Aux jardins enchantés de Cornouaille
Part 8
Si les mœurs, au pays bigouden, se sont policées, depuis ces temps de demi-barbarie, l’humeur chicanière est bien loin d’y être morte. Le paysan de Plogastel ou de Landudec garde en son âme, aussi ancrée que jadis, cette «démangeaison de plaider» qui, au dix-huitième siècle, désespérait déjà Messire de Kersalic, vicaire perpétuel de Plozévet[9]. Il demeure, comme par le passé, jaloux de sa terre et de son bien. Il les défend avec âpreté contre tout empiètement et toute injustice; dans son verger ou son enclos, il ne tolère pas le plus léger larcin. Une borne, déplacée d’un pouce, ou une haie mitoyenne, sont prétextes à des procès sans fin.
[9] JEAN SAVINA: _Messire de Kersalic._
Zola n’eut point une si mauvaise inspiration, en choisissant ce canton de Cornouaille pour y situer son roman de _La Terre_. Peut-être, en les complétant de quelques touches, eût-il pu y trouver, au même titre qu’en Beauce, les types du père Fouan et de Coupeau. Son erreur fut d’élire, pour centre de son observation, ce coin plantureux de Combrit et de Sainte-Marie, où déjà la rudesse bigoudène se tempère des grâces et de l’indolence fouesnantaises.
Ce qui ne manqua pas, ensuite, de le surprendre, ce fut de rencontrer dans l’âme bigoudène, à côté de cet instinct chicanier, de cette passion sauvage de la terre, des coins d’idéalisme, d’insouciance ou de mysticité charmante. Il ne comprit rien à ce mélange déconcertant de délicatesse et de sauvagerie, qu’explique le heurt des atavismes.
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Le type bigouden est bien loin, d’ailleurs, d’être rigide et uniforme. Il varie de canton à canton et de village à village, sous l’effet d’influences diverses et parfois insaisissables. C’est ainsi que le paysan de Plobannalec se distingue nettement, par ses coutumes, ses croyances, sa façon d’envisager le monde et la vie, du pêcheur de Lesconil dont ne le sépare qu’un mince cordon de dunes. Et la classique Bigoudène, de Plovan ou de Landudec, compassée, hiératique, avec ses yeux bridés et ses raides formes d’androgyne, ne rappelle que d’assez loin telle jeune femme de Pont-l’Abbé, «friteuse» ou dentelière, au sourire rouge de bacchante, entrevue, un soir de Tréminoue, dans un angle du Marc’hallach, toute chaude encore de l’ivresse du «jabadao».
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Nulle race n’a encouru, au long des siècles, un plus injuste mépris de la part de voisins privilégiés. On abandonnait aux Bigoudens, dans les villes, les plus grossières besognes, on les parquait dans les quartiers et les faubourgs les plus déshérités, comme à Quimper, dans la rue Sainte-Catherine ou dans les masures de Ty-Laou et de la Terre-Noire. Ils y vivaient, gardant leurs mœurs, leurs coutumes, leur langage; un argot bas-breton intelligible aux seuls initiés et qui leur permettait de se comprendre, loin de leur pays. On les désignait d’un sobriquet: les «dran Doué»,--les réprouvés de Dieu--fils de païens et de naufrageurs.
Et cependant, nulle population ne porta à un plus haut degré la faculté de souffrance et de sacrifice. Le moindre village bigouden a été mordu dans sa chair vive par la guerre, et la plus noble expression de la douleur et de la résignation humaines, je pense ne l’avoir nulle part mieux trouvée que chez ce vieux laboureur de Plozévet, taillé par Quillivic dans la pierre de son pays et qui, dans l’ombre du clocher, évoque ses cinq fils que la guerre lui a ravis.
Il n’est point de pays, en Bretagne, où l’homme ait mené, jusqu’à une époque toute récente, une vie plus enclose et plus chétive, derrière le talus de hautes terres qui l’isolait du reste du monde et lui gardait ses particularités.
A part quelques sillons de terre lourde, propres aux cultures plus riches et qui s’allongeaient entre Combrit et Plomelin, le sol, presque tout en friches et en dunes, ne rapportait guère, dans ses parties les meilleures, qu’une orge grise, haute à peine d’un pied, qu’on arrachait au sable, à poignées, avec les racines et qu’on battait sur l’aire, au fléau.
