu’un peu cette nuit-là, et avec précaution et angoisse. Leur jeunesse rendait toutes choses neuves à Bari et à Maheegun. Leur sang circulait avec rapidité, leurs pieds se posaient doucement, leurs oreilles étaient étonnées de vibrer aux plus légers bruits. Au début de la grande neige, ils ressentaient le rythme excitant d’une vie nouvelle. Il les attirait. Il les incitait à l’aventure dans le mystère blanc de la tempête silencieuse et, sollicités par cette poussée de jeunesse et de désirs, ils continuaient d’avancer.

La neige devint plus épaisse sous leurs pieds. Dans les clairières, ils y enfonçaient jusqu’aux genoux et elle ne cessait de tomber, comme une immense nue blanche qui, sans fin, descendait des cieux. Il était près de minuit quand elle s’arrêta. Les nuages allaient à la dérive sous la lune et les étoiles, et longtemps Bari et Maheegun se tinrent sans bouger à regarder du haut de la crête chauve d’un coteau le monde merveilleux déroulé à leurs pieds.

Jamais leur vue n’avait porté si loin, sauf à la lumière du jour. Au-dessous d’eux s’étendait une plaine. Ils pouvaient voir ses forêts, des arbres isolés surgis de la neige comme des fantômes, un ruisseau, pas encore gelé, qui brillait comme du verre qui aurait en lui la lueur tremblotante d’une flamme. Bari s’avança vers ce ruisseau. Il ne pensait plus à Nepeese et il gémissait d’un bonheur contenu tandis qu’il s’arrêtait à mi-route et se retournait pour caresser Maheegun.