L’enclos, plus fertile, fournissait une petite provision de pommes de terre et de menus légumes. Le Bigouden vivait, toute l’année, de ces maigres produits, ne se permettant qu’à de rares solennités--au jour de l’an, au dimanche gras, à la fête patronale--un morceau de viande et du «pain doux» arrosés de cidre aigrelet.
Il vivait en reclus, dans sa ferme coiffée de chaume, où bêtes et gens étaient mêlés; les soirs d’hiver, il les passait dans une morne solitude, fumant sa pipe auprès d’un feu de vieilles bouses et de mottes. Le dimanche seulement, on le voyait surgir d’une ride des dunes, se rendant au village; ou bien il allait, une fois l’an, au pardon de Saint-Vio ou à la foire de Pont-l’Abbé, pour y vendre un mouton ou une génisse. Il s’enivrait au retour, aux auberges du chemin, et c’était presque la seule joie de son existence.
Ses mœurs étaient rudes et primitives. Les différends avec ses voisins, à propos de terres vagues, de goémons ou d’épaves, il les réglait sans le concours des juges, à la façon barbare, de quelques coups de poing ou de couteau, quelque soir, dans le silence tragique de la lande.
Son prateau et son champ de sable étaient, comme les polders hollandais, à la merci d’un raz de marée. Le flot, dans ses fureurs des mois noirs, menaçait à tout moment de rompre la frêle barrière de dunes et de noyer la Palue. Il fallait que toute la population--femmes, vieillards, enfants,--unît ses efforts, nuit et jour, pour combler les brèches et tenir en respect l’Océan.
Encore est-il assez fréquent, même aujourd’hui, que le niveau des eaux s’élève au point d’envahir les maisons, qu’on ne peut aborder qu’en barque. Les bestiaux, aux saisons pluvieuses, s’enlisent dans la terre molle, faite de roseaux et de joncs décomposés qui forment, à certains endroits, une couche tourbeuse épaisse de plusieurs mètres.
Les barons du Pont étaient, de leur côté, des maîtres âpres, exigeants, presque aussi inhumains que la mer. Ils passaient à Versailles le meilleur de leur temps et n’avaient dans le pays aucune racine profonde. Aussi les Bigoudens, qui supportaient mal leur tyrannie, eurent-ils une histoire toute tissée de frondes et de révoltes. Il n’y en eut point de plus violente, ni de plus brutalement réprimée, que celle des Bonnets Rouges, où les paysans, se jetant sur les châteaux, pendirent à une fenêtre du Cosquer le marquis de Kersalaün, et pillèrent, chez le sieur de Kerdaniel-Alline, fermier de la baronnie, tous les parchemins établissant les privilèges de leurs maîtres.
Les femmes, mêlées aux séditieux, ne furent pas les moins ardentes au pillage. Elles firent main basse sur les titres et les emportèrent dans leurs tabliers, pour en faire un feu de joie sur les pavés du Marc’hallach.
Le duc de Chaulnes, ayant étouffé la révolte, fit raser la flèche des clochers de Lambour et de Languivoa d’où le tocsin avait jailli, appelant les paysans aux armes. Pour se venger plus cruellement des femmes, il fit couper les ailes de leurs coiffes; mais froissant entre leurs doigts l’un des pans ainsi mutilés, les femmes bigoudènes, ingénieuses, le dressèrent vers le ciel, mettant ainsi «les clochers sur leurs têtes» et transformant en un signe de bravade et d’indépendance l’ignominie dont les seigneurs du Pont avaient prétendu les couvrir.
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Toutes choses, depuis ces temps lointains, ont bien changé de face. Les Bigoudens ont secoué le joug de leurs maîtres; Pont-l’Abbé, depuis la Révolution, est devenue la forteresse jacobine des Cornouailles, agitée, aux périodes d’élections, par le tumulte des passions populaires. Les corporations de tailleurs et de brodeurs y ont gardé longtemps leur puissance, âpres à défendre leurs droits et prérogatives.
Les cultures du pois et de la pomme de terre sont venues; elles ont gagné, de proche en proche, la Palue, refoulant vers les côtes pierreuses les terres à moutons et les dunes[10]. Tout ce pays gris d’entre Saint-Jean et Tronoën, qui semblait voué à une stérilité éternelle, a connu la faveur d’un Pactole inespéré. Le paysan a racheté sa maison et sa terre. Il a tiré parti des plus pauvres parcelles, rognant, autant qu’il l’a pu, sur les chemins, les talus, les pinèdes. Des fermes neuves ont remplacé les antiques masures. Et maintenant, l’été venu, la Palue est comme un grand jardin saoul de verdure, où les villages rajeunis sèment leurs taches blanches.
[10] Le père de M. A. Dupouy a beaucoup fait pour répandre dans cette région la culture du pois, qui est un des éléments de son actuelle prospérité.
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Mais ce que j’aime en toi, vieux pays bigouden, c’est ton caractère du passé, c’est ton accent de désolation et de misère, que tu reprends à l’automne après les grandes saignées de sève, quand se dessèchent les fanes mortes. C’est la détresse de tes marais, de tes horizons nus, de tes coteaux où les pins se courbent, sous le vent du large, dans une attitude de panique, c’est la tristesse de tes maisons basses, de tes pauvres chapelles au parquet de terre battue, où les statues des saints s’effritent sous la lente corrosion des brumes.
Ce que je préfère en toi, c’est le prestige d’une terre très ancienne, qui fut habitée dès les premiers âges de l’humanité et où l’on sent, comme Edgar Quinet devant les ruines de Mycènes, «que l’on est parvenu au point extrême du monde et qu’il n’y a plus qu’à écouter autour de soi les sources des fontaines».
Une vie mystérieuse anime tes Paluds, hérissés de calvaires et de menhirs, où nous nous sentons tout près de nos premiers ancêtres. On y reconstitue, pierre à pierre et maille à maille, la chaîne des religions du passé, depuis le paganisme sensuel des marins de Tyr qui, sur un autel de galets du rivage, célébraient le culte de Cybèle, jusqu’au christianisme farouche du Père Maunoir, en passant par les Romains et des Druides.
Tes rivages plats, où l’on foule la poussière des morts, mêlée au _trez_ des dunes et des grèves, ont vu passer tour à tour les galères phéniciennes, la barque d’Odysseus, les trirèmes de Decimus Brutus, repoussant la flotte des Vénètes vers «le port aux Vaisseaux Broyés».
Ces ombres d’un lointain passé se mêlent aux nuages qui voguent, à l’arome salin qui pénètre à travers la peau jusqu’au sang. Elles passent, et comme elles nous passerons. Elles nous enseignent le prix et le néant de la vie. Et je n’ai jamais vu tomber le jour sur les nécropoles de Roz-an-Trémen et de Porz-Carn, qu’environne le grand pays nu, sans évoquer la Vallée des Morts, où tant de passé gît sous la garde des sphinx et des sables, et les furieux corps à corps des tribus accourues de l’Est, aux temps brumeux de la préhistoire et qui s’arrêtèrent sur les Palues, dans la vaine poursuite du soleil.
PENMARC’H
On a trop écrit que la Bretagne est triste et la Pointe de Penmarc’h a été notamment dépeinte par les littérateurs, voire les géographes, comme un pays de deuil et de misère.
Onésime Reclus lui trouvait la même aridité «qu’aux bords désolés du Spitzberg». Quant à Souvestre, dans ses _Derniers Bretons_, il la considérait comme «un de ces sites auxquels il ne manque aucun deuil, pas même celui des ruines».
Triste, le pays de Penmarc’h? Il faut que, pour le juger de cette façon, le bon Souvestre l’ait entrevu à travers sa mélancolie habituelle de romantique bas-breton. Triste, sans doute, à certains jours des mois noirs, où la tempête, criant de ses mille voix, ébranle la structure prodigieuse des roches.
Certes, rien ne peut montrer, comme un fort coup de vent d’Ouest à Penmarc’h, jusqu’où, à ces pointes de Bretagne, peuvent atteindre les fureurs de l’Océan. Au Raz, la mer est peut-être plus sauvage, mais on la domine de cent pieds et, du socle de granit de Beztré, on nargue en toute sécurité ses rages impuissantes. Elle ne réussit qu’à nous étourdir de ses clameurs et à nous cracher au visage quelques jets de son écume.
A Penmarc’h, que rien ne protège, on sent peser, plus lourde, la menace de la mer sur tout le pays nu. Quand la tempête surgit, les vagues se pressent en hurlant, entre les passes, comme une cavalerie d’Apocalypse. Quand une lame s’abat et se retire, une autre surgit, se rue, dans un fracas sans cesse renouvelé, roulant vers les granits de Tal-Ifern ou de l’île Conq en un tourbillon de bave et de fureur.
La grande voix de la Torche, montant par la faille de Saint-Jean Trolimon, gémit jusqu’à plusieurs lieues dans les terres, mêlée au grondement du ressac au long des galets de Tréguennec. Il semble que, dans le vent et dans les brumes qui la noient, la Palue de Penmarc’h soit comme un immense radeau en détresse, tout près de rompre les amarres qui le retiennent à l’Occident.
Mais il suffit que les éléments s’apaisent pour que Penmarc’h apparaisse comme l’un des points de Bretagne les plus séduisants et les plus baignés de lumière. Le grand mérite de Lemordant est d’avoir su le peindre dans cette tonalité; ses fresques, dont la grande salle d’un hôtel quimpérois est toute illuminée, sont une ode triomphale à la couleur et à la vie. A vrai dire, avant qu’il l’eût ainsi picturalement révélée, André Suarès avait exprimé, dans son _Livre de l’Émeraude_, toute la splendeur voluptueuse et païenne de ce coin de Cornouaille.
Il faut avoir vu Penmarc’h et la Palue qui l’avoisine, sous le soleil ambré de Juin, pour s’assurer que l’un et l’autre n’ont en rien exagéré.
Cette terre est gaie par tous ses aspects, sa coloration, sa lumière, comme par la bienheureuse douceur de son climat.
La mer la contourne, l’enserre de toutes parts, depuis l’anse de la Torche jusqu’à la pointe de la Mez-Meur. Elle s’avance, aux grosses marées d’automne, jusqu’au chevet et parfois jusqu’au chœur de la chapelle de la Joie.
Elle varie, comme le front de Morgane, au gré du ciel changeant. Farouche sans mesure, en ses heures de furie, elle sait aussi bien se discipliner et s’alanguir. Ses vagues mesurent leur élan, se déploient avec harmonie, ondulent entre les écueils, attardent aux contours du roc leur écume et leurs murmures. On n’imagine point la diversité des teintes qu’elles peuvent prendre, en une heure, depuis le bleu de Brême des tranquilles mers d’été jusqu’aux tons glauques des lames, roulant sur des fonds de sable et de galets.
Que dire, alors, de l’heure apaisée où les barques rentrent au port? La baie est sillonnée de cotres qui filent grand largue sous le vent d’Ouest. Le soleil flamboie dans la bigarrure des voiles, jetant son éblouissement sur cette fantasia de la mer. Au loin, un paquebot qui passe, avant de se perdre dans les solitudes de l’Atlantique, abandonne sur le ciel un paraphe noir. Le phare d’Eckmühl, dominant l’espace infini, se dresse comme un cierge géant sur l’autel de la mer.
La terre elle-même en ce pays de Penmarc’h, est sans mélancolie. Les villages, tapis au creux des anses, ont des maisonnettes entourées de courtils et de tertres verts, où sourient les milliers d’yeux des pâquerettes. Penchées sur leur métier, des dentellières sont assises au seuil des portes où sèchent des palancres et des filets de pêcheurs. La Palue, dépouillée d’arbres, étend à l’infini ses champs de pois qui s’entrelacent aux champs de pommes de terre, clos de murs de pierre sèche qui dessinent sur le pays de grands zig-zags blancs. Jalonnant l’étendue rase, les clochers de Plomeur, de Plobannalec et de Treffigat découpent sur le ciel immense leurs ajours et leurs dentelures. Le paysage, sous les chants d’alouettes, est d’un vert de Hollande piqué de coquelicots; et les moulins à vent complètent l’illusion, dressant de-ci, de-là, comme des vigies, leurs tours délabrées et leurs ailes mortes.
A la gaîté du sol correspond la gaîté de la race.
Curieuse population que celle de Penmarc’h, cramponnée à cette ultime avancée du vieux monde, que les flots assiègent furieusement. Ses origines constituent la plus curieuse énigme ethnographique que l’on puisse concevoir, et les chercheurs ne sont pas près de l’avoir pénétrée.
Les uns, se fiant à de vagues similitudes, l’ont apparentée aux races thibétaines; d’autres la rattachent aux Phéniciens dont les Bigoudens garderaient, disent-ils, les pommettes osseuses, le menton en pointe, les yeux bridés, allongés en amande.
Cette dernière hypothèse semble devoir davantage se défendre. Il n’est pas impossible que les Tyriens, grands vagabonds de la mer, au cours de leurs lointains périples, où ils allaient chercher l’ambre et l’étain dans les Thulés brumeuses, aient choisi comme point d’escale Penmarc’h, à mi-route entre le Corbilo des Vénètes et les îles Cassitérides.
Mais ce que l’on peut plus raisonnablement supposer, c’est qu’à une certaine époque--du XVe au XVIe siècle--le vieux fond celtique, qui s’était précédemment conservé pur à Penmarc’h, subit très fortement l’empreinte espagnole. Penmarc’h, à cette époque, fut une cité prospère, députant aux États, indépendante en sa Palue presque à l’égal d’une république. Le grand nombre de ses églises et les ruines de ses manoirs crénelés semblent en faire foi.
Elle s’était enrichie en commerçant avec l’Espagne et en fournissant l’arrière pays de Cornouaille de «vins nantoys» et de «viande de carême».
Des trafiquants de Galice ou des Asturies, venus en Bretagne pour leur négoce, purent fort bien s’établir à Penmarc’h et y faire souche. Ce qui est certain aussi, c’est qu’au temps de la Ligue, où La Fontenelle tint longtemps la Cornouaille, il y compta comme alliés les auxiliaires de don Juan d’Aquila, auxquels Mercœur avait fait appel. La paix faite, au lieu de s’en retourner en Espagne, certains de ces mercenaires jugèrent plus à propos de se fixer à Penmarc’h, où les retenaient de tendres liens. Quoi d’étonnant, en ce pays aux belles filles ardentes, à ce que le sang breton se soit quelque peu teinté de sang ibère? Pareil fait, selon le Goffic, se serait produit chez les paludières de Guérande et du bourg de Batz.
Sans aucun doute, certains traits du caractère espagnol se retrouvent, assez accusés, chez bon nombre de belles Bigoudènes, dont la carnation d’ambre, les yeux de feu, la taille élancée et nerveuse évoquent plutôt quelque Soledad ou quelque Carmen passionnée que la Quimpéroise blonde et un peu dolente. Nombreux sont aussi, dans le pays, les Signor, les Pérez, les Savina qui, par le profil, l’attitude, une pointe d’emphase dans le parler et l’allure, font songer à quelque caballero castillan. De même les fillettes endimanchées, sous leurs jupes aux plis roides et leurs bonnets rutilants, ont la grâce un peu compassée des petites infantes.
Mais le fond celtique, depuis lors, s’est enrichi de maint autre apport étranger. Comme à toutes ces pointes où la mer est mauvaise et où les sinistres sont fréquents, des navigateurs, rescapés de naufrages, irréguliers et coureurs d’aventures de tous les coins du monde, se sont fixés au pays de Penmarc’h. Certains mots du langage populaire empruntés à l’anglais, au hollandais, à l’espagnol rappellent ces lointaines origines. Ainsi la femme bigoudène continue à appeler _lopez_ un lourdaud et _love_ un égrillard.
Penmarc’h a fondu ces éléments si divers au creuset de sa race sauvage, mais les Penmarc’hais ont gardé jusqu’à nos jours les instincts âpres et les passions éternelles des peuples de la mer. Ils sont demeurés ardents, énergiques, prompts aux joyeux élans et aux brusques colères. Dans tout ce pays du cap Caval, on a toujours eu la tête près du bonnet.
«Les pêcheurs de Tréoultré, écrivait au XVIIIe siècle d’Arnothon au sénéchal de Lamballe, sont très mutins et fort révoltés; ils menacent de jeter mes sergents à la mer quand j’y en enverrai.»
On leur a fait grief d’être allés, jadis, jusqu’à provoquer criminellement les naufrages, trouvant, a-t-on dit, dans les ripailles auxquelles donnait lieu le pillage, une revanche à leurs misères. Brizeux a beaucoup fait pour accréditer cette légende, en évoquant, dans ses _Pilleurs de côtes_, les «barbares chevelus», les «hideuses Valkyries qui, semblables à des loups qui vont manger les morts», attendent que le navire se brise sur les récifs pour se lancer à la curée.
Certes, les parages de Penmarc’h furent de tout temps redoutés des navigateurs. A l’époque où n’existaient ni phares, ni balises, rien ne défendait les marins des courants de foudre ni des traîtrises de la mer. Sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, on compta, en ce «cimetière de navires» plus de trois cents sinistres. Et les pilleurs d’épaves n’existaient pas seulement dans l’imagination des romanciers et des poètes. Colbert dut réprimer leurs méfaits avec la dernière sévérité. Son Ordonnance de 1681, qui souleva chez les Paganiz de si vives colères, porte que «ceux qui allumeraient la nuit des feux trompeurs, pour attirer et faire perdre des navires, seraient punis de mort, et leurs corps attachés à un mât planté aux lieux où ils auraient fait les feux».
Même de nos jours, nombreuses sont, au long des côtes léonardes, les fermes où une fenêtre, étroite comme une meurtrière, permet au paysan de surveiller l’horizon, aux soirs de tempête, et de guetter, comme une proie éventuelle, les navires en péril.
Mais les mœurs furent de tout temps plus douces en Cornouaille. Certes, l’occasion de recueillir la part d’épaves, et de boire à plein baril du vin d’Espagne ou de Madère était une aubaine que les gens de la côte saisissaient sans déplaisir.
Mais jamais, semble-t-il, on ne vit, comme les Paganiz de Kerlouan, les populations de Penmarc’h, non plus que celles du cap Sizun, attirer sur leurs récifs de Tal-Ifern ou de Garrec-Hir les navires égarés dans les ténèbres et la tempête. S’il leur arriva parfois de tirer parti des «grands bris de navires», ce ne fut qu’au nom d’un droit qui leur parut longtemps incontestable et après avoir tout mis en œuvre pour arracher à la mort les équipages. C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle, le capitaine d’une flûte hollandaise, _Les Deux Demoiselles Jeanne_, qui avait fait naufrage à Penmarc’h, consigne sur son registre de bord «qu’il avait été content des naturels de l’endroit».
Vers le même temps, un capitaine de brick anglais, jeté au plein sur les écueils du Groumily, déclare en son rapport de mer «avoir reçu à Penmarc’h, ainsi que ses hommes, les meilleurs soulagements». Et l’on voit encore, peu d’années plus tard, un pêcheur de Kérity refuser du roi une récompense pécuniaire, trouvant tout naturel d’avoir risqué sa vie «pour sauver des marins montant un vaisseau de Sa Majesté». Une récente tragédie de la mer, où de hardis marins de Penmarc’h ont péri en portant secours à des barques en détresse, a prouvé que cette tradition d’héroïsme est loin d’être morte. Tout comme au temps du Père Maunoir, qui les évangélisa, les «diables de la côte» ont montré qu’ils savent se transformer, à l’occasion, en de véritables «saints de la mer».
LA CORNOUAILLE DES MONTS L’AREZ
De Pleyben à Loqueffret, c’est comme si l’on pénétrait dans une autre terre.
Jusqu’alors, c’était le Val, dans toute sa grâce paisible, un peu dolente; de vastes ondulations de terre où les chemins déroulent leur ruban flexueux, où les champs et les prairies, entrecoupés de bois, mêlent sous un ciel tranquille leur verdure uniforme.
Dans cette fraîcheur d’entre-monts, l’Aulne déploie ses longs méandres, ourlés à l’infini de peupliers, de trembles et de platanes, et laisse glisser sur son canal quasi-désert, quelque péniche débordant de pommes ou de sable. De loin en loin, dans les replis du schiste, vers Saint-Coulitz ou Saint-Ségal, un toit de ferme ou le puits bleu d’une ardoisière...
Pleyben, au cœur de ces grasses cultures, a l’ordonnance et la solennité d’une minuscule capitale, avec ses rues au cordeau bordées de maisons blanches et sa place monumentale faite pour des revues de l’arrière-ban ou pour le déroulement de savants cortèges